HISTOIRE DE LA COLONIE
Le pasteur Hahn est un aimable Helvète, comme tous ces prédécesseurs depuis la fondation du village. (La Suisse reste l'inépuisable séminaire du protestantisme français.) Il me raconte l'histoire de cette colonie française enclavée dans la Hesse et
de la sottise coupable de celui qu'on a appelé le « Grand Roi ».
Parmi les centaines de mille de Français que la révocation de TÉdit de Nantes chassa de France, quelques familles, parties les unes de Picardie, de Champagne, de riIe-de-France, les autres du Dauphiné, du Languedoc et de la Provence, s'échouèrent aux environs de Hombourg, petit village situé près de Francfort. Comme ils ne parlaient pas l'allemand, on les prit pour des Égyptiens, — qui étaient alors la bête noire des campagnes, — et les paysans hostiles voulaient les chasser.
On alla chercher le bourgmestre et les échevins du voisinage, dont aucun ne comprenait la langue des étrangers. Finalement — veut la légende — le landgrave lui-même, Frédéric à la Jambe d'argent, vint à cheval s'expliquer avec les réfugiés. Il parlait le français fort bien, ainsi que tous les princes de ce temps-là. Ému au récit de leurs malheurs, il ordonna que des terrains fussent mis à leur disposition, et dit à ceux qui l'entouraient : « J'aimerais mieux vendre toute mon argenterie que de laisser ces pauvres gens sans assistance. »
Je crois la vérité plus simple. Dans les années qui suivirent l'an 1685, cent mille familles huguenotes quittèrent la France pour la Suisse, la Hollande, l'Angleterre et l'Allemagne. Les petits souverains allemands, sachant quelle richesse industrielle transportaient avec eux les tisseurs de soie, ne furent pas fâchée «Idi <'iit'i!lir sur leurs territoires, alors presque déserts, des colniiips de nens industrieux et énergique.-5. Ces princes no perdaient pas grand 'chose on dv.irinant aux Fniiiyais émigrés quelques hectares de terres libres de droits pour dix ans, puisque, au bout de ces dix ans. ils les obligeraient à payer
des impôts assez sérieux. D'autant qu'ici ces terres n'appartenaient même pas à celui qui les donnait, mais bien à ses voisins, les seigneurs d'Ingelheim, ainsi qu'il fut prouvé dans un procès que ceux-ci intentèrent au landgrave de H esse- Hombourg 1
Mais il n'importe. Voilà cinquante Français installés. Ils s'appelaient Véry, Labbé, Lefaux, Foucar, Lebeau, Boutmy, Rousselet, Fabre, Achard, Privât, Brunet, Garnier, etc., etc. On voyait parmi eux 9 laboureurs, 3 charpentiers, 11 tisserands,
1 faiseur de peignes, 2 maîtres tanneurs,
2 maîtres chapeliers, 1 compagnon tapissier, 5 journaliers, 1 cordonnier, 1 potier, 1 paveur, 1 fileur de laine, 1 tricoteur de bas, 2 faiseurs d'ouate, 5 marchands de dentelles, etc.
Les privilèges que leur avait accordés le landgrave à la Jambe d'argent, et qui sont encore conservés chez le pasteur dans un coffre de bois à la lourde ferrure, portaient :
Que les réfugiés jouiront des mêmes avantages que les autres sujets et qu'ils seront admis aux emplois selon leurs capacités ;
Que les terres à eux données en toute propriété seront exemptes de tous impôts et charges pendant dix années à partir du 1er janvier 1688. Passé ce terme, ils payeront nti tLiiin par arpent ;
Qu'ils recevront des prés et qu'ils pourront conduire leurs troupeaux dans les pâturages du prince après la fenaison;
(Ju'en attendant qu'ils eussent un temple à eux, l'Kglise réformée de Hombourg serait mise à ItMir disposition ;
Qu'ils auraient !•■ privilège d'être gouvf'rnts .-t jugés par un maire et des échevins tues de l'endroit et élus par les bourgeois de la conununc ; qu'ils pourraient appolor dn jugremont de cette preiiaêre
instance à la chancellerie ou régence et qu'ils auraient leur notaire à eux ;
Que personne ne pourrait venir s'établir dans la commune sans le consentement de la municipalité, et que personne ne serait tenu d'y rester pourvu qu'avant de s'en aller il s'acquittât de ce qu'il pourrait devoir au prince ;
Qu'ils jouiraient du privilège de pouvoir exercer toutes sortes d'industries sans être astreints aux règlements des maîtres du pays.
Tout marcha à peu prés bien. Pendant les dix premières années, les réfugiés conservaient l'arrière-pensée de retourner en France et se refusaient à bâtir des maisons durables, se contentant de planche et de terre; mais ils furent mis en demeure de bâtir plus solidement, le don des terres n'ayant été fait qu'à cette condition. Ils s'y décidèrent, et ce fut le signe de leur renonciation définitive à la patrie perdue.
En 1754, le maire Rousselet, les échevins et les anciens écrivent à la landgrave régente et tutrice pour lui demander confirmation de leurs privilèges. Et s'ils insistent, c'est que depuis quelque temps on a l'air de vouloir leur reprendre certaines exemptions de servitude et de corvée qui leur avaient été tout d'abord octroyées, entre autres la corvée de chasse, de rabattage, qui ne convient guère à ces artisans :
« Si quelquefois, dit la pétition, la seigneurie a désiré le secours de notre monde pour la chasse, ce n'a été que par voie de réquisition, et nous l'avons fait avec cet empressement qui nous fera toujours prévenir les désirs d'un Souverain que nous avons tant dr raisons de respecter et d'aimer. Ce n'est que depuis quoique temps qu'on en fait une servitude et qu'on inflige même des amendes à ceux de nos gens qui ne s'y rendent pas, quoiqu'il y ait toujours plus de monde qu'il n'en faut.
u Nous osons espérer. Madame, que Votre Altesse Sérénissime fera attention à la nature de
notre communauté et à sa situation. Elle n'est composée que de manufacturiers et d'ouvriers qui ne vivent que de ce qu'ils gagnent journellement cl à qui chaque heure devient par cela même précieuse. Leur temps perdu les met hors d'état de vivre et de satisfaire aux redevances de la seigneurie, qui perd dés lors par ces sortes de chasses beaucoup plus qu'elle n'y gagne. Si nous étions laboureurs, nous aurions un peu plus de temps à nous, et les ouvrages de la campagne finis, nous pourrions plus aisément nous prêter à chasser souvent, mais il en est tout autrement, et par là notre village se ruine visiblement, outre que des gens gui ne sont nullement serfs sont exposés à toute la mauvaise humeur de quelques chasseurs malintentionnés qui vont pour l'ordinaire au delà des ordres reçus... »
Cette protestation orgueilleuse fait plaisir à lire, datée de 1754 : « Nous ne sommes nullement nerfs, déclarent-ils avec dignité, et vous ne devez pas nous assimiler aux visages allemands, nos voisins. »
Ils avaient apporté avec eux leurs usages : le dimanche après midi, les forêts retentissaient des cantiques des promeneurs. Il était défendu, à moins de « juste cause», de rester chez soi pendant les offices, ou de boire au cabaret, ou de se promener le long du village, de battre la campagne aussi bien que de faire des ouvrages rudes ou grossiers. Les blasphèmes, jurements, mensonges et « autres infamies», jeux, sorcellerie, larcins, adultères, paillardise, désobéissance au souverain, étaient poursuivis d'exemplaires châtiments.
Le Vendredi saint se célébrait, — dit la chronique, — comme le jour le plus sacré de l'année. Défense, ce jour -là, d'allumer du feu dans les foyers; vers cinq heures du soir se prenait le premier et le seul repas de la journée ; on raconte même que le sergent de police faisait la ronde atin de s'assurer qu'aucune trace de fumée ne révélait une infraction à cette loi rifjide.
L ' A L L E M A G N E MODERNE
On avait aussi la coutume de donner aux enfants des noms bibliques. Le vêtement était des plus simples, mais les femmes mettaient un certain orgueil dans la blancheur de leurs coiffes et de leurs mouchoirs.
Ces gens, bien croyants en Dieu, étaient convaincus que la divine Providence ne les quittait pas un instant de l'œil. Ainsi, les années 1740 et 1741 furent des années de cherté. Mais, raconte le chroniqueur, la Providence veillait : « La landgrave Christine envoya par trois fois dix florins pour nos pauvres. » Ce n'est pas tout : « Pendant ces temps difficiles, nos pères ne fabriquaient que des bas et de la mulquine ou canefas, fine étoffe de lin servant de doublure pour les habits de soie ; mais cette branche de commerce fut bientôt contrefaite à Elberfeld (déjà I) et vendue à un prix qui leur rendait la concurrence impossible. Il fallait donc, par d'autres moyens, chercher à combattre la misère ; et voilà que le ciel, qui n'a jamais délaissé nos ancêtres, leur donna l'idée de fabriquer des flanelles rayées. »
La vie du petit village allait son train. Un nouveau landgrave devient majeur :
c'est un joyeux événement à l'occasion duquel on distribue 19 florins à la musique, aux tambours et aux fifres, mais les communes du landgraviat sont bien forcées d'offrir au prince «en ce jour» un cheval et un équipage, et la petite commune paye pour sa part 413 florins !
La voilà endettée pour longtemps.
Cent ans après sa fondation (1788), le village comprenait, sans les écuries, granges, teintureries, 89 maisons, « pour la plupart bien bâties», dit la chronique, habitées par 624 personnes, dont 97 hommes, 68 femmes, 13 veuves, 142 garçons, 159 filles, 82 ouvriers et 43 servantes. (Les ouvriers ne comptaient pas encore
pour des hommes.) Il y avait 34 fabricants dont 25 fabricants de flanelles et 9 de bas. Déjà alors chacun d'eux employait, tant dans l'endroit que dans les villages environnants, 30, 40 et jusqu'à 50 ouvriers. Vinrent les guerres de la Révolution.
Très avisés, les réfugiés profitèrent de leur qualité de Français pour demander à être dispensés d'impôts de guerre. Et les généraux de la République, qui passaient par là et réquisitionnaient jusqu'aux plus humbles hameaux, firent bon accueil à leur pétition en ces termes :
« Sauvegarde donnée à Friedrichsdorf par les généraux républicains Hoche, Hatry et Jourdan.
« Le général, chef de l'état-major général de l'armée de Sambre-et-Meuse, aux maires et échevins de la communauté de Friedrichsdorf.
« ... Par exception aux dispositions générales que déterminent à votre égard le titre de Français et la cause intéressante de votre retraite en Allemagne où vos ancêtres furent forcés de venir chercher un asile contre les persécutions du despotisme, votre village est, dés ce moment, exempt de toute espèce de réquisition. De plus, je vous annonce, au nom du général en chef Hoche, que la quote-part que vous auriez pu fournir pour la contribution en numéraire levée sur les États de M"'' !a princesse de Hesse-Hombourgvous sera rendue dés que vous me l'aurez fait connaître. S'il venait par erreur un officier ou tout autre employé de l'armée pour lever des réquisitions chez vous, l'exhibition de la présente vous servira de sauvegarde.
« Salut et fraternité.
«Chévin.»
C'était daté du 29 messidor an V.
A la fin de 1797, en 1798, mêmes exemptions : mais quand les troupes alliées passèrent par la Hesse, il fallut bien les héberger; la sauvegarde des généraux français ne servit plus à rien, la colonie s'endetta, de telle façon qu'elle est à peine libérée aujourd'hui. Aussi le premier Empire et la gloire de Napoléon n'ont laissé aucune autre trace chez les habi-
■.■drich^^lo:
LES CHAPEAUX passent du foulapo h Taiiprùtafro, puis à lappropriage (en baul. ensuite à la presse hydraulique et enfin au garnissage (en bas) exécuté par des femmes.
Planche i3a.
l-KS CIIAI'KAUX
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PlirH Meistrr Lurius « BnininK. Moethst.
A HOECHST yjii irti.ii.jùc 11» j.ioviùiir, pharmaceutiqufs, eiilro autn-s raiilipyrine de Kuorr. Kn haut, le tlaconnage des produits; en bas, celui des tablett»-s do pyiamidon.
Plahchb 140.
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A HOECHST ..M l.il>ii.|iif l.s pi-rxIuiK |.ii;irm;.<fiili(|ii.-^. .iili.- ;miIiin I';inli|>\ riin' '!<• Knon. lui li.iiil. Il- llicDiiii.i;;.- 'ii-s [.iD.liiil-. : ru |i;is, ifliii îles lalili;! If- «le |>\ raiiiiil"ii
Planche U"
tants de Friedrichsdorf que celle d'une rancune indélébile.
Après la guerre de 1866, la Hesse- Hombourg fut incorporée à la Prusse.
En 1870...
PROSPÉRITÉ Mais revenons à notre visite
DU VILLAGE ^^ p^^,^^ jj^j^^
Ce pasteur est d'une simplicité idéale et inattendue. Rien du prédicateur ni du tartuffe. Comme s'il vous racontait une histoire arrivée hier devant tout le monde, il vous dit :
« Le village a toujours prospéré; pas un seul habitant n'est tombé dans la misère; tous, au contraire, sont dans l'aisance, et ce n'est pas étonnant du tout.
« Jésus n'a-t-il pas dit : « Quiconque aura quitté des maisons, ou des frères, ou des sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses champs, à cause de mon nom, en recevra cent fois autant, et héritera la vie éternelle»? (Saint Mathieu, chap. XIX, vers. 29.) Et c'est si vrai qu'en 1870, pendant la guerre, grâce aux prières du pasteur deux fois par semaine et à sa bénédiction avant leur départ, aucun des habitants du village qui allèrent se battre ne fut tué ; tous les trente revinrent'; un seul, Lebeau, eut une jambe emportée. »
J'ai un instant l'idée de lui dire :
« Pourquoi cette jambe emportée?
Et croyez-vous que pour tous ceux qui sont morts on n'avait pas aussi prié? Et ceux que les vôtres tuèrent?... »
Mais j'ai scrupule d'embarrasser la foi candide et aveugle de ce prêtre, et je ne dis rien.
« Alors, on parle encore français ici ? lui demandai-je.
-- Oui, fit-il en hochant le menton, oui.
mais cela s'en va peu à peu, et dans vingt ans je crois bien que ce sera fini. Au commencement, lelandgrave tenait à conserver pure sa colonie française, et il avait absolument défendu l'admission des Allemands et même les mariages mixtes. C'est le contraire de ce qui se passe en Pologne et en Alsace-Lorraine. Mais, un par un, des Allemands des environs vinrent se marier à Friedrichsdorf, et le mâtinage commença vers 1740. Jusqu'à présent pourtant le bourgmestre parlait français; obligatoirement, l'école demeurait française. Les prêches du temple avaient heu exclusivement en français. Et le pasteur Sauvin, qui exerça son ministère de 1868 à 1883, distribuait des taloches aux garçons qu'il surprenait à parler allemand. Aujourd'hui, je prêche le matin en français, l'après-midi en allemand. A l'école, les élèves peuvent opter ; quand ils arrivent, le maître juge, d'après leur force, s'ils recevront l'enseignement religieux en allemand ou en français; puis, à partir de la troisième année, c'est-à-dire quand ils ont huit ans, les parents se décident pour le français ou l'allemand. Mais ça s'en va, ça s'en va, l'allemand déborde; sur les 1.700 habitants de Friedrichsdorf, plus des trois quarts sont Allemands. Que voulez-vous faire? C'est surtout depuis 1870 que le mélange s'accentue. On se néglige, on se laisse aller, par la force des choses I »
La langue est son sujet favori. Il y revient plusieurs fois :
« Il y a encore trente ans, tenez, l'allemand se parlait bien dans la rue, mais à l'église on n'entendait que le français. Les livres rehgieux sont même restés français.
« Ah ! on a lutté longtemps. A l'origine, d'autres réfugiés étaient allés s'établir à Isembourg, à Hombourg, à Hanovre, où
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les huguenots portèrent l'industrie des chaînes, qui, aujourd'hui, est en avance sur Paris. Mais partout les émigrés délaissèrent vite leur langue originelle. Ici, par un hasard inexpliqué, le français survécut pendant plus de deux siècles. Et non seulement on voulait parler français, mais aussi dauphinois et picard ! »
Dans le langage des réfugiés, il serait facile de retrouver des mots du patois de Picardie et du Dauphiné. A coup sûr, ce sont les Picards qui apportèrent les mots aualon, pour gorgée, biiquer (frapper), cachoire (fouet), frumion (fourmi), moëye (meule), sêhu (sureau), raguiseiir (rémouleur), etc., etc. Et ce sont les Dauphinois qui disent : blanchard pour un cerf-volant, s'enpierger pour s'embarrasser les pieds dans quelque chose, guindre pour dévidoir, la censé pour la métairie, un drôle pour un petit garçon, etc. Mais il se trouve déjà des déformations allemandes dans certaines expressions françaises. On dit en allemand de quelqu'un qui a vieilli tout d'un coup ou qui commence à devenir vieux : Er ist zusammen gefallen, « il est tombé ensemble». Or ceci est une expression française courante de Friedrichsdorf. De même, pour désigner un sentier, les Allemands disent : fussweg, qui se traduit : chemin de pied. Et nos ex-compatriotes emploient couramment le terme : chemin de pied^ à la place du mot : sPHti^r. qn'ih nnt oublié.
LA TOURNÉE En compasmlt^ du pas- DU VILLAGE t^'ur. ]••' fais lo t"ur' liu vill-iw. \'oici 1^ bassin ou les teintunfrs vinr^-nr de tout temps rincer leurs pièces d'ttijtÎK's teintes, là-bas le vieux cimetière qui n'est plus qu'un enclos couvert d'herbe et entouré de hauts sapins. Plus une pierre, plus une trace du passé. Chez Housselet
on conserve le bâton de pèlerin surmonté d'une colombe, avec lequel l'ancêtre fit le voyage de Soissons en Isle-de-France en 1687, et une tabatière : seuls vestiges qui restent à Friedrichsdorf des premiers réfugiés français.
« Allons voir le père Achard, me dit le bon pasteur Hahn. Il est bien vieux, il ne vous racontera pas grand'chose, mais vous reconnaîtrez un vrai type de Dauphinois. »
Nous arrivons à la porte vitrée d'une petite maison basse, au toit de tuile presque perpendiculaire, aux fenêtres minuscules divisées en une douzaine de petites vitres, et nous entrons de plainpied dans une chambre où un grand vieillard voûté, la face rasée, en tenue d'ouvrier, se lève pour nous saluer.
« Je vous amène un Français, monsieur Achard, dit le pasteur.
— Ah! soyez les bienvenus; j'ai toutes les chances, aujourd'hui ! » dit le vieux, poliment et dans le plus pur accent dauphinois.
Il me regarde, me serre la main avec une sympathie qu'il fait visiblement démonstrative pour plaire au pasteur aimé ici de tout le niund''.
On échange (}u«'l(jue;s banalités, et je regarde curieusement cet entêté Dauphinois qui a conservé si pur son profil volontaire dn montagnard, son pftit d'il sjutituel et son accent.
Je lui demande son âge :
<' Sof»tante-dix, fait-il. Ah! ça date!»
.b> iii"uif(«rme de ses occupations :
(' J'ai travaillé assez pour ma part, je me repose à présent. »
Il t'tait ouvrier chapelier, et son patron lin a remis une médaille d'argent pour ses quarante ou cinquante ans de services dans sa fabrique. 11 en est très lier.
« Alors, à quoi employez-vous vos journées ?
— Je cultive mon jardin ; j'ai des fruits et des légumes, et de beaux poiriers, j'en ai planté les graines moi-même il y a bien trente ans. »
Le père Achard est gai, vif, prompt à la réplique et plaisante volontiers.
On frappe à la porte, un colporteur entre, offre sa marchandise en allemand. Et le vieux montagnard dauphinois lui répond brusquement, en bredouillant d'un accent aussi peu allemand que possible :
« Ich branche nichts (Je n'ai besoin de rien). »
Il ne sait plus rien de ses ancêtres sinon qu'ils étaient Dauphinois, et celui qui vint ici en 1688 ne savait pas signer ; l'ancien pasteur le lui a dit autrefois.
Quant à la France, il n'y est jamais allé, et n'en paraît privé que dans la mesure où cela pourrait faire plaisir au pasteur qui, lui, est Suisse.
Je fais le tour de sa chambre. Près de la cheminée, une vieille bergère de cuir du siècle dernier, cadeau de son patron ; au mur, des images pieuses et des portraits
de Guillaume 1er, ^e Guillaume II, de l'Impératrice.
Nous quittons le père Achard, pour aller chez Boutmy, horloger. Mais Boutmy n'est pas là. Depuis qu'il existe une église à Friedrichsdorf, les Boutmy, de père en fils, en sont les horlogers. Le directeur du collège Garnier n'est pas là non plus : c'est un établissement où les élèves portent encore l'uniforme des lycées français.
Nous frappons à quelques autres portes.
Je me souviens d'une vénérable tête de marin au collier de barbe blanche ; l'homme s'exprime en un français très pur ; d'une autre famille où se trouvent deux jeunes garçons de douze à quatorze ans : l'un parle le français, l'autre l'allemand, et ce dernier ne veut absolument pas, malgré les prières de sa mère qui nous le raconte, parler autre chose que l'allemand.
J'ai trouvé en Louisiane le même phénomène : un jeune Canadien élevé à La Nouvelle-Orléans, dont les parents n'employaient l'anglais qu'accessoirement, et qui s'exprimait sur le compte des Français avec une sorte de mépris que lui avaient passé, à n'en pas douter, ses camarades.