LA VILLE
Les landes de LUnebourg. — La cour plénière des sangliers. — Aspect des rues de Hambourg. — Variété pittoresque. — VAlster. — Aspect des gens. — Élégance. — Vie confortable. — Le Ratskeller. — D'où sort ce bordeaux?— Le Faorhaus. — Soirées sur Veau. — Les Flelh . — Les environs. — Le restaurant Jacob. — Les Hambourgeois n'aiment pas Berlin, mais adorent Paris, le Champagne H eidsieck- Monopole, les toilettes
de Faquin et les meubles de Krieger !
NTRE Brème et Hambourg, ce sont de plates étendues marécageuses où paissent des chevaux et des vaches blanches et noires, plaines alternées de bois de sapins et de landes fleuries de bruyères. Quelques moulins aux ailes immobiles rappel- Iriil kl Hollande proche. Par ce dimanche de Pentecôte, des gens travaillent leure petits bouts de terre particuliers où lin drapeau est planté. Aux stations, se montrent des figures pauvres et sans gaieté. On se demande de quoi peuvent vivre ces populations isolées dans ces terres misérables, ces landes démesurées de Lûnebourg. (]ni reniplissonl la plus grande partie du Hanovre. Sur la rive droite de l'Elbe, au conti'aire, c'est le Schleswig, riclie contrée, terre fertile des Rittergiiter. l\ir ici, des marécages,
des forêts pullulantes de gibier sauvage. Notre consul général à Hambourg, qui connaît tout de l'Allemagne, a parcouru cette région et il en parle avec stupéfaction :
« Un jour, dit-il, au coucher du soleil, j'ai vu, à un carrefour de cette forêt mérovingienne, un peu plus loin que Lùnebourg, une troupe d'au moins trois cents sangliers qui paraissaient tenir une cour plénière. Et je ne parle pas des cerfs, des daims, des chevreuils qui foisonnent. L'Empereur y \a chasser et, quand il vient à Hambourg, il aime à traverser en automobile ce reste superbe des vieilles forêts germaniques. »
Hambourg est, je crois, avec Munich, la plus jolie ville d'Allemagne, celle aussi qui a le moins de caractère allemand et qui, par dilïérents côtés, ressemble le plus a une ville cosmopolite.
(> ({ui j>lail à Hambourg, c'est I;) \ ariété (l'aspect des quartiers. Sek>n \o{\v ï,\\\taisie ou votre humeur, vous pouvez
vous imaginer être tantôt dans les ruelles populeuses de Londres, à Lucerne, au bord du lac, sur les quais de Liverpool, devant les canaux d'une cité flamande ou dans une ville de la moderne Allemagne, toute de neuf bâtie. Si vous aimez la campagne, Hambourg vous réserve, en pleine ville, Grosse Fontenay, juste en face de la demeure de M. Lefaivre, notre consul général, des champs d'avoine et des potagers verdoyants ; elle a, pour l'amateur, l'un des plus beaux jardins zoologiques d'Europe, et, pour ses pauvres, de vastes esplanades gazonnées où s'ébattent ses filles et ses garçons. Elle trouve le temps aussi de songer à ses morts, et respectant les très lointains aïeux qui dorment dans les vieux cimetières du centre de la ville, elle conduit les morts d'hier au delà des faubourgs, dans un parc immense, à l'ombre apaisante des grands arbres.
J'aime Hambourg pour cette diversité.
Venant de Brème, vous arrivez par la gare centrale. Aux alentours, de hautes maisons de briques rouges, noircies par la fumée que crachent les steamers du port. Ce sont des bureaux et des magasins, des comptoirs et des maisons d'exportation. Vous pouvez vous croire à Londres, en pleine cité, dans le remue-ménage des affaires et l'odeur de la houille, et vous débouchez tout à coup au bord d'un lac riant : l'Alster. Des bateaux-mouches filent sur l'eau, des barques, de légers voiliers et des cygnes les accompagnent. Au delà du Lombardsbrûcke qui le divise en deux parties, l'Alster est bordé de belles villas et de restaurants dont les jardins lui font des rives verdoyantes.
Les quais de l'Alster, le Jungfernstieg surtout, sont, en dehors du port, le centre de Tanimation. Là se trouvent l'Alster-
Pavillon, café-restaurant bâti sur pilotis, qui ne désemplit pas, le Hamburgerhof, l'hôtel superbe des Vierjareszeitens, et, sur l'autre rive, le bâtiment de la Compagnie Hamburg-Amerika, qui porte, sculptée sur son fronton, cette ambitieuse devise : « Mon champ est le monde». Une foule élégante se promène sur les trois quais ensoleillés, bien différente de celle des Pays Rhénans, de la Westphalio ou de la Prusse. Le mouvement de cette foule bien vêtue, les yeux hardis et gais des femmes, leur démarche plus fringante, une atmosphère générale ])lus vivace, due sans doute à la présence d'une grande quantité d'étrangers, font donc de Hambourg un peu autre chose qu'une ville allemande, un centre économique d'aspect allègre et prospère qui n'a pas d'équivalent dans l'Empire.
Les hommes sont habillés avec une correction londonienne. Plus élancés, j^lus souples que les Allemandes de pure race, les femmes ont des recherches de goût qui se révèlent par la coupe des vêtements, le choix des étoffes, l'harmonie des couleurs. Leur élégance est plus réelle et répandue que dans n'importe quelle ville d'Allemagne, y compris Berlin. Ah ! que l'on me fait rire en prétendant que la sérieuse Allemande n'est pas aussi folle de toilette que la frivole Française ! Allez voir les femmes de Hambourg ! Ici, presque plus de tailles courtes et épaisses, de reformkleider caricaturales, mais des silhouettes gracieuses que fait valoir le tailleur à l'anglaise. Pourtant le climat de Hambourg ne favorise pas les élégantes. Le mois de juin a de brusques retours de froid, un vent terrible et des averses pénétrantes. L'été a de chaudes journées. Les toilettes blanches des femmes et des enfants jettent alors une note
LE BASSIN D'EXPÉRIENCES. — Sur co iiassiii. Us modi-les on iiantHiiie, luoposôs comnw lypt-, soiil lour ;i loin- mis ;"i 1\mu. cnroiiccs il l'aiilc* lic |)!)iils à In piofoiuliMir voulut» cl assujellis au Iraiii inoli-ur.
LE TRAIN, roulant sur les rails de côté au-dessus de la surfare de l'eau, oulraiue avec lui le niodMe i-l.à l'aitle (les appareils dont il est pourvu, eu eurej;istre les résistances, les vitesses, et les dilTérences d'immersions.
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riante parmi cette foule active; et, le soir, dans les jardins qui bordent l'AIster, leurs taches claires se mêlent agréablement à l'éclat des fleurs, à l'étincellement des lumières électriques.
On est riche ici, et Ton sait vivre. Los très grosses fortunes sont plus rares qu'à Brème. Cinq ou six seulement dépassent 20 millions. On cite les noms des Hambourgeois dont la fortune va de 20 à 30 millions : en tête, l'armateur Siemers, qui fit la sienne dans le salpêtre et le pétrole, MM. Munchmeyer (exportation, banque), Berenberg-Gossler (banque), Riedmann, agent du Standard OU à Hambourg, Vorwerk (banque et salpêtre), Warburg (banque). Mais les fortunes de quelques millions sont extrêmement nombreuses, et l'on ne compte pas celles d'un million. L'aisance ainsi distribuée se révèle par l'abondance et le luxe des magasins qui bordent les quais : joailleries, grandes maisons de nouveautés dont la plupart des modèles viennent de Paris, boutiques de comestibles aux étalages appétissants, restaurants toujours pleins, hôtels somptueux.
Les jours de fête, les restaurants sont tellement bondés qu'on y fait queue, et j'ai cherché, le soir de la Pentecôte, à dîner hors de mon hôtel pendant près d'une heure. Enfin, je fis le siège d'une immense table au Ratskeller, et sitôt qu'un vide se produisit, je plantai mon drapeau à côté d'une famille d'une dizaine de personnes qui buvaient du Champagne. Ce Ratskeller est un joli restaurant fréquenté par les bourgeois, très moderne, où on donne 2.000 ou 3.000 repas dans les journées de fête. Le vin qu'on y boit peut être bon si l'on y met le prix. Mais audessous de 6 ou 7 francs, le bordeaux n'est pas buvable ; il vous emporte la
bouche. Où l'a-t-on poivré ainsi? A Bordeaux? ou dans le port franc? Avec quelle mixture italienne, espagnole ou portugaise?
Des centaines de dîneurs, la serviette au cou, étalaient sous les lustres flamboyants leurs faces réjouies par le vin.
C'était d'une gaieté flamande. Les femmes elles-mêmes — ce qui est laid — avaient la face empourprée et s'essuyaient le front et les joues en sueur du coin de leurs serviettes. Une odeur de cuisine emplissait l'air, poisson, viande, vin et tabac mélangés. J'étais content d'assister à cette lipée saxonne. J'observais mes voisins qui buvaient du Champagne. D'abord, le mari versa avec économie. Puis, s'excitant sans doute lui-même, il fut moins avare, et, pendant une heure, les bouteilles se vidèrent. Une jeune fille de quatorze ou quinze ans, blonde, sage et réservée, refusa d'abord de boire, puis finit par consentir. A présent, sa timidité, toujours visible, s'égayait de petits rires solitaires aux plaisanteries des parleurs excités, et, sans rien dire, elle souriait vaguement à quelque chose de confus et de doux.
Les soirs d'été, toute la foule se porte vers les restaurants du bord de l'eau. Au Fœhrhaus, le plus en vogue, un miflier de personnes, groupées par petites tables sur une terrasse, viennent quotidiennement écouter la musique militaire, manger des brôdchen et boire de la bière. D'autres, plus huppées, soupent sur les balcons fleuris qui dominent la terrasse et le lac. Les jours de courses, impossible d'y trouver une place, et même les jours ordinaires il faut attendre longtemps une table.
Le public y est un peu mêlé. On voit là, par hasard, il faut le dire, ce qu'on ne
verrait pas à Paris dans un milieu équivalent : de lourdes bourgeoises rougeaudes engoncées dans leurs robes trotteuses trop étroites et trop courtes, les mains chargées de toutes leurs bagues, les poignets de tous leurs bracelets, la poitrine de tous leurs pendentifs, chaînes, breloques, broches, épingles d'or.
Un soir, on m'y montra un tout jeune homme qui entrait à la suite de dames en lisant des dépêches ; au son de l'orchestre militaire, il traversait les rangées de tables bruyantes, heurtant les garçons affolés : ce jeune homme qui déchiffrait jusqu'au sein des fêtes des télégrammes de l'Amérique du Sud — je le sus ensuite — était le plus riche importateur de nitrates de Hambourg.
L'endroit est charmant. Les propriétaires des villas sur l'Alster ont leur canot à rames ou à voile, les autres, des canots de louage, et aux soirs chauds, au lieu de se promener en voiture, ils viennent là, devant le restaurant illuminé et retentissant de musiques, se saluer, échanger des plaisanteries ou des nouvelles. Les minuscules voiliers manœuvrent à miracle au milieu de ces ruelles étroites formées par les centaines de canots. Avec leurs voiles blanches et leur coque élégante, ce sont vraiment des oiseaux apprivoisés M .11 j ■li^nt et se reposent dans l'eau miroitaiit...
Ce rendez-vous est aim;ible et graci»'iix comme un j.trdiîi. Lt-s {'ul>'ttes claires des femmes, 1^8 lltiiîs des chnpeaux et des corsaires créent cv{\> liliiMini. ,r,ijm.T,ii> iiiifux puur III' iii qiMiL circuler sur ie milieu du lac. mais il faut se voir... et se montrer. Le chu (iaiLs los embarcations consiste à sp mettre dfMJx a la barre de t"a';nn à fairp i^'vpp la [iroii»' K' |i|ii-. \i,{\\\ possible \\'>r<, de l'eau et, par conséquent, a entoncer la
poupe jusqu'au bordage. Par une belle soirée, sous le scintillement des étoiles, toutes ces lumières auxquelles se joignent celles des bateaux-mouches et les perspectives illuminées des quais vous font songer à quelque fête vénitienne. Au loin, à demi noyées dans les brumes, les lumières diffuses de l'Alster- Pavillon et du Jungfernstieg, et, dominant la masse des maisons, la haute silhouette de Nikolaï, Katharinenkirche, Petrikirche, la flèche du Rathaus.
De l'autre côté des vapeurs mauves et or enveloppent les tourelles féodales, les pignons gothiques de villas, et les grands arbres qui les entourent prennent de fantastiques allures. On dirait d'antiques castels au milieu d'une forêt.
Si l'on quitte l'Alster pour les rues avoisinant le port, quel contraste ! Perpendiculairement aux quais couverts d'entrepôts gigantesques, de grues, d'élévateurs, de voies ferrées, de wagons, etc., des ruelles étroites alternent avec des canaux à l'eau noire et boueuse. C'est le quartier des « fleth». De vieilles maisons à pignons et à petites fenêtres s'ouvrant à l'extérieur les bordent, entrepôt, magasins, maisons d'habitation de briques et de bois, noires et d'aspect vieillot malgré leurs cinq ou sept étages en saillie. De petits chalands circulent sur l'eau sale, des barques sont amarrées, çà et là; des passerelles de bois rt'licril jt's maisons.
Bien l'an (!•■ ers xa-stitres du passé qui rap[)cllt'!it 1,1 L'i'aiidt" t'poque de^ rt'|(ul)li({Ufs lian.^cat e|nt's, il faut voir les (juarf iers n>Mifs cdifi>'>s ptair la \it' luxueuse des [laivfnus d'IiitT. ('ne ville eiitnTc s'est élevée, aux rues laides et tranquilles, plantées do i^rands arbres, aux maisons couvertes lie fleurs, dt' plantes grimpantes et entourées de jolis jardins.
Plus loin encore, sur les bords de l'Elbe, dominant l'embouchure du fleuve, se dressent de superbes maisons de campagne qui sont autant de palais aux styles variés, entourés de vastes jardins et de parcs, résidences d'été des riches Hambourgeois. Là, ils aiment à recevoir, fiers de leur luxe neuf, de leur domesticité nombreuse, de leurs équipages. Ils y reviennent chaque soir, dans la bonne saison, après les journées laborieuses passées dans les bureaux d'affaires, à la Bourse et au port. Rien de plus apaisant au sortir de cette fournaise que la vue admirable dont ils jouissent de leurs terrasses. En face, séparée de leur colline par l'immense embouchure de l'Elbe, une côte basse et sablonneuse où s'élèvent, parmi les lagunes de petites maisons de pêcheurs; à l'horizon, la mer, d'où arrivent sans cesse de grands steamers et des voiliers ; devant eux, la verdure du haut ravin feuillu où s'étagent leurs demeures, et surtout de splendides couchers de soleil.
Il y a un monde entre le calme, la paix fraîche de ce paysage et l'agitation du port où ces riches armateurs, ces passionnés marchands de riz et db coton j)assent une grande partie de leur vie.
A quelque distance de là, à Nienstedten, se trouve le fameux restaurant Jacob, (pii se dresse sur une terrasse ombreuse,
au-dessus des collines qui bordent l'Elbe. A cet endroit, le fleuve coule largement, sans entrave. En face, l'horizon est borné par une ligne de verdure légère; un moulin repose ses ailes sur la douceur du ciel d'été. En dînant, on voit se coucher le soleil au loin, pendant que, troublant la moire fastueuse de l'eau bleue, violette, rouge et dorée, les lourds navires à vapeur et les sveltes voiliers glissent lentement vers l'estuaire. D'autres font leur entrée. Les dîneurs, avec leurs lorgnettes, s'amusent à lire les noms des bateaux.
Les Hambourgeois se piquent avec assez de raison que leur ville a plus que Berlin les allures d'une capitale. Ce qu'on peut dire au moins, c'est que Hambourg est plus gai, que la vie y est plus large, plus abondante, que les plaisirs y sont plus nombreux.
« Aux courses, à Berlin, me dit un sportsman, on boit de notre médiocre Champagne allemand ; ici, du wai Champagne de France et du meilleur ! Du Heidsieck-Monopole ! Le premier club de polo fut fondé à Hambourg, et c'est nous qui sommes allés installer ensuite celui de Berlin. Et puis regardez autour de vous ; nos femmes s'habillent chez votre Paquin, et nos meubles de luxe viennent de chez votre Krieger ! »
HAMBOURG
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