‹ L'Allemagne moderne; son évolutionChapitre 10 sur 38 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Le problème de l'unité et de la liberté allemandes.

L'avènement du régime de la libre entreprise que nous avons vu aboutir, au cours du xix® siècle, à une si étonnante intensification du travail humain, à un si merveilleux développement de l'activité économique ne pouvait manquer d'exercer aussi une action décisive sur l'évolution politique de l'Allemagne.

La libre entreprise qui tend vers une expansion économique indéfinie a d'abord pour corollaire logique l'efTort vers la conquête de la puissance politique. Elle a pour principe suprême la production quantitative, elle crée des masses toujours plus énormes de produits, elle tend à accumuler ainsi des stocks de marchandises supérieurs aux besoins momentanés du consommateur. Elle se trouve de

la sorte amenée à chercher par tous les moyens à écouler ses produits, à étendre le plus possible son champ d'opérations, à unifier d'abord son domaine économique naturel, l'Allemagne, puis aussi à chercher des débouchés à l'étranger, à rédamer partout la liberté du trafic, le libre accès sur tous les mari chés du monde. Elle s'efforce, en un mot. d'agrandir indéfiniment sa sphère d'influence. Et pour mieux assurer sa prééminence, pour mieux se défendre de la concurrence étrangère, elle est irrésistiblement poussée à donner pour base à sa puissance économique l'hégémonie politique.

Ainsi la politique allemande au xix® siècle est unitaire et impérialiste. Elle tend à réaliser l'unité politique, à restaurer d'abord l'Empire, puis à développer son organisation dans le sens unitaire. Et elle n'en reste pas là. Elle s'habitue peu à peu à considérer l'Empire allemand tel que l'ont constitué les victoires de 1866 et de 1870 simplement comme le noyau solide d'un « Imperium » pangermanique infiniment plus étendu. Cette Grande- Allemagne embrasse la sphère entière des intérêts allemands dans le monde entier. Elle comprend non seulement le territoire national mais aussi les pays où l'élément germanique joue un rôle plus ou moins prépondérant, l'Autriche, les provinces baltiques russes, la Suisse, la Hollande, la Belgique flamande. Elle s'étend aux colonies allemandes que l'émigration a semées dans le monde entier. Elle englobe tous les intérêts matériels et spirituels de l'Allemagne dans toutes les parties du monde. L'Allemagne s'accoutume ainsi à porter ses regards bien au delà de ses frontières politiques. D'Etat national elle devient Etat expansif. Elle se familiarise avec la conception impérialiste qui voit dans une nation non point un groupe ethnique limité à un territoire fermé, mais une énergie toujours active s'efforçant dune manière ininterrompue, d'étendre sa sphère d'influence, luttant sans relâche, dans l'univers

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entier, sur tous les points du globe, avec les énergies rivales des autres, nations dont la force d'expansion limite sa propre puissance. L'Allemagne s'est trouvée ainsi entraînée à construire une (lotte, à devenir une puissance maritime; elle s'est créé un empire colonial ; elle intervient d'une façon toujours plus active dans la politique mondiale. Elle apparaît aujourd'hui avec l'Angleterre et les Etats- Unis comme l'une des nations les plus résolument « expansives « du monde contemporain.

En même temps que l'Allemagne s'unit et s'organise vis-à-vis de l'étranger, elle transforme également ses institutions. Cette évolution intérieure, aussi, apparaît comme une lutte pour la puissance entre des partis rivaux dont chacun aspire à prendre, dans l'organisme national, la part d'influence à laquelle lui donne droit sa force. Et ce conflit prend au cours du xix^ siècle un caractère de plus en plus réaliste et pratique. Si les partis sont, en effet, à l'origine des groupements basés sur des principes, ils tendent peu à peu à se transformer en groupements sociaux, pour devenir finalement de véritables syndicats d'intérêts. Au début du xix^ siècle, on combattait pour le principe d'autorité ou pour la religion de la liberlé. Au début du xx*" siècle on voit les représentants de l'agriculture, de l'industrie et du commerce, des travailleurs, des catholiques constituer de puissantes associations qui discutent âprement de leurs alfaires et soumettent en dernière instance leurs litiges à l'arbitrage du monarque demeuré, en dehors et au-dessus des partis, le représentant de l'intérêt national.

L'histoire de la politique extérieure de l'Allemagne nous montrait ses elforts pour porter à son plus haut point sa puissance totale en Europe et dans le monde. Son histoire intérieure nous montre l'ascension progressive de la bourgeoisie et du prolétariat vers la puissance, le conflit de la démocratie allemande avec la monarchie de droit divin

et la classe dirigcanlc qui détenait seule un pouvoir réel au xviii'' siècle, l'évolution qui transforme pou à peu les institutions politiques et substitue au despotisme éclairé de l'ère des lumières un régime toujours strictement monarchique mais en mémo temps aussi constitutionnel.

En politique aussi la dilTusion de l'esprit d'entreprise a donc eu pour effet le déchaînement de la volonté de puissance soit chez les Etats, soit chez les partis. Elle .c créé une sorte d'état de guerre latente entre les nations et les classes rivales. Mais dans le domaine politique comme dans le domaine économique, rMlenuignc moderne espère une modification de cette situation. Elle voit, à côté de l'effort réaliste vers la puissance et la richesse matérielles, se développer de nouveau l'effort idéaliste vers l'instruction et la haute culture, vers une solution équitable de la question sociale. Et elle ne désespère pas d'atteindre, après les orages du xix* siècle, un état d'équilibre plus stable fondé sur la conscience de la solidarité et résultant d'un heureux compromis entre le principe d'autorité et celui de liberté, entre la monarchie et la démocratie.

Si nous jetons un coup d'œtl sur l'état politique de l'Allemagne vers 1815, au lendemain des traités de Vienne, nous constatons que l'Allemagne n'a, à ce moment ni unité ni liberté.

Elle n'a point d'unité d'abord. Depuis longtemps déjà le Saint-Empire romain traînait une existence purement nominale, et lorsqu'en 1806 il s'était écroulé sous les coups de Napoléon, lorsque l'empereur François avait abdiqué volontairement une souveraineté purement illusoire et déclaré éteinte et périmée la dignité impériale, l'opinion avait accepté avec assez d'indifférence la ruine définitive du glorieux empire des Othons et des Hohenstaufen.

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L EVOLL'TION DE L ALLEMAGNE

La Gazelle de Maijence s'était bornée à constater sans émotion particulière « qu'il n'y avait plus d'Allemagne ». Et pourquoi se serait-elle émue? Depuis longtemps 1' « Allemagne » n'existait plus en fait. Depuis longtemps le lien féodal qui unissait les princes à l'empereur avait perdu toute valeur. L'autorité impériale n'exerçait plus aucune influence appréciable sur la vie intérieure des Etats particuliers régis et administrés par les princes souverains et leurs créatures, les fonctionnaires de tout ordre. Elle se montrait, de même, impuissante à assurer la sécurité de l'Allemagne contre les ennemis du dehors, à créer et à entretenir une armée capable de protéger efficacement les frontières de l'Empire. Tout au plus apparaissait-elle comme une sauvegarde d'ailleurs précaire pour les petits Etats incapables de se défendre par eux-mêmes. Elle les protégeait contre les appétits de leurs voisins et restreignait à leur profit, dans une certaine mesure au moins, la lutte [)0ur la vie qui ne pouvait manquer de s'engager entre les princes allemands. En somme, l'Empire avait depuis longtemps perdu toute unité organique ; la vie s'était retirée de l'organisme central. L'Allemagne s'était dissociée en une série d'Etats indépendants, jaloux de leur souveraineté, oublieux de tout sentiment de solidarité nationale, animés les uns comme les autres de Tégoïsme parlicularistc le plus féroce et le plus cynique. La disparition officielle de l'Empire, en 180(3,^ ne fut guère que la consécration publique d'un état de fait bien antérieur- La guerre d'indépendance qui met fin à la domination napoléonienne en Allemagne ne ressuscite ni en nom ni en fait cet Empire dont les patriotes et les romantiques souhaitaient si passionnément la restauration. Le pacte fédératif daté du 8 juin 1815 et annexé à l'acte final du Congrès de Vienne instituait bien une Confédération allemande. Les 'M Etats souverains et villes libres de l'Aile-

INITÉ ET LIBERTÉ ALLEMANDES 7l

magne s'unissaient pour assurer la sécurité extérieure et intérieure du pays ainsi que l'indépendance et l'inviolabilité des Etats contractants. Mais nul ne pouvait dire au juste ce qu'il fallait entendre par r « Allemagne ». Etait-ce une entité politique, géographique, ethnique? Personne n'en savait rien. Le théoricien du droit fédéral, Klûber, prétendait qu'il n'y avait même pas, à proprement parler, de territoire de la Confédération germanique. Dans tous les cas elle n'avait pas d'empereur ni même de chef reconnu. Tous les efforts de la diplomatie pour grouper les petits Etats autour des deux grandes puissances allemandes, l'Autriche et la Prusse, avaient échoué. Les princes gardaient intacte leur pleine souveraineté. Ils prenaient bien l'engagement de ne pas se faire la guerre entre eux et de porter leurs dilférents devant la Diète; ils s'interdisaient, en cas de guerre fédérale, de négocier avec l'ennemi sans l'aveu des autres princes confédérés. Mais ils conservaient, en revanche, jusqu'au droit de conclure des alliances particulières avec les princes étran. gers à la Confédération. Cette Allemagne sans souverain, sans Parlement, sans Cour de justice suprême, n'avait pour tout organe central qu'une Diète qui se réunissait à Francfort sous la présence de l'Autriche et qui jouissait en théorie de pouvoirs politiques assez étendus, mais qui en fait était condamnée à l'impuissance la plus complète. Simple congrès d'ambassadeurs, sans autorité propre, sans contact avec la nation, elle était vouée à l'immobilité, parce que toutes les décisions de quelque importance devaient être prises à la majorité des des deux tiers ou môme à l'unanimité des voix, et aussi parce qu'elle ne disposait d'aucun moyen efficace pour assurer l'exécution de ses volontés ou contraindre à l'obéissance un confédéré rebelle.

Et de même que l'Allemagne était sans unité, elle était privée aussi de toute espèce d'institutions libérales. Le pouvoir effectif était concentré tout entier

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entre les mains des princes et des fonctionnaires par Tentremise desquels ils exerçaient leur pouvoir. Quant à la nation même, elle était tenue à l'écart des affaires politiques et devait subir la loi que lui faisaient les gouvernants sans avoir aucun moyen régulier de faire connaître ou prévaloir ses volontés. Les « patriotes » qui, lors des négociations du Congrès de Vienne, s'étaient efforcés sans succès de créer en Allemagne un pouvoir central fort et respecté, avaient également cherché à organiser la participation de la nation aux affaires du pays. Le baron de Stein avait proposé d'instituer, à côté du pouvoir central exécutif, un Beichstag qui aurait joui d'un pouvoir législatif assez étendu et aurait servi d'arbitre soit entre les divers Etats de la Confédération, soit entre les princes et leurs Diètes. Mais toutes les mesures tendant à limiter la souveraineté absolue des princes avaient été écartées. La déclaration des droits du citoyen allemand que Stein eût voulu faire insérer dans l'acte constitutif de la Confédération se réduisit finalement à quelques stipulations très générales sur les droits civils dont jouiraient les sujets d'un Etat quelconque de la Confédération dans les autres Etats. Aucun droit politique n'était garanti aux Allemands; l'article 13 contenait seulement l'assurance que « des Diètes seraient instituées dans les divers Etats confédérés ». A part cette promesse tout à fait vague et indéterminée, rien n'indiquait que les princes fussent disposés à accorder à leurs sujets une autonomie plus étendue que par le pass.é.

Si l'acte constitutif de la Confédération décevait ainsi les espérances des patriotes qui rêvaient une Allemagne une et libre, c'est que ces rêves étaient, pour l'instant, irréalisables. L'avortement des projets

unitaires en 1815 n'était imputable ni à la mauvaise volonté ni à l'incapacité des négociateurs du Congrès de Vienne. Il était le résultat normal d'un état de fait contre lequel les souhaits des patriotes ne pouvaient rien. L'Allemagne restait, en effet, profondément particulariste. Les princes ne voulaient pas d'une unité qui risquait de compromettre leur souveraineté. Et comme la Prusse et l'Autriche se faisaient équilibre, aucune puissance n'était assez forte pour imposer son hégémonie à l'Allemagne. Voyons d'un peu plus près cette situation.

L'Autriche, d'abord, était résolument hostile au mouvement national comme au mouvement démocratique. L'empereur François et son chancelier Metternich considéraient les aspirations unitaires et libérales comme un legs de la Révolution française et leur opposaient une résistance obstinée. Soutenu par l'aristocratie qui voyait dans l'absolutisme monarchique la plus sûre garantie de l'ordre social, secondé par une bureaucratie aristocratique qui se bornait à préparer et à exécuter les décisions du souverain sans manifester de volonté propre ni d'activité autonome, l'empereur possédait un pouvoir absolu qu'il exerçait par l'intermédiaire des conseillers favoris dont il s'entourait et des chefs des divers collèges de l'administration. Et ce pouvoir, il en usait pour combattre l'esprit « révolutionnaire » sous toutes ses formes. Il déclarait luimême que son empire était une vieille maison qui s'écroulerait si on essayait de la réparer. 11 avait conscience que l'Autriche possédait tout ce qu'elle pouvait posséder, que toute modification ne pouvait se faire qu'à son détriment, que sa force était plus apparente que réelle. Et il estimait que, dans ces conditions, le régime le plus propre à la faire durer était celui de l'immobilité absolue. II pratiquait avec une inlassable ténacité la « politique de stabilité » dont Metternich s'était institué, en Europe, le champion attitré.

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Ainsi la politique autrichienne s'applique toujours et partout à réprimer les tentatives faites pour modifier, en Europe, l'état de fait créé parles traités, à maintenir le statu quo. En France, elle soutient les Bourbons, soit contre les menées bonapartistes, soit contre les agissements démocratiques. En Italie, elle s'efforce de perpétuer la suprématie autrichienne, et pour cela, de maintenir l'état de division et de servitude qui pèse si lourdement sur ce malheureux pays, de soutenir même des despotes méprisables comme les scandaleux, mais « légitimes » souverains de Naples. En Espagne, elle combat les efforts des libéraux pour rétablir le régime constitutionnel aboli par un brutal coup d'Etat. En Orient, elle défend l'intégrité de l'Empire ottoman, soit contre les appétits de conquête des Russes, soit contre le soulèvement des Grecs révoltés.

De même en Allemagne, elle considère avec la plus grande défiance les aspirations unitaires. L'Empire d'Autriche est un agrégat hétérogène d'éléments disparates, Allemands, Tchèques, Magyars, Croates, Serbes, Ruthènes, Roumains, Italiens, qui ne sont reliés entre eux que par le lien du loyalisme dynastique. Son souverain ne peut donc avoir une politique nationale mais seulement une politique dynastique. Il ne se sent pas le représentant d'un peuple ou d'une race; son but unique, c'est d'agrandir sans cesse son domaine dans toutes les directions, en Allemagne, en Pologne, dans la vallée du Danube, en Italie. Il est donc nécessairement hostile à l'exaltation du sentiment national qui ne peut être, dans sa monarchie, qu'une source de conflits et une menace de dissolution. Il ne se soucie pas d'une couronne impériale allemande qui pourrait devenir, à l'occasion, un fardeau gênant. Et, dans ces conditions, il ne veut pas non plus voir se créer, entre les divers Etats allemands, un lien fédéral effectif et solide. 11 se méfie de la Prusse dont il redoute l'ambition et l'enthousiasme patriotique qui s'est

manifesté avec tant d'éclat en 1813. Il pressent que cette puissance, si vivace et si essentiellement allemande, prendrait forcément une influence croissante au sein d'une Confédération germanique fortement organisée. En conséquence aussi, il ne recherche pas une intimité trop grande avec ce rival inquiétant, mais il vise à l'isoler en Allemagne en exploitant soigneusement les défiances qui régnent dans les Etats secondaires à l'égard de la monarchie des Hohenzollern. Et il cherche, d'autre part, à l'entraîner dans le sillage de la politique autrichienne. En un mot, sa politique travaille systématiquement à renforcer, en Allemagne, toutes les tendances centrifuges. Au Congrès de Vienne, elle vient en aide à l'égoïsme particulariste des princes pour faire avorter les projets unitaires des patriotes et des hommes d'Etat prussiens. La paix conclue, elle fait obstacle à toute tentative pour resserrer le lien fédéral, elle paralyse l'action de la Diète de Francfort, elle encourage partout le particularisme, elle contrecarre de son mieux les efforts de la Prusse pour grouper autour d'elle les Etats secondaires. De même que le gouvernement autrichien voit d'un mauv;j,is œil les manifestations du sentiment national allemand, il se montre irréductiblement hostile à toutes les aspirations de libéralisme. Il donne, à l'article 13 de l'acte constitutif, une interprétation qui lui ôte toute signification. Au lieu d'y voir la promesse d'un régime constitutionnel et d'une représentation nationale, il estime que les princes se seront conformés aux stipulations de cet article s'ils conservent ou restaurent dans leurs Etats les Diètes d'ancien régime. C'est dans ce sens qu'il interprète l'article" 13 pour les divers Etats autrichiens où il demeure en fait lettre morte et où l'ancien absolutisme subsiste intégralement. Et, de même qu'il élude l'établissement du régime constitutionnel en Autriche, il tâche aussi d'en empêcher l'avènement ailleurs. La diplomatie

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de Metternich combat, en Prusse, les tendances libérales qui se font jour parmi les conseillers du roi ; elle use de toutes ses ressources pour détourner le roi d'accorder à ses sujets la constitution promise ; et elle contribue ainsi dans une large mesure à retarder, jusqu'à la veille de la révolution de 1848, l'établissement du régime constitutionnel en Prusse. De même elle encourage les princes constitutionnels de TAllemagne du Sud dans les projets de coups d'Etat qu'ils forment à diverses reprises. Elle étend, du reste, sa protection sur les pires despotes de l'Allemagne, sur les princes de Hesse, sur l'électeur de Brunswick ou le roi de Hanovre. Enfin, le gouvernement autrichien s'institue le garde -chiourme spirituel de l'Allemagne. Il étouffe, en Autriche, toute velléité d'indépendance de pensée en organisant une police intellectuelle oppressive et tracassière qui empêche toute critique des actes du gouvernement, surveille les réunions, épie les conversations, censure avec une impitoyable rigueur tous les livres et journaux et paralyse pendant des années toute culture supérieure. Et il s'efforce d'étendre à l'Allemagne ce régime de compression et de silence. Il apparaît ainsi comme l'instigateur de toutes les mesures de rigueur dirigées contre la jeunesse universitaire ou les « démagogues », de toutes les tentatives réactionnaires pour bâillonner la presse et limiter la liberté de pensée.

La Prusse, bien que particulariste elle aussi et soumise au régime de l'absolutisme monarchique, forme à bien des égards avec l'Autriche, un contraste très net.

En face de l'Autriche, puissance vieillie doat la force réelle ne répondait plus àl'autoritéde façade, la Prusse d'abord, se dresse comme une force organisée et

discijilince de tout premier ordre, comme une « volonté de puissance » d'une remarquable énergie et d'une singulière vitalité. Elle est guidée vers ses destinées par une dynastie de monarques hautement conscients de leurs devoirs, soucieux, avant tout, du bien de l'Etat, vivant uniquement pour leur mission souveraine, pour la grandeur de leur royaume. La noblesse attachée au monarque par les liens du loyalisme le plus ardent, forme une caste militaire où les vertus guerrières se transmettaient héréditairement. L'administration intègre et instruite, encore que parfois brutale et pédante, à la fois très disciplinée et cependant susceptible d'initiative, est profondément dévouée au roi mais sans servilisme et capable de défendre, même contre lui, ce qu'elle estime être l'intérêt de l'Etat. L'armée nationale fortement dressée, pleine de confiance et d'enthousiasme a fait ses preuves au cours de la guerre d'indépendance. La population laborieuse, économe, ayant l'instinct de la discipline, demeure sincèrement attachée à ses princes et respectueuse de l'ordre établi. Tels étaient les éléments principaux qui constituaient la force prussienne. En face de l'Autriche amollie et sensuelle, éprise de plaisir et démoralisée par un despotisme déprimant, en face des petits Etats allemands où fleurissait parfois une haute culture scientifique et littéraire, mais où les vertus plus viriles qui font le citoyen utile n'avaient guère l'occasion de se développer, la Prusse, robuste et combative, apparaissait comme une rude et austère école de discipline, d'abnégation, d'énergie patiente et opiniâtre.

Evidemment, la politique prussienne se basait sur unvigoureuxégoïsme national. Le particularisme prussien très vivace et très développé n'entendait nullement sacrifier ou subordonner les intérêts particuliers du royaume à ceux de la collectivité allemande. Mais comme, d'ailleurs, la monarchie des llohenzollern était une puissance exclusivement allemande.

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il n'y avait pas de divergences essentielles entre son intérêt propre et l'intérêt de l'Allemagne et par suite aussi elle était — à l'opposé de l'Autriche — favorable au développement de l'unité nationale. Evidemment, elle n'eût pas poussé l'abnégation jusqu'à risquer de compromettre son indépendance de grande puissance souveraine. Rivale déclarée de la monarchie des Habsbourg, elle n'eût pas consenti à abdiquer devant l'hégémonie autrichienne, ni à se laisser dicter des lois par une Confédération dominée par l'Autriche. Mais à condition qu'on lui laissât, dans cette Confédération, sa part légitime d'influence, elle était prête à appuyer l'institution d'un pouvoir central eftectif et souhaitait que l'unité allemande ne restât pas un vain mot.

Les patriotes unitaires fondaient, au moment de la guerre d'indépendance, de grandes espérances sur la Prusse. Et le gouvernement prussien ressentait une certaine sympathie pour les aspirations pangermaniques des patriotes. Non pas qu'il songeât, lors du Congrès de Vienne, à pratiquer une politique unitaire radicale. Les hommes d'Etat dirigeants comme Hardenberg ou Humboldt croyaient au contraire très sincèrement que le morcellement en Etats indépendants, qui se faisaient équilibre les uns aux autres, n'était point un mal et rendait l'Allemagne plus apte à devenir la nation centrale d'une Europe fondée sur le principe de l'équilibre des puissances. Mais ils admettaient cependant la nécessité d'une certaine unité. Ils réprouvaient le particularisme éhonté des princes. Aux négociations de Vienne sur la constitution allemande ils se montrent favorables aux projets unitaires du baron de Stein. Ils déclarent publiquement que « le roi considère comme son devoir de monarque de faire entrer ses sujets dans une fédération en vertu de laquelle ils formeront une nation avec les autres Allemands ». Ils font tout ce qu'ils peuvent pour consolider le pouvoir de la nouvelle Confédération, pour

mettre sur pied une Constitution qui réfrène efficacement les velléités séparatistes et le scandaleux égoïsme des petits despotes. Et si leurs efforts échouent devant les résistances ouvertes des princes et l'opposition sournoise de l'Autriche, ils donnent du moins l'impression par leur attitude que la Prusse comprend les ambitions unitaires des patriotes allemands et désire sincèrement les faire triompher, tôt ou tard, dans l'avenir.

Elle se montre de même favorable, au moins en un certain sens et en une certaine mesure, aux aspirations libérales qui se font jour vers le même moment.

On sait comment les historiens allemands conçoivent, en général, l'évolution de leur pays vers la liberté politique. Peuple essentiellement militaire depuis l'époque de Tacite, les Allemands, disent-ils, ont ressenti à tous les moments de leur histoire, le besoin d'avoir un chef, un roi. Mais la monarchie telle qu'ils l'entendent n'est pas le despotisme. Elle est, certes, écoutée et respectée comme doit l'être l'autorité d'un chef de guerre ; mais elle n'est pas arbitraire. Elle doit être soutenue et ratifiée, expressément ou tacitement, par l'assentiment de la nation armée. L'Allemand tend donc instinctivement à concilier le principe d'autorité et celui de la libre initiative individuelle. Il se montre respectueux de la hiérarchie instituée par la tradition. Il est animé du plus sincère loyalisme monarchique. Il conserve intact, jusqu'en plein xix* siècle, le dévouement traditionnel envers la noblesse. 11 demeure attaché au passé, ne désire nullement s'affranchir de l'ordre établi, ni rompre avec des traditions où il voit une garantie pour la sécurité de l'Etat et pour l'évolution régulière de la civilisation. Mais il entend aussi sauvegarder sa liberté individuelle. Il veut que chaque individu ait, dans une sphère limitée, le droit et le devoir de déployer librement son activité spontanée. Il vise de la sorte à concilier l'obéissance et

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l'indépendance, la discipline avec la libre initiative. Il ne revendique pas l'égalité pour tous, car il admet fort bien que la sphère de l'autonomie ne soit pas délimitée de la même manière pour tous les citoyens. Mais il n'admet pas non plus le despotisme, car chaque individu est exhorté à montrer librement ce qu'il peut dans le domaine qui lui est assigné et l'opinion ne tolère pas volontiers l'ingérence de l'autorité dans cette sphère réservée.

Au point de vue politique, son penchant naturel ne le porte donc pas vers la forme républicaine qui supprime la personnalité royale et décapite ainsi l'armée nationale en la privant de son chef suprême. Il ne réclame pas non plus le système parlementaire, le règne de la charte et de la loi, où le pouvoir effectif appartient aux députés élus par la nation, et oîi le roi voit son autorité sinon annihilée, en tout cas irréparablement amoindrie. Le régime auquel vont ses sympathies c'est la monarchie constitutionnelle où l'autorité s'exerce en vertu de l'accord de la volonté royale et de la volonté nationale.

Or l'évolution de l'ancienne monarchie absolutiste vers la forme constitutionnelle s'est accomplie « organiquement » en Prusse. Elle s'est faite parallèlement au développement de l'éducation politique de la nation. Au fur et à mesure que les individus et les groupes sociaux ont senti s'éveiller en eux le besoin d'autonomie et l'aptitude à se diriger eux-mêmes, ils ont été appelés à prendre une part de plus en plus active à la vie nationale. Au lendemain du désastre d'Iéna, les hommes d'Etat prussiens ont eu le mérite de discerner la cause profonde du désastre qui atteignait la nation. Ils ont vu que la Prusse d'ancien régime s'était effondrée parce que le despotisme éclairé du xviu^ siècle avait fini par étouffer toute spontanéité, parce que le serf attaché à la glèbe, le bourgeois rivé à sa profession et confiné dans sa ville, le noble soucieux uniquement de ses intérêts de caste avaient perdu toute notion de solidarité na-

tionale et s'étaient désintéressés de la chose publique. Ils ont compris la nécessité d'affranchir peu à peu la nation de ce régime bureaucratique qui, selon l'expression de Humboldt, « fait de l'homme une machine », étouffe chez les sujets la faculté d'agir par eux-mêmes et fait déchoir la nation physiquement et intellectuellement. Ils ont vu que le relèvement national avait pour condition essentielle une rénovation sociale, qu'il fallait substituer à la Prusse d'ancien régime vaincue à léna, une Prusse moderne soutenue comme la France révolutionnaire par la volonté consciente et libre de tous les citoyens, que, pour reprendre son rang parmi les nations européennes, la Prusse devait nécessairement accomplir — sans violences, sans effusion de sang et sans rompre brutalement avec tout son passé — une évolution analogue à celle que la France avait effectuée au cours de la tempête révolutionnaire.

Les réformes de Stein et de Hardenberg commencent cette grande œuvre d'éducation sociale. En affranchissant du servage les classes rurales et en préparant l'avènement d'une classe de paysans propriétaires indépendants, en supprimant les corporations et en instituant la liberté complète de l'industrie, les ministres prussiens émancipent la nation de la tutelle où elle était tenue. Et en même temps que Stein convie le peuple au libre travail, il s'efforce de lui donner l'habitude de se gouverner lui-même. Il estime que la nation est assez mûre pour qu'on puisse lui confier l'administration de la commune et du cercle. Dans ce but il accorde aux villes une large autonomie municipale, et s'efforce de soustraire les communes rurales à la domination exclusive de l'aristocratie. Du haut en bas de l'échelle administrative il s'efforce d'organiser la coopération du peuple et du gouvernement. Dans le cercle, dans la province, dans le royaume, il propose d'instituer, à côté des représentants du pouvoir royal, une série de Diètes élues où les aspirations de la population

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peuvent librement s'exprimer et qui sont appelées à délibérer sur les intérêts locaux, provinciaux ou nationaux.

On a pu discuter sur la portée réelle de l'œuvre de Stein, se demander dans quelle mesure il avait réussi à libérer véritablement la nation, à mettre fin à l'omnipotence de l'aristocratie et à la tutelle tracassière des bureaucrates. On a pu contester l'efficacité de ce système de self-goveniment qu'il a cherché à introduire en Prusse et soutenir qu'il a été impuissant à briser l'oligarchie aristocratique dont la domination maintenait dans un esclavage de fait la majorité de la nation. Mais il est certain que ce grand ministre, tout à la fois féodal et démocrate, profondément respectueux de l'autorité royale et de la hiérarchie traditionnelle, hostile au régime constitutionnel et au centralisme administratif de la France révolutionnaire ou impériale, mais convaincu de la nécessité de substituer au despotisme éclairé et à la tyrannie féodale un régime d'autonomie nationale toujours plus large, est un représentant authentique de cet esprit conservateur mais point réactionnaire qui a inspiré bon nombre des hommes d'Etat prussiens au cours du xix^ siècle. L'opinion allemande sait gré à Stein et à Hardenberg d'avoir mis en train la liquidation du passé féodal, d'avoir jeté les bases d'une société nouvelle fondée en bas sur une large autonomie communale et urbaine, régie en haut par l'autorité ferme et indiscutée du monarque, défendue contre toute agression par une armée nationale recrutée d'après le principe du service militaire obligatoire pour tous.

L'Allemagne au début du xix^ siècle reste amsi profondément divisée. L'Autriche, d'une part, cherche à maintenir son hégémonie traditionnelle et à entraîner les princes allemands dans l'orbite de

sa politique. La Prusse de son côté, sans viser encore à supplanter l'Autriche, s'efTorce néanmoins d'accroître le plus qu'elle pont sa sphère d'influence. Entre les ambitions rivales des deux grandes puissances, les princes allemands manœuvrent du mieux qu'ils peuvent pour sauvegarder leur indépendance. Leur souveraineté est pour la plupart du temps purement illusoire car elle n'est basée sur aucune puissance réelle et n'est point capable de se faire respecter au dehors. Ils n'en exercent pas moins sur leurs sujets une autorité à peu près sans limite. Quelques-uns en usent avec sagesse, pour le bien du pays. Quelques-uns, même, se montrent assez disposés à octroyer à leurs sujets un régime plus ou moins libéral et des institutions parlementaires. D'autres, en revanche, ne sont que des despotes arrogants et odieux, des tyranneaux malfaisants qui pressurent honteusement leurs sujets et ruinent le pays en l'accablant d'impôts écrasants, des fantoches ridicules sottement infatués de leur majesté illusoire et affichant des prétentions entièrement disproportionnées avec leur pouvoir réel.

Tous d'ailleurs sont d'accord pour pratiquer une politique strictement particulariste. Ils sentent bien, en elfet, que l'unité nationale ne peut se faire qu'à leur détriment, que l'installation en Allemagne d'un pouvoir central fort devrait nécessairement porter atteinte à leur précaire souveraineté. Dès lors ils s'opposent de toutes leurs forces au mouvement unitaire. Ils se défient instinctivement de la Prusse dont ils redoutent la force et dont ils devinent les ambitions. Ils s'efforcent de neutraliser l'une par l'autre les deux grandes puissances qui se disputent l'hégémonie en Allemagne, et d'empêcher ainsi toute innovation qui pût porter atteinte à leur précieuse indépendance.

Comment, dans ces conditions si défavorables, l'organisation nationale de l'Allemagne, à peine ébauchée par les diplomates du Congrès de Vienne, allait-elle se poursuivre?

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