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CHAPITRE II L'Effort idéaliste vers la liberté et l'unité

Pendant la première moitié du xix^ siècle la lutte pour l'unité allemande se confond avec la lutte pour la liberté politique et présente un caractère hautement idéaliste. Les partis qui se constituent à ce moment en Allemagne combattent moins pour la conquête du pouvoir ou pour la réalisation de réformes pratiques nettement définies que pour le triomphe d'une doctrine morale, d'une sorte de religion politique. Les apôtres de la liberté et de l'unité nous apparaissent le plus souvent comme des idéologues qui, en face des puissances vieillies de l'absolutisme monarchique et de la réaction féodale ou cléricale formulent les revendications fondamentales du subjectivisme moderne : le droit de la nation à l'autonomie, sa volonté d'être consultée sur les affaires publiques. Ce sont moins des hommes de parti qui apportent un programme précis et se préoccupent d'aboutir à des réformes pratiques que des hommes de pensée qui affirment un idéal et comptent, pour amener le triomphe de leur cause, sur cette irrésistible puissance de persuasion qu'exerce sur les esprits la vérité une fois proclamée et reconnue. Ils rêvent de fonder la liberté et l'unité de l'Allemagne en vertu de la toute-puissance de l'idée.

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Lorsque vers le début duxix» siècle, au lendemain du désastre d'Iéna, les aspirations unitaires apparaissent en Allemagne, elles se font jour d'abord chez l'élite intellectuelle de la nation et se montrent étroitement associées à des considérations littéraires ou philosophiques.

Fichte nous apparaît comme le type caractéristique de ces unitaires de la première heure. La patrie allemande est constituée, selon lui, par l'universalité des hommes qui usent de la langue allemande, qui participent à la culture philosophique, littéraire et religieuse née parmi les peuples de langue germanique. Et à ce critérium linguistique et littéraire vient se superposer un critérium métaphysique et moral. L'Allemand est le « peuple primitif » qui croit à la liberté, à la perfectibilité indéfinie, au progrès éternel de la race humaine, par opposition aux « peuples étrangers » qui se croient et sont effectivement soumis au déterminisme universel, tiennent la liberté pour une illusion et ne voient partout que l'inexorable nécessité toujours pareille à elle-même. L'unité allemande, est donc essentiellement à ses yeux, une unité morale. L'unité politique lui apparaît comme inutile ; il regarde la division de l'Allemagne en Etats indépendants comme une garantie de liberté et envisagerait comme une calamité l'absorption de tous les Etats particuliers par l'un d'entre eux aussi bien que l'avènement d'une monarchie allemande. L'unité allemande ne saurait, pour lui, résulter que du développement de la liberté. Quand la liberté se sera graduellement réalisée au sein des Etats allemands particuliers alors seulement pourra se constituer spontanément une République allemande sans prince héréditaire ni maison souveraine, réalisation vivante de l'Etat rationnel tel que le conçoit Fichte, et constituant au centre de l'Europe une puissance formidable et pacifique, capable non seulement de se faire respecter de ses voisins mais encore d'imposer la paix aux autres nations.

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On voit combien utopiques, combien éloignées de la réalité historique et concrète sont les convictions politiques de l'auteur des Discours A la Nation allemande. Et avec lui communient, dans un même enthousiasme pour la grande patrie allemande et pour la sainte liberté, les esprits les plus divers. Les uns sont les hommes d'action comme Bliicher et Gneisenau, Stein et Scharnhorst qui luttent avant tout pour délivrer l'Allemagne du joug français mais estiment aussi, avec Gneisenau, que « la triple primauté des armes, de la constitution et de la science » est la meilleure sauvegarde pour le pays. D'autres sont des romantiques, tels que Gôrres, qui allient dans leur pensée les rêves d'avenir et les souvenirs du passé germanique, appellent de leurs vœux l'avènement d'une Allemagne nouvelle qui serait une restauration du glorieux empire des Othons, recommandent dans le Mercure rhénan l'adoption du service obligatoire pour tous et la suppression des douanes intérieures ou exhument la Monarchia de Dante, et prétendent ainsi réformer les institutions du xix" siècle à l'aide de celles du x^I^ Puis viennent les dilettantes de la politique, les nombreux publicistes qui dissertent sur la restauration de l'Empire germanique, s'évertuent à trouver un moyen pratique de concilier les ambitions de la Prusse et celles de l'Autriche, ou proposent comme le professeur Lips de faire se succéder sur le trône impérial, de cinq en cinq ans, les divers princes allemands les uns après les autres! Unitaires et libéraux ne constituent visiblement pas encore un parti proprement dit. La bourgeoisie éclairée de cette époque, dans son inexpérience politique, ne voyait pas de difficulté à concilier ses vieilles habitudes particularistes avec ses rêves vagues de restauration impériale ou d'émancipation politique. Et elle multipliait, dans les journaux ou les brochures, les consultations les plus fantaisistes sur les mesures à prendre, sans se douter le moins du monde combien il était difficile de réaliser dans la

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pratique cet idéal de l'Allemagne une et libre si aisé à concevoir abstraitement.

Au lendemain de 1815, pendant les premiers temps de la Confédération germanique, les tendances démocratiques et unitaires se précisent et s'affirment avec plus de netteté et d'insistance. Les aspirations des «patriotes» se répandent de plus en plus parmi la jeunesse universitaire groupée dans l Allgememe dentsche Burschenschaft, parmi la bourgeoisie et la population ouvrière de l'Ouest et du Sud, parmi l'élite intellectuelle du pays entier. La réorganisation de l'Allemagne au Congrès de Vienne avait causé dans toute la nation une profonde déception, et l'opinion rendait naturellement les gouvernants responsables de celte banqueroute des espérances soulevées par la guerre d'indépendance. Les libéraux, dès lors, s'habituent peu à peu à opposer l'un à l'autre le peuple et les gouvernements, pour exalter l'un et décrier les autres. Le peuple a pris les armes pour délivrer l'Allemagne foulée aux pieds par la tyrannie étrangère. Les armées napoléoniennes ont été mises en déroute par la nation armée tout entière — troupes de ligne, landwehr, corps francs surtout — qui s'est levée comme un seul homme pour affranchir la nation opprimée. Et voici que, une fois la victoire remportée, les cours et les cabinets empêchent la nation de recueillir le fruit de ses efforts. Les diplomates n'ont pas su mener à bonne fin l'œuvre de l'airranchissement. Ils ont laissé entre les mains de la France, l'Alsace arrachée jadis à l'Empire et indispensable à la sécurité de l'Allemagne ; ils se sont montrés impuissants à organiser l'unité matérielle et morale que réclamait la nation. Les princes ont égoïstement empêché la constitution d'une puissante fédération allemande. Les uns et les autres ont ainsi donné la preuve de leur impéritie et de leur mauvaise volonté.

Les libéraux ne se rendaient pas compte que leur

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raisonnement reposait en dernière analyse sur une illusion.

Ils ne prenaient pas garde, d'abord, qu'en attribuant au «peuple» le mérite des victoires de 1813, ils étaient victimes d'un mirage romantique. La guerre d'indépendanctî n'avait pas eu du tout le caractère d'un soulèvement populaire et spontané. Elle avait au contraire été préparée avec soin et de longue date par d'excellents organisateurs ; et les victoires avaient été remportées non par les corps francs dont le rôle était toujours resté très insignifiant, mais par les troupes régulières constituées et instruites par les soins de Scharnhorst et de ses collaborateurs. C'était, comme le fait observer Treitschke une erreur et une injustice que de glorifier exclusivement l'œuvre du peuple et d'affecter le dédain pour les artisans directs de l'émancipation, pour les généraux, les diplomates, les hommes d'Etat, les administrateurs, les nobles, qui avaient préparé et dirigé la guerre. Et c'était une erreur aussi que de rendre les gouvernements seuls responsables de l'échec des aspirations unitaires. L'esprit particulariste, l'égoïsme local, les antipathies de voisin à voisin, n'étaient point une invention des cabinets. Il n'est pas vrai de dire qu'il y avait conflit à ce moment entre la volonté nationale qui exigeait l'unité et la volonté des princes qui la repoussaient pour sauvegarder égoïstement leur souveraineté. j En réalité c'était l'âme allemande elle-même qui était ' partagée entre des velléités unitaires et des habitudes particularistes. Un parlement national se fût, selon toute vraisemblance, montré tout aussi impuissant à réaliser l'unité allemande que l'avait été un congrès de diplomates.

Mais l'opinion publique ne jugeait pas ainsi. Elle trouvait plus commode de s'en prendre aux seuls gouvernements de ses déconvenues, au lieu de faire en même temps son mea culpa. Et ainsi prend naissance un antagonisme qui va durer de long^ues

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années entre les tenants du libéralisme unitaire et les gouvernements. Les libéraux inclinent de plus en plus à voir dans les chefs d'Etat des despotes égoïstes, incapables et malintentionnés. Ils aspirent au moment oîi, selon l'expression de Dahlmann, « la lumière des bonnes constitutions s'allumera et fera pâlir les lampes fumeuses des cabinets». Ils exhalent leur mécontentement et affirment leur foi démocratique dans de retentissantes et stériles manifestations comme la fête de la Wartbourg ou celle de Hambach. Les gouvernements, de leur côté, hantés par le spectre de la Révolution, s'effarent sans raisons sérieuses, prennent d'inoffensifs idéalistes pour de dangereux perturbateurs, prétendent arrêter le courant démocratique qui entraîne toute l'époque moderne. Ils s'imaginent sauver l'ordre public en muselant la presse, en bâillonnant les universités, en persécutant les étudiants et les intellectuels, en traquant les «démagogues» avec une brutalité aussi odieuse que grotesque.

Le conflit du libéralisme et de l'absolutisme présente des caractères assez différents en Prusse d'une part, dans les Etats du Sud de l'Allemagne d'autre part.

La Prusse est et reste essentiellementune monarchie absolue. Ses rois, Frédéric-Guillaume III ou Frédéric-Guillaume IV ont au plus haut degré conscience de leur droit souverain et ils sont fermement décidés à n'en pas abdiquer une parcelle. Frédéric- Guillaume IV en particulier est le type accompli du monarque du droit divin. Il se regarde véritablement comme le médiateur par lequel Dieu fait entendre ses volontés au peuple. Il respecte donc en lui l'inspiration divine et croirait manquer à son devoir fondamental s'il s'en remettait à la sagesse de ses conseillers ou surtout à la voix du peuple pour les grandes déterminations. L'abdication serait de sa part une trahison envers la nation : il la priverait de l'assistance divine dont elle a besoin. Le roi a non

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seulement le droit mais le devoir d'exercer souverainement l'autorité qui lui a été confiée. Et l'on voit en conséquence Frédéric-Guillaume IV dominer de très haut ses conseillers et ses ministres. Il les considère comme des subalternes qui n'ont point qualité pour vouloir par eux-mêmes et poursuivre des desseins personnels mais qu'il utilise en vue des fins posées par la volonté royale. Il les tient pour des serviteurs dont il use tant qu'il lui plaît et qu'il congédie sans le moindre scrupule sitôt qu'ils ne lui rendent plus service, car ils ne sont que les instruments humains et contingents de la volonté une et identique, permanente et divine du monarque.

Et la nation, à tous les degrés, est encore profondément imprégnée de la foi monarchique. Cette foi existe chez les princes du sang, par exemple chez le prince Guillaume : il manifeste avec la plus grande franchise ses opinions, même quand il n'est pas d'accord avec l'empereur, mais il s'incline sans murmurer sitôt que le monarque a prononcé. Elle existe chez les ministres et fonctionnaires qui ont conscience d'être simplement les organes de la volonté royale, donnent leur avis en toute sincérité sans craindre de déplaire au roi mais se sentent tenus de servir le maître en tout état de cause, même s'il décide contrairement à leur avis, s'il les oblige à des actes qu'ils désapprouvent. Ils ne se reconnaissent pas le droit de quitter le service du roi sans son agrément; ils ne se permettent même pas d'exercer sur sa décision une pression par la menace de leur démission, car le loyalisme exige d'eux que, même battus, ils restent au pouvoir si le roi le leur demande. Comme les ministres, la noblesse garde intact son loyalisme monarchique, reste fidèle à la maison des HohcnzoUern et la sert avec dévouement par l'épée ou dans les conseils de la monarchie. Et chez le peuple aussi l'attachement dynastique reste vivace : il accomplit ses devoirs envers l'Etat non par égoïsme utilitaire ni par respect

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abstrait de raiitorité. mais en vertu d'un instinct profond qui lui fait voir dans le roi l'incarnation de la volonté nationale.

Dans ces conditions personne ne songeait évidemment à introduire en Prusse le système parlementaire tel que nous l'entendons. Le roi de Prusse était absolument résolu à garder intacte toute sa puissance sans en remettre la moindre parcelle entre les mains d'un Parlement. Et les patriotes, d'ailleurs, n'avaient nullement le dessein d'affaiblir la royauté. Lorsque Stein projetait la réunion d'une Diète d'Etat à côté du gouvernement central, il n'entrait pas dans ses intentions de créer un pouvoir nouveau, rival du pouvoir royal; il souhaitait simplement que la nation fût associée aux libres décisions du pouvoir central. Le roi restait d'ailleurs maître absolu vis-à-vis de la Diète comme il l'était vis-à-vis des ministres. Il continuait à prononcer en dernière instance sur toutes les questions importantes dans la plénitude de sa souveraineté : il se bornait à prendre conseil auprès de la Diète, mais restait libre de se conformer ou non à l'avis de ses ministres. Envisagé à ce point de vue, l'octroi d'une Constitution et d'institutions représentatives n'apparaissait pas au roi et à ses conseillers comme une mesure révolutionnaire. II ne s'agissait nullement de limiter l'autorité du roi ni de constituer en face du pouvoir royal le pouvoir rival d'une assemblée élective. Il ne s'agissait même pas de créer quelque chose d'entièrement nouveau. L'avenir devait naître du passé. Les Diètes provinciales que le gouvernement prussien se proposait de convoquer devaient être la continuation des anciennes assemblées provinciales vaincues jadis par la royauté et réduites à l'impuissance. Et le Landtag général prussien devait à son tour sortir des Diètes provinciales. Les députés ne devaient pas être les « élus de la nation », mais les délégués de leurs pairs, de leur « curie », de la noblesse et des pro-

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priélaires fonciers, des bourgeois ou des paysans.

Mais si le Landtag projeté ne ressemble en "rien à un parlement du type anglais ou français, l'octroi d'une Constitution et la convocation de ce Landtag n'en sont pas moins une satisfaction donnée à l'opinion libérale, aux aspirations politiques de la bourgeoisie cultivée. Le roi et nombre de ses conseillers souhaitent d'ailleurs sincèrement d'associer le peuple aux délibérations concernant les intérêts généraux de la nation. Ils ont l'intuition que le peuple touche à sa majorité et qu'on ne peut pas le maintenir indéfiniment en tutelle. Ce sentiment est très net et hautement conscient chez des hommes d'Etat comme Hardenberg, Humboldtou Schœn. Et le roi ne les désapprouve pas. Il n'y a chez lui aucune mauvaise volonté systématique contre la réunion du Landtag. Seulement la réalisation de ce projet soulève les plus grandes difficultés. Il était très malaisé d'abord de constituer les Diètes provinciales qui devaient servir de base au futur Landtag. Il était encore plus malaisé de constituer un Landtag qui ne fût pas un Parlement prussien rival de l'autorité royale, mais restât un simple conseil consultatif dont le roi n'est pas obligé de ratifier les décisions et qu'il n'est même pas tenu de réunir d'une façon régulière.

De là, dans l'organisation des institutions représentatives, des retards qui énervent et indisposent l'opinion. Dès le 22 mai 1815 le roi de Prusse s'engageait solennellement adonner une Constitution écrite au royaume et à réunir une Diète nationale. Or, plus de vingt ans devaient s'écouler avant que cette promesse fut exécutée. Frédéric-Guillaume III après avoir successivement réuni et dissous quatre commissions chargées de préparer le projet de Constitution, renonce à organiser une représentation nationale et se borne à instituer des Diètes provinciales dans chacune des huit provinces du royaume. Et les choses ne vont pas plus vite sous son

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successeur. Pendant des années, de nouveau, les travaux préparatoires traînent sans aboutir à une solution. Et lorsqu'on février 1847 le roi se décide brusquement k promulguer une patente groupant les Diètes provinciales en une Diète générale ou Vcveimgter Landtag, celte concession vient trop tard. L'opinion libérale ne peut plus se contenter d'une assemblée dont les pouvoirs sont simplement consultatifs sauf en matière d'emprunts, qui pour toutes les affaires, sauf les questions de finances, est tenue de délibérer en deux curies, et qui n'obtient même pas l'assurance d'être réunie périodiquement.

Pendant celte longue période d'inutile attente, les libéraux prussiens, jusqu'en 1840 surtout, font preuve d'une patience que rien ne lasse. Par loyalisme dynastique, et aussi par très compréhensible prudence — car les autorités prussiennes ont la main lourde — ils évitent les réclamations bruyantes, ils ont soin de s'abstenir de toute démarche qui res-' semblerait à une pression exercée sur le monarque. Il n'y a point de conflit engagé entre l'absolutisme et le parli démocratique. L'autorité royale s'exerce sans rencontrer d'opposition organisée. Seulement on voit, surtout après 1840, se multiplier les symptômes indiquant que la bourgeoisie cultivée et industrielle aspire de plus en plus à dire son mot et à faire sentir son action sur les affaires publiques.

Toute autre est la situation dans le Sud de l'Alle-

magne.

Là les Etats moyens, la Bavière, le Wurtemberg, le grand-duché de Bade avaient adopté de bonne heure le régime constitutionnel. Des raisons très diverses concouraient à rendre les gouvernements favorables à l'établissement d'institutions représentatives. Les territoires de ces Etats, d'abord, s'étaient accrus d'une façon si considérable pendant l'ère napoléonienne que des Diètes nationales de-

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valent nécessairement apparaître aux gouvernements comme un moyen commode de créer un lien de solidarité entre les parties anciennes et les territoires récemment annexés de ces Etats. Puis ces trois Etats, par le fait même de leur subite extension et aussi parce qu'ils avaient subi l'influence française plus profondément que les autres régions de l'Allemagne, avaient été amenés à rompre brusquement avec le passé féodal. Le grand-duc Charles Frédéric et son successeur le grand-duc Charles de Bade,- le ministre Montgelas en Bavière, le roi Frédéric P"" en Wurtemberg avaient aboli, non sans brutalité parfois, la plupart des privilèges de la noblesse et du clergé et s'étaient efforcés de faire prévaloir le principe de l'égalité de tous devant la loi et l'obligation pour tous de contribuer aux charges de l'Etat. Et dans cette œuvre de transformation sociale ils sentaient la nécessité pour eux de s'appuyer sur l'opinion publique. Enfin les Diètes et le régime constitutionnel apparaissaient au souverain comme un adjuvant possible du sentiment particulariste, comme un moyen de détourner l'esprit public de la dangereuse chimère de l'unité, comme un soutien éventuel contre les prétentions unitaires de la Confédération. Dans ces conditions, lorsqu'on 1815 les princes se virent menacés de se voir imposer par la Confédération la convocation d'une Diète et l'octroi d'une Constitution, ils s'empressèrent de prendre les devants et de promettre librement des institutions libérales à leurs sujets. Le régime constitutionnel fut de la sorte installé dans le Sud de l'Allemagne beaucoup plus tôt qu'en Prusse. Et la Prusse passa dès lors, aux yeux des libéraux, pour un foyer de réaction, pour un pays arriéré, pour la terre classique des gentillâtres et du caporalisme.

Les historiens allemands montrent, en général, peu de considération pour ces Etats du Sud qui se targuaient de donner à l'Allemagne un exemple de libéralisme. Ils estiment que leur développement

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politique a été, pour nous servir d'une formule souvent usitée, « inorganique ». Leurs institutions ne sont pas, comme celles de la Prusse, le produit naturel, spontané, nécessaire de l'évolution nationale. Tous les Etats moyens du Sud ont en effet subi à l'époque napoléonienne et plus tard encore, notamment en 1830, l'influence de la France. Les uns, comme la Bavière, ont purement et simplement calqué les institutions et l'administration françaises. Les autres, c'est-à-dire presque tous les Etats qui ont eu des constitutions et un régime représentatif avant 1848, ont subi cette influence d'une manière moins directe mais très sensible cependant. Ce qui les caractérise tous, c'est qu'ils sont régis par des institutions non point autochtones mais importées du dehors.

Or dans les Etats de formation « organique », comme l'Angleterre, la sécurité publique a pour base et pour garantie le fonctionnement régulier des institutions élémentaires de la vie nationale, l'administration de la commune rurale, de la ville, de la province. La délimitation entre le droit du prince et celui des sujets, le départ entre les fonctions du gouvernement central et celles des administrations locales autonomes se fait par la pratique, et en vertu d'expériences prolongées pendant de longues périodes. Dans les Etats « inorganiques » au contraire, ces relations au lieu d'être réglées par la coutume souple et vivante, par la loi non écrite, deviennent un pacte légal, un code d'obligations juridiques du souverain envers l'Etat. La volonté libre et souveraine du Prince est obligée de se plier devant la contrainte de la règle stricte, de la loi impérieuse. Une feuille de papier s'interpose, selon le mot connu de Frédéric-Guillaume IV, entre le monarque et son peuple. Le régime de la confiance réciproque entre le prince et ses sujets disparaît pour faire place à un formalisme juridique stérile et desséchant.

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Les principautés de l'Allemagne du Sud. sont précisément des Etats « inorganiques » de ce type. La bourgeoisie qui y constitue le parti libéral ou le parti radical n'est pas un groupement vivant et actif, doué d'un pouvoir organisateur qu'il s'efforce de faire prévaloir. Elle voit le salut dans une théorie abstraite de l'Etat constitutionnel, dans un ensemble de formules politiques empruntées à l'étranger et qui ne sont pas la traduction adéquate d'un état de fait. Ses chefs sont des doctrinaires à cheval sur le dogme constitutionnel, vivant dans un cercle étroit, dénués d'expérience et de largeur de vues. Hors d'état de formuler un programme pratique servant de base à la vie publique de cette ^< grande Allemagne » qu'ils rêvaient de constituer, ils élaborent in abstracto de beaux plans d'avenir pratiquement irréalisables et se montrent malhabiles à réaliser les progrès actuellement possibles. Et ces idéologues butés à des conceptions abstraites, ces théoriciens épris d'un stérile formalisme juridique commettent des erreurs graves dans l'appréciation des forces qui font sentir leur action dans l'évolution politique de l'Allemagne. Ils restent cosmopolites jusqu'après 1830 alors que le pays évolue de plus en plus vers le nationalisme. Ils sont hostiles aux armées permanentes qu'ils regardent comme des soutiens du ^ despotisme et comme une école de servilisme, alors [que la Prusse va fonder sa grandeur précisément ; sur sa force militaire et que l'Allemagne s'habituera • de plus en plus à regarder l'armée nationale comme jla grande école de solidarité et de morale civique. Ils exècrent la noblesse héréditaire dont ils souhaitent la ruine et la disparition, alors que l'aristocratie vient de jouer un rôle essentiel et glorieux au moment de la guerre de l'indépendance et va garder pendant longtemps encore, en Prusse surtout, une importance de premier ordre dans la vie nationale. Ils professent souvent un rationalisme d'une étroitesse pédante et méprisent la « barbarie du Moyen

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âge », alors que le romantisme a ranimé partout l'amour du passé national et qu'un réveil du sentiment religieux se manifeste au sein du protestantisme comme du catholicisme.

Peut-être evA-il permis, néanmoins, de ne pas accepter sans réserves le jugement rigoureux que l'école historique émet d'ordinaire sur le libéralisme. Evidemment les libéraux n'ont pas prévu la tournure qu'allaient prendre les événements. Ils n'ont, à de rares exceptions près, ni deviné, ni souhaité, ni préparé la conquête de l'Allemagne par la Prusse et l'avènement de l'impérialisme allemand dans la seconde moitié du siècle. Pacifistes et cosmopolites, partisans de l'entente cordiale entre la France et l'Allemagne, réprouvant la lutte fratricide des peuples pour la puissance politique, ils ont mal compris les signes des temps. Ils se sont trompés en édictant avec Heine qu' « en Europe il n'y a plus de nations mais seulement des partis », en prophétisant l'approche d'une grande Révolution allemande qui balaierait les rois et les aristocraties, en rêvant pour l'Allemagne d'une hégémonie surtout spirituelle. Mais leurs efforts idéalistes pour la cause démocratique n'ont pas été sans influence — nous le verrons plus loin — sur le cours des événements. Et si l'impérialisme unitaire n'est pas le but dernier vers lequel tend l'Allemagne, s'il n'est qu'un stade transitoire de son évolution, si l'Allemagne reprend quelque jour ses rêves humanitaires du début du siècle, il n'est pas impossible que les libéraux, en dépit de leurs erreurs et de leurs étroitesses apparaissent un jour comme les premiers champions en Allemagne d'un avenir meilleur, d'une ère de paix et de concorde, où, aux luttes sanglantes de peuple à peuple succéderait l'effort de tous vers le progrès et le bonheur.

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Vers 1840, cependant, un double mouvement se dessine au sein du parti libéral.

D'une part on voit l'élément nationaliste et unitaire auquel le libéralisme s'était trouvé associé dès l'origine s'exalter pour divers motifs. C'est d'abord l'avènement de Frédéric-Guillaume IV, qui par sa rhétorique grandiloquente suscite à ses débuts un très vif enthousiasme dans tout le royaume et ravive au plus haut degré le sentiment national et le culte romantique du passé germanique. En même temps les velléités belliqueuses qui se font jour en France en 1840, lorsqu'elle se voit, par la convention de Londres, exclue du concert européen et brusquement arrêtée dans ses projets sur l'Egypte, provoquent une extraordinaire effervescence patriotique dans toute l'Allemagne. Imprudemment, dans le premier moment de colère et de dépit, la France s'est déclarée prête à reprendre la lutte contre la Sainte-Alliance. Nos publicistes ont dénoncé les traités de 1815, revendiqué la rive gauche du Rhin, menacé l'Europe en armes de jouer contre elle « le terrible jeu des révolutions ». L'Allemagne qui vivait dans la plus profonde quiétude et ne songeait pas à nous chercher querelle voit soudain surgir à ses yeux la menace d'une guerre qu'elle n'a rien fait pour provoquer. Elle s'exaspère de ce que la France émette la prétention de chercher sur le Rhin une compensation aux déboires de sa politique égyptienne. Les passions de 1813 se rallument de plus belle. Journalistes et poètes, écrivains et soldats fulminent contre l'immoralité française, réclament une guerre sans merci contre la nation provocatrice, revendiquent à nouveau l'Alsace et la Lorraine. Persuadés que l'ennemi héréditaire se dispose à reprendre la lutte séculaire pour la possession du Rhin, les Allemands

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sont ressaisis de plus belle par leurs aspirations unitaires. Ils sentent la nécessité de s'unir pour résister à l'agression et reprendre les pays d'Empire encore détenus par la France.

Le libéralisme jadis cosmopolite et sincèrement sympathique à la France devient, dès lors, étroitement nationaliste. En vain Heine proteste contre cette poussée de chauvinisme qu'il regarde comme un retour ofîensif de l'esprit du passé. Il s'irrite contre le « patriotisme phraseur » des poètes qui font entrer la Muse au service de la bonne cause comme cantinière de la liberté ou blanchisseuse du germanisme chrétien. Il parodie sous les traits de l'ours danseur Atta Troll le type nouveau du démocrate-patriote, nationaliste, religieux et gymnaste convaincu. Il proteste de son inviolable attachement à la France et combat de toute sa verve passionnée l'impérialisme avide de guerre et de conquêtes qu'il voit poindre chez ses compatriotes. Rien n'y fait. Il reste un isolé. D'une manière générale le libéralisme évolue vers un impérialisme décidé qui veut toujours plus passionnément l'unité et la force de l'Allemagne. Le « Ubéral » devient « national-libéral ».

En même temps les éléments avancés du parti inclinent vers un radicalisme plus absolu. Au cours des années trente, les aspirations démocratiques n'allaient guère au delà de l'idéal de la monarchie constitutionnelle. Après 1840 elles s'exaltent fréquemment jusqu'au républicanisme intransigeant. En Prusse, la politique de répression à outrance et de maladroite réaction inaugurée par Frédéric- Guillaume IV après de brèves velléités libérales, irrite profondément l'opinion. Les mesures de rigueur prises contre la presse et contre les poètes politiques, le despotisme pédantesque que le ministre Eichhorn fait peser sur les universités et sur le corps enseignant, l'impitoyable sévérité avec laquelle sont réprimées toutes les manifestations démocratiques rendent

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le gouvernement de plus en plus impopulaire. L'opinion libérale se montre spécialement hostile à la personne même du roi qu'elle rend non sans raison responsable de la réaction absolutiste, féodale et piétiste qui se déchaîne de plus belle en Prusse. Le radicalisme antireligieux et antimonarchique prêché par Strauss, par les frères Bauer, par Arnold Ruge, Karl Marx, Feuerbach gagne sans cesse du terrain. En même temps une nuée de poètes politiques comme Hoffmann von Fallersleben, Dingelstedt, Freiligrath, Meissner, Karl Beck, Gottfried Kinkel et d'autres prennent en main avec passion la cause du peuple et de la liberté et lancent à travers l'Allemagne des appels enflammés. L'hostilité contre le roi est telle qu'au moment de l'attentat de Tschech contre Frédéric-Guillaume IV, il se forme un courant d'opinion pour excuser le meurtrier ; d'aucuns vont même jusqu'à faire hautement l'apologie du régicide.

Et tandis qu'en Prusse l'opposition se déchaîne contre le roi avec une violence croissante, dans les Etats constitutionnels du Sud aussi le conflit entre les Chambres démocratiques et les ministres réactionnaires se fait toujours plus aigu. Dans le pays de Bade notamment la lutte contre le gouvernement devient acharnée. Et par delà les libéraux constitutionnels comme Welcker, Bassermann ou Karl Mathy, surgit un parti radical dirigé par Hecker, Struve et ItzsLein, qui réclame l'institution d'un régime de pure démocratie pour lequel le pays est très loin d'être mûr. Il cherche à rendre suspecte auprès des électeurs la modération des constitutionnels, et entretient par une propagande ardente un dangereux mécontentement parmi les masses. Au moment où éclate à Paris la révolution de Février, l'Allemagne elle aussi est en pleine fermentation. Libéraux de toute nuance, unitaires ou constitutionnels, radicaux ou socialistes sont d'accord pour trouver que l'état présent de l'Allemagne est

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intenable, qu'une réforme profonde s'impose pour donner au pays l'unité et la liberté dont il a le plus profond besoin.

La Révolution de 1848 en France est aussitôt suivie en Allemagne d'une conflagration générale. Dans l'espace de quelques semaines un bon tiers du pays se trouve plongé dans une sorte d'anarchie assez pacifique d'ailleurs car, devant l'unanimité du mouvement, les autorités ne tentent presque nulle part de résistance.

Les princes prennent peur et plient. Le roi de Wurtemberg, les grands ducs de Bade et de Hesse, le Sénat de Francfort se hâtent de décréter la liberté de la presse. La Diète de Francfort prise de vertige décide la revision du pacte fédéral « sur des bases vraiment nationales j> et invite les gouvernements à envoyer des délégués pour délibérer sur cette revision. Des troubles éclatent à Munich et amènent le 20 Mars l'abdication du roi Louis P', l'avènement de Maximilien II et d'un cabinet libéral. A Vienne, la révolution éclate, le 13 Mars, et balaie le régime de Metternich ; la Hongrie et l'Italie se soulèvent en même temps. A Berlin, l'émeute gronde dans les rues le 18 Mars et la retraite des troupes, le 19, met le roi «t la capitale aux mains des insurgés. Partout l'absolutisme s'écroule. A la tète du mouvement marche la bourgeoisie cultivée — professeurs, écrivains, avocats, médecins, commerçants, industriels — qui réclame l'unité et la liberté. Ses revendications essentielles sont la convocation d'un Parlement national, la liberté de la presse, l'institution du jury, le remplacement des armées permanentes par la nation armée. Dans les rangs mêmes de ce grand parti libéral il y a d'ailleurs des fractions plus ou moins avancées, les uns plus modérés,

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comptant sur le concours des autorités établies, rois et princes, pour mènera bonne fin les réformes, les autres, plus radicaux, exigeant l'établissement d'un régime républicain, l'abolition de la noblesse et de la royauté. Derrière la bourgeoisie se dressent les masses populaires réclamant, outre les réformes politiques, des réformes sociales qui devaient amener le bonheur universel : l'égalité pour tous, la suppression des privilèges des grands propriétaires fonciers dans les campagnes, la réforme du régime industriel dans les villes, la protection soit de l'artisan contre la concurrence de la fabrique, soit de l'ouvrier de fabrique contre l'exploitation du patron.

Tout ce mouvement révolutionnaire aboutit à la réunion du Parlement de Francfort, dont la convocation est demandée et l'organisation préparée par le peuple lui-même et ses hommes de confiance. Les gouvernements réduits à l'impuissance n'ont pas pris la direction du mouvement ; mais ils admettent la réunion de ce Parlement, autorisent les élections, consentent à ce que des députés désignés par le suffrage universel se réunissent pour délibérer sur les intérêts communs du pays et oiï'rent leur concours aux princes débordés par le flot révolutionnaire. Brusquement le libéralisme allemand devient une puissance et se voit en situation de réaliser pratiquement son programme. On sait le résultat de cette épreuve. Elle tourne à la confusion complète des libéraux. Le 18 Mai 1848 le Parlement s'était réuni à Francfort. Au début de Juin 1849 les débris du Rumpfparlament de Stuttgart se dispersent après avoir, dans leur dernière réunion à l'hôtel Marquardt, lancé un appel à l'insurrection. Et dès l'automne la réaction triomphe de nouveau dans toute l'Allemagne. Quel est le sens et la portée de cette crise ?

Et d'abord, que voulait la bourgeoisie libérale ?

Nous constatons en premier lieu qu'elle ne dési-

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rait pas prendre directement en mains le gouvernement du pays. Les radicaux extrêmes avaient fort bien compris que si le peuple voulait s'assurer le pouvoir, il était indispensable qu'il mît» la main sur les instruments de la puissance, sur l'administration et sur l'armée. Dès la réunion préparatoire de Heidelberg les radicaux badois demandent en conséquence la proclamation de la République. Et à la réunion préparatoire du Vorparlament à Francfort, Struve propose la suppression de la monarchie dans tous les Etats de l'Allemagne et son remplacement par des Parlements librement élus qui nommeraient chacun un président. L'Allemagne deviendrait une Fédération sur le modèle de l'Amérique. En attendant, et pour préparer cette transformation, le Parlement national devait se déclarer permanent et prendre en mains le pouvoir exécutif. — Mais les radicaux sont en minorité, soit dans le Parlement, soit dans le pays. Le Parlement repousse à d'imposantes majorités leurs propositions révolutionnaires. Et, lorsqu'ils veulent faire appel à la force, il apparaît très vite qu'ils sont peu nombreux et que leur bandes indisciplinées, mal organisées et encore plus mal conduites ne peuvent tenir contre les troupes régulières. La démocratie révolutionnaire est vaincue par la force des armes à Berlin, à Vienne, en Hongrie, dans le pays de Bade, à Dresde. Le petit groupe des républicains allemands, incapable d'entraîner le gros du parti libéral modéré, mal soutenu d'autre part par les masses populaires sans discipline ni cohésion, se montre tînalement trop faible pour s'emparer du pouvoir et créer en Allemagne une organisation politique et sociale nouvelle.

La majorité libérale, au Parlement comme dans le pays, restait donc monarchiste. Elle ne voulait pas dépouiller les souverains de leur pouvoir, elle n'entendait pas se substituer à eux, mais simplement leur imposer le contrôle d'un régime constitutionnel

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et parlementaire. — Or, les princes représentaient la seule force effective et organisée qui subsistât en Allemagne. Cette force avait été, il est vrai, ébranlée et affaiblie par les troubles de Mars 1848. Mais elle existait toujours. Et elle s'appuyait sur une double base, matérielle et morale. D'une part, le sentiment de loyalisme dynastique restait malgré tout vivant dans une fraction considérable du public ; l'opinion allemande n'eût pas vu avec plaisir les vieilles maisons souveraines disparaître dans la tourmente révolutionnaire. D'autre part, et c'était là leur avantage le plus sérieux, les princes conservaient toujours encore en mains les instruments de la puissance : l'armée et la bureaucratie leur demeuraient à peu près partout résolument fidèles. Leur volonté disposait donc, pour se faire obéir, du mécanisme administratif et militaire qu'ils pouvaient mettre en branle à leur gré.

Or, le Parlement, issu de la volonté nationale n'avait, lui, qu'une autorité purement morale. Sa force était faite de la faiblesse des gouvernements. Plus la puissance princière était affaiblie par l'émeute, plus la machine de l'Etat devenait inefficace par suite des désordres de la rue, et plus aussi le pouvoir du Parlement apparaissait comme quelque chose de positif et de réel. Mais à part son crédit moral, le Parlement n'avait à sa disposition aucun instrument qui lui permit d'assurer l'exécution de ses volontés. Il était libre de décréter sa souveraineté, de nommer un vicaire de l'Empire, de former des ministères, de légiférer, d'édicler une constitution. Mais pour que ses décisions pussent être suivies d'effet, il était indispensable qu'elles fussent acceptées par les gouvernements sans quoi elles restaient lettre morte et demeuraient des manifestations purement platoniques. Le Parlement souverain, pouvait, pour prendre un exemple concret, décréter que les troupes fédérales porteraient une cocarde noire, rouge et or; son ministre de la

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Guerre pouvait ordonner pour le 6 Août 1848 une parade de tous les contingents de l'Empire, qui devraient pousser un hourra en l'honneur du Vicaire de l'Empire, chef suprême de toute l'armée impériale. Mais il n'avait aucun moyen pour contraindre à l'obéissance l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, le roi de Bavière et l'électeur de Hanovre; et ceux-ci ne tiennent aucun compte de ces décisions, démontrant ainsi publiquement la faiblesse de ce pouvoir central qui n'a point de force propre pour se faire respecter.

Dans ces conditions, une seule voie restait ouverte au Parlement s'il voulait aboutir à des résultats pratiques : l'entente avec les gouvernements.

Le Parlement la tenta. Comprenant avec un instinct très sûr des nécessités politiques que l'unité allemande était le but essentiel à atteindre et que celle unité ne pouvait se faire que par la Prusse, il se décida à offrir solennellement, au nom du peuple allemand, la couronne impériale à Frédéric-Guillaume IV. On sait l'insuccès de celte tentative. Poui des raisons mutiples — répugnance à recevoir des mains roturières une « couronne de pavés », antipathie pour la constitution démocratique qu'il fallait accepter en même temps que le sceptre impérial, scrupules de profiter des embarras de l'Autriche pour l'éliminer de l'Allemagne, crainte de la guerre où l'acceptation de l'Empire pouvait entraîner la Prusse — Frédéric-Guillaume refusa la couronne qu'on lui présentait. Le jugement de l'histoire hésite sur cet acte. Les uns voient dans ce refus une inéluctable nécessité. Ils admettent que le roi de Prusse ne pouvait pas tenir sa couronne d'une assemblée sans mandat régulier et que Pacceptalion l'eût engagé dans une aventure où il risquait son trône et peut-être l'avenir de l'Allemagne. Les autres considèrent au contraire que, par préjugé absolutiste, il a empêché l'unité allemande créée par un libre vote du Parlement national, de deve-

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nir une réalité ; ils estiment que si le roi avait pris en mains le sceptre qu'on lui tendait, l'unité allemande se créait pacifiquement, plus grande et plus belle qu'elle n'a jamais été. Mais, que ce fût la faute du Parlement ou la faute du roi, il reste que la collaboration nécessaire entre l'Assemblée nationale et la Royauté prussienne ne put s'établir. C'était l'avortement inévitable de l'œuvre entière du Parlement.

Ajoutons, d'ailleurs, que si cet échec est peutêtre dû pour une part aux erreurs des individus, il résulte en grande partie aussi de causes beaucoup plus générales.

Le Parlement échoua, d'abord, parce qu'il était objectivement impossible de trouver une solution permettant de concilier les intérêts divergents qui se trouvaient en présence. Sur presque tous les points essentiels, l'opinion allemande était, en effet, profondément divisée. Entre unitaires et particularistes, entre conservateurs, libéraux et radicaux, entre partisans de la « Grande Allemagne » comprenant l'Autriche, et de la « Petite Allemagne » excluant l'Autriche de l'Empire, il était singulièrement difficile de s'entendre. Il en résulte que les décisions les plus importantes précisément du Parlement furent prises à de très faibles majorités. Lorsque, par exemple, le Parlement, revenant sur des votes contraires antérieurs, décidait en troisième lecture, le 27 mars 1849, par quatre voix de majorité, qu'il y aurait un Empereur d'Allemagne héréditaire et nommait, le 28 Mars, le roi de Prusse à cette dignité par 290 voix contre 248 abstentions, il est évident que l'autorité morale d'un pareil vote était bien faible et qu'il avait peu de chances de s'imposer d'une manière irrécusable à l'opinion allemande. Mais la cause décisive de l'échec du Parlement, celle que les historiens allemands mettent en évidence avec le plus de complaisance, doit être cherchée dans la mentalité même des hommes qui se

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sont trouvés à la tête du mouvemonl. Parmi les chefs du libéralisme allemand, beaucoup, seinblet-il, étaient peut-être plutôt des hommes de pensée qui tendaient avec un enthousiasme ardent vers la réalisation d'un idéal théorique que des esprits poli-, tiques s'efforçant de réaliser pratiquement un but positif. Et ce fait s'explique aisément si l'on considère l'évolution générale de la classe bourgeoise en Allemagne. Pendant la première partie du siècle, ce sont les intellectuels, les hommes de haute culture les professeurs d'universités en particulier, qui tiennent la place la plus importante et jouen», les premiers rôles. La bourgeoisie est encore essentiellement une élite cultivée. La bourgeoisie capitaliste, l'aristocratie de l'entreprise est seulement en voie de formation et tient encore peu de place dans la vie publique. Or l'intellectuel allemand est à ce moment foncièrement idéaliste. Il croit à la toute-puissance de l'idée qui, dès qu'elle est pensée clairement, se réalise en vertu de l'irrésistible pouvoir immanent d'expansion que possède la vérité. 11 regarde donc la fondation de l'unité allemande comme un problème théorique dont il s'agit de trouver la solution en de belles discussions académiques. Il ne perçoit pas nettement que cette question est surtout un conflit de forces et ne jjourra recevoir sa solution que par la force, « par le fer et le feu » selon la formule de Bismarck. Cette disposition idéaliste d'un grand nombre de députés explique quelques-unes des erreurs souvent reprochées au Parlement : le caractère abstrait et doctrinaire de ses discussions sa facilité à croire qu'un scrutin suffit pour tran her toutes les difficultés et solutionner tous les confiitij, l'imprudence avec laquelle il émet des votes de principe sans s'occuper de la possibilité de leur réalisation pratique. Le Parlement de Francfort a cherché, avec une sincérité et une ferveur touchantes, avec une bonne fui profondément respectable, la formule

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de l'unité allemande ; et il a cru que le jour où il aurait trouvé cette formule, l'unité serait du coup réalisée. C'était là une dangereuse illusion. Les historiens s'eftbrcent aujourd'hui de rendre justice à l'effort très généreux — et moins stérile peutêtre qu'il n'a longtemps semblé — de ces idéalistes. Ils concèdent qu'ils ont, eux aussi, collaboré à l'édifice de l'unité allemande et les associent aux hommages qu'ils rendent aux artisans effectifs de cette unité. Mais ils reconnaissent que ces idéologues devaient inévitablement succomber à la peine. Il fallait des hommes de forte volonté pour mener à bonne fin la tâche ardue de ressusciter l'Empire allemand.

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