L EVOLUTION SOCIALE
travail, en détruisant les institutions traditionnelles qui s'opposaient k la libre expansion des énergies individuelles, mettaient un frein au déchaînement illimité des ambitions, assignaient à chacun un cercle d'action nettement circonscrit qu'il lui était à peu près impossible de franchir. L'œuvre accomplie est évidemment grandiose. Le xix* siècle a accru dans des proportions considérables la domination de l'homme sur les choses. 11 a travaillé avec succès à la « rationalisation » graduelle de la vie. Il a développé d'une manière colossale la production de richesses matérielles. Il a résolu le problème de faire vivre sur le territoire de rAUemagne, d'une façon supportable, 60 millions de personnes, alors que, sur le même espace de terre, 25 millions d'habitants seulementvivaient audébutdu xix^siccle, etdansdcsconditions d'existence certainement plus dures qu'aujourd'hui. 11 a transformé un pauvre pays agricole en une formidable usine muniede l'outillage industriel et commercial le plus perfectionné, subsistant grâce à l'industrie de ses travailleurs et aux revenus de sa richesse acquise. Et les Allemands sont fiers, ajuste titre, des qualités d'application, de persévérante énergie, de probité scientifique, d'ordre et de discipline surtout, qui leur ont permis de prendre, dans le déchaînement universel de la concurrence, une des premières places parmi les nations industrielles modernes.
Ils reconnaissent d'ailleurs que cet immense bouleversement ne s'est pas accompli sans amener à sa suite bien des maux aussi. Ils s'inquiètent de voir que l'Allemagne n'est plus en état de nourrir son peuple avec les produits de son sol et se demandent si l'industrialisation progressive de la vie nationale n'aura pas des effets fâcheux au point de vue de l'équilibre physique et moral de la race. Ils constatent sans joie l'accélération constante du rythme de la vie, le mouvement toujours plus trépidant, plus rapide qui entraine les hommes et les choses
et enveloppe dans son tourbillon tout ce qui participe au régime de l'entreprise. Ils déplorent l'insécurité d'existence que le régime de la concurrence illimitée avec son mode de production anarchique, ses crises périodiques, son instabilité perpétuelle fait à tous ceux qui y sont engagés, capitalistes ou prolétaires, chefs d'entreprise, employés ou simples travailleurs. Ils obseivent que l'homme finit par tomber sous la domination des choses qu'il crée. L'industrie et le commerce modernes imposent au consommateur 11 1 nombre limité de types de produits qui sollicitent tyranniquement son goût. Si bienqu'cn définitive, la variété de la vie individuelle se perd pour faire place à une uniformité toujours plus grande de besoins que satisfait et détermine en même temps la production en gros. Somme toute, nombre d'Allemands sont peu édifiés des résultats que donne, appliqué au développement de la race, le grand principe de la substitution de la quantité à la qualité. Ils considèrent sans enthousiasme l'homme artificiel d'aujourd'hui, le citadin contemporain, produit de l'asphalte des grandes villes, sans contact direct avec la nature, sans traditions et sans passé, sans personnalité propre, ce type abstrait, moyen et médiocre tel que l'a façonné la civilisation urbaine d'à présent. Et ils se demandent non sans quelque inquiétude où tend cette évolution. Va-t-elle aboutir à un cataclysme? ou à une lente décadence, à l'avènement de ces « derniers hommes » innombrables comme des pucerons, trop avertis et trop prudents, sans csj)oirs et sans idéal dont rêvait l'imagination ardente de Nietzsche ?
Si malgré tout ils se montrent, en général, confiants dans l'avenir, c'est qu'ils attendent, sous une forme ou sous une autre, une transformation profonde du régime de l'entreprise capitaliste. Et ce ne sont pas seulement les socialistes qui espèrent soit l'avènement révolutionnaire du collectivisme soit la « socialisation » graduelle et pacifique de la nation. Des
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hommes qui répudient hautement tout bouleversement et qui admirent franchement l'œuvre économique et politique du siècle écoulé estiment de même que l'ère de la concurrence illimitée touche à sa fin. M. Lamprecht, par exemple, si éloigné qu'il soit de croire au cataclysme social prédit par le marxisme orthodoxe, n'en est pas moins persuadé qu'un changement profond se prépare insensiblement. Une série d'indices annoncent, d'après lui. qu'un ordre de choses nouveau est imminent. C'est le développement des associations de crédit et de production, l'extension croissante des entreprises d'Etat, l'accroissement des syndicats ouvriers d'une part, des cartels patronaux de l'autre, le développement des sociétés de consommation ; c'est la ditfusion parmi les ouvriers et les intellectuels de doctrines sociales toujours plus pratiques et moins utopiques. les progrès incessants de l'assurance soit privée soit publique, les grandes mesures de protection ouvrière édictées par l'Etat. Tous ces symptômes semblent indiquer que le principe de la libre entreprise est peu à peu battu en brèche de toute part, que l'on tend à limiter de plus en plus la concurrence, que l'Allemagne s'achemine progressivement vers un mode de production moins anarchique, vers une organisation qui assure à l'individu un peu plus de sécurité. Au régime de l'entreprise libre et de la concurrence illimitée on verrait ainsi peu à peu à se substituer un régime d'entreprise organisée, de concurrence réglementée et limitée [gebundene Untcrnehmung) donnant plus de fixité et de stabilité à la hiérarchie sociale, organisant une aristocratie nouvelle du travail et de l'entreprise, et garantissant aussi à la masse des prolétaires des conditions d'existence moins précaires et plus humaines. C'est dans l'avènement de cette ère de solidarité économique et sociale que l'élite intellectuelle de l'Allemagne semble mettre aujourd'hui son espoir.