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CHAPITRE III La fondation de l'unité allemande

La Révolution de 1848-49 marque une crise décisive dans l'évolution allemande. 11 est, je crois, permis d'en définir le caractère essentiel en disant que l'Allemagne passe vers ce moment d'une conception idéaliste des problèmes politiques à une conception toujours plus nettement réaliste et pratique.

Celte transition apparaît d'une manière évidente lorsque l'on considère l'évolution de la bourgeoisie. On voit, en effet, se développer rapidement chez elle, vers le milieu du siècle, l'instinct de l'entreprise capitaliste, l'effort vers la richesse et, d'une manière plus générale, vers la puissance. Nous avons vu précédemment les faits matériels qui attestent cet essor du capitalisme dans les années cinquante. Mais ce changement dans l'orientation générale des esprits ne se manifeste pas seulement dans la vie économique de la nation : il a sa répercussion aussi dans le domaine des faits politiques. L'élément le plus vivant de la bourgeoisie était, au début du siècle, l'élite intellectuelle qui aspirait non à la puissance matérielle mais à la culture scientifique et artistique, qui se proposait par conséquent

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des fins avant tout spirituelles. Or cette bourgeoisie cultivée est maintenant dépassée et peu à peu reléguée au second plan par l'aristocratie nouvelle de l'entreprise. Les représentants du capitalisme, les grands industriels et les grands commerçants prennent une importance croissante dans la vie publique. Leur inlluence sociale devient prépondérante ; ils jouissent d'une considération toujours plus élevée. Leur structure mentale tend dès lors aussi à prévaloir. Or, cette aristocratie de l'entreprise se différencie très nettement de l'ancienne élite intellectuelle. Elle nfe s'efforce plus vers la culture; ou plus exactement la culture scientifique ne lui apparaît plus comme une fin en soi mais seulement comme un instrument de puissance. Elle aspire par contre à la richesse et au pouvoir. Elle ne se propose pas des fins spirituelles, désintéressées, universelles, mais elle poursuit des intérêts positifs, concrets, tangibles. Elle ne se laisse plus guider dans ses actions par des théories générales ou des principes abstraits ; mais elle s'efforce de proportionner ses ambitions à sa puissance, d'évaluer avec justesse les forces dont elle dispose et les résistances qu'elles peuvent rencontrer, d'approprier exactement les moyens aux fins qu'elle se donne. Ce sont les hommes d'affaires qui vont désormais, de plus en plus, se hausser au premier rang, dans la bourgeoisie allemande. Leurs ambitions réalistes et leurs tendances positives se substituent peu à p<3u à l'idéalisme des hommes de pensée qui jusqu'à l'époque du Parlement de Francfort menaient le parti libéral.

Mais ce n'est pas seulement dans les rangs de la bourgeoisie que se montre ce passage de l'idéalisme au réalisme, conséquence naturelle de la diffusion de l'esprit d'entreprise. Nous pouvons l'observer aussi parmi la noblesse ou chez les hommes d'Etat dirigeants. Là, sans doute, le sens de la réalité n'avait jamais perdu ses droits. Il existait, à n'en pas douter, soit chez les hobereaux propriétaires

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terriens en qui nous avons vu les premiers représentants de l'esprit capitaliste en Allemagne, soit chez les hommes d'Etat qui ont préparé la guerre d'indépendance, ou chez les administrateurs qui. la paix rétablie, ont édifié lentement l'édifice de la grandeur prussienne, réorganisé les finances et l'armée, ou mené à bonne fin l'œuvre du Zollverein. Mais il se nuançait d'idéalisme libéral chez un Stein ou chez un Humboldt. Et chez d'autres, en particulier chez les hommes de confiance de Frédéric-Guillaume IV, il s'alliait à une dose plus ou moins forte de convictions romantiques. Et les conservateurs de ce type, les champions du droit divin des rois et de la légitimité, qui abhorrent de toutes leurs forces la Révolution, qui rêvent de restaurer l'idéal de l'Etat chrétien et la hiérarchie du Moyen âge, qui respectent pieusement la Sainte-Alliance, qui ne conçoivent l'Empire allemand qu'avec la maison d'Autriche à sa tête, sont des idéologues aussi doctrinaires que pouvaient l'être les fervents du libéralisme constitutionnel ou de l'idéal républicain.

On mesure le progrès accompli dans le sens du réalisme lorsque l'on compare à ces romantiques l'homme d'Etat dont la stature colossale domine toute la seconde moitié du siècle et dont les débuts, sur la scène publique, datent précisément des environs de la Révolution de 1848, le prince de Bismarck.

Assurément Bismarck est un type accompli de féodal. Unissant en lui la morgue arrogante et combative, du hobereau brandebourgeois avec l'esprit d'entreprise et l'entente des alTaires du seigneur poméranien, imbu des doctrines de l'école historique et du romantisme, formé à l'école de Hugo et de Heeren, de Savigny et de Hoffmann, il partage du fond de l'âme les grands partis-pris de sa caste. C'est un adepte fervent de la monarchie de droit divin, un mystique profondément sincère dans sa piété, converti du fond du cœur, après unejeunesse incrédule, à la religion de l'Evangile. Epris, en bon roman-

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tique, du « peuple vrai », de cette multitude invisible d'âmes qui « puise dans la conscience de la tradition la force qui la mène aux fins prédestinées », il estime que seul le souverain peut, par l'effet de la grâce d'en haut, lire dans cette âme nationale, dcchiffrer sa volonté, la guider vers ses destinées prcvidentielles. Il a la haine et le mépris des forces révolutionnaires, de la multitude indisciplinée qui s'insurge contre le pouvoir légitime, de l'ouvrier qui se permet de vouloir penser et raisonner. Il fulmine contre l'esprit d'impiété et de démoralisation que développe toute la civilisation urbaine moderne. Surtout il n'a pas assez de sarcasmes pour le bourgeois et l'intellectuel qui s'efforcent maladroitement vers la puissance^ pour les parlementaires qui prétendent organiser la souveraineté du peuple, pour les constitutionnels qui reconnaissent à des assemblées délibérantes sans conpétence, à ces grotesques caricatures de la volonté nationale, le droit sacré et divin de légiférer. Il déteste du fond du cœur ces idéologues orgueilleux qui étalent leur foi naïve et outrecuidante dans la raison abstraite et ses artifî^ cielles créations.

Mais ce féodal, ce romantique, ce « réactionnaire rouge » qui séduisait et inquiétait tout à la fois Frédéric-Guillaume IV possède au suprême degré les traits essentiels de l'âme moderne : la volonté de puissance, la lucidité intellectuelle, l'intensité de la vie nerveuse.

Il a voulu, avec une violence de passion inouïe, le pouvoir pour lui, pour son parti, pour son pays, pour sa race. Et cela sans l'ombre de sentimentalisme, en vertu de l'instinct le plus élémentaire, le plus londamental de son être, d'un instinct qui s'avouait et s'approuvait. 11 a eu à un rare degré l'amour de la force, la joie d'exercer et d'épanouir sa lorce et celle de son peuple. Et il a constamment mis en pratique cette conception « agoiiale » de l'existence, sans remords et sans scrupules, sans

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miséricorde pour les faibles, sans générosité pour les vaincus, inlassable lutteur toujours prêt à guider son peuple dans la rude ascension vers la puissance. On l'accuse de cynisme, on lui a reproché de poser en principe que, suivant la formule célèbre « la force prime le droit ». Il serait plus équitable de dire que pour Bismarck — comme d'ailleurs d'une façon plus générale pour la conscience allemande — c'est une erreur de vouloir établir entre la force et le droit cet antagonisme que statue volontiers la conscience juridique française. A ses yeux il n'y a pas de droit sans force ni de force sans droit. Il a vu dans l'effort illimité vers la puissance non pas du tout une usurpation cynique de la force brutale sur la justice, mais le devoir primordial, la mission sacrée des individus robustes et des peuples sains.

Cette volonté de fer était secondée par une aptitude merveilleuse à percevoir la réalité avec une exactitude absolue, à comprendre les choses et les gens, à démêler le sens des événements. On a pu dire de Bismarck que sa particulière maîtrise ne consistait pas tant dans sa, faculté de concevoir de vastes desseins et de préparer un avenir lointain que dans l'art merveilleux avec lequel il était capable de tirer à tout moment le meilleur parti possible de l'instant présent. Il n'avait pas, nous dit-on, de plus grande joie que de se construire chaque jour, chaque heure, au fur et à mesure que lui parvenaient les nouvelles, l'image sans cesse changeante de la situation mondiale présente, de découvrir incessamment avec une infaillible précision l'acte qu'il fallait exécuter, l'attitude qu'il fallait prendre pour avancer ses desseins. Il vivait ainsi constamment dans le présent qu'il embrassait tout entier par un génial eftbrl d'imagination ; il se donnait à la tâche du jour sans trop s'inquiéter des contingences lointaines. Et à ce don rare de refléter avec clarté et fidélité la mobilité multiple et diverse de la réalité actuelle

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quotidienne, il joignait la divination subtile des grands courants d'opinion, le sens des « impondérables », de telle sorte qu'il sut presque jusqu'à la fin deviner les tendances essentielles de l'évolution contemporaine, adapter sa politique aux besoins profonds de son temps.

Réaliste par sa volonté dirigée vers la conquête du pouvoir, de la richesse et de la domination matérielles, comme aussi par la claire lucidité de son intelligence et les ressources infinies de ses facultés combinatrices, Bismarck apparaît aussi comme le fils authentique de l'âge nouveau qui s'ouvre par la complexité de son organisation psychique, par l'exceptionnelle intensité de sa vie nerveuse. On se fait de Bismarck une idée incomplète lorsqu'on l'imagine comme une sorte de géant robuste et sain, un reître de génie, gros mangeur et grand buveur, passionné pour la chasse et les chevauchées violentes, épris de grand air et de vie rurale, et puisant dans la vigueur élémentaire de sa constitution la force de supporter le fardeau écrasant des affaires publiques. Il faut se rendre compte aussi qu'une existence aussi active et remplie que la sienne suppose un système nerveux merveilleusement impressionnable et résistant tout à la fois. Et de fait, Bismarck est une nature hautement nerveuse, vibrante parfois presque jusqu'au détraquement, sujette à des malaises étranges qui apparaissent comme la traduction physique d'ébranlements ou de contrariétés psychiques. Elle est assez solide pour garder malgré tout son équilibre, pour supporter sans dommage irréparable l'incroyable dépense de force nerveuse à laquelle il se livrait. Mais l'espèce de frémissement intérieur qui l'anime d'une manière permanente dénonce le rythme accéléré et la redoutable tension sous laquelle travaille cet organisme à la fois si impressionnable et si puissant.

Avec l'avènement de l'esprit réaliste en politique

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commence une phase nouvelle dans l'évolution allemande.

Au premier plan de la scène politique se déroule, avec ses [)éripélies variées, le grand combat pour l'unité allemande. Il a d'ailleurs, depuis le début du siècle, bien changé de caractère.'

Les aspirations unitaires avaient à l'origine leur source dans le sentiment de la solidarité des nations de langue et de culture germaniques vis-à-vis de l'étranger. Elles tendaient à créer entre ces nations un lien plutôt moral encore que matériel. La fédération des Etats allemands, pensaient les unitaires, devait résulter de la volonté réfléchie de la nation, qui triompherait peu à peu de l'égoïsme particulariste des princes. Sans sacrifier l'autonomie des diverses parties de l'Allemagne, elle réaliserait une union exigée par la conscience nationale et nécessaire pour la sécurité extérieure comme pour le développement économique du pays. Nous avons vu comment cet etîort vers l'unité faillit atteindre le but le jour où le Parlement de Francfort oiTrit au roi de Prusse la couronne impériale au nom du peuple allemand et comment le refus de Frédéric- Guillaume IV, fit avorter cette brillante espérance. Désormais la question de l'unité prend peu à peu un autre aspect. Au lieu d'être un élan idéalisfte vers la solidarité nationale, elle apparaît surtout comme un problème dynamique.

Le système des Etats, allemands renferme deux centres d'attraction rivaux qui se neutralisent et s'annihilent réciproquement, la Prusse et l'Autriche. Cette rivalité, ouverte ou latente, paralyse la force du corps germanique et favorise les tendances centrifuges et particularistes des Etats secondaires. Pour que l'unité puisse se faire, il faut que ce dua-

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lisme cesse, il faut que l'Etat le plus vivace de l'Allemagne, la Prusse, accroisse peu à peu sa force, affirme sa prépondérance, élimine de l'Empire son irréconciliable rival, l'Autriche, et groupe autour de lui, par la force ou par l'ascendant de la victoire, les autres Etats allemands. L'histoire de cette lente conquête de l'Allemagne par la Prusse est assez connue pour que je puisse me borner à en esquisser à grands traits les phases principales.

Le premier pas vers la réalisation pratique de l'unité, c'est l'organisation du Zollverein. Les hommes d'Etat prussiens ont eu le mérite de comprendre la nécessité vitale qu'il y avait pour l'industrie moderne, d'avoir à sa disposition un marché étendu, et cela à une époque où l'Autriche ne comprenait pas encore cette nécessité. Ils ont été, de plus, assez clairvoyants pour se rendre compte de l'avantage politique qu'il y avait, pour la Prusse, à resserrer ses liens économiques avec les autres pays allemands, et cela même au prix de certains sacrifices matériels. Et ils ont finalement réussi dans cette difficile entreprise, malgré les obstacles qu'ils rencontraient sur leur route. Ils ont déjoué la mauvaise volonté de l'Autriche, qui flairait dans ce mouvement vers l'unité, une manifestation révolutionnaire et une manœuvre dangereuse de la Prusse pour étendre sa sphère d'influence. Ils ont su calmer les défiances parlicularistes des petits Etats qui se voyaient lésés dans leur souveraineté par l'immixtion de la Prusse dans leur administration et leurs finances. Ils ont résisté à l'impatience brouillonne de certains unitaires trop pressés, comme List, qui eussent voulu réaliser l'unité économique de l'Allemagne par un décret de la Diète et, d'un seul coup, au lieu de procéder graduellement et par négociations successives. Ils ont triomphé de toutes ces difficultés par la netteté d'une politique persévérante et loyale, poursuivie avec méthode, sans précipitation, sans brutalité et sans faiblesse.

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Leur action était d'ailleurs favorisée par le jeu naturel des lois économiques. La Prusse, étant le seul grand territoire allemand, se trouvait seule en mesure d'assurer la prospérité de la grande industrie qui devait forcément être gênée et à l'étroit dans les petits Etats. Dès lors, une union douanière avec la Prusse était si manifestement une bonne atTairc pour ceux-ci, qu'ils ne pouvaient, à la longue, faire autrement que de s'y résigner. JDe plus, les droits de douane, constituaient une ressource financière de premier ordre ; en sorte que pour des Etats dont les finances laissaient à désirer, la perspective d'un accroissement de ressources immédiat et certain était un appât des plus séduisants. Enfin, contre les mauvaises volontés irréductibles, les tarifs douaniers et les droits de transit pouvaient devenir une arme très efficace ; et la Prusse ne se fit pas faute d'en user à l'occasion, pour amener à résipiscence tel voisin récalcitrant. Au cours des années trente, une union douanière comprenant la plus grande partie de l'Allemagne — seuls le Hanovre et quelques petits Etats de l'Allemagne du Nord restent en dehors du Zollverein — est définitivement constituée sous l'hégémonie de la Prusse. Les résultats économiques de cette entente sont immédiatement de tout point remarquables. Et bientôt, le Zollverein, fondé sur la base solide des intérêts matériels, apparaît comme une institution définitive, capable de défier tous les assauts et de traverser victorieusement les orages de la période révolutionnaire de 1848-1849.

Placée à la tête de l'Union douanière allemande, la Prusse essaye ensuite, au printemps de 1849, après le refus du roi Frédéric-Guillaume IV d'accepter la couronne impériale olîerte par le Parlement de Francfort, de réaliser l'unité politique de l'Allemagne par voie diplomatique.

Conseillé par son ami le général de Radowitz, le roi de Prusse tente de créer, à l'intérieur de la CoiV

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fédération et avec l'assentiment de l'Autriche, une <( Union » plus étroite qui se développerait par l'adhésion volontaire des Etats secondaires. C'était là un projet étrangement composite où s'amalgamaient, de façon bizarre, l'enthousiasme unitaire de 1848, les aspirations de la Prusse à l'hégémonie allemande, la fidélité à la politique traditionnelle de l'entente avec l'Autriche. Une pouvait qu'échouer. D'abord parce que le sentiment unitaire, affaibli par l'échec du Parlement de Francfort, n'avait plus assez de force pour imposer les sacrifices nécessaires au particularisme égoïste des Etats secondaires. Ensuite et surtout parce que l'Autriche, au fur et à mesure qu'elle réparait ses forces ébranlées par la crise révolutionnaire, se montrait plus nettement hostile à un programme qui ruinait son influence sur l'Allemagne. La faiblesse et l'indécision du roi Frédéric-Guillaume IV, dans cette situation difficile, manquent d'amener une catastrophe. Après avoir groupé, d'abord, autour de lui un certain nombre d'Etats secondaires, il ne sait ni prévenir les défections de ses alliés, en usant de contrainte, ni se résoudre à battre en retraite à temps, ni trouver non plus le courage d'accepter la lutte ouverte contre l'Autriche, dans les conditions désavantageuses où elle se présentait. Et cette campagne diplomatique, imprudemment engagée, menée sans esprit de suite et sans énergie, aboutit finalement à la désastreuse reculade d'Olmiitz. La Prusse isolée et mal préparée à la guerre, se voit contrainte de céder sur toute la ligne et de subir les conditions humiliantes que lui impose l'Autriche victorieuse.

Pendant les années qui suivent, la Prusse se recueille et rassemble ses forces pour la grande lutte, désormais inévitable, et qui décidera à qui appartiendra l'hégémonie de l'Allemagne.

A l'intérieur, d'abord, le gouvernement prussien rétablit son autorité à la faveur de la réaction qui, au

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lendemain de la crise de 1848, se manifeste en Allemagne et dans toute l'Europe. Etil la rétablit d'autant plus solidement qu'il use de sa victoire avec une modération au moins relative. En Autriche, Scliwarzenberg et ses successeurs reviennent aux formes les plus surannées de l'absolutisme. Ils suppriment toutes garanties constitutionnelles; ils instituent un régime centralisé, bureaucratique et clérical qui froisse les instincts les plus élémentaires de la conscience moderne. Et ils se condamnent ainsi à un régime de compression systématique, de despotisme niveleur et de violence brutale. Dans les Etats secondaires allemands les princes remis de l'alerte révolutionnaire se vengent par de mesquines persécutions de leurs ennemis intérieurs sans s'apercevoir qu'ils achèvent ainsi de ruiner dans les cœurs de leurs sujets les derniers vestiges de cet attachement dynastique qui avait fait jusqu'à présent le meilleur de leurs forces. En Prusse la réaction triomphe aussi, sans doute. Les fonctionnaires de tout ordre sont soumis à une discipline plus stricte et se voient mis dans l'alternative de se démettre ou de se faire les instruments dociles du pouvoir central. Le droit d'association est supprimé en fait pour tous ceux qui ne sont pas les amis du gouvernement. La presse soigneusement bâillonnée est réduite à l'impuissance. La police toute puissante fait sentir partout sa lourde poigne et des tribunaux trop dociles sanctionnent par d'audacieuses interprétations de la loi, les actes les plus arbitraires du pouvoir central. Mais la droite féodale et piétiste ne réussit cependant ni à détruire les institutions parlementaires acceptées par le gouvernement, ni à restaurer l'édifice des privilèges sociaux, ni à fonder cet Etat chrétien dont rêvaient les romantiques.

Au lendemain du jour où le roi de Prusse dissout, grâce à l'appui de l'armée, l'Assemblée nationale élue après les journées de Mars et rétablit ainsi par un coup de force son autorité souveraine qu'il avait

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semblé un instant tout près d'abdiquer, il promulgue une Constitution octroyée, à peu près identique à celle qu'il avait présentée peu de temps auparavant à l'Assemblée nationale et qui reproduisait les dispositions essentielles de laConstitution belge. Cette Constitution donne satisfaction, en principe tout au moins, aux revendications essentielles du libéralisme, proclame officiellement la liberté individuelle et l'égalité civile, institue un régime représentatif à côté du pouvoir monarchique. Bref, au grand scandale des féodaux intransigeants, elle met fin pour toujours au régime autocratique et organise d'une façon régulière la collaboration de la monarchie et de la nation.

Sans doute les concessions que faisait la couronne étaient plus apparentes que réelles. Le roi conservait sa souveraineté et son entière indépendance vis-àvis des Chambres. La Chambre basse tenue en échec par la Chambre des seigneurs, n'avait pas d'action réelle sur le gouvernement. Le mode d'élection adopté par la Chambre basse assurait aux électeurs les plus imposés une influence tout à fait prépondérante. La Prusse n'était donc pas devenue du jour au lendemain un Etat parlementaire : elle restait une monarchie absolue à laquelle on avait tant bien que mal superposé les organismes essentiels d'un régime constitutionnel. Mais du moins la couronne avait eu la sagesse de ne pas profiter de sa victoire pour accabler ses adversaires. Elle avait été assez avisée pour s'approprier une large part du programme libéral et instituer de son plein gré un régime somme toute acceptable pour les éléments modérés de la bourgeoisie allemande. Par des concessions habiles qui n'affaiblissaient pas son prestige et ne compromettaient pas son autorité, elle avait su se concilier les sympathies d'une fraction importante de l'opinion et asseoir ainsi sa puissance sur des bases plus larges et plus solides.

Avec l'avènement au pouvoir de Guillaume comme

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prince régent puis comme roi, surlout avec la nomination de Bismarck au poste de ministre-président, l'attitude de la royauté prussienne en face des partis politiques devient plus nette encore.

Elle s'affirme plus hautement que jamais monarchie de droit divin. Le roi possède, en vertu d'une grâce spéciale, l'instinct des déterminations suprêmes qui réaliseront sur terre la volonté de Dieu. C'est lui qui a le droit et le devoir de disposer, au gré de son inspiration, de toutes les forces vives dont la somme constitue la puissance nationale. En Prusse le roi n'est pas, comme le disait Bismarck, un accessoire ornemental de l'édifice constitutionnel : il ne règne pas seulement, il gouverne aussi. Il ordonne, après s'être éclairé des avis de ses conseillers, dans la plénitude de sa souveraineté. Il est libre de choisir les ministres en qui il met sa confiance, sans que le Parlement puisse prétendre lui imposer des conseillers de son choix. A lui le droit de décider en dernier ressort des grandes questions concernant l'armée, la diplomatie, la paix et la guerre, les traités : la Chambre n'a point à s'immiscer dans ces questions où elle est sans compétence. A lui enfin le droit de suppléer aux <■• lacunes » de la Constitution, d'assurer seul, au besoin, le fonctionnement normal du mécanisme de l'Etat, d'agir spontanément en se passant de la sanction de la Chambre, dans les cas où l'accord nécessaire et normal entre la volonté du roi et celle de la Chambre n'a pu s'établir.

Mais cette volonté royale ne puise pas ses inspirations uniquement chez les féodaux de droite. Elle agit suivant la composante de toutes les forces nationales. Elle est l'arbitre nécessaire entre les partis qui luttent pour la puissance; elle n'est prisonnière d'aucun. Et cette composantedes volontés Bismarck excelle à la dégager.

11 mesure à merveille, aux environs de 1860, la force que le sentiment monarchique conservait en Prusse parmi la masse du peuple. Et il comprend

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que l'immense majorité de la nation, lasse des agitations politiques et peu désireuse de renouveler l'effort qui avait échoué en 1848, se rangerait volontiers derrière le maître qui saurait donner satisfaction aux aspirations essentielles de la nouvelle génération réaliste et positive, à sa volonté de puissance économique et politique. Et il détermine ainsi avec une admirable sûreté d'instinct les grandes lignes de sa politique. Impérialiste au dehors, il mène avec une ardeur et une énergie inlassable la Prusse à la conquête de l'Allemagne et contente ainsi à la fois les champions de l'expansion prussienne et les fidèles de l'unité allemande puisque la victoire de la Prusse apparaît en définitive comme la réalisation pratique des rêves unitaires. Absolutiste à l'intérieur, il satisfait le loyalisme monarchique du pays en maintenant intacte l'autorité royale. Mais il se concilie la bourgeoisie capitaliste en favorisant l'essor naissant du régime de l'entreprise. Et il demeure assez libre de tout préjugé de caste et de tout doctrinarisme conservateur pour pouvoir faire appel en toute sincérité lors de la crise décisive au concours de l'opinion démocratique. Il oppose en 1866 au fédéralisme réactionnaire de l'Autriche le programme même du libéralisme de 1848 : la convocation d'un Parlement allemand nommé au suffrage universel par la nation entière et d'où l'Autriche serait exclue.

Et tandis que la politique bismarckienne groupe autour de la royauté prussienne toutes les énergies de la nation, elle travaille en même temps à porter à son maximum, dans tous les domaines, la force prussienne. Le Zollverein, étendu au Hanovre et à son Steuervereiti, est renouvelé malgré les intrigues de la diplomatie autrichienne qui essaye, après 1850. d'introduire l'Autriche dans l'Union douanière, et d'arracher ainsi à la Prusse la direction du développement économique de l'Allemagne. L'armée dont l'insuffisance avait été révélée par la crise de 1850 est réorganisée par les soins du prince régent et de

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Roon. Malgré l'opposition violente du Parlement, qui redoute de voir transformer en une armée de prétoriens l'armée nationale telle que l'avaient organisée les patriotes de la guerre de l'indépendance, et se raidit en une résistance impolitique et stérile, les forces militaires de la Prusse, considérablement accrues et modernisées, deviennent un instrument de guerre supérieurement stylé, discipliné, bien dans la main du monarque, prêt à agir au premier signal contre l'adversaire qu'on lui désignerait. Et la diplomatie de Bismarck travaille à mettre toutes les chances possibles de son côté au moment du conflit décisif avec l'Autriche qu'elle prévoit de longue date. Elle assure à la Prusse les sympathies de la Russie en gardant la neutralité au moment de la guerre de Crimée et en consentant, en 1863, à aider le tzar dans la répression sanglante de l'insurrection polonaise. Elle rompt avec la tradition de la Sainte- Alliance et avec les préjugés légitimistes en cherchant à se mettre en bons termes avec Napoléon III, en négociant une alliance avec l'Italie révolutionnaire. Avec une adresse merveilleuse enfin, elle manœuvre pour préparer la guerre nécessaire avec TAulriche, pour la faire naître à l'heure propice, pour forcer la main au moment suprême, soit aux hommes d'Etat autrichiens qui ne peuvent ignorer les risques de l'aventure, soit au roi Guillaume qui répugne à laisser s'engager une lutte fratricide.

Sur le champ de bataille de Kœniggraetz, cependant, la Prusse affirme pour la première fois d'une façon éclatante la prépondérance de sa force. Le pas décisif vers l'unité est franchi. L'antique dualisme est supprimé par la défaite de l'Autriche qui, éliminée de l'Allemagne, cesse désormais de tenir en échec l'influence prussienne. La Prusse augmentée du Hanovre, du Nassau, de la Hesse-Cassel,de Francfort et des duchés de l'Elbe groupe définitivement autour d'elle, sous le nom de Confédération du Nord, les Etats secondaires situés au nord du Mein. Une

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constitution qui concilie ingénieusement l'unité et le particularisme, qui ménage l'indépendance des souverains tout en assurant l'indiscutable prééminence du roi de Prusse et l'étroite cohésion du pays entier vis-à-vis de l'étranger, lie solidement entre eux les Etats fédérés sans supprimer leur individualité ni les asservir, au moins ostensiblement, à la Prusse. Celle-ci, par sa masse et grâce au prestige de la victoire, se trouve en situation, d'abord, de dominer la Confédération du Nord. De plus elle exerce une irrésistible attraction sur les Etats situés au sud du Mein, qui devaient se grouper en Confédération du Sud et se trouvaient déjà liés, d'ailleurs, à l'Union du Nord par le lien matériel du Zollverein. L'union douanière entre les deux groupes allemands préparait leur union politique. Que les princes de la Confédération du Sud se lissent représenter au Bundesrat, que le parlement douanier qui réunissait chaque année les délégués du Sud et ceux du Nord pour discuter des impôts indirects vît ses attributions étendues au domaine politique et législatif, et l'Empire allemand se trouvait réalisé. Dès 1867, Bismarck afiirmait au Reichstag : « Du jour où la Confédéralion du Sud sera faite, où ne siégeront plus en Allemagne que deux Parlements nationaux, aucune force humaine ne les empêchera de se rejoindre, non plus que les eaux de la mer Rouge ne restèrent béantes après que l'armée du peuple d'Israël eut passé ».

La guerre de 1870, en unissant l'Allemagne entière dans un élan de haine contre l'ennemi héréditaire, achève l'œuvre de synthèse laissée imparfaite en 1866 et donne naissance à l'Empire allemand.

Les origines de cette guerre sont encore mal connues. Il est impossible, aujourd'hui encore, de dégager avec une certitude objective quelles furent

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exactement les intentions des hommes d'Etat dirigeants et de la nation soit du côté français soit du coté allemand.

Il est certain toutefois, d'abord, que, d'une manière générale, la France ne désirait pas la guerre. ■ La légende, accréditée par Bismarck et répétée à satiété, depuis, par l'histoire officielle, d'une France belliqueuse et vindicative qui aurait médité de longue main une invasion et, brusquement, croyant ses forces supérieures, se serait ruée, sous le plus frivole des prétextes contre TAllemagne pacifique et sans défiance, ne tient pas debout.

En réalité, l'àme française était tiraillée entre des sentiments contraires. Au fond, personne ne voulait la guerre. L'Empereur, fataliste et apathique, avait foi dans la sagesse des peuples et croyait à l'apaisement progressif des esprits. Ses conseillers — les plus clairvoyants tout au moins — ne pouvaient se dissimuler les risques d'un conflit avec les vainqueurs de Sadovva. La bourgeoisie, déshabituée des vertus guerrières et de l'esprit de sacrifice, dominée par ses appétits de luxe et de bien-être, répugnait, dans son matérialisme positiviste, à la barbarie des conflits sanglants de peuple à peuple et se targuait volontiers d'un idéalisme humanitaire généreux et vague. Le peuple enfin, dans son immense majorité, était aussi pacifique que la bourgeoisie et ne nourrissait aucune animosité violente contre des voisins dont il ignorait presque tout. Mais d'autre part, la France, au lendemain de Sadowa, ne pouvait se dissimuler que c'en était fait de la sécurité nationale et que la naissance d'une puissance militaire ambitieuse et hardie sur notre frontière de l'Est était un danger sérieux pour notre repos et pour notre situation européenne. De là, un sentiment complexe fait de surprise, d'irritation et d'inquiétude. Les amis du gouvernement impérial souhaitaient passionnément un succès extérieur qui compensât, dans une certaine mesure, aux yeux de l'opinion, les avan-

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tages énormes remportés par la Prusse. Les représentants de la bourgeoisie, comme Thiers, signalaient, non sans angoisse, le péril que constituait, pour la France, l'accroissement de la Prusse et dénonçaient âprement la faute qu'avait commise notre diplomatie en permettant à l'unité allemande de s'organiser sans compensation aucune pour nous. On en voulait à la Prusse, à Bismarck qui nous avait « trompés ». On envisageait la possibilité d'une guerre, mais sans y croire. On parlait de préparatifs militaires. Mais la bourgeoisie, tout en se refusant à accepter franchement le fait accompli et à consentir aux abdications sans doute inévitables que comportait pour nous la situation, ne voulait non plus se résigner aux sacrifices nécessaires si l'on pensait vraiment à combattre. Et le gouvernement, qui réclamait une réorganisation complète de l'armée, ne trouvait pas, d'autre part, l'énergie de l'imposer d'autorité à l'opinion qui n'en voulait pas. Ainsi se développe chez nous un état d'esprit imprécis et dangereux, où domine le désir de paix mais où se mêle une sourde irritation, et où flottent de vagues velléités belliqueuses qui s'évaporent en paroles et en projets sans jamais aboutir à un acte pratique ou à une virile résolution. L'opinion allemande est infiniment plus simple et plus décidée. L'antipathie pour le Welsche frivole, vaniteux et batailleur, la rancune contre la nation perfide qui, en 1815, n'a échappé à l'expiation méritée que grâce à l'inopportune et lâche faiblesse de l'Angleterre et de la Russie, la volonté de reprendre l'Alsace arrachée frauduleusement à l'Empire par Louis XIV, sont des sentiments très généralement répandus en Allemagne, surtout en Prusse, et que l'on voit réapparaître périodiquement, avec une élémentaire puissance, au cours du xix" siècle, chaque fois que l'Allemagne s'est sentie ou crue menacée par les visées de la France. Ils ont bien plus de consistance et de pouvoir réel que le chauvinisme superficiel qui étalait çà et là chez nous, avant

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