CHAPITRE IV L'Empire allemand: sa politique extérieure
La force avait accompli l'œuvre où avait échoué la volonté libre. Conquise par les baïonnettes prussiennes, puis menée à la victoire sous la conduite de la Prusse, l'Allemagne était parvenue à l'unité, non pas en vertu d'une décision spontanée de la nation, mais grâce à l'indomptable volonté de puissance de l'Etat prussien. Elle n'en avait pas moins atteint le but où tendaient depuis un siècle ses aspirations. L'Empire était restauré. Et dès lors l'Allemagne devenait sincèrement pacifique. Il est remarquable, en effet, et tout à l'honneur de la nation que ses succès militaires ne lui aient pas communiqué d'ivresse belliqueuse, ne lui aient pas inspiré la tentation de continuer à étendre sa domination par la force. Au lendemain de 1870, ni les peuples ni les princes ne souhaitent de guerres nouvelles. Ils ont conscience que l'Allemagne est « saturée », qu'elle a besoin de longues années de tranquillité pour digérer ses conquêtes, pour s'organiser à l'intérieur, pour développer son industrie. Les uns comme les autres souhaitent la paix.
Mais cette situation conquise par la force, l'Allemagne ne pouvait la conserver qu'en maintenant
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ses adversaires en respect par la supériorité de sa force.
Les difficultés intérieures, sans doute, n'étaient plus à redouter, Los Allemands avaient rapidement pardonné à la Prusse de les avoir quelque peu rudoyés pour les conduire à l'unité. On se plaignait bien parfois de la morgue et de la raideur prussiennes. Mais les rancunes qui subsistaient çà et là. les petits froissements qui pouvaient se produire ne compromettaient nulle part le sentiment de la solidarité nationale. Le particularisme était définitivement vaincu et hors d'état de créer des difficultés sérieuses aux nouveaux maîtres de l'Allemagne.
Plus sérieuses étaient les résistances des populations non allemandes que les victoires prussiennes avaient incorporées à l'Empire. Les Polonais, à l'Est, continuaient à se montrer rebelles à toute tentative de germanisation et maintenaient obstinément intacte leur nationalité en face de leurs maîtres allemands. Dans le Nord, le Sleswig septentrional demeurait si profondément danois qu'aujourd'hui encore, après quarante ans de conquête, les populations n'ont pas cessé de prolester contre une annexion sur laquelle, malgré les stipulations du traité de Prague, ils n'ont jamais été consultés, et qui révolte leur foi nationale. Dans l'Ouest, l'Alsace- Lorraine, après avoir affirmé pendant de longues années son attachement à la France vaincue et son antipathie pour les conquérants, finissait bien par reconnaître le fait accompli. Mais si elle ne fait plus obstacle, aujourd'hui, à l'x^llemagne au point de vue national et politique, elle n'en continue pas moins son opposition sur le terrain de la culture, manifestant hautement sa volonté de ne pas se laisser dépouiller de son individualité et de rester une terre de culture mixte, mi-française mi-allemande. Il y avait donc au lendemain de 1870 et il y a encore aujourd'hui un certain nombre de sujets de l'Empire qui subissent avec plus ou moins de résignation
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un état de fait et n'ont jamais donné leur adhésion intime au verdict de la force qui les a faits Allemands. Mais il faut bien reconnaître que ces résistances, si légitimes et respectables que fussent les mobiles qui les inspiraient, demeuraient somme toute assez [)iatoniques et inefficaces. Elles étaient trop isolées, trop manifestement impuissantes pour que la nation en pût concevoir ombrage.
Toutefois, si l'unité matérielle et morale de l'Empire était chose faite, l'Allemagne s'était créé à l'extérieur des inimitiés peu redoutables, il est vrai, au lendemain de la guerre, mais qui pouvaient redevenir menaçantes. Le traité de Francfort créait entre la France et l'Allemagne une situation (l'hostilité latente qui, en se prolongeant indéfiniment, allait imposer aux deux pays le régime de la paix armée et de la mutuelle défiance.
L'Allemagne n'avait pas cru devoir ménager la France vaincue. Convaincus qu'une guerre de revanche était inévitable à bref délai et que la France, aussitôt qu'elle aurait repris ses forces, recommencerait la lutte séculaire contre l'Allemagne, Bismarck et le parti militaire s'étaient préoccupés uniquement de mettre la France pour longtemps dans l'impossibilité de nuire et d'assurer à l'Allemagne, en vue de la guerre future, une situation stratégique favorable. Dans ces conditions, ils n'hésitèrent pas à exiger la cession de l'Alsace-Lorraine qu'ils regardaient comme le boulevard militaire, le « glacis » indispensable à la sécurité de l'Allemagne et aussi comme une porte d'entrée par laquelle ils restaient maîtres de déboucher à tout instant chez nous. Peu leur importait la douloureuse protestation de l'opinion contre une stipulation qui révoltait jusque dans ses profondeurs les plus intimes la conscience française. L'intérêt national primait à leurs yeux toute autre considération. Ce que la force avait créé, la force saurait bien le maintenir. Et ainsi s'enracine encore plus profondément dans
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l'âme allemande le culte de la force. Il n'est pas seulement, chez elle, l'expression de cet effort exalté vers la puissance matérielle sous toutes ses formes, que nous avons reconnu comme l'un des traits psychologiques les plus essentiels de l'époque moderne. Il'est fortifié encore par le sentiment que le contrat international qui a fondé la puissance de l'Empire allemand moderne n'a jamais été accepté par la partie adverse que comme l'expression d'un état de fait. Maintenir cette supériorité de forces sur laquelle se base sa grandeur présente apparaît donc à l'Allemagne comme une question de vie ou de mort pour elle!
Ainsi l'entretien et le développement de la puissance militaire allemande restent toujours au premier rang des préoccupations nationales. On demeure persuadé — et l'on cultive soigneusement cette conviction parmi le peuple — que la France veut la revanche, qu'elle la prépare avec obstination, qu'elle la prendra sans un instant d'hésitation dès qu'elle se sentira la plus forte. Donc, il importe que l'Allemagne reste, selon le mot de Bismarck « toujours en vedette », qu'elle garde « sa poudre sèche et son glaive aiguisé ». Plus l'Allemagne sera formidablement armée, plus sa supériorité s'affirmera écrasante et indiscutable, et mieux la paix sera assurée. — Dès le lendemain de la guerre comm.encent les préparatifs en vue de la guerre future. On met en réserve un trésor de guerre dans la forteresse de Spandau pour parer aux dépenses des premiers jours de mobilisation. On restaure, on rebâtit les principales forteresses. On construit une foule de lignes stratégiques. Puis c'est, en 1874, l'adoption par le Reichstag de la loi dite du « septennat » militaire qui fixait pour sept ans l'elfectif de paix de l'armée et le chiffre du budget militaire. C'est en 1875, la loi sur la landvvehr. Ce sont en 1887-88, de nouveaux crédits militaires arrachés au Parlement grâce à une dissolution et
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en agitant devant le pays le spectre d'une guerre imminente avec la France et la Russie. C'est en 1890 la réforme de l'artillerie. C'est en 1892-93 l'application effective du principe du service obligatoire pour tous, qui accroît de plus de cent mille hommes le contingent de paix et qui est rendu acceptable à la nation par la réduction à deux ans du service militaire. Ce sont, en 1899, de nouvelles augmentations de crédits obtenues du Reichstag par le gouvernement. C'est enfin, d'une manière permanente, le souci d'entretenir l'esprit militaire dans la nation entière, chez l'élite comme dans la masse, de maintenir toujours le prestige de l'armée et de la carrière des armes.
Et ces efforts persévérants et méthodiques ont porté leurs fruits. Prêchée aux enfants dès l'école, solidement inculquée aux soldats pendant leur passage au régiment, entretenue soigneusement par les innombrables associations patriotiques qui couvrent le pays, la religion de l'armée ne compte guère d'incrédules en Allemagne. Sans doute, on commence à voir aussi les côtés fâcheux du militarisme. Les journaux d'opposition, le roman, le théâtre attaquent aujourd'hui certains abus, dénoncent les mauvais traitements infligés aux soldats, critiquent l'organisation aristocratique du corps des ofliciers, peignent sous les couleurs les plus sombres la vie factice et déprimante que mène le soldat en temps de paix. Mais ces jugements pessimistes n'ont évidemment cours que dans un cercle très restreint. Le pays, dans son ensemble, reste profondément attaché à l'armée, imbu de cet esprit militaire qui a fait la grandeur de la Prusse. Il porte, sans se plaindre, le lourd poids de sa formidable armure de guerre. Il regarde l'entretien d'une grande puissance militaire comme une nécessité inéluctable, voire même bienfaisante et glorieuse et tient pour parfaitement chimérique l'idée de vouloir alléger cette onéreuse obligation.
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En même temps que l'Allemagne met ses soins et son orgueil à porter ses armements au plus haut point de perfection et à rester la première puissance militaire du monde, elle s'efforce aussi de rendre sa situation européenne inattaquable par un système d'alliances destinées à lui assurer, en cas de conflit^, une supériorité de forces marquée sur n'importe quel adversaire.
Il suffit de rappeler en deux mots comment le génie diplomatique de Bismarck sut résoudre ce problème, rassurer l'Europe sur les intentions paciliques de son pays, éviter une coalition des mécontentements et des jalousies suscitées, chez presque toutes les puissances par la soudaine élévation de l'Allemagne, négocier d'abord l'entente des trois Empereurs, organiser l'alliance austro-allemande (1879), puis la Triple Alliance (1883) et grouper ainsi autour de l'Allemagne contre la Russie d'une part et la France de l'autre, d'abord l'Autriche habilement ménagée au lendemain de Sadowa, puis un peu plus tard l'Italie qui se trouvait en conflit d'intérêts avec la France à cause de sa politique méditerranéenne. Et l'on sait la forte situation que cette combinaison diplomatique a assurée à l'Allemagne en Europe. On peut évidemment constater que d'autres groupements ont surgi, qui réunissent des forces à peu près équivalentes. L'alliance franco-russe et plus récemment l'entente franco-anglaise ont fait équilibre à la Triplice. On a pu se demander, même, si l'Italie ne songeait pas à relâcher quelque peu les liens qui l'unissent à ses alliés germaniques. Au Congrès d'Algésiras on a vu l'Autriche seule soutenir les prétentions allemandes contre l'unanimité des puissances occidentales. Et des organes influents de la presse allemande ont pu se plaindre de «l'isolement» de l'Allemagne en Europe et incriminer la politique qui a amené ce résultat. 11 n'en faut pas moins constater que le groupement austro-allemand constitue, même réduit à ses seules forces, une masse tout à
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fait imposante. Elle suffit pour assurer à l'Allemagne dans le concert européen une influence que nul ne songe à contester.
Dans ces conditions l'opinion allemande estime que la France a cessé d'être pour l'Allemagne un rival à redouter. On nous regarde comme délinitivement distancés et hors d'état de jamais reprendre avec des chances sérieuses la lutte pour l'hégémonie. On lient pour démontré que l'elTort immense accompli par la France au lendemain de la guerre pour se créer une force militaire équivalente à celle de l'Allemagne a échoué. L'écart toujours croissant entre les chiffres de la population de la France et de l'Empire assure d'une manière toujours plus manifeste la prépondérance militaire de l'Allemagne. De plus la diminution des mariages et de la natalité en France est un symptôme de malaise profond, de dangereux épuisement et nous ôte toute chance de jamais regagner le terrain perdu. Et l'on admet aussi, d'autre part, que l'alliance russe ou l'entente avec l'Angleterre n'ont pas modifié la situation à notre avantage. Ces combinaisons, où la France est obligée de se contenter du second rôle par rapport aux puissances plus entreprenantes et plus «expansives » avec qui elle a lié partie, ne l'ont jusqu'à présent nullement rapprochée du but qu'elle poursuit, de cette revanche continentale à laquelle, nous assure-t-on, elle n'aurait cessé d'aspirer. La Russie a tiré des avantages financiers considérables de son alliance avec nous. Mais elle n'en a pas moins poursuivi en toute indépendance sa politique mondiale, ajournant à une époque indéterminée, semble-t-il, toute idée d'une croisade franco-russe contre l'Allemagne. Quant à l'Angleterre, elle ne demanderait pas mieux que de mettre aux prises la France et l'Allemagne comme elle a jeté le Japon sur la Russie et l'entente franco-anglaise à failli nous impliquer dans une guerre où, sur le continent, nos armées se seraient trouvées seules en
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face des forces allemandes. Mais c'était là une combinaison médiocrement avantageuse pour la France. Et l'affaire du Maroc vient de démontrer — aux yeux de certains publicistes allemands — que si la France a dû renoncer depuis quelque temps déjà à balancer par sa puissance militaire la puissance allemande, il lui faut désormais renoncer aussi à vouloir provoquer contre l'Allemagne une guerre de coalition et annihiler son influence légitime par la menace d'une alliance franco-russe ou franco-anglo-russe.
Ne nous dissimulons donc pas que l'Allemagne conservatrice considère la France avec une défiance nuancée d'un peu de dédain. On la tient pour infestée jusqu'aux moelles du virus révolutionnaire, livrée aux jacobins et aux socialistes, condamnée à l'instabilité gouvernementale et au désordre administratif, atteinte par le mal jusque dans ses œuvres vives, dans sa force militaire que compromet gravement le développement de la propagande internationaliste et antimilitariste. On estime qu'elle est entamée par la décadence, que sa vitalité est devenue trop faible pour lui permettre de se lancer franchement dans la politique mondiale, qu'elle est en train de tomber peu à peu au rang de puissance de second ordre. Trop vaine pour avouer sa faiblesse et trop impulsive pour savoir consentir aux abdications nécessaires, elle demeure malgré tout capable de violences soudaines, parce que mal assurée au fond et insuffisamment maîtresse d'elle-même. On tient pour certain que le désir ardent d'une revanche, l'aspiration à l'hégémonie européenne, enfin l'appétit de conquêtes — la seule des anciennes traditions de la politique française restée vivante sous la troisième république — inspirent aujourd'hui encore tous ses actes. Et dans ces conditions on reste vis-à-vis de nous sur le qui-vive. Périodiquement l'opinion allemande nous soupçonne de nourrir des desseins d'agression. Périodiquement elle interprète — ou
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affecte d'interpréter — comme des velléités belliqueuses ou comme des offenses calculées les efforts de la France pour s'affranchir de l'état de contrainte et de dépendance où elle s'est trouvée au lendemain de la guerre, pour assurer elle aussi sa sécurité par le développement de ses armements ou par des arrangements diplomatiques. — Et à son tour l'Allemagne éveille parfois chez nous, par la raideur de son attitude et par l'agressif étalage de sa force le soupçon — probablement injustifié — que ses intentions sont peut-être moins pacifiques qu'elle ne l'affirme et qu'elle ne serait pas fâchée de recommencer contre nous la manœuvre qui a si bien réussi à Bismarck en 1870.
Ce n'est pas le lieu de discuter la valeur de cette « légende » sur la France qui a cours dans une fraction importante de l'opinion allemande. La France est-elle en voie de décomposition sociale ou simplement en voie de transformation ? La démocratie française, si résolument pacifique, songe-t-elle vraiment encore à une action offensive contre l'Allemagne dans le but de reconquérir par la force ses provinces perdues? Ou n'est-ce pas plutôt l'Allemagne qui serait hantée du soupçon que la France passe son temps à préparer une guerre de revanche ? Ce sont là des questions qu'il ne me paraît pas utile de débattre ici. Je me borne à constater que, si les échanges intellectuels et artistiques entre les deux nations sont devenus plus actifs que jamais, si de grands progrès ont été faits dans la voie d'un rapprochement qui apparaît à tous comme au plus haut point rationnel et souhaitable, si de part et d'autre on apprend de plus en plus à se. mieux connaître et à s'estimer davantage, il subsiste, entre la France et l'Allemagne, depuis la paix de Francfort, une certaine défiance réciproque difficile à dissiper et toujours prête à renaître.
De même que, dans le domaine économique, le déchaînement de la concurrence universelle a
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suscite partout ce vague malaise, ce profond sentiment d'insécurité qui plane sur toute l'existence moderne, ainsi dans la vie des peuples aussi le développement intense de la volonté de puissance, de la politique « nationaliste » ou «impérialiste», a eu pour conséquence la conviction pessimiste que ' la force brutale est le seul arbitre entre les nations, que le faible est exposé sans cesse à être violenté par le fort. De là aussi la volonté passionnée d'être fort à tout prix, de pousser jusqu'à ses plus extrêmes limites le pouvoir défensil et olTensif de la patrie. Ce sont, à n'en pas douter, les expériences de 1870 — corroborées et confirmées, d'ailleurs, par maint autre épisode de l'histoire contemporaine — qui ont incliné l'âme française, comme l'àme allemande, vers cette manière de voir. Dans quelle mesure ces dispositions sont-elles justifiées par la nature même des choses? Jusqu'à quel point est-il indispensable qu'une fraction toujours plus considérable de l'énergie nationale se dépense dans le seul but d'assurer la nation contre les agressions brutales de la force ? Les elTorts des pacifistes réussiront-ils à créer une éthique internationale, à rendre impossibles les conOits armés des nations ? Ce sont là des questions qui se posent avec l'acuité la plus douloureuse pour l'homme d'aujourd'hui. L'opinion allemande, dans sa grande majorité, estime qu'elles sont encore très loin d'être résolues. Elle reste, comme nous l'avons vu, fidèle au culte de l'armée, fière de sa force, décidée à ne pas la laisser décliner. Même parmi les masses socialistes, le sentiment de la solidarité internationale des prolétaires n'a pas entamé sérieusement l'esprit nationaliste. Et plus que jamais, l'Allemagne unifiée d'aujourd'hui reste dressée au seuil du siècle nouveau, comme une volonté de puissance admirablement organisée et bien résolue à ne pas désarmer.
L'ambition de l'Allemagne, cependant, ne va plus uniquement à affirmer sa force, au milieu del'Europe en armes, par la supériorité de son organisation militaire et la solidité de ses alliances. Elle ne pratique plus exclusivement la politique européenne, mais bien la politique mondiale. La notion de l'impérialisme allemand a pris, pendant le dernier stade de l'évolution nationale, une extension nouvelle qu'il s'agit maintenant de définir dans toute son ampleur.
Et d'abord : V Empire allemand actuel n'est pas Y Allemagne. Il est — les historiens allemands le rappellent volontiers — une solution incomplète et sans doute provisoire de la question allemande. L' « Allemagne » s'étend partout oi^i règne la langue allemande, partout où fleurit la culture allemande. Elle déborde de tous les côtés les frontières de l'Empire. L'Autriche cisleilhane compte, en 190O, un total de 9.171.000 Allemands, soit 36 % de la population totale, qui maintiennent énergiquement leur nationalité, leur langue, leur culture, leur influence dominante, qui disputent âprement le terrain — en Bohême notamment — à la majorité slave qui les environne et s'efforce, par tous les moyens, d'établir sa prééminence. L'Autriche transleithane, malgré la lutte acharnée menée par les Magyars contre l'élément germanique, renferme toujours encore 2. 135.000 Allemands, soit 33, 3 "/o du chiiTre de la population, qui maintiennent avec ténacité leurs positions ou même progressent comme en Croatie-Slavonie où la population allemande a plus que quadruplé dans le dernier demi-siècle. A l'Est, la « grande Allemagne » revendique les 250.000 Allemands qui constituent l'élite cultivée et riche dans les provinces baltiques russes. Au Sud, elle englobe la Suisse allemande où il semble que l'élément germanique subisse un léger recul par rapport à l'élément welsche. A l'Ouest,
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elle comprend la Hollande et la Bclgiqnc flamande, avec leurs grandes colonies d'Allemands (32.000 en Hollande, 68.000 en Belgique et Luxembourg). Dans ces deux pays de race germanique, dont les relations commerciales avec l'Allemagne se font toujours plus actives, s'est constituée une culture indépendante en opposition avec la culture française, et qui devra nécessairement renouer les liens traditionnels qui l'unissaient anciennement à la civilisation germanique.
Puis, par delà les contrées où l'élément germanique s'est implanté de vieille date et en masses plus ou moins compactes, l'Allemagne idéale comprend en outre tous les Allemands qui ont quitté leur pays avec ou sans esprit de retour : soldats qui allaient offrir leurs services à des maîtres étrangers, missionnaires catholiques ou protestants, explorateurs asiatiques ou africains, émigrants surtout qui chassés par la misère ou par l'esprit d'entreprise cherchaient fortune de l'autre côté de l'Océan. Tous ces Allemands que la destinée a semés sur tous les points du globe constituent eux aussi un élément fort appréciable de la force germanique.
On sait combien, à partir de 1830 surtout, l'émigration a été considérable. On estime au moins à 5 millions le nombre des Allemands qui ont quitté la mère-patrie au cours du xix° siècle, et cela principalement pendant la période décennale de 1881 à 1890 (1, 3 millions). Des colonies allemandes se sont ainsi formées en grand nombre. La plus importante de beaucoup est celle des Etats-Unis. On évalue à 25 millions les Américains de sang allemand, à 10 ou 12 millions le nombre de ceux dont l'origine allemande se marque plus visiblement, soit qu'ils parlent l'allemand, soit qu'ils descendent de parents allemands, soit qu'ils aient conservé, dans leurs habitudes ou leur culture, des attaches avec la mère-patrie. Et cette imposante colonie — il y a à peu près autant d'Allemands aux Etats-Unis qu'en
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Autriche ! — serait pour la puissance germanique un appoint de premier ordre si l'élément allemand ne se laissait pas assimiler avec une grande facilité et ne se dépouillait de tous ses caractères de race à la seconde ou troisième génération, parfois même à la première.
En Amérique du Sud, les émigrés, beaucoup moins nombreux qu'aux Etats-Unis — ils n'atteignent pas tout à fait le demi-million — ont par contre mieux conservé leur caractère national. On rencontre des établissements importants soit au Chili et en Bolivie, soit à Buenos-Ayres, soit surtout au Brésil où dans l'Etat de Rio Grande do Sul, notamment, s'est développée une florissante colonie de près de 200.000 âmes, soit la moitié environ de la population allemande du Brésil. — En Australie, les colonies allemandes semblent appelées à s'assimiler rapidement à l'élément anglo-saxon comme aux Etats- Unis. — Par contre, les colons allemands qui ont émigré vers l'Orient, du côté des possessions turques ou russes, et qui ont poussé jusque vers le Caucase, le Turkestan ou la Sibérie d'une part, jusqu'en Palestine de l'autre, semblent avoir mieux préservé leur individualité ethnique et sont susceptibles de se développer et de prospérer. Il en est de même des autres centres allemands en Asie (notamment dans les colonies hollandaises) et en Afrique, où dans la colonie du Cap surtout, l'élément allemand est fort important et peut être appelé à jouer un jour un rôle considérable malgré le récent écrasement des Boers. Enfin, pour achever ce dénombrement des forces du germanisme, il convient de faire entrer en ligne de compte les nombreux Allemands disséminés dans tous les pays d'Europe, notamment en France (87.000), en Angleterre (53.000), en Italie (11,000), en Danemark (35.000), en Scandinavie, en Serbie et en Bulgarie, en Roumanie, en Turquie, etc.
Au total on estimait à la fin du siècle le nombre
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des Allemands résidant en Europe à 76 1/2 millions, auxquels il faut ajouter environ 12 millions d'Allemands fixés dans les autres parties du monde, soit plus de 10 millions aux Etats-Unis, 400.000 dans l'Amérique du Nord. 18.000 dans l'Amérique centrale, un peu moins de 500.000 dans l'Amérique du Sud, 623.000 en Afrique, 110.000enOcéanie,88.000en Asie.
Nous avons achevé le dénombrement des forces vivantes du germanisme au dehors de l'Empire. Mais l'Allemagne ne se borne pas à semer ses colons à travers le monde : ses capitaux aussi vont chercher à l'étranger des placements fructueux. Au fur et à mesure qu'elle est devenue pays d'exportation, au fur et à mesure qu'a grandi son industrie et que s'est développé son commerce maritime^, ses intérêts matériels à l'étranger se sont accrus dans des proportions considérables.
Dans l'Europe centrale c'est l'Italie surtout qui voit son industrie se développer, grâce aux capitaux allemands. En Orient, c'est sur la Turquie que s'exerce plus particulièrement l'influence allemande. Les relations entre les deux pays, très cordiales depuis la guerre turco-russe se resserrent encore lorsqu'en 1882 la mission militaire de von der Goltz et Riistow-pacha vient prendre en main la réforme de l'armée ottomane. Bientôt la Turquie devient un véritable fief pour les industriels, les banquiers et les ingénieurs allemands. La finance allemande devient peu à peu maîtresse des principales voies ferrées de l'empire Ottoman. Et par
1. La marine de commerce allemande s'est, comme on sait, développée depuis la fondation de l'Empire dans des proportions extraordinaires. On estime que sa capacité de transports a triplé depuis 1871 , doublé depuis 1880. Elle ne l'ait pas seulement le commerce entre ports allemands, ou entre ports allemands et étrangers : on a calculé qu'en 1901 sur 53.9 millions de tonnes de jauge transportées par la marine allemande, 3,3 millions de tonnes allaient d'un port allemand à un autre port allemand, 12,4 millions d'un port allemand à un port étranger ou vice versa, 38,1 millions d'un port étranger à un autre port étranger.
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une politique hardie de pénélration pacifique basée sur la construction de grandes lignes de chemins de fer, elle s'efforce de mettre en valeur l'Asie Mineure, puis la Mésopotamie, de reher ainsi par une grande voie transcontinentale Constantinople au golfe Persiquei. — Les relations commerciales de l'Allemagne avec l'Extrême-Orient sont également devenues très" actives depuis que, en 1886, le Norddeutscher Lloi/d a organisé un service régulier reliant les ports allemands aux grands ports asiatiques et à l'Australie, et surtout à partir du moment où l'Allemagne obtient, en 1896, des concessions à Tien-Tsin, à Hankéou et occupe l'année suivante Kiao-Tchéou. — Et si l'influence des capitaux allemands n'est très sensible ni en Australie, ni dans l'Amérique du Nord, si elle ne ^e développe pas non plus, en Afrique, autant que le souhaiteraient les « coloniaux » pangermanistes, elle est par contre très considérable dans l'Amérique du Sud, surtout au Mexique, au Guatemala, au Venozuela, et tout particulièrement dans le Sud du Brésil où, comme nous l'avons vu plus haut, la colonisation allemande est très florissante.
Au total, on estime en 1899 à 7 ou 7 1/2 milliards de marks le total des capitaux allemands engagés dans des entreprises à l'étranger, à 12 1/2 ou 13 milliards de marks la somme des valeurs étrangères possédées par des Allemands.
L'expansion de l'industrie allemande, la nécessité de protéger les intérêts nationaux à l'étranger, devaient, enfin, fatalement amener l'Empire à se constituer, peu à peu, un domaine colonial.
L'Allemagne, à vrai dire, ne se risque dans cette
1. Le capital allemand a construit en Asie Mineure les lignes de Haïdar-f>acha à Eski-Cheïr et Angora, d'Eski-Cheïr à Konia, d'Afiaun à Smyrne. De la ligne de Mésopotamie il n'a encore pu construire que le tronçon de Konia à Boulgourlou et se trouve arrêté pour l'instant par les dépenses qu'occasionne la traversée du Taurus.
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voie que tard, avec beaucoup de prudence et presque à contre-cœur. L'opinion publique ne montrait que peu d'enthousiasme pour l'expansion coloniale et Bismarck estimait que le gouvernement ne pouvait utilement s'engager dans une politique coloniale active que s'il y était poussé par un fort courant d'opinion. Dans ces conditions on ne fait à peu près rien, pendant les dix années qui suivent la fondation de l'Empire, pour acquérir des colonies. Le gouvernement se contente de protéger les sujets allemands et les intérêts allemands à l'étranger. Et il croit pouvoir le faire efficacement, sans procéder à des annexions de territoires étendus, en se bornant à occuper tout au plus un port ou une station de charbon, et en pratiquant, en faveur de ses nationaux, la politique de la « porte ouverte ». Or, cette politique aboutit à des mécomptes. L'Allemagne se trouve engagée à diverses reprises dans des conflits désagréables et peu glorieux, avec l'Angleterre, les Etats-Unis ou l'Espagne. Et elle se voit finalement évincée sur une série de points où elle avait essayé de prendre pied. Les îles Fidji, le Sud de l'Afrique, la côte des Somalis, lui échappent complètement; et ses tentatives sur la côte Nord de Bornéo, sur les îles Soulou, les Carolines, les Palaos, les Mariannes, sur Samoa, sur Formose et les Philippines, n'aboutissent qu'à des échecs ou des succès médiocres.
Vers la fin des années soixante-dix, des dispositions nouvelles se font jour en Allemagne au sujet de la politique coloniale. Une série de puissantes sociétés — dont la principale est la Deutsche Koloniaigesellschaft, présidée d'abord parle prince de Hoheniohe-Langenburg, puis par le duc de Mecklembourg, — se donnent pour mission de constituer *à l'Allemagne un domaine colonial où elle pourrait déverser l'excédent de sa population et vers lequel on tâcherait, dès lors, de canaliser l'émigration. L'idée de colonisati4*n, d'expansion nationale, est ainsi au
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premier plan de leurs préoccupations. Accessoirement, elles se proposent d'ailleurs aussi, — ce qui deviendra ensuite le but essentiel de l'œuvre de colonisation allemande — d'assurer à l'industrie allemande de nouveaux débouchés et d'offrir aux capitaux allemands disponibles des placements rémunérateurs. Au cours des années quatre-vingt, un mouvement d'opinion marqué se dessine : des commerçants hardis, d'audacieux pionniers, des financiers entreprenants, travaillent allègrement à conquérir et à organiser des colonies. Grâce à l'initiative intelligente et à la poussée persévérante du haut négoce et de la haute banque, l'Allemagne jette les bases d'un domaine colonial en Afrique d'une part, dans le Pacifique de l'autre.
Bismarck qui, en principe, considérait avec défiance les aventures coloniales et se préoccupait avant tout de garder intacte la puissance allemande, fut entraîné par ce mouvement. Il ne put se refuser à soutenir les initiatives qui se produisaient ainsi. Il ne s'engagea d'ailleurs qu'avec une extrême prudence. Son idée première était de laisser les grandes Compagnies organiser et administrer elles-mêmes et sous leur propre responsabilité les territoires conquis. La seule assistance effective qu'il leur promît, était de subventionner des lignes de messageries rapides pour l'Est-Africain et pour le Pacifique. Il comptait ainsi favoriser l'expansion commerciale allemande en Afrique, en Extrême-Orient et dans les archipels australiens. — Les événements l'obligèrent à rendre ce protectorat beaucoup plus effectif et plus actif qu'il ne le pensait d'abord. Il fut amené non seulement à créer une série de lignes postales maritimes, à assurer par de laborieuses négociations avec l'Angleterre l'existence des jeunes colonies allemandes, mais aussi à créer une direction des colonies à Berlin, à administrer les colonies au nom de l'Empire, à les protéger militairem.ent. L'œuvre coloniale, mise en train sans lui et presque malgré
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lui par l'initiative privée, devint ainsi, peu à peu, entreprise nationale.
L'opinion restait d'ailleurs encore assez hésitante en haut lieu à l'endroit de la politique coloniale. Si Bismarck avait suivi avec une sympathie croissante le développement de l'œuvre coloniale, son successeur, le chancelier de Caprivi, au contraire, lui témoigne une défaveur accentuée. Impressionné par les répugnances d'une fraction importante de l'opinion pour les aventures lointaines, le gouvernement renonce, pendant quelque temps, à toute politique coloniale active et semble même disposé à procéder à une espèce de liquidation du passé. Le traité anglo-allemand du 1" juillet 1890, qui cédait à l'Angleterre, en échange de la petite île de Helgoland, le protectorat de Zanzibar et de Pemba, marque le revirement profond qui s'était produit dans les sphères gouvernementales contre les entreprises coloniales.
Mais ce système ne prévaut que pendant un laps de temps assez court. A la chute de Caprivi, le nouveau chancelier, le prince de Ilohenlohe reprend les traditions bismarckiennes. Et depuis lors, les questions coloniales ont vu leur importance sans cesse grandir. Elles sont un élément capital de la politique impérialiste dans laquelle l'Allemagne s'est lancée depuis les années quatre-vingt-dix et que nous allons définir plus exactement tout à l'heure. L'Allemagne a connu les déboires qui ne sont épargnés à aucune puissance colonisatrice. La conquête des pays neufs sur la barbarie ne s'est pas faite aussi rapidement que l'espéraient les spéculateurs pressés. On a connu les révoltes sanglantes, les expéditions militaires; on a connu aussi les « scandales coloniaux ». Mais il ne semble pas que le pays soit lassé de la politique d'expansion. Le directeur de l'Office colonial, M. Dernburg, affirmait récemment, dans un dé ses discours de propagande, que depuis 22 ans, l'Aile-
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magne moyennant une dépense de 20 millions de marks par an, en moyenne, avait donné à son empire colonial une plus-value de 30 milliards. Ce seraient là, assurément, des résultats encourageants et gros de promesses. Nous ignorons, bien entendu, dans quelle mesure l'avenir confirmera ou démentira les prévisions optimistes du directeur de l'Office colonial. Il reste un fait : c'est qu'il a, pour le moment, gain de cause devant l'opinion, et que, malgré de récents mécomptes, l'Allemagne se montre plus assurée que jamais dans sa volonté de conserver, de mettre en valeur, d'agrandir si possible le domaine colonial qu'elle a conquis ou sur lequel elle étend son influence.
Nous sommes en mesure, maintenant, de définir avec plus de précision la voie nouvelle où s'est engagée l'Allemagne contemporaine. Longtemps sa politique avait été surtout nationale. Prenant pour base VEtat allemand, elle s'était donnée pour objet la puissance et la prospérité de cet Etat, et par suite aussi elle avait été au premier chef européenne ; elle s'était préoccupée surtout ou même exclusivement des intérêts européens de l'Allemagne et de sa situation en Europe. Or voici que peu à peu sa politique tend à devenir mondiale et impérialiste. Elle se base non plus uniquement sur l'Empire allemand réel et concret, mais sur l'universalité des Allemands et des intérêts allemands. Et elle tend à favoriser V expansion allemande sous toutes ses formes et dans le monde entier. L' « Allemagne » de l'impérialisme n'est pas comprise dans les limites de l'Empire, elle embrasse tout le domaine des intérêts allemands, elle est extensible au même titre que ces intérêts, elle est susceptible de se développer pacifiquement à mesure que s'étend le rayon de l'activité allemande, non
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pas seulement en terre allemande mais aussi en terre étrangère. Les Etats, dans cette conception, ne sont pas des domaines clos à frontières rigides, mais bien des sphères d'influences à limites incessamment variables qui s'enchevêtrent d'une manière toujours plus inextricable les unes dans les autres, qui se pénètrent réciproquement, qui se modifient sans cesse au fur et à mesure que se développent l'activité et l'industrie d'une race. En d'autres termes : la lutte pour la puissance n'a plus lieu seulement entre Etats organisés et elle ne se manifeste plus seulement par la guerre et la conquête de territoires nouveaux. Elle se poursuit incessamment entre les « entreprises » allemandes, américaines, anglaises, françaises. C'est une guerre perpétuelle, non plus militaire, mais industrielle, commerciale, scientifique, et qui se déroule dans l'univers entier, partout où des intérêts rivaux se trouvent en présence. L'impérialisme allemand ne revendique donc pas seulement pour l'Allemagne une situation dominante parmi les puissances de l'Europe. 11 s'efforce de développer la puissance allemande partout et sous toutes les formes. Il travaille à resserrer les liens de solidarité entre les Allemands de l'Empire et ceux du dehors, à développer tous les groupements allemands, toutes les colonies d'émigrants en terre étrangère, il favorise les entreprises extérieures du capital allemand, s'intéresse à la diffusion de la culture allemande dans le monde par l'école, par la science, par le livre. L'impérialisme est, en un mot, le programme du régime de l'entreprise appliqué à la politique.
La transition de la politique nationale à la politique mondiale ne s'est d'ailleurs pas effectuée sans opposition et ne s'est pas accomplie d'une manière radicale.
L'histoire de la politique économique de l'Allemagne montre très distinctement comment s'est opéré le passade du nationalisme à l'impérialisme,
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à quelles résistances il s'est heurté, dans quelle mesure enfin l'impérialisme a prévalu. Le moment critique s'est présenté en 1891, l'année où ont été négociés et discutés devant l'opinion et le Reichstag les traités de commerce qui devaient entrer en vigueur l'année suivante et engager les contractants pour douze ans. On sait la grave question qui se posa alors pour le pays. L'Allemagne voulait-elle conserver sa pleine autonomie en matière de droits de douane, s'engager plus avant dans le système de la protection industrielle et agricole, tendre ainsi vers l'idéal de l'Etat fermé qui se suffît à lui-même et se rend aussi indépendant que possible de l'étranger? Ou au contraire voulait-elle, après l'expérience protectionniste instituée depuis 1878, revenir à des tendances plus libérales et, tout en continuant au travail national la protection indispensable, favoriser par la conclusion de traités de commerce le développement des relations internationales et l'essor de l'exportation allemande ?
Le gouvernement allemand opta pour la solution libérale, et cela non pas seulement pour des raisons économiques mais aussi pour des motifs d'ordre politique : le désir de resserrer par des liens économiques solides l'intimité des puissances de la Triple-Alliance et de leurs satellites, l'espoir aussi de préparer peu à peu les voies à une union douanière européenne. Or il trouva dans cette circonstance l'appui de toute l'opinion libérale y compris même les socialistes qui voyaient dans l'abandon du système protectionniste un acheminement vers l'idéal du libre-échange, et l'opposition décidée des conservateurs qui exigeaient impérieusement une protection efficace pour l'agriculture et se montraient hostiles à la conclusion de traités de commerce avec des pays exportateurs de céréales. On vit ainsi l'Allemagne se diviser en deux camps. D'un côté les représentants du régime de l'entreprise capitaliste qui réclamaient une politique facilitant le dévelop-
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pement des échanges internationaux et favorisant ainsi l'essor de l'industrie et du commerce. De l'autre les conservateurs agrariens, les grands propriétaires terriens de la Trans-EIbie qui protestaient contre la transformation radicale de l'Allemagne en pays d'industrie, considéraient le maintien de l'agriculture allemande comme une condition essentielle de la santé et de la force nationales et répugnaient de toutes leurs forces à courir les aventures de la politique mondiale.
C'était, on le voit, la destinée même de l'Allemagne qui se discutait. Devait-elle aller jusqu'au bout dans l'évolution qu'elle a accomplie sous l'influence du régime de l'entreprise? Devait-elle délaisser résolument l'agriculture pour se tourner vers l'industrie, se transformer en une immense usine, et tout subordonner au développement de son exportation ? Ou devait-elle au contraire réagir contre le courant qui l'entraînait vers l'industrialisme, soutenir son agriculture par des mesures protectionnistes, maintenir ainsi d'une manière plus stricte son indépendance économique et son individualisme national? Telles étaient les questions vitales qui se débattaient entre les représentants du capitalisme industriel d'une part, les féodaux agrariens d'autre part et le gouvernement qui faisait fonction d'arbitre entre les deux partis en présence.
On sait dans quel esprit le gouvernement allemand a résolu ce problème. Il lui était manifestement impossible de réfréner le grand mouvement d'expansion industrielle qui entraînait le pays, de restaurer l'Allemagne patriarcale, agricole et individualiste de la première moitié du xix'' siècle. Il ne se souciait pas davantage, toutefois, de jeter par-dessus bord les conservateurs qui avaient de tout temps fourni à la monarchie son haut personnel militaire et administratif, et qui représentaient une force sociale dont il ne voulait pas se passer. Il estimait d'ailleurs que l'heure de prendre une décision radicale n'avait pas
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encore sonné. S'il ne pouvait être question de sacrifier l'industrie allemande à l'agriculture, il était prématuré cependant de sacrifier l'agriculture au développement de l'exportation. Il fallait donc trouver une voie moyenne entre la politique impérialiste et la politique nationaliste, laisser à l'industrie comme à l'agriculture la faculté de se développei jselon leurs forces, ne pas engager définitivement i l'avenir ni dans un sens ni dans l'autre. C'est là cel qu'a tenté le gouvernement impérial. Et pour cette œuvre il s'est appuyé notamment sur le Centre catholique qui, comme nous le verrons plus loin, était lui-même un parti composite englobant des représentants 'des tendances politiques et économiques les plus diverses. Obligé à ce titre, sous peine de dissolution, de se rallier à des solutions moyennes, il se trouvait pour cette raison spécialement qualifié pour servir de pivot à une politique de conciliation et de juste milieu.
Nous nous bornerons à indiquer en quelques mots les grands faits contemporains où se marque cette action du gouvernement impérial
On le voit d'abord, sous la direction du chancelier Caprivi, conclure de 1891 à 189 i une série de traités de commerce avec les diverses puissances de l'Europe et s'engager ainsi nettement dans une politique mondiale malgré l'hostilité vigoureuse des conservateurs. — Puis, à partir de 1894, ce sont des discussions sur les projets de canaux de la Trave à l'Elbe, de Dortmund au Rhin, du Rhin à la Weser et à l'Elbe. Combattus avec acharnement par les conservateurs agrariens qui voient dans ces grands travaux une prime à l'industrie, ils sont représentés avec obstination par le gouvernement au Reichstag qui finit par céder sur presque tous les points à la forte volonté de l'Empereur. — A la chute de Caprivi (1894) qui s'était toujours montré hostile à la politique coloniale — les pangermanistes ne lui ont jamais pardonné d'avoir dit que le plus grand
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malheur qui pourrait lui arriver serait qu'on lui offrit en présent l'Afrique entière — un esprit nouveau anime la diplomatie allemande. Les ambitions impérialistes de l'Allemagne s'affirment d'une manière toujours plus distincte et consciente. L'expansion coloniale et mondiale de la puissance allemande, en Extrême-Orient, en Afrique, en Turquie. au Maroc passe au premier plan des préoccupations de Guillaume IL — En 1896 le gouvernement en soumettant au Reichstag un projet sur l'augmentation de la flotte de guerre, marque sa volonté de doter l'Allemagne d'une marine capable d'appuyer efficacement sa nouvelle politique impérialiste. On sait comment l'opinion publique, travaillée par une propagande ardente à laquelle l'Empereur lui-même prit une part active, finit par imposer en 1898 au Parlement, malgré ses répugnances initiales, l'adoption des mesures demandées par le ministère, et comment, depuis, l'Allemagne n'a cessé de développer méthodiquement sa flotte de guerre qui est aujourd'hui Tune des plus puissantes de l'Europe. Ainsi, par sa politique commerciale, par son attitude dans la question des canaux, par le développement qu'il a donné à la marine de guerre, par la sollicitude nouvelle qu'il apporte aux questions coloniales, le gouvernement impérial affirme sa volonté bien arrêtée de favoriser l'expansion mondiale de l'Allemagne. Mais il vient d'autre part tout récemment, en 1902, lors de l'établissement du tarif général des douanes, et en 1904, au moment du renouvellement des traités de commerce, de montrer aussi qu'il n'entend pas, pour cela, retirer sa protection à l'agriculture allemande. Par des augmentations de droits sur les produits agricoles de toute sorte, par des restrictions apportées au commerce des bestiaux et de la viande il a donné de larges satisfactions aux intérêts des agrariens. Les nouveaux traités de commerce sont, au total, une victoire marquée des tendances protectionnistes.
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Sur un très grand nombre de points les barrières douanières qui séparent les divers pays européens se trouvent notablement exhaussées. Malgré certaines améliorations partielles d.ins le mécanisme des relations commerciales, l'échange des marchandises est ainsi rendu plus diffuile que par le passé. Et du même coup se trouve retardée l'évolution de l'Allemagne vers l'industrie et l'évolution de l'Europe vers l'unification économique et l'organisation rationnelle de production industrielle.
Dans quelle mesure le gouvernement allemand a-t-il été heureux dans sa mission d'arbitre? L'historien ne peut évidemment encore se prononcer sur ce point. La politique impériale a été l'objet de violentes attaques soit du côté des agrariens, soit du côté des représentants de l'industrie et des libéraux. Ceux-ci se sont montrés, ces derniers temps, particulièrement mécontents. Sans contester l'essor économique de l'Allemagne moderne, sans contester même que l'année 1906 ait été particulièrement prospère et que l'industrie nationale continue à se développer de la manière la plus brillante, ils refusent d'admettre que le gouvernement soit pour quelque chose dans ce progrès. Il serait dû entièrement à l'initiative heureuse des capitalistes et hommes d'entreprise. Le gouvernement, à les entendre, n'a rien fait pour faciliter leur tâche. Bien plus, il les a entravés par une politique commerciale qui sacrifie les intérêts du travail allemand à ceux de la coterie agrarienne, par une politique extérieure trop personnelle qui par ses visées ambitieuses, par ses allures capricieuses et bruyantes a semé partout l'inquiélude et la défiance et a fini par isoler l'Allemagne en Europe.
Mais si les partis de gauche ont évidemment peu de sympathie pour un gouvernement qui « combine la politique mondiale et impérialiste avec la politique de junker prussien », il ne semble pas que leur mécontentement soit partagé par la masse du peuple.
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Le suffrage universel vient de se prononcer en faveur de la politique d'expansion nationale préconisée par le gouvernement et de donner ainsi raison à l'Empereur contre les « pessimistes» {Schwarzseher) qui dénigrent le « nouveau cours». On est, dans ces conditions, tenté d'admettre que la volonté impériale a su jusqu'à présent assez heureusement dégager la composante des tendances qui se font jour dans le pays, et que l'impérialisme allemand contemporain a sa source non pas seulement dans le rêve ambitieux d'un souverain mais dans la volonté de puissance exaltée de la nation elle-même.