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CHAPITRE V L'Empire allemand : sa politique intérieure

Si après la politique extérieure de l'Allemagne, nous examinons son évolution interne, nous constatons d'abord que le nouvel Empire, issu d'une confédération d'Etats nominalement autonomes et indépendants, se développe régulièrement dans le sens de l'unité. Il s'affirme comme une monarchie vigoureuse où l'influence réelle appartient aux organes du pouvoir central : l'Empereur, le Chancelier et ses secrétaires d'Etat, le Reichstag. Le pouvoir central a la haute main sur l'armée et la marine. Il dirige les affaires étrangères sans que les Etats particuliers aient même jamais tenté d'user des moyens légaux que leur conféraient les traités pour exercer un contrôle ou une action sur la diplomatie impériale. Il a ses finances propres alimentées par le produit des douanes et de certains impôts indirects ou monopoles; il n'est plus obligé, de la sorte, d'avoir recours sans cesse, pour équilibrer son budget, aux contributions matriculaires des Etats de l'Empire. Il n'a pas réussi à mettre la main sur les chemins de fer qui sont demeurés finalement la propriété des divers Etats particuliers. Mais comme la Prusse, en raison de l'importance de son réseau de voies ferrées, a

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acquis peu à peu une influence toujours plus prépondérante, d'abord sur les réseaux du Nord de l'Allemagne, puis plus tard aussi sur ceux de l'Allemagne du Centre et du Sud, le gouvernement central se trouve en état d'exercer une action très considérable sur l'administration des chemins de fer et sur toute la politique des transports. Il a de plus la haute main Gur les postes et les télégraphes. Le système des monnaies et l'émission du papiermonnaie sont unifiés pour tout l'Empire. La législation prend de même un caractère toujours plus nettement unitaire. Bref, dans tous les domaines essentiels de la vie publique, c'est le pouvoir central qui exerce une influence prépondérante.

« L'Allemagne, dit un historien récent des origines de l'Empire, demeure un pays relativement décentralisé : mais elle n'a plus d'Etats, elle n'a que des partis ». Nous n'aurons donc plus, désormais, comme pour les périodes précédentes, à nous occuper des rivalités entre souverains allemands. C'est là un chapitre de l'histoire d'Allemagne que nous sommes en droit de considérer comme clos. Au premier plan de la vie politique de la nation nous voyons maintenant se dérouler le conflit des partis politiques qui luttent pour le pouvoir. Que sont ces partis ? Que veulent-ils? Quelle est leur influence dans l'existence nationale? Comment et dans quelles conditions l'Empereur exerce-t-il son rôle d'arbitre entre les prétentions rivales de ces partis ? Ce sont là les questions qui se posent d'abord à nous et que nous nous proposons de passer en revue au cours de ce chapitre.

Notons tout d'abord un trait général, qui ressort, avec évidence lorsqu'on étudie la vie politique dans le nouvel Empire: la notion même de parti a subi, pendant ce dernier stade Je l'évolution allemande une transformation remarquable. Nous avons observé plus haut comment, vers le milieu du siècle, les luttes politiques prennent un caractère de plus en

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plus réaliste, comment aux conflits d'idées et de principes se substituent peu à peu des conflits de forces. Nous avons vu comment, par suite du développement de l'entreprise capitaliste, la volonté de puissance et l'appétit de richesses acquièrent partout , une intensité redoublée. Or ces tendances ne font que s'accentuer pendant le dernier tiers du siècle. Et leurs efl^els se montrent très distinctement dans l'évolution interne des partis politiques. Là aussi l'idéalisme initial fait place à un réalisme toujours plus accentué.

Primitivement, le lien qui unissait entre eux les adhérents d'un parti était' surtout idéologique : on combattait pour le triomphe d'un principe. Les libéraux luttaient, au nom de la liberté, pour l'avènement d'un régime constitutionnel ou républicain. Les socialistes combattaient pour la réalisation de l'idéal communiste ou collectiviste. Les conservateurs défendaient, au nom du principe d'autorité, le pouvoir royal et les prérogatives de la noblesse. Or, peu à peu, les partis se « socialisent « en quelque sorte. Ils deviennent des groupements sociaux qui luttent non plus pour un principe général et abstrait, mais pour des intérêts de classe. Dès l'origine, le parti socialiste s'appuie sur le « quatrième Etat », sur les prolétaires, dont il prend en main la cause. Le parti libéral devient peu à peu le parti de la bourgeoisie, en particulier de la bourgeoisie capitaliste et soutient les intérêts de l'industrie et du commerce allemands. Le parti conservateur comprend la noblesse terrienne, les grands propriétaires fonciers et se constitue le défenseur des intérêts de l'agriculture. En définitive : on voit peu à peu se substituer au conflit des idées le conflit des classes. Le parti tend à devenir un syndicat d'intérêts. Suivons d'un peu plus près cette transformation.

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Le parti socialiste est né, comme on sait, de la rencontre de deux éléments distincts : un élément intellectuel et un élément populaire.

On voit, d'une part, le prolétariat s'insurger contre les conditions de vie que lui fait le capitalisme, contre l'exploitation à laquelle il est soumis et contre les misères qui en résultent. De là des soulèvements spontanés, sporadiques,non concertés et non organisés où des groupes d'ouvriers, poussés par la faim et le désespoir, entrent en rébellion violente contre la puissance qui les opprime, brisent les machines, incendient les fabriques, saccagent les maisons des industriels détestés. Comme exemple typique on peut citer la révolte des tisserands silésiens, immortalisée par Hauptmann dans son drame fameux, les Tisserands. On observe, d'autre part, dans la classe cultivée, une réaction intellectuelle et sentimentale contre les abus du capitalisme. Des philosophes entreprennent la critique de la société moderne ; ils élaborent des systèmes sociaux destinés à faire profiter la collectivité entièredes découvertes de la science et de la technique. Et ils voient dans le communisme, dans une meilleure répartition des richesses, le seul remède aux maux de la classe ouvrière, à la grande iniquité qui est à la base de la vie sociale moderne. De la rencontre de ces deux courants naît le socialisme. Il faut que la révolte instinctive et brutale de la foule devienne réfléchie, disciplinée, organisée. Et il faut que 1' « utopie » philosophique germée dans le cerveau de quelques théoriciens ou littérateurs se répande dans les masses. Le socialisme devient ainsi l'organisation rationnelle des forces prolétariennes en vue de la lutte contre le capitalisme.

En raison môme de ses origines, le socialisme est à l'origine utopique. Le problème qu'il envisage le

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plus volontiers à ce stade de son évolution est celui de la répartition des biens. Et il le résout en transportant simplement dans le domaine économique et social l'idéal politique de liberté, d'égalité et de fraternité. C'est ainsi que Heine, par exemple, passe d'un ardent libéralisme politique à un socialisme fortement teinté de saint;^imonisme et proclame l'avènement d'une « démocratie de dieux terrestres, égaux en béatitude et en sainteté».

Mais à mesure que le socialisme s'organise comme doctrine et comme parti, il se fait de plus en plus pratique et positif. 11 se détourne des spéculations aventureuses sur la « Cité » idéale pour envisager en première ligne le problème de la production. Il s'agit désormais, pour lui, d'organiser et de régulariser la production des biens de manière à assurer à la classe ouvrière le maximum possible de sécurité et de bien-être. Avec Marx le socialisme s'oriente résolument et consciemment dans cette direction. Il reste « révolutionnaire » en ce sens qu'il proclame la nécessité d'un bouleversement social radical et convie les prolétaires à s'unir pour la conquête du pouvoir politique. Il prévoit, à la suite de cette conquête, l'expropriation générale des capitalistes, la centralisation entre les mains de l'Etat de tous les instruments de production, l'avènement d'une société nouvelle « oîi le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ». Mais il s'interdit en revanche les rêveries sur l'organisation sociale de l'avenir, il condamne nettement le recours à la violence, il répudie la doctrine blanquiste des coups de force de minorités. 11 se confine de plus en plus dans une tâche toute pratique : l'organisation du prolétariat en vue de la lutte de classes, la conquête pacifique de la puissance à l'aide du bulletin de vote et de la propagande d'idées.

Et le développement récent du socialisme nous montre l'extension toujours croissante de l'activité

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pratique du parti. Son attitude est à l'origine essentiellement négative, et la mentalité « révolutionnaire » prédomine d'abord parmi ses adhérents. Mais nous le voyons, au cours de son évolution, se préoccuper toujours davantage de réformes positives et nous constatons que la mentalité « opportuniste » fait, chez ses membres, de constants progrès. Le parti se trouve ainsi normalement sollicité entre la tendance radicale et la tendance réformiste sans que, d'ailleurs, aucune des deux n'arrive à étouffer l'autre. Les révolutionnaires « rouges » à tendances blanquistes ou anarchistes, les anti-parlementaires, les Most et Hasselmann au début de l'ère de répression, les Wi^bel-ger, Werner, Auerbach au lendemain de la rentrée dans le droit commun n'ont jamais réussi à entraîner à leur suite le gros du parti. Et de même le parti a refusé de suivre jusqu'au bout des « modérés » comme Bernstein, qui regarde comme chimérique l'hypothèse d'un grand cataclysme social, révoque en doute la théorie de l'expropriation révolutionnaire et de sa vertu créatrice infinie, préconise l'organisation et la systématisation du travail à l'intérieur de la société capitaliste, et montre comment par des mesures d'étatisation, par les progrès du syndicalisme et de la coopération, par l'amélioration de la législation la société nouvelle se développe graduellement au sein du monde contemporain.

Le parti socialiste est ainsi à la fois révolutionnaire et rjéformiste. Réformiste, parce qu'il a toujours nettement répudié la violence et les coups de force et préconisé l'action pacifique et positive. Révolutionnaire, parce qu'il garde malgré tout sa foi dans une transformation radicale de la société, parce qu'il demeure hostile à « l'Etat de classe » bourgeois et capitaliste tel qu'il existe aujourd'hui, parce qu'il entend continuer à défendre les intérêts de la classe ouvrière en opposition avec ceux des autres classes. Mais la composante de ces deuxten-

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dances montre sans aucun doute un progrès marqué dans le sens réformisle. Le socialisme est entré au Rcichstag, dans plusieurs Landtags, dans nombre de municipalités. 11 a contracté des alliances avec les partis bourgeois pour faire triompher ses candidats, il répugne de plus en plus aux solutions extrêmes dans les questions de l'internationalisme, de l'antimilitarisme, de la grève générale. Il contrôle avec vigilance l'application des lois de protection et d'assurance ouvrières. II demande à l'Etat d'organiser l'assurance des travailleurs contre le chômage. Si le socialisme oscille toujours entre les modes de pensée réformistes et les modes de pensée révolutionnaires, si, comme le dit M. Milhaud, « les idées, les manières de voir, les manières de sentir tendent à se grouper, comme vers deux pôles d'attraction, autour de l'idée de développement organique et continu et autour de l'idée de révolution », il n'en est pas moins visible que le réformisme gagne toujours du terrain et que l'activité du parti tend aujourd'hui bien moins à préparer un bouleversement radical qu'à hâter la socialisalion graduelle de la société capitaliste.

Quelle est la force du parti socialiste en Allemagne ? Nul doute qu'elle ne soit très considérable. Bismarck s'inquiétait de ses progrès au cours des années soixante-dix déjà. Et il avait essayé de les enrayer en édictant contre les socialistes les lois d'exception de 1878, en détruisant leurs organisations et en entravant de toute manière leur propagande. On sait combien furent vaines toutes ces mesures coercitives. La, classe des prolétaires continua à s'organiser en dépit des tracasseries policières. Et s'il perdit des voix aux élections de 1878 et de 1881, le parti ne tarda pas à se reconstituer plus puissant que jamais. A partir des élections de 1884 où ses candidats obtiennent environ 550.000 voix, il voit ses forces croître d'une manière continue. En 1902 il récoltait près de trois millions de suf-

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frages et envoyait un groupe de 79 députés siéger au Reichstag.

Cette marche triomphale, cependant, ne pouvait se continuer indéfiniment. Il est certain, d'abord, que les succès électoraux du socialisme ne s'expliquent pas uniquement par la force de diffusion de la théorie marxiste. Il n'y a pas, en Allemagne, trois millions de collectivistes militants. Le parti socialiste, en tant que parti d'opposition le plus avancé, a bénéficié de tous les mécontentements que suscitait le gouvernement impérial. Il a rallié autour de lui non pas seulement des socialistes effectifs mais la masse de ceux qui tenaient à marquer de la façon la plus éclatante leur hostilité au « nouveau cours ». — Puis, si pendant longtemps le mouvement ouvrier en Allemagne a été surtout politique, le prolétariat a fini, pourtant, par s'organiser solidement aussi sur le terrain économique. A côté du parti politique démocrate-socialiste, ou a vu se développer ces derniers temps de puissantes organisations syndicales. Et celles-ci combinent, sans doute, à bien des égards leur action avec celle du parti politique; mais elles n'en constituent pas moins une puissance jusqu'à un certain point rivale. Entre le socialisme syndicaliste et le socialisme politique, des discussions se sont engagées qui ont pris, ces derniers temps surtout, un ton fort acerbe et ont donné à beaucoup l'impression qu'une fraction notable du prolétariat tendait à se désintéresser de l'action politique pour concentrer ses efforts sur l'action syndicale.

Dans ces conditions on s'explique aussi la défaite du socialisme aux élections de 1907. Elle est à coup sûr un avertissement à l'adresse du parti. Les socialistes expient l'àpreté de leurs querelles intérieures, la brutalité de leurs attaques contre les personnes, la violence de leurs campagnes de presse, peut-être aussi la morgue qu'ils altectent à l'égard de leurs adversaires du « bloc réactionnaire », le

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mépris injurieux dont ils accablent à toute occasion le libéralisme bourgeois. Leur prestige devant le pays, devant la jeunesse en particulier, s'est trouvé plus ou moins gravement compromis. Mais si la dernière consullation électorale a montré une fois de plus que le sentiment nationaliste et impérialiste a conservé sa force en Allemagne, il est douteux, néanmoins, qu'elle signifie un recul de Vidée socialiste dans le pays. La nation a pu témoigner sa désapprobation à certaines méthodes, à certains procédés du parti socialiste. Mais rien n'indique que l'heure du déclin ait sonné en Allemagne pour la doctrine collectiviste. Avec les 3.259.000 électeurs qui lui ont donné leur suffrage, le socialisme, bien qu'il ait perdu 36 sièges, reste le parti le plus important, numériquement, sinon au Parlement du moins dans le pays *.

Le parti libéral, à la différence du parti socialiste, ne se basait pas, à l'origine, sur une classe sociale déterminée. Bien qu'il se recrutât en majorité parmi la bourgeoisie intellectuelle ou industrielle et parmi les artisans qui confinent à la petite bourgeoisie, il comprenait aussi un assez grand nombre de nobles. Etant avant tout une doctrine politique, il accueillait indistinctement, quelle que fût leur origine, tous ceux qui donnaient leur adhésion à ses principes essentiels. C'est seulement pendant l'ère de réaction qui suit la Révolution de 1848, entre 1850

1. Le Centre et les députés protestataires ont obtenu 2.904.000 voix; les libéraux et démocrates 2.052.000; les Conservateurs de toutes nuances 1.802.000. Par suite do la répartition extrêmement défavorable aux socialistes des districts électoraux, il se trouve que ceux-ci comptent en moyenne 1 député pour 72.000 électeurs, tandis que le centre, les libéraux et les conservateurs ont 1 député pour 22.000, 18.000 et 17.000 voix.

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et i870, que s'accentue l'antagonisme entre le parti conservateur d'une part, où se groupent la noblesse et le clergé, et le parti libéral de l'autre. Celui-ci devient dès lors exclusivement bourgeois et partage les dcslinées de la classe bourgeoise.

Or la bourgeoisie, comme nous l'avons vu plus haut, traverse, par suite du développement du capitalisme, une crise des plus graves à la fin du siècle. Les artisans qui se rattachaient à la petite bourgeoisie déclinent au point de vue social. La bourgeoisie cultivée voit également décroître son prestige. Au contraire les représentants de l'entreprise capitaliste conquièrent une influence toujours plus considérable. L'évolution du libéralisme nous montre le reflet de cette crise interne. Les arlisans, menacés par le développement du capitalisme, deviennent de plus en plus hostiles au principe de la libre concurrence et finissent par aller grossir l'armée des conservateurs ou le Centre catholique. L'élément idéologique et proprement politique du libéralisme tend à s'alîaiblir et à passer au second plan. Il ne conserve sa force que dans une couche moyenne de la bourgeoisie qui constitue l'aile gauche, progressiste et démocratique du parti, soit dans l'Allemagne du Nord, soit dans l'Allemagne du Sud. Elle fait front tout à la fois contre le conservatisme et le socialisme, et semble condamnée, pour l'instant, malgré des succès passagers, à une attitude surtout négative et à une opposition quelque peu stérile. Quant au gros du parti, il est formé par les représentants du régime de l'entreprise qui, après avoir combattu au premier rang pour la cause de la liberté et de l'unité allemandes, luttent aujourd'hui non plus tant pour des principes que pour la défense de leurs intérêts économiques.

L'évolution de cette fraction du parti, le groupe national-libéral, est particulièrement instructive et mérite de nous arrêter un instant. Elle montre d'une

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manière significative comment le parti tend à devenir l'organe politique d'un groupe social.

Au lendemain de 1848 les représentants de la bourgeoisie, notamment au Landtag prussien, sont en même temps unitaires et libéraux, tant au point de vue politique qu'au point de vue économique. La doctrine du libre-échange, le principe de la libre concurrence leur apparaissent comme une simple transposition, dans le domaine des faits économiques, des grands principes de liberté qui inspirent toute leur action politique. Jusqu'en 1866 d'ailleurs, la lutte politique contre la réaction, contre l'arbitraire du pouvoir royal, reste au premier plan de leurs préoccupations.

En 1867, au lendemain de Sadowa, les élections balayent l'opposition démocratique et progressiste, et à la place de ces éléments avancés on voit surgir un nouveau parti, le groupe national-libéral où communient des progressistes repentis, des amis du prince royal, des représentants des provinces nouvellement annexées ou des petits duchés. Le mobile dominant chez eux est la foi patriotique, l'enthousiasme unitaire. Ils se font les fermes soutiens de la politique bismarckienne. Leur libéralisme, singulièrement assagi et prêt à toutes les compromissions est devenu en matière politique plutôt théorique que réel. En revanche ils reflètent dès cette époque fidèlement les tendances du monde des affaires, qui est à ce moment libre-échangiste, et ils font voter une série de mesures libérales dans le domaine économique. Pendant les années soixantedix, ils demeurent le parti dominant du Reichstag.

Mais en 1878 se produit pour eux une crise décisive. Bismarck, avec un pressentiment très sûr des intérêts industriels et agraires du pays, abandonne le libre-échange pour le protectionnisme. Et dès lors les nationaux-libéraux se trouvent en présence d'un dilemne redoutable. Il leur faut ou bien rester fidèles à leurs principes et rompre tout à la fois avec le

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gouvernement et avec le monde des affaires qu'entraîne le courant de réaction protectionniste. Ou bien il leur faut renier leur libéralisme économique comme ils avaient renié — ou peu s'en fallait — leur libéralisme politique et jeter ainsi par-dessus bord le principe fondamental au nom duquel ils s'étaient groupés à l'origine. Dans ces conditions une scission se fait dans le parti. La minorité reste fidèle aux principes, opère en 1880 un mouvement vers la gauche et tend la main aux progressistes dont l'importance se trouve ainsi de nouveau grandie. La majorité suit au contraire l'évolution qui entraîne le monde des affaires, et tombe dès lors de plus en plus sous la dépendance des représentants du régime de l'entreprise. Ceux-ci qui, depuis le milieu du siècle et plus spécialement depuis 1870, s'étaient peu à peu groupés en d'innombrables associations locales ou professionnelles arrivent à constituer finalement d'énormes fédérations comme le Zen- Iralverband deuischer Industrielle (fondé en 1876) qui comprend environ les 3/4 de l'industrie allemande ou le Bund der Industrielle (fondé en 1900) oii se groupent un certain nombre d'industries qui se trouvaient insuffisamment représentées dans le Zentralverband. Ces vastes organisations et les grands syndicats patronaux qui disposent d'une puissance très considérable s'efforcent naturellement de défendre auprès des pouvoirs publics et du Parlement les intérêts de l'industrie allemande. Et leur influence sur les divers partis du Reichstag, tout spécialement sur le parti national-libéral, est telle qu'on a pu, à juste titre probablement, regarder ce dernier comme une sorte d'organe politique de la grande industrie allemande.

Au total : il ne semble pas que la puissance poli~ tique du libéralisme bourgeois soit, pour l'instant, très considérable en Allemagne. La fraction progressiste est demeurée fidèle à Vidée libérale, mais en tant que parti de réformes démocratiques elle est

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menacée parla concurrence du socialisme réformiste qui attire de plus en plus à lui la clientèle de la masse ouvrière. Et l'on peut se demander si elle possède dans la nation une base sociale assez considérable et vivants pour accroître ou même maintenir ses forces. Quant aux nationaux libéraux ils ont sacrifié leurs principes politiques ou économiques pour suivre l'évolution de la bourgeoisie capitaliste qu'ils représentent. Mais leur avenir n'est guère assuré. Tandis que les populations rurales votent en général avec les grands propriétaires fonciers, les masses ouvrières, conquises par la propagande socialiste, se sont émancipées au point de vue politique de la tutelle des patrons. La bourgeoisie industrielle se voit donc de plus en plus menacée dans son inlîuence électorale. Aussi la féodalité capitaliste a-t-elle, depuis quelque temps déjà, cherché à donner à son pouvoir dans l'Etat une autre base que celle d'un parti politique. Elle s'efforce d'exercer une influence directe sur le gouvernement, sur la personne même de l'Empereur, et entre ainsi en rivalité avec la vieille aristocratie conservatrice et agrariennc.

Le parti conservateur avait, tout comme le parti libéral, une base idéologique. En opposition avec le principe de liberté, il défendait le principe d'autorité. A la doctrine de la souveraineté du peuple il opposait la légitimitédu pouvoir monarchique etia sainteté de la tradition historique. Et les idées politiques du conservatisme ont trouvé leur expression soit dans les théories du romantisme, de l'école historique, de Savigny ou d'Eichhorn, soit surtout, pendant l'ère de réaction, dans la doctrine de Stahl qui exerça une influence très considérable sur toute la jeunesse conservatrice de l'époque. Contre les libéraux et les démocrates, les conservateurs défen-

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(laicnt les prérogatives royales et les privilèges de la noblesse. Contre l'incrédulité rationaliste ils s'affirmaient volontiers champions du principe religieux, catholique ou protestant, et préconisaient l'alliance du trône et de l'autel. Contre les unitaires ils soutenaient la cause du particularisme et se montraient, en Prusse notamment, très hostiles à l'absorption des petites patries dans cette grande [)atrie allemande qui excitait l'enthousiasme des nationaux-libéraux.

De bonne heure, d'ailleurs, les conservateurs abrilent derrière ces principes des ambitions très positives et des convoitises très réalistes. Grands propriétaires fonciers, dans la Prusse transalbine en particulier, ils aspirent à maintenir leur domination sur les campagnes, à consolider leur puissance économique, à prendre en main, par conséquent, les intérêts de l'agriculture. Soutiens attitrés de la monarchie, les féodaux occupent une situation sociale considérable, soit à l'armée, soit dans la haute administration, soit à la cour, dans l'entourage immédiat du souverain. Or, cette situation, ils entendent bien la maintenir et conserver ainsi dans l'Etat un pouvoir effectif qui leur tient à cœur. Considérés de ce point de vue réaliste les conservateurs apparaissent comme une coterie aristocratique qui s'appuie dans le pays sur une clientèle assez considérable, de paysans, de petits bourgeois ou d'artisans. Ils forment « un parti petit mais puissant » qui défend âprement ses intérêts économiques ou sociaux et détient aujourd'hui encore une autorité justifiée, peut-être, si l'on en croit certains historiens, par son expérience des affaires et son sens politique, mais qui apparaît comme hors de proportion, en tout cas avec son importance numérique, peut-être aussi avec ses richesses et ses talents.

Rejeté quelque temps dans l'opposition par la poUtique de Bismarck qui, rompant avec les préjugés

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de ses amis féodaux, n'hcsite pas à donner les plus graves entorses au principe de la légitimité pour fonder l'unité allemande, le parti conservateur se montre d'abord hostile au nouvel état de choses. Bismarck qui poursuit sa politique allemande et libérale avec l'appui des nationaux-libéraux est combattu par les conservateurs, au Parlement, devant l'opinion, à la cour avec un acharnement inouï.

Peu à peu cependant leur bon sens pratique l'emporte. Ils font taire leurs préjugés légitimistes et particularistes ; ils prennent franchement leur parti du fait accompli et se réconcihent avec l'idée de l'unité nationale. En même temps, la crise agraire qui commence à faire sentir ses effets et les atteint directement dans leurs intérêts, les incline à chercher l'assistance de l'Etat, et à demander que l'agriculture soit protégée par des droits dédouane. Bismarck de son côté commence à se sentir las de son alliance avec les libéraux ; il estime qu'en fondant et en organisant le nouvel Empire allemand, il a réalisé la plus grande partie de leur programme et que, dès lors, il a moins besoin de leur concours. Il se convainc de la nécessité économique et financière qu'il y a pour l'Empire à abandonner le libre-échange et à défendre par des droits protecteurs l'agriculture menacée par la concurrence des pays neufs et l'industrie en voie de développement.

Dans ces conditions s'amorce, vers la fin des années soixante-dix, le rapprochement des conservateurs et du chanceher. Le gouvernement opère un changement de front. Il cherche désormais sa majorité non plus auprès des libéraux, mais au Centre et chez les féodaux. Le « syndicat noir » des partis conservateurs, secondé en général par les nationaux-libéraux assagis et quelque peu domestiqués, devient la base parlementaire de la politique impériale. Et, sans doute, ces défenseurs du trône

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gardent une grande indépendance d'allures vis-à-vis du souverain. Ils n'hésitent pas, lorsque leurs intérêts sont en jeu, à lui faire une opposition parfois très vive. On sait la lutte obstinée des agrariens contre la politique commerciale du chancelier von Caprivi ou contre les projets de canaux préconisés par l'empereur. D'une manière générale cependant, malgré des accès de mécontentement et des brouilles passagères, les conservateurs se sont ralliés sans réserves au nouvel Empire et sont devenus l'un des éléments habituels des majorités gouvernementales.

Et en même temps qu'il renonçait à son opposition particulariste, le parti conservateur accomplissait une très curieuse évolution dans le sens démocratique. Sous le régime du suffrage universel, il ne pouvait, en effet, sous peine de voir rapidement décliner son influence, se dispenser de chercher à gagner les masses.

Or il l'a tenté de diverses manières. On l'a vu chercher à exploiter la haine contre les Juifs qui couve toujours çà et là dans les campagnes allemandes et tendre la main aux antisémites. Il a, d'autre part, essayé du socialisme chrétien, une première fois avec Stocker et Wagner, puis, sous une forme plus radicale, avec Naumann. Il a enfin et surtout pris en main la cause de l'agriculture allemande. En 1893 se fondait, pour la défense des intérêts agrariens lésés par la politique commerciale de Caprivi, le Bund der Landivirte qui, vers la fin du siècle, atteignait un chiffre de 250.000 adhérents, disposait de 3.000 délégués, d'une presse bien organisée, d'une armée d'agitateurs et de conférenciers qu'il pouvait mobiliser à son gré. Or cette puissante et remuante association n'a pas tardé à exercer une influence tout à fait prépondérante sur le parti conservateur. Très rapidement, il est devenu un parti agrarien, aux tendances chrétiennes et antisémites, aux allures fortement démagogiques, très peu gêné par des scrupules de loyalisme monar-

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chique et prêt au contraire à faire l'opposition la plus véhémente au gouvernement pour peu qu'il s'avisât de lui refuser les satisfactions qu'il réclamait impérieusement.

Le parti conservateur est ainsi devenu le parti de l'agriculture tout comme les nationaux-libéraux sont devenus le parti de l'industrie. Il a, d'ailleurs, cherché à concilier tant bien que mal son rôle ancien et ses tendances nouvelles. Il s'est efforcé d'être à la fois parti de Taristocratie et de la cour, et ligue populaire des agriculteurs — sur 250.000 membres, le Bund der Landioirte compte 177.000 petits propriétaires ! Il lui arrive parfois de pousser si loin l'opposition à la politique impériale, notamment dans l'affaire des canaux, que l'Empereur s'est vu obligé de l'avertir dans un discours de septembre 1894 que, s'il continuait ses menées démagogiques, il marchait inévitablement vers une rupture complète. Mais, d'un autre côté, l'aile droite du parti réagit vigoureusement contre les tendances socialistes qui se font jour dans certains milieux et qu'elle juge incompatibles avec la situation traditionnelle des conservateurs à la cour. Le parti oscille ainsi entre la docilité qui sied à de loyaux défenseurs du trône et les révoltes que lui commande la défense des intérêts agraires. Et les conservateurs ne paraissent pas s'être mal trouvés — jusqu'à présent du moins — de cette politique à double face qui leur permet de garder d'une part leur influence à la Cour, dans l'armée et dans la haute administration, tout en conservant, d'autre part, leur action sur les masses rurales dont ils défendent les intérêts et soutiennent les revendications.

Nous examinerons plus en détail, en étudiant l'évolution de la pensée religieuse en Allemagne, les

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londances du quatrième grand parti politique, le Centre catholique. Nous nous bornerons, pour l'instant, à constater que ce parti n'a pas été « socialisé » au même degré que les autres. Le lien qui groupe entre eux ses membres n'est point une communauté d'intérêts matériels, mais il est demeuré un principe idéal. Le socialisme est le parti du prolétariat, le libéralisme le parti de la bourgeoisie et de l'industrie, le conservatisme le parti de la noblesse et de l'agriculture. Le Centre est le parti du catholicisme. Il n'a pas, à proprement parler, déprogramme politique ou social, car il comprend des membres appartenant aux conditions sociales les plus diverses, depuis les grands seigneurs catholiques de la Silésie jusqu'aux populations industrielles de la vallée du Rhin. Il est donc obligé, par la force même des choses et pour maintenir sa cohésion, de chercher des formules qui concilient tant bien que mal les intérêts déclasse divergents de ses adhérents.

Peut-être a-t-on le droit de conjecturer, avec M. Lamprecht, qu'il groupe aujourd'hui ceux qui, dans toutes les couches delà société, réprouvent le régime de l'entreprise capitaliste et aspirent à une limitation de la libre concurrence, à la substitution d'un régime de solidarité fondé sur le principe du christianisme au développement illimité du subjeclivisme individualiste de l'époque moderne. Cela expliquerait par exemple la sollicitude marquée de vieille date par le catholicisme pour le quatrième état, ses efforts persistants et déjà anciens pour résoudre dans un sens chrétien le problème social. Mais il faut reconnaître que si le centre catholique condamne en effet d'une manière générale l'esprit de la libre entreprise on ne saurait trouver chez ses représentants la conscience claire de ce que doit être cette société chrétienne qui guérirait les maux causés par l'essor démesuré du subjectivismc. 11 apparaît aujourd'hui bien plutôt comme un groupement d'habiles opportunistes qui défendent avec une rare maës-

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tria les intérêts temporels du catholicisme que comme un parti proprement idéaliste qui poursuivrait systématiquement la solution, dans le sens chrétien, des grands problèmes internationaux, politiques cl sociaux de l'heure présente.

Nous sommes à même, maintenant, de mesurer révolution interne accomplie par les partis en Allemagne. Ils ont été, d'abord, des groupements internationaux fondés sur des principes abstraits : principes d'égalité, de liberté, d'autorité. Puis ils se sont «socialisés», chaque parti comprenant une certaine classe de la société à l'exclusion des autres : prolétariat, bourgeoisie, noblesse et paysans. Enfin les partis sont devenus de simples syndicats d'intérêts économiques : intérêts des travailleurs, de l'industrie, de l'agriculture. Bien entendu cette évolution ne s'est pas accomplie d'une manière uniforme ni régulière. Le socialisme, par exemple, s'est dès l'origine appuyé sur une classe sociale déterminée. Au contraire le Centre s'esta peine « socialisé ». Et aucun parti n'a complètement renoncé à la base idéologique sur laquelle il se fondait primitivement. Mais d'une manière générale cette évolution des partis dans le sens du réalisme économique apparaît de la façon la plus nette et la plus irrécusable.

Et ses conséquences ne sont pas toujours heureuses. Les historiens allemands n'hésitent pas à reconnaître que le niveau intellectuel des assemblées délibérantes était beaucoup plus élevé vers 1848 ou pendant l'ère de la réaction que de nos jours. Ils constatent que les débats sont devenus moins captivants et moins approfondis, que le grand style démocratique des assemblées modernes n'est pas encore trouvé. Ils conviennent que le rendement de la machine législative est médiocre. Ils croient discerner

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une décadence de toute la vie politique. Les députés se font toujours plus rares aux séances du Parlement. La valeur intellectuelle des élus du suffrage universel diminue. L'influence politique de la représentation nationale est en déclin.

« Il est presque inconcevable, écrit M. Sombart, ] qu'un peuple où, il y a cent ans, légiféraient les ' Stein, Hardenberg, Schôn ou Thaer, où, pendant les années vingt ei frenie des hommes comme Nebenius, Humboldt et List donnaient le ton, où il y un demisiècle, une assemblée comme celle qui se réunit dans l'église de Saint-Paul délibérait sur les destinées de la nation, où, il y a une génération seulement, un Treitschke et un Lassalle jetaient des éclairs à l'horizon politique, oùil y a quelques dix ans à peine des hommes tels que Bennigsen, Lasker, Bamberger, Windthorst, Reichensberger croisaient le fer au Parlement avec un Bismarck — il est dis-je inconcevable que ce peuple tombe dans l'état de dépression politique où nous nous trouvons à la fin du siècle. »

A quoi tient ce déclin de la vie politique? Avant tout, sernble-t-il, à cette évolution du siècle vers le matérialisme économique. «Les grands idéaux qui enthousiasmaient encore nos pères et nos grandspères, continue M. Sombart. ont perdu leur éclat : l'idée nationale s'est trouvée démonétisée après que, dans un puissant déchaînement d'enthousiasme, eut été fondé le nouvel Empire. Ce qu'on nous offre aujourd'hui sous le nom de nationalisme est une médiocre réédition pour laquelle personne ne peut s'échauffer pour de bon. La phrase creuse dissimule mal le vide intérieur. Et il en va de même des grands idéaux politiques pour lesquels nos pères affrontaient la mort. Les uns sont réalisés, et les autres on a reconnu leur vanité. La jeune génération sourit d'un air de supériorité lorsqu'on lui parle des luttes pour la liberté politique, et les fêtes commémoratives des grandes époques d'enthousiasme de-

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viennent des farces grotesques. Mais on n'a point vu surgir de nouvel idéal politique. L'indigence inouïe de notre temps en fait d'idéalisme se décèle dans ce fait remarquable que le parti soi-disant révolutionnaire de l'époque présente, le parti démocratesocialiste tire tout l'attirail de formules politiques dont il a besoin de l'arsenal des vieux partis libéraux. Aujourd'hui encore on ne sait rien de meilleur ou d'autre à offrir au peuple que le cri de guerre qui retentissait le jour où la Bastille fut prise d'assaut :. « liberté, égalité, fraternité! »

Les discussions d'intérêt ont remplacé les débats politiques ; un opportunisme indifférent à tout principe s'est installé au Parlement. Les intellectuels moins bien doués pour le marchandage économique ou politique ont été peu à peu éliminés des Assemblées. La législation et l'administration ont été abandonnées à des spécialistes qui se sont acquittés de ces difficiles besognes en praticiens experts, avec autant d'adresse et aussi peu d'effort que possible. De là cette décadence de la vie politique que constatent et déplorent nombre d'historiens allemands du temps présent.

Parmi le déclin de l'influence parlementaire, il est naturel que le pouvoir monarchique ait conservé dans l'Allemagne d'aujourd'hui un prestige considérable. D'abord parce que le loyalisme dynastique et le respect de l'autorité sont des sentiments profondément gravés dans l'âme allemande et qui ont gardé leur force même à notre époque démocratique. Ensuite parce que l'Allemagne a eu jusqu'à présent à sa tête des princes remarquables à des litres divers, tous hautement conscients de leur mission, et puisant dans une foi monarchique profonde et sincère l'énergie et l'autorité nécessaires pour imposer leur volonté souveraine. Enfin et surtout parce que l'Empereur, héritier de la « mission tribunicienne » des Hohenzollern, est aujourd'hui encore l'arbitre entre les partis et les classes qui

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luttent pour la puissance. C'est devant l'Empereur, finalement, que se débattent les intérêts des grandes puissances qui se trouvent aux prises dans l'Allemagne contemporaine : la noblesse féodale, la bourgeoisie capitaliste, les masses profondes du prolétariat ouvrier. C'est la personne de l'Empereur que s'efforcent en particulier de gagner à leur cause les deux aristocraties qui se disputent la prééminence, l'aristocratie de la naissance et de la propriété foncière et l'aristocratie industrielle et financière. Et leur rivalité même a contribué pour une bonne part à consolider le pouvoir impérial et à lui maintenir l'autorité dont il jouit encore aujourd'hui.

L'Empereur pourra-t-il longtemps encore soutenir ce rôle? Saura-t-il rester le souverain de la naticn entière, éviter de devenir le prisonnier d'un parti ou d'une coterie privilégiée ? Il est hors de doute qu'une fraction assez notable de l'opinion allemande commence à montrer des signes de lassitude et formule des protestations de plus en plus accentuées contre le régime de gouvernement personnel, contre l'instabilité du « nouveau cours » et les abus qui en découlent. Mais il est difficile de dire quelle sera l'efficacité de ces plaintes et dans quelle mesure elles peuvent présager une évolution de l'Allemagne vers un régime plus démocratique.

Nous nous bornerons à constater que, pour l'instant, la puissance monarchique ne paraît pas encore sérieusement menacée. Elle peut compter d'unemanière absolue sur ses deux instruments essentiels, l'administration et l'armée. Et les dernières élections ont donné une fois de plus la preuve du prestige dont elle jouit parmi les masses. La défaite des socialistes qui représentaient l'opposition décidée au régime de gouvernement personnel, le succès de tous les partis de droite, depuis les conservateurs et les nationaux-libéraux jusqu'aux antisémites, la victoire remportée par le gouverne

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ment qui cesse désormais d'être à la merci d'une coalition des socialistes et du centre et voit sa politique nationale et mondiale hautement approuvée par le suffrage universel, sont autant d'indices que le pays, dans son ensemble, n'est pas sérieusement mécontent du régime actuel et qu'un changement radical dans l'orientation de la politique intérieure de l'Allemagne n'est pas à prévoir pour le moment. L'Empereur a pu, à juste titre, manifester sa satisfaction de voir la grande majorité du pays donner son entière adhésion à la politique impérialiste. Et la foule a longuement acclamé l'allocution dans laquelle, reprenant une image de Bismarck, il comparait l'Allemagne unie à un bon cavalier capable non seulement de se bien tenir en selle, mais encore de « balayer », dans son galop [impétueux, tous les adversaires qui prétendraient s'opposer à son élan.

Il nous reste, en terminant notre étude sur l'Allemagne politique, à signaler quelques symptômes que divers observateurs interprètent comme l'indice d'un changement profond qui se préparerait dans les profondeurs même de Tâme nationale.

Nous avons jusqu'à présent décrit l'évolution allemande essentiellement comme un effort vers la puissance matérielle sous toutes ses formes, comme le triomphe du principe impérialiste. Or il semble bien qu'elle soit en même temps un effort vers une culture nationale toujours plus haute et plus com-

Flète. Il est en effet certain que si, au xviu^ siècle, Etat s'est donné comme tâche essentielle d'organiser ses forces défensives et offensives, d'accroître sa population et sa richesse, de veiller à la sécurité et au bien-être matériel de ses sujets, la notion des fonctions de l'Etat s'est élargie au xix° siècle. Dès le début du siècle, l'idéalisme allemand avec Fichte ou Hegel a vu en lui « la réalisation de l'idée morale dans une institution », l'organisme au moyen duquel une nation s'élevait vers ses fins supérieures. Et cette croyance n'a fait, depuis, que se fortifier et se développer.

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Elle a entraîné deux grandes conséquences. D'une part, l'Etat s'est progressivement substitué à l'Eglise dans la tâche de l'organisation et du contrôle de l'instruction, et il a en même temps développé dans des proportions énormes l'organisation scolaire à tous les degrés. Et, d'autre part, la nation organisée a de plus en plus pris conscience de sa responsabilité à l'égard de tous ses membres. Elle a senti qu'il était de son devoir de veiller à la conservation de son capital humain, de protéger en particulier les humbles et les faibles, de les défendre contre une exploitation démoralisante et déprimante, de les soutenir en temps de crise, de les garantir contre les risques d'invalidité. Ainsi les progrès de l'instruction publique et l'organisation de l'assurance sociale apparaissent au premier rang des préoccupations de l'Etat en Allemagne.

L'Etat, d'abord, laïcise progressivement l'instruction. Il en ôte la direction à l'Eglise qui, au Moyen âge, avait été l'unique dispensatrice de culture. Dès la fin du Moyen âge, les Universités tombent sous le contrôle de l'Etat. Puis ce sont, à partir de la Réforme, les établissements d'instruction secondaire. Enfin aux xvin^ et xix^ siècles, c'est le tour de l'école primaire. Et en môme temps que l'Etat prend en main l'organisation de l'instruction, il change aussi la nature même de l'enseignement. Jadis, les Universités et les écoles latines avaient pour mission principale de former des prêtres et des théologiens et l'école primaire se donnait pour tâche de répandre parmi le peuple les éléments de la foi religieuse et de préparer les enfants à suivre plus tard la prédication du dimanche. Or, on voit les établissements d'instruction se dépouiller progressivement de leur caractère ecclésiastique. Les Universités deviennent des instituts scientifiques. La primauté y appartient aujourd'hui non pins comme jadis aux théologiens, non plus même, comme au début du xix'' siècle, aux philosophes ou aux

IDÉALISME POLITIQUE MODERNE l^i

philologues, mais aux hommes de science et aux médecins. Le gymnase allemand, dont le type se constitue au début du xix' siècle, n'a plus rien d'ecclésiastique non plus. Il est tout imprégné de cet esprit humaniste et reo-hellénique qui s'épanouit vers ce moment en Allemagne et il dispense une instruction encyclopédique comprenant la philologie et l'histoire, les mathématiques et les sciences naturelles. L'école enfin se détache à son tour de l'Eglise et, sous l'impulsion de Pestalozzi, s'efforce consciemment de stimuler chez les élèves la spontanéité et l'activité, de développer en eux, selon les exigences de l'éthique kantienne, la conscience de la personnalité libre et autonome. Et si, vers le milieu du xvHi' siècle encore, l'enseignement populaire garde un caractère strictement confessionnel, en pays catholique surtout, l'école primaire du xix« siècle tend de plus en plus, par l'importance attribuée à l'enseignement de la langue allemande et de l'histoire d'Allemagne, à devenir une école nationale où le culte de la patrie est inculqué à la jeunesse comme une seconde religion.

L'Eglise conserve d'ailleurs, aujourd'hui encore, une assez notable influence en Allemagne, surtout dans le domaine de l'intruclion primaire. L'école est en règle générale demeurée confessionnelle. Elle continue à donner un enseignement religieux dogmatique — encore qu'il soit quelque peu paradoxal de voir des établissements catholiques, luthériens et réformés enseigner, sous le patronage de l'Etat, des vérités religieuses nettement contradictoires. Elle est même soumise, dans bien des cas, à l'inspection ecclésiastique. Or on constate bien que des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent contre cet état de choses. Les dissidents se plaignent de voir imposer à leurs enfants un enseignement contraire à leur foi ou à leurs convictions scientifiques. Dans le corps enseignant surtout beaucoup de maîtres protestent contre l'obligation d'enseigner

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la religion conformément à un credo qui ne répond pas à leurs convictions intimes. Une fraction notable de l'opinion publique réclame instamment le développement des Simultanschulen recevant des élèves de toutes les confessions. Néanmoins TAUemagne ne semble pas disposée pour l'instant à « déchristianiser » l'école. Même des esprits libéraux, étrangers à toute étroitesse confessionnelle, ne regardent ni comme possible, ni comme souhaitable la laïcisation radicale de l'enseignement en Allemagne. Ils sont persuadés que le jour où l'école deviendrait « athée », une partie notable de la population de l'Empire, surtout parmi les catholiques, se détournerait des écoles publiques et organiserait des écoles privées où les enfants recevraient l'enseignement religieux que les parents regardent comme indispensable. Et d'ailleurs beaucoup d'Allemands ne regardent pas du tout l'école « neutre » du type français comme un modèle à imiter. L'un des historiens de la pédagogie les plus influents et les plus estimés en Allemagne, M. Paulsen, estime que si la France catholique s'est vue contrainte d'instituer l'école laïque et neutre pour qu'elle devînt nationale, cette nécessité n'existe heureusement pas pour les Allemands. De par leur évolution religieuse ils sont accoutumés à concilier la science et la religion, la connaissance avec la foi ; ils possèdent dans la Bible un instrument de culture morale incomparable et que les plus beaux « morceaux choisis de la littérature universelle » ne sauraient remplacer. Rien n'empêche donc les instituteurs « de garder en mains l'instruction religieuse et la Bible », de façonner l'âme de la jeunesse allemande en lui enseignant les éléments d'un christianisme historique et interconfessionnel dépouillé de son caractère dogmatique et réduit à son contenu moral. Et je ne serais pas étonné que ces vues conciliantes de M. Paulsen fussent mieux en harmonie avec l'opinion moyenne du pays que la doc-

Irine plus radicale qui bannit de l'école tout enseignement religieux.

En même temps que l'enseignement public s'émancipe de l'Eglise, il se fait aussi plus démocratique.

L'instruction avait été à l'origine un privilège de caste. On avait vu se succéder en Allemagne une culture cléricale d'abord au Moyen âge, puis mondaine et aristocratique au moment de la Renaissance et jusqu'au xviii* siècle, enfin bourgeoise lorsque, avec la diffusion du rationalisme et du néohellénisme, la bourgeoisie allemande prit la tête du mouvement intellectuel. Au xix* siècle, on se rapproche peu à peu de l'idéal d'une culture nationale réclamée par Fichte dans ses Discours à la nation allemande.

Les barrières s'abaissent peu à peu entre les divers ordres d'enseignement. Le latin cesse d'être la langue obligatoire de toute haute culture et le gymnase bourgeois se dépouille de plus en plus de son caractère d'ancienne « école latine ». D'autre part les progrès des écoles primaires les rapprochent toujours plus des écoles secondaires; la distance entre les maîtres formés au séminaire {seminarissh gebildct) et les maîtres qui ont reçu l'enseignement académique {akademisch gebildet) s'atténue peu à peu. Surtout l'enseignement à tous ses degrés prend un caractère de plus en plus réaliste et pratique. La culture des hautes classes de la société était à la fin du xviii^ siècle surtout esthétique et littéraire et à cette culture répondait l'enseignement humaniste du gymnase au début du xix'' siècle. Or nous avons vu l'évolution vers le réalisme qui s'est accomplie parmi les classes cultivées par suite du développement du régime de l'entreprise. Cette évolution a tout naturellement eu son contre-coup dans le domaine scolaire. L'enseignement, à tous les degrés, est devenu moins exclusivement littéraire ou philosophique, moins livresque. On voit se développer à côté du gymnase humaniste, les

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types plus modernes des gymnases réaux et des écoles réaies [Realgymnasium^ Oberrealschule, Realschule, Reforyngymnasium) qui, en augmentant la pari faite à l'enseignement des sciences et des langues vivantes, répondaient mieux aux besoins de la bourgeoisie industrielle ou commerçante. A côté des Universités surgissent de toute part des instituts techniques {technische Hochschulen) toujours plus florissants et considérés. Et ainsi l'antique barrière qui se dressait entre le « lettré » d'autrefois, humaniste et philologue, et 1' « illettré » qui ne savait pas les langues classiques tend peu à peu à s'abaisser. A la notion d'une culture spécifiquement esthétique et philologique réservée à la seule élite intellectuelle, s'est peu à peu substituée la notion plus démocratique d'une culture universelle, infiniment complexe et différenciée d'ailleurs, que nul n'est tenu de posséder intégralement et qui n'est pas la même pour tous, mais dont chacun est libre de s'assimiler ce qu'il peut, dans la mesure où le lui permettent ses aptitudes intellectuelles ou physiques.

Au total, l'Allemagne a travaillé au cours du dernier siècle avec une inlassable ardeur à dispenser toujours plus libéralement l'instruction à tous ses enfants. Sans doute son enthousiasme pour l'œuvre scolaire a connu des hauts et des bas. Il est très intense pendant le premier tiers du siècle où sont jetées les bases de la réorganisation de l'enseignement public depuis l'école primaire jusqu'aux Universités. Il se refroidit singulièrement pendant le second tiers du siècle où, pendant l'ère de révolution et de réaction comprise entre 1830 et 1870, les gouvernements se montrent défiants presque jusqu'à l'hostilité à l'égard de l'œuvre de l'instruction populaire. Mais il se ranime de plus belle au lendemain des grands succès militaires delà Prusse et de la restauration de l'Empire. On regarde comme un axiome que l'instituteur allemand a été le véritable vainqueur de Sadowa et

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de Sedan et que les victoires de l'Allemagne sont dues essentiellement à la supériorité de sa culture.

Et, sans doute, aujourd'hui des doutes se font de nouveau jour sur la vertu efficace de l'instruction. Dans les milieux qui tiennent aux Universités on peut observer çà et là des symptômes de lassitude, un état d'esprit analogue à celui qui a poussé certains hommes de pensée, chez nous, à proclamer la « banqueroute de la science ». On constate avec mélancolie que la science dont on attendait une conception d'ensemble de l'Univers et une direction générale pour guider les volontés n'aboutit jamais à des vérités définitives et absolues, mais seulement à des solutions partielles et provisoires toujours susceptibles de revision et de correction. Plus d'un se sent tout à la fois écrasé par la somme énorme de connaissances que doit s'assimiler celui qui veut être «au courant» dans un domaine quelconque de la science, et aussi quelque peu découragé par cet état de devenir perpétuel par cette évolution sans fin où se trouve impliquée la science.

Dans la classe dirigeante et dans certains milieux bourgeois, d'autre part, les tendances pessimistes qui prévalaient vers le milieu du siècle ont parfois reparu aujourd'hui. On se demande si l'on n'est pas allé bien loin dans l'œuvre de l'instruction populaire, si pour une grande partie de la nation l'instruction n'est pas un danger plutôt qu'un bienfait, si un peuple ne devient pas infiniment plus difficile à gouverner lorsqu'il a reçu une demi-culture. L'inquiétude causée par les progrès récents du socialisme a pu contribuer à répandre ces doutes dans des milieux qui, il y a peu de temps encore, y étaient complètement réfraclaires et demeuraient fermement persuadés que l'Etat n'a pas de devoir plus pressant que de dispenser abondamment l'instruction à tous ses sujets.

D'une manière générale pourtant l'opinion moyenne reste convaincue, comme le dit M. Paulsen.

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que « dans la lutte universelle pour la prééminence et le pouvoir, la supériorité appartiendra aux peuples qui auront le mieux su assurer à la jeunesse une instruction et une culture solides par l'organisation d'écoles bien outillées et par la constitution de familles économiquement prospères et moralement saines ». On estime que les succès remportés par l'Allemagne trouvent leur explication dans l'avance que les Allemands ont su prendre sur les autres peuples en instituant de bonne heure l'instruction obligatoire et en s'appliquant à former, dans tous les ordres d'enseignement, des maîtres aussi excellents que possible. Et l'on conclut que l'ignorance des masses ne saurait être une garantie d'ordre et de stabilité pour un Etat, que l'intérêt évident de la monarchie exige une diffusion toujours plus large de l'instruction et que l'avenir appartient aux peuples qui auront le mieux su résoudre le problème de l'éducation nationale.

En même temps qu'il poursuit un idéal de culture nationale, l'Etat allemand prend aussi plus nettement conscience de la mission sociale qui lui incombe.

Le développement du régime de la libre entreprise pose en effet la question sociale sous une forme toute nouvelle. Toutes les relations de dépendance personnelle qui existaient anciennement entre l'employeur et l'employé, entre le seigneur et ses paysans, entre le maître et ses compagnons ou ses apprentis, disparaissent au cours du xix* siècle. L'ouvrier ne doit plus, comme jadis, son travail ou une partie de son travail à un maître à qui il est personnellement soumis. 11 est affranchi, à cet égard, de toute obligation. 11 est libre de vendre son travail aux meilleures conditions possibles, et nul ne peut le contraindre à

accepter un contrat de travail qu'il estimerait inique ou simplement désavantageux pour lui. Seulement, du même coup, le travailleur, en brisant les liens personnels qui l'attachaient à son maître, a perdu aussi le droit d'être protégé par lui. Le capitaliste moderne qui achète du travail a le droit de se procurer cette marchandise aux conditions les plus avantageuses pour lui et sans s'inquiéter d'assurer la subsistance de ceux qu'il emploie, le jour oi!i il n'aura plus besoin d'eux.

Théoriquement, la « liberté » du travailleur et celle de l'employeur sont censées se faire équilibre. L'un reste libre de ne pas vendre son travail à des conditions défavorables. L'autre est libre, à son tour, de ne pas acheter du travail qu'on voudrait lui faire payer trop cher. Ainsi, par le jeu normal de l'offre et de la demande doit s'établir naturellement le juste prix du travail.

Or, chacun sait combien, en fait, le sort du travailleur est devenu précaire sous le régime de la libre entreprise. Il est d'abord exposé, sans protection aucune aux risques divers — maladie, accidents, vieillesse, chômage — qui pèsent en tout état de cause sur la vie de l'ouvrier. Et, de plus, il est évident qu'il n'est guère en situation, la plupart du temps, de débattre « librement » le contrat de travail avec l'employeur. Il est, en fin de compte, forcé de vendre son travail sous peine de mourir de faim. Et il court, dès lors, sans cesse le risque de se voir dicter des conditions désastreuses pour lui par un employeur peu scrupuleux qui spéculerait sur sa m.isère. — Un problème capital se pose donc pour la société moderne. Il s'agit d'organi^r sur de nouvelles bases la protection des travailleurs assumée jadis, sous le régime patriarcal, par le seigneur ou l'employeur. Il faut porter remède à l'insécurité de leur condition en développant l'assurance ouvrière, en instituant des rapports normaux entre employeurs et salariés. L'intégrité de la santé publique et de la force nationale, le maintien de la

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paix sociale, dépendent de la solution donnée à ce problème.

L'opinion allemande s'est rendu compte de bonne heure des maux qu'entraînait le régime de la libre entreprise et a compris la nécessité de les combattre. Dès les années quarante se fonde à Ber.lin une Association pour l'amélioration du sort des ouvriers et artisans qui se recrute surtout parmi les représentants de l'entreprise et reçoit une importante souscription (lu roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV lui-même. Vers la même époque apparaissent aussi les premières manifestations du christianisme social. Des hommes comme Wichern, le créateur de la Mission intérieure du côté protestant, le curé Ketteler du côté catholique, poussent l'Eglise à descendre sur le terrain de l'action pratique et revendiquent l'application intégrale des principes de la morale chrétienne à la vie sociale. Puis, les économistes à leur tour entrent en scène et s'élèvent, au nom de la science, contre l'évangile de la libre concurrence, les doctrines d'Adam Smith et de l'école de Manchester. Dès les années quarante s'annonce le mouvement d'idées connu pltis tard sous le nom de « socialisme de la chaire », qui aboutit en 1872 à la fondation de V Association de politique sociale et compte, comme principaux représentants, des savants tels que Brentano ou Nasse, Schmoller ou Schœnberg.

Ainsi, tandis que les socialistes attendent la fin des maux dont souffre le prolétariat de la conquête du pouvoir parla démocratie et d'un bouleversement radical de l'ordre social, un groupe, toujours plus nombreux de représentants de la bourgeoisie capitaliste, du christianisme protestant ou catholique, de la science économique, préconise, de son côté, la réforme progressive des abus constatés et indéniables du système capitaliste. Parmi ces réformistes, les uns voient surtout dans l'Eglise et dans le principe chrétien la puissance capable de régénérer la société moderne. Les autres comptent plutôt sur l'Etat pour

mettre fin à roppression et à la dégradation des classes inférieures. Le rôle de ces derniers, dans l'évolution allemande, est considérable. L'Etat prussien, puis l'Empire allemanda,en eiïet. comme nous allons le voir, adopté leur programme dans une large mesure. 11 est allé assez loin dans la voix du socialisme d'Etat.

Constatons d'ailleurs que, tout en donnant satisfaction, au moins partiellement, à certaines revendications socialistes, il reste invariablement hostile aux tendances du parti démocrate-socialiste. Il se sent bien, en effet, des devoirs de patronage vis-àvis de la classe ouvrière. Bismarck, par exemple déclarera au Reichstag qu'il accepte, sans hésiter, le principe socialiste du droit au travail. Il en retrouve les origines dans la législation fédéricienne. Le Landrecht prussien pose en principe que personne, dans le royaume, ne peut être réduit à mourir de faim. Il n'y a pas de raison, dès lors, pour que l'Empire allemand moderne refuse aux travailleurs la protection qu'étenclait sur eux la monarchie prussienne d'ancien régime. Bien au contraire : il a pour devoir strict de s'intéresser à leur sort, de se les attacher par des bienfaits matériels. En revanche, le gouvernement ne veut à aucun prix du bouleversement social rêvé par les marxistes. Il s'oppose à toute tentative de la démocratie et de ses représentants pour prendre en main la direction des affaires publiques. Il défend contre eux, avec la plus grande énergie, les prérogatives de la monarchie. Il combat vigoureusement les tendances révolutionnaires ou simplement républicaines. En définitive, l'Etat aile-, mand n'est pas inféodé à la bourgeoisie capitaliste. Il entend jouer le rôle d'arbitre loyal entre les employeurs et les salariés. Mais s'il est décidé à mettre un frein à l'arbitraire patronal, il ne tolère pas non plus, d'autre part, que les travailleurs essaient d'exercer sur lui une pression et de lui dicter leurs conditions.

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De leur côté, les ouvriers n'ont qu'une confiance très médiocre dans l'Etat féodal, capitaliste et bourgeois. Ils supportent impatiemment d'être tenus en tutelle par lui. Ils le suspectent de partialité ou de faiblesse envers les patrons et voient en lui moins un arbitre équitable qu'un allié de leurs adversaires. De même que l'on trouvait chez le gouvernement un mélange de sympathies et de défiances à l'égard de la classe ouvrière, on constate chez les ouvriers une grande défiance envers l'Etat capitaliste. Rien d'étonnant si, dans ces conditions, l'œuvre de réforme sociale avance d'une allure assez inégale et capricieuse.

Jusqu'à la fin des années soixante-dix, tant que Bismarck s'appuie surtout sur le parti national-libéral, sa politique économique est, tout naturellement aussi, « libérale ». L'Etat n'intervient pour ainsi dire pas pour restreindre la libre concurrence. Le chancelier sent bien « qu'il y a beaucoup à faire pour les ouvriers ». Il cherche de tous côtés à s'éclairer sur la question sociale, se renseignant aussi bien chez Wagener, le sociologue des partis de droite, que chez Lassalle, Rodbertus, Dûhring ou chez les socialistes de la chaire. Mais son action positive se réduit pour l'instant à quelques essais discrets d'organiser des coopératives de productions, à quelques mesures de protection ouvrière sans grande portée, sans efficacité réelle.

En 1878 cependant, à la suite des attentats de Hœdel et de Nobiling contre l'empereur Guifiaume, Bismarck entreprend de combattre par des mesures d'exception les progrès menaçants du parti socialiste et s'applique à réprimer durement les velléités d'émancipation qui se manifestent parmi les prolétaires. Or à ce moment, précisément, il inarUgure aussi une politique sociale d'une portée toute nouvelle. Il comprend fort bien, en effet, que pour venir à bout du problème social la coercition ne suffit pas. Il faut y joindre des bienfaits positifs. Et c'est pour-

quoi, en même temps qu'il réprime avec la rudesse que l'on sait les « excès socialistes », il s'efforce également « d'augmenter par des dons réels le bien-être des ouvriers ». Il reconnaît clairement les maux si graves qu'entraîne pour le prolétariat le régime de la libre concurrence. Et il estime que l'Etat doit donner aide et protection aux travailleurs, dans la mesure où il peut le faire sans molester la grande industrie et sans lui imposer de trop lourdes entraves. « Nous voulons créer le plus de contentement possible », disait le chancelier. Et il ajoutait, songeant à l'éventualité où une répression sanglante des menées révolutionnaires deviendrait nécessaire : « Ceci pour le cas où il nous faudrait combattre. » Une ère de réformes sociales s'ouvre dès lors pour l'Allemagne. Bismarck s'appuie maintenant en première ligne sur les conservateurs depuis longtemps disposés à critiquer l'industrialisme des villes et tout acquis à une politique qui se donnait pour tâche de réprimer les abus du régime capitaliste. Il est soutenu, en outre, dans cette œuvre par le parti catholique qui depuis le milieu du siècle déjà sentait la nécessité de réformer la société conformément aux principes de la morale chrétienne. Avec l'aide de cette majorité, grossie de quelques puissants industriels, comme le baron de Stumm, qui désiraient le rétablissement de relations patriarcales entre employeurs et salariés, le chancelier entreprend de jeter les bases de la grande œuvre de protection ouvrière dont il veut doter son pays. Et après des années de lutte, il réussit finalement à faire triompher ses idées. Sous son inspiration, et grâce à sa ténacité, les grandes lois d'assurance sociale dont l'Allemagne s'enorgueillit ajuste titre aujourd'hui — assurance en cas de maladie, assurance contre les accidents, retraites aux invalides et aux vieillards — s'élaborent et s'imposent à l'acceptation de l'Empereur, du conseil fédéral, du Parlement. Et, sans doute, il n'a pas pu, faute de ressources suffisantes, réaliser

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l'œuvre aussi amplement qu'il l'avait conçue. On lui refusa le monopole du tabac dont le produit eût constitué le « patrimoine des déshérités » et permis de mesurer un peu moins chichement secours et pensions au prolétariat allemand. Telle qu'elle est, cependant, et malgré ses imperfections, la législation d'assurance ouvrière allemande reste un monument des plus imposants et l'un des titres de gloire les plus durables du grand chancelier.

Le travailleur allemand se trouvait ainsi assuré contre quelques-uns des risques les plus graves qu'entraînait à sa suite le développement du régime capitaliste. Par contre, dans le domaine de la protection ouvrière presque rien, encore, n'était fait. Le droit d'association et le droit de grève étaient mal assurés. Les femmes et les enfants restaient, faute d'une réglementation suffisante du travail, exposés à la pire exploitation. L'arbitrage n'était pas régulièrement organisé. L'inspection du travail demeurait à peu près illusoire, par suite du petit nombre des inspecteurs et de l'inefficacité du contrôle qu'ils pouvaient exercer. Or, rien ne se faisait pour améliorer cette situation'. Tous les projets de réforme se heurtaient à la résistance passive de Bismarck. Le chancelier, en effet, ne voulait pas, par système, s'engager dans cette voie. Il admettait que les lois d'assurance, en créant d'innombrables petits rentiers, mettaient la classe ouvrière sous le patronage et dans la main de l'Etat. II pensait s'attacher, d'autre part, la classe des entrepreneurs en n'édictant pas de lois de protection ouvrière trop rigoureuses et en lui laissant ainsi toute latitude d'organiser le travail industriel au mieux de ses intérêts. Employeurs et salariés se trouvaient de la sorte placés sous la dépendance de l'Etat. Et Bismarck estimait qu'il était bon qu'il en fût ainsi. Au cas où la classe ouvrière eût manifesté de façon indiscrète des velléités de s'affranchir de cette sujétion, il restait toujours,

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pour la maintenir dans le devoir, la ressource de la répression militaire.

On sait récliec de cette politique d'équilibre trop habile. Pas un seul instant la classe ouvrière ne s'est prise d'affection pour l'Etat. Elle a accepté comme son dû les pensions et indemnités que lui garantissaient les lois d'assurance. Mais elle ne s'est sentie tenue à aucune reconnaissance envers l'homme d'Etat qui, en échange de bienfaits matériels, prétendait maintenir en tutelle le prolétariat, lui déniait le droit de s'organiser et persécutait les syndicats ouvriers. Le calcul de Bismarck s'est donc trouvé faux. Un instant arrêté dans son essor par les mesures policières, votées au lendemain des attentats de 1878, le socialisme, au cours des années quatre-vingt^ reprend de plus belle sa marche ascendante. ^ En 1890, une ère nouvelle de réformes sociales s'annonce. L'abandon de la loi contre les socialistes, la nomination de M. de Berlepsch au ministère du commerce, les fameux rescrits sociaux de Guillaume II, la convocation à Berlin d'une commission mternationale pour préparer le terrain à une entente européenne sur les questions de protection ouvrière, la retraite de Bismarck, en marquent le début. L'organisation de tribunaux d'arbitrage pour trancher les conflits entre patrons et ouvriers, la loi sur le repos dominical sont les principaux résultats de ce mouvement. Mais, après d'heureux commencements, il ne larde pas à se ralentir. Bientôt il apparaît que les représentants de l'entreprise capitaliste sont assez puissants pour faire avorter la plupart des réformes projetées. Les conservateurs, momentanément rejetés dans l'opposition sous le gouvernement du chancelier von Caprivi, se montrent hostiles à l'œuvre de protection ouvrière, tout comme les libéraux et progressistes qui défendent les intérêts du capitalisme. Les influences réactionnaires l'emportent de plus en plus dans l'entourage du souverain. La guerre aux tendances socialistes reprend de nouveau. Un projet

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de loi contre l'es menées subversives [Umstiirzvor-lage) suscite les plus graves inquiétudes dans les milieux libéraux. Les attaques contre les socialistes de la chaire redoublent d'intensité. L'agitation sociale, au sein du protestantisme, est arrêté par un rescrit du Conseil suprême évangélique (16 décembre 1895). Un télégramme sensationnel de l'Empereur décrète que le mouvement « chrétien social « est un non-sens : les pasteurs doivent cultiver la charité et s'abstenir de politique, où ils n'entendent rien. En juin 1896, enfin, le ministre réformiste, M. de Berlepsch, se retire.

Le mouvement en faveur de la réforme sociale, cependant, n'est pas enrayé dans le pays. Malgré la désapprobation impériale, le christianisme social, d'abord, se répand de plus en plus. Du côté protestant, il se détache du parti conservateur et prend une nuance plus voisine du socialisme, surtout chez le pasteur Naumann et le groupe d'intellectuels qui lui font cortège. Du côté catholique aussi, la propagande sociale se fait plus active et plus pratique,' malgré des dissensions parfois aiguës entre les promoteurs du mouvement. On estime qu'en 1906 les Associations ouvrières évangéliques comptent environ 80.000 membres, que les Associations spécifiquement catholiques en comptent près de 81.000, et que les syndicats ouvriers chrétiens interconfessionnels, dont l'effectif s'accroît avec une remarquable rapidité, groupent un total d'au moins 250.000 adhérents.

Et ce courant d'idéalisme social ne se manifeste pas seulement dans les milieux religieux. Il gagne, Bemble-t-il, du terrain dans toutes les directions. Il ' ne répand de plus en plus chez les représentants de l'entreprise dont la sollicitude pour le bien-être et la protection de l'ouvrier se fait toujours plus active. Dans les milieux savants ou artistes, les questions d'hygiène sociale, le problème des habitations à bon marché, celui de l'instruction populaire et de l'art démocratique sont étudiés et discutés avec une nou-

vellc ardeur. Les conseils municipaux des grandes villes s'occupent aujourd'hui avec un soin particulier de toutes les mesures qui peuvent améliorer la situation des travailleurs, depuis la construction de logements ouvriers jusqu'à l'installation de bibliothèques populaires ou de jardins publics. Au Parlement aussi quelques mesures nouvelles de protection ou d'assurance ouvrières ont été discutées ou votées ces dernières années. Et il semble que dans les sphères dirigeantes aussi on envisage de nouveau la possibilité de continuer la politique sociale dans l'esprit des rescrits de 1890. L'échec électoral des socialistes n'a pu que fortifier ces dispositions. Et tout fait croire que l'œuvre de protection ouvrière interrompue ou délaissée depuis 1896 va être remise en train avec une activité nouvelle.

Il semble bien que ce renouveau de l'idéalisme social puisse être interprété comme un symptôme intéressant de l'évolution générale oîi l'Allemagne se trouve engagée à l'heure présente. Nous avons noté plus haut comment, dans le domaine des faits économiques se montraient aujourd'hui des signes toujours plus irrécusables d'une réaction contre le régime de la libre entreprise et le principe de la concurrence illimitée. En politique, des tendances analogues se font jour "parmi les représentants éclairés du conservatisme, du "christianisme protestant ou catholique, de la haute culture scientifique ou artistique. A côté de l'effort réaliste vers la puissance nationale ou mondiale s'affirme toujours plus nettement aussi l'effort vers la culture nationale et vers la paix sociale. Il paraît certain qu'une fraction importante de l'opinion allemande contemporaine tend aujourd'hui vers un régime de concurrence limitée s'appuyant sur un idéalisme à base religieuse et cherche à résoudre la question sociale avec le concours du christianisme moderne et dans le sens de l'éthique chrétienne. Dans quelle mesure ces tendances prévaudront-elles sur les solutions

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plus tranchées de droite ou de gauche, sur l'absolutisme autoritaire d'une part ou sur le socialisme démocratique de l'autre? L'avenir seul décidera dans quelle mesure un compromis de ce genre entre le rationalisme impérialiste et l'instinct religieux et traditionnaliste est possible ou viable.

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