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CHAPITRE IV L'Église protestante

Le protestantisme, disions-nous, tend vers une relii^ion subjective et sans dogmes. Mais en même Icmps se manifeste constamment aussi, chez lui, le besoin incoercible de restaurer sous une forme ou sous une autre un dogme, un credo.

Chez Luther déjà nous constatons cette contradiclion. Au moment même où il travaillait de toutes ses forces à démolir l'édifice du dogme catholique, il est poussé par une sorte de fatalité presque tragique à instituer un dogmatisme nouveau. Il ne veut laisser subsister que « l'Evangile de Jésus». Mais comment distinguer entre ce qui est « Évangile » et ce qui est « dogme »?Le départ que fit Luther était sur bien des points arbitraire. Il tint pour partie intégrante del'w Evangile » de vieux dogmes comme celui de la Trinité ou de la double nature du Christ. Hostile à la superstition de la lettre biblique, il ne s'interdit pas cependant de contraindre les autres à s'incliner devant le texte des Ecritures saintes quand ce texte lui paraissait particulièrement important ou probant. Ennemi des arguties scolastiques, il se laissa pourtant entraîner dans des controverses interminables et subtiles. Il jette ainsi bon gré mal

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gré les fondements d'un nouveau dogmatisme. Après lui Mélanchthon fournit à la foi protestante une ample base de formules philosophiques. Il restaure à cet effet la philosophie d'Aristote, de ce même Aristote contre lequel Luther avait fulminé en termes si véhéments. Dès le xvii^ siècle on peut trouver dans toutes les universités protestantes, exactement comme dans les universités catholiques, une philosophie scolastique au service de la théologie, ancilla iheologiœ. Et les théologiens, en se basant sur ses formules, s'efforcent à l'envi de distinguer le protestantisme du catholicisme, de différencier les unes des autres les diverses sectes protestantes et de se convaincre mutuellement d'hérésie.

Ainsi se reconstitue au sein du protestantisme la notion d'une « orthodoxie ». Notion problématique sans doute et précaire s'il en fût ! Comment concevoir, en effet, une orthodoxie dans une religion qui tend a supprimer le dogme au profit de l'intuition religieuse, dans une religion qui est susceptible de varier ! Qu'est-ce qu'une orthodoxie si la « vraie doctrine » n'est /pas définie et invariable? Et cependant le protestantisme tend nécessairement comme toutes les religions, à se constituer un dogme. Une religion, en effet, doit être communicable et servir de Hen entre ceux qui ont fait des expériences religieuses analogues. Or, il est clair qu'il est singulièrement difficile de se communiquer les uns aux autres des intuitions, des états d'âme, des émotions; et que, par conséquent, lorsqu'il s'agit d'une religion subjective, il devient malaisé de savoir si les fidèles sont oui ou non en communion de sentiments les uns avec les autres. Des notions, des idées sont, au contraire, aisément communicables et sont pratiquement mieux appropriées, par suite, pour servir de signal de reconnaissance et de ralliement. De là le penchant sans doute invincible du protestantisme à accepter dans une certaine mesure le dogme comme substitut de l'intuition religieuse, la notion intellec-

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tiielle au lieu et en place de l'expérience intime, à définir par des formules métaphysiques ou des affirmations historiques en quoi consiste cette « parole de Dieu », cet « Evangile de Jésus » que Luther regardait comme la base de la religion chrétienne.

Au XIX'' siècle, la tendance conservatrice et orthodoxe se manifeste avec autant d'énergie que la tendance libérale adverse.

Dès les années vingt, l'orthodoxie luthérienne devient en Allemagne une puissance. Et nous avons déjà indiqué comment, alliée au piétisme, elle finit par exercer une influence considérable auprès des pouvoirs publics et par exercer une véritable suprématie sur l'Eglise protestante officielle. Le personnage typique en qui s'incarne cette renaissance de l'orthodoxie c'est le fameux zélateur Hengstenberg, le f judateur de VFvangeliscke Kirchenzeitung. Il poursuit avec un acharnement de sectaire toutes les tendances progressistes du protestantisme, depuis l'ancien rationalisme du xvni" siècle jusqu'au spiritualisme subjectiviste de Schleiermacher ou à l'idéalisme de Hegel. S'altaquant âprement non pas seulement aux doctrines mais aussi auxhommes, iluse sans scrupules de l'invective et de la dénonciation et fait volontiers appel à l'autorité gouvernementale contre ses adversaires religieux. Cette orthodoxie néo-luthérienne s'organise dès le règne de Frédéric-Guillaume III. Elle domine en Prusse sous Frédéric-Guillaume IV. Refoulée au moment de la Révolution de 1848, elle regagne de nouveau du terrain pendant l'ère de réaction des années cinquante et dénonce avec un acharnement redoublé le subjectivisme du protestantisme libéral et les aberrations de la « Science ivre ». Son pouvoir, du reste, ne se fait pas sentir seulement en Prusse mais aussi dans le reste de l'Allemagne. C'est en Mecklembourg et en liesse électorale qu'elle célèbre son triomphe le plus complet. Là, avec Kliefoth et Vilmar, elle ne se borne pas à prescrire la croyance littérale au dogme

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traditionnel. Elle enseigne la vertu miraculeuse et divine des sacrements qui sont véritablement des actes matériels de Dieu ; elle affirme l'action directe surl'existence humaine des puissances surnaturelles, notamment du diable. Vilmar prétendait avoir vu de ses propres yeux l'ennemi du genre humain avec son hideux grincement de dents. — Et si aujourd'hui l'orthodoxie ne se manifeste plus guère sous des formes aussi surannées, elle reste cependant une puissance réelle. Non seulement elle garde un groupe compact d'adeptes convaincus, mais elle est considérée comme l'auxiliaire naturelle de la royauté dans sa lutte contre les partis subversifs. L'alliance du trône et de l'autel, dénoncée naguère par Schleiermacher comme l'un des dangers les plus graves pour l'Eglise, subsiste ainsi toujours encore à la fin du siècle. Le conservatisme politique et le conservatisme religieux font volontiers cause commune contre les incroyants du dogme positif, religieux ou monarchique.

Et il est indéniable que, pour le protestantisme allemand, le conflit entre la tendance positive et la tendance négative, entre le confessionnalisme des orthodoxes et le subjectivisme des « incroyants » constitue un grave problème. Les critiques hostiles à la Réforme ont souvent fait ressortir les inconvénients et les dangers de cette situation.

On nous montre la triste condition du pasteur qui s'est assimilé pendant son passage à l'Université la science religieuse contemporaine. Il ne croit plus au dogme ni aux éléments historiques du christianisme. Mais il se voit contraint, dans sa paroisse, à prêcher ce dogme, à expliquer et à commenter les grands faits de l'histoire religieuse. Il ne peut se tirer d'affaire, dès lors, que par l'équivoque, la restriction mentale, les artifices de l'interprétation symbolique et s'expose perpétuellement au reproche infamant de ne pas croire aux vérités qu'il prêche à ses parois- \ siens. On nous fait voir le protestantisme obligé de maintenir une liturgie uniforme dans les céré-

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monies du baptême, de la confirmation, de l'ordination, d'imposer en des circonstances déterminées, l'usage du symbole apostolique. Et l'on note, d'autre part, les répugnances des « modernes » à se laisser arracher une adhésion publique à des formules qui n'expriment plus à leurs yeux le cohtenu de la foi chrétienne, qui peuvent être incompatibles avec leurs convictions intimes et qui, dans tous les cas portent atteinte à la liberté de la croyance individuelle.

On insiste, surtout, sur la question si embarrassante qui se pose pour le protestantisme à propos de l'enseignement religieux dans les universités. Le pasteur allemand est l'élève de professeurs de théologie, d'exégèse, d'histoire ecclésiastique qui ai)partiennent très souvent au parti le plus avancé du protestantisme et détruisent en lui la croyance dans les éléments positifs et historiques de la religion. Et il est soumis, d'autre part, à des autorités administratives qui tiennent à maintenir, tout au moins extérieurement et en principe, une orthodoxie plus ou moins rigoureuse et cherchent à écarter du service de l'Eglise les hétérodoxes trop audacieux ou les incroyants trop avérés. Entre la minorité d'intellectuels qui domine les universités, qui forme les intelligences et les consciences des futurs pasteurs, et la masse des fidèles ou l'autorité officielle qui régit l'Eglise, il existe un désaccord intime et permanent. Les inconvénients d'une pareille situation sautent aux yeux. Et l'on sent aussi combien il est difficile d'y porter remède. Que peuvent faire les autorités entre les représentants de l'orthodoxie qui contestent aux incroyants le droit de diriger une paroisse de protestants fidèles à la tradition et les modernes qui se réclament de la liberté de conscience et des droits de la science indépendante? Tiendront-elles pour nulles et non avenues les réclamations des traditionalistes? Mais alors elles risquent de froisser les convictions sincères des fidèles les plus zélés et les plus nombreux et cela pour

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maintenir à la tête d'une paroisse quelque libre penseur qui n'a peut-être plus le droit de revendiquer le nom de « chrétien »! Sévironl-elles contre les avances ? Elimineront-elles des universités les professeurs incroyants? Mais alors, elles se mettraient en contradiction avec le principe essentiel du protestantisme, elles attenteraient à l'indépendance de l'enseignement scientifique, elles s'exposeraient au reproche de vouloir im.poser, au nom de la religion, un contrôle à la libre recherche ! Pour éviter ce double écueil, l'administration s'eiïorcc de louvoyer avec prudence entre les deux partis, de ne se brouiller définitivement ni avec les uns, ni avec les autres. Et elle favorise ainsi involontairement l'esprit d'équivoque et de compromission au détriment de la franchise des opinions. Elle crée des cas de conscience épineux, des situations fausses et pénibles précisément aux ecclésiastiques les plus intéressants, à ceux qui ne savent pas transiger sur le chapitre de la probité scientifique, morale ou religieuse.

On voit ainsi l'antinomie redoutable à laquelle aboutit l'évolution de l'esprit protestant en Allemagne. L'élite de l'intelligence protestante est arrivée à concevoir et à professer une religion purement subjective, qui n'exige plus du croyant l'adhésion obligatoire à aucun dogme métaphysique, moral ou historique. Entre ce protestantisme idéal et le protestantisme traditionnel et positif des divergeances toujours plus essentielles se font jour. Si bien qu'on a pu se demander, parfois, si l'esprit protestant est capable de créer une « religion », une foi commune à l'ensemble des fidèles, ou s'il ne serait pas simplement le dissolvant qui élimine peu à peu du christianisme tout son contenu positif jusqu'au moment où il s'évanouit en une vague religiosité dénuée de toute puissance attractive et incapable de devenir le principe directeur d'un véritable groupement religieux.

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