L EGLISE PROTESTANTE
Nous venons de voir les difficultés qu'éprouve le protestantisme à arrêter les termes d'un Credo commun à tous les fidèles. L'antinomie interne du protestantisme nous apparaîtra plus manifeste encore si nous considérons l'évolution de l'Eglise protestante.
Le Moyen âge voit dans l'Eglise une institution surnaturelle et miraculeuse créée par Dieu lui-même pour le salut de l'humanité pécheresse. Les religieux qui seuls sont tenus d'observer dans sa rigueur la règle de vie du Christ, constituent une hiérarchie grandiose soumise à l'une des disciplines les plus sévères que connaisse l'histoire. Dans les deux groupes parallèles du clergé régulier et du clergé i^éculier, les religieux sont toujours astreints au devoir de l'obéissance la plus stricte. L'évêque et le chef d'ordre eux-mêmes s'inclinent devant l'autorité suprême du Pape, chef suprême de la Chrétienté et vicaire de Dieu sur la terre. Séparé du clergé par une forte barrière, le simple laïque qui reste « dans le monde » et obéit aux règles d'une moralité simplement « suffisante » est maintenu dans une perpétuelle tutelle. Le prêtre, auquel le sacrement d'ordination confère un caractère sacré, est seul dépositaire de la vraie doctrine ; il a seul le privilège de lire et d'interpréter la Bible. Le fidèle reste toujours sous la dépendance du dogme, du prêtre, du culte. Il ne peut faire son salut que dans et par l'Eglise.
Or, comme le fait observer M. Pariset, le protestantisme tend, dès l'origine, à renverser cette savante organisation de l'Eglise. Niant l'autorité du Pape et des évêques, il ruine par le faite l'édifice de la hiérarchie. Et d'autre part il elVace la distinction reconnue par le catholicisme entre le prêtre et le fidèle, entre la vie « religieuse » et la vie « mondaine »,
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entre la morale supérieure et la morale suffisante. 11 laisse bien subsister un clergé, les pasteurs. Mais ceux-ci ne constituent pas un corps organisé et hiérarchisé. Les distinctions de rang sont presque entièrement abolies. Tous les pasteurs sont égaux devant la discipline. Et les conditions de vie sont à peu de chose près identiques pour tous. Aucune barrière, d'autre part, ne les sépare du troupeau des fidèles. Les sacrements sacerdotaux sont abolis. Abolis de même les vœux qui font du religieux catholique un être à part. Le pasteur est libre de prendre femme et de fonder une famille. Il n'est même pas maître dans sa propre église. Car il est assisté dans son ministère soit par un collège de laïques dans les consistoires presbytéraux, soit par des fonctionnaires de l'Etat dans les consistoires administratifs. Il n'y a donc plus, en réalité, selon les idées protestantes, ni un clergé constituant un corps fermé, un organisme spécial, ni une Eglise ayant sa vie propre et formant une puissance indépendante.
A la conception catholique d'une Eglise rigoureusement hiérarchisée et qui tend à s'épanouir en une théocratie, le protestantisme oppose la conception du sacerdoce universel. Tout fidèle est prêtre. L'Eglise est partout où deux personnes sont assemblées au nom de Dieu, partout où un croyant adresse dans sa solitude sa prière à l'Eternel. Nous trouvons cette conception formulée avec la plus entière clarté chez Schleiermacher. L'Eglise idéale, la^ cité de Dieu », comme il l'appelle, a pour but unique l'échange fécond des impressions religieuses, la communion dans l'émotion religieuse. « Chacun est prêtre lorsqu'il attire à lui -^ les autres sur le domaine qu'il s'est spécialement approprié et où il peut montrer sa virtuosité. Chacun est fidèle lorsqu'il se soumet à la direction et à la conduite d'un autre pour pénétrer en des régions de la religion où il est étranger ». Il n'y a dans cette j,j^^ de Dieu ni castes ni tyrannie ecclésiastique,
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mais elle constitue « un peuple sacerdotal », une République idéale où chacun est tour à tour chef et sujet. On n'y trouve pas davantage de sectes, car les groupements qui s'y constituent par le libre jeu des affinités naturelles ne tendent pas à se dissocier, mais sont reliés les uns aux autres par d'insensibles transitions. Au sein de l'Eglise idéale les hommes vivent paisiblement côte à côte sans chercher à se convertir les uns les autres. Ils ont conscience de participer tous à la religion de la collectivité, à cette « religion infinie » dont toutes les religions particulières sont autant de parcelles, mais que nul ne peut embrasser dans sa totalité.
Le protestantisme tend donc vers l'idéal d'une religion sans prêtres et institue le sacerdoce universel. Mais pratiquement une religion ne peut subsister sans une organisation ecclésiastique. Il s'est donc formé une Eglise protestante. Seulement il s'est produit ce fait étrange qu'en Allemagne, et spécialement en Prusse, cette Eglise est à bien des égards en contradiction avec les tendances intimes de l'esprit protestant.
Remarquons d'abord qu'à l'origine le protestantisme admet, tout comme le catholicisme, le caractère surnaturel de l'Eglise, comme aussi l'idée d'une Société chrétienne, d'un Corpus chrislianum résultant de l'harmonieuse coopération de l'Eglise et de l'Etat. Bien plus : le protestantisme, en renonçant au système de la hiérarchie catholique, contracte avec l'Etat une union beaucoup plus intime que le catholicisme. Il confie en effet à l'autorité souveraine des princes chrétiens la mission de veiller au maintien de la société chrétienne. Et il ne doute pas un instant que ces princes ne demeurent effectivement imprégnés du plus pur esprit chrétien et ne s'acquittent en conscience de cette tâche.
Le résultat de cette abdication du clergé en tant que pouvoir organisateur, c'est la mainmise de l'Etat sur le gouvernement des nouvelles Eglises. En
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Prusse notamment où une puissante monarchie se constitue au cours du xviii" siècle, sous la direction des Hohenzollern, l'Eglise, ainsi que l'explique M. Pariset. devient assez rapidement une vérilable institution d'Etat. Le monarque prussien se considère comme le chef suprême des Eglises de ses Etals. Il a la dignité d'évêque suprême {summus episcopus). A ce titre il administre et protège l'Eglise ; il réglemente la carrière pastorale et la discipline ecclésiastique ; il surveille étroitement tout ce qui, dans la vie ecclésiastique, émane de la libre initiative des fidèles-, il restreint la part d'autorité que les usages anciens laissaient aux pasteurs ou aux corps ecclésiastiques. L'Etat devient ainsi le tuteur de l'Eglise; les pasteurs agissent comme des fonctionnaires royaux ou comme les collaborateurs des fonctionnaires royaux dans l'enseignement, dans l'assistance publique, dans la justice, dans l'Eglise même. Car ils sont parfois chargés de publier les édits et ils doivent prier publiquement pour le roi et prêcher l'obéissance à ses ordres. L'Etat prussien, qui concentre en lui toute la vie publique, finit ainsi par accaparer l'Eglise elle-même et par créer, avec son concours, une sorte de religion d'Elat. L'obéissance à la discipline prussienne, acceptée comme dogme par le protestantisme, est érigée en vertu suprême, en conviction religieuse pour le monarque comme pour le dernier de ses sujets.
Cette alliance intime du trône et de l'autel, de l'Etat prussien et de l'Eglise protestante, a pu procurer certains avantages à l'Eglise, au pays, à l'Etat surtout. L'Eglise y a trouvé la sécurité, la richesse, la puissance matérielle. Associant sa cause à celle de la royauté prussienne, elle a triomphé des triomphes de celle-ci. Pour le pays aussi celte union intime de la puissance spirituelle et temporelle a été à certains égards un vrai bienfait. Dans les pays catholiques où l'Etat et l'Eglise sont des forces
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indépendantes et parfois rivales, il peut se produire parfois, dans les consciences des fidèles, un confiit entre le devoir religieux et le devoir civique. Rien de pareil n'est possible en Prusse où le sentiment national ne fait qu'un avec la foi religieuse et morale et où le peuple, dans les crises décisives de la vie nationale, en 1813 et peut-être aussi en 1870, a pu ressentir, sans hypocrisie aucune, la conviction qu'il combattait à la fois pour son Roi et pour son Dieu. Pour la monarchie prussienne enfin, l'appui de l'Eglise a été une ressource des plus précieuses. Elle a utilisé en vue du maintien de l'ordre public l'autorité de la religion. Elle a chargé le clergé de prêcher l'obéissance, la résignation, la soumission aux pouvoirs établis, de combattre au sein de la société laïque l'esprit de mécontentement et de révolte. Elle s'est efforcée ainsi de faire de l'Eglise un auxiliaire de la police et d'embrigader le clergé dans les rangs du parti conservateur.
A la longue cependant cette association de l'Eglise et de l'Etat ne pouvait durer. Et cela pour une raison décisive. L'Etat peu à peu se sécularise. Il cesse d'être « chrétien » ; il ne se donne plus pour tâche de réaliser la volonté de Dieu sur la terre. Il s'érige en pouvoir souverain et autonome. Il ne connaît plus d'autres fins que l'accroissement de sa prospérité temporelle, l'effort vers la puissance. Et cette puissance il la veut pour lui-même, non pour la mettre au service de l'Eglise et de ses fins spirituelles. Ainsi l'Eglise et l'Etat, rompant leur séculaire alliance, suivent maintenant chacun sa voie propre. L'Eglise s'efforce d'établir son royaume spirituel. L'Etat consacre ses forces exclusivement à sa lâche propre et se désintéresse de plus en plus des destinées de l'Eglise. Il cesse de s'immiscer dans la vie intérieure de l'Eglise, ne se préoccupe plus de maintenir dans sa pureté la doctrine orthodoxe. Il proclame sa neutralité au point de vue religieux, devient tolérant, assure aux diverses confessions la
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liberté de conscience et le libre exercice du culte. Il continue d'ailleurs à exercer une surveillance sur l'Eglise. Seulement il agit ainsi, non plus dans l'intérêt de l'Eglise, mais dans son propre intérêt à lai. 11 tient à s'assurer que l'Eglise ne contrecarre point ses desseins et ne trouble pas la paix publique. Autrement il ne se mêle plus de ses affaires. Il l'abandonne à elle-même ; il la laisse libre de poursuivre ses fins propres par tous les moyens qu'elle juge convenable.
Cette évolution s'est faite lentement. Aujourd'huimême elle n'est pas terminée et n'a atteint ses dernières conséquences qu'en Amérique. Mais iî est évident, toutefois, que l'idée de l'Etat souverain, poursuivant exclusivement le développement de sa puissance autonome, et indifférent en principe à tout idéal religieux s'impose de plus en plus à la conscience moderne même dans les pays oîi, comme en Allemagne par exemple, le lien traditionnel qui unissait l'Eglise à l'Etat n'est pas encore définitivement rompu.
Cette attitude nouvelle de l'Etat entraînait à sa suite une conception nouvelle aussi de la mission et de la nature de l'Eglise.
Au fur et à mesure que s'élabore dans la société moderne la notion de l'Etat souverain, et que se développe dans la conscience protestante la notion du subjeclivisme religieux, la notion d'Eglise aussi subit une radicale transformation. Pour le catholicisme et pour le protestantisme primitif, l'Eglise était une institution divine, un miracle absolu. Pour le protestant moderne il apparaît de plus en plus clairement que le « miracle » religieux n'est pas un fait extérieur tel que la constitution d'une Eglise dispensatrice du salut éternel, mais au contraire le fait tout intérieur de la « conversion », de l'illumination religieuse individuelle. De l'Evangile de Jésus émane un principe de vie qui, gagnant de proche en proche, a groupé peu à peu un nombre toujours croissant
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de disciples dans une communion spirituelle plus ou moins complète. L'identité de certaines expériences religieuses a créé la communauté, et la communauté a créé l'Eglise. L'Eglise cesse donc peu à peu d'être considérée comme un fait d'ordre surnaturel. Elle est une institution humaine susceptible de varier et d'évoluer tout comme varie également le sentiment religieux qui lui a donné naissance. Elle est une association d'individus qui se sentent unis par un même sentiment religieux et qui se groupent librement pour se communiquer les uns aux autres leurs impressions et leurs émotions. Elle est une corporation constituée par l'adhésion spontanée des fidèles et susceptible de prendre autant de formes qu'il y a de nuances particulières de l'idée chrétienne. Il n'y a donc plus une Eglise d'institution divine coopérant avec l'Etat au développement de la vie chrétienne. Il y a une pluralité d'Eglises correspondant à la diversité des expériences religieuses individuelles et qui sont toutes des tentatives humaines et imparfaites pour fixer sous une forme concrète et précise l'idée chrétienne non confessionnelle dans sa pureté primitive.
L'Eglise est donc à la fois une et infiniment diverse. Elle ne doit être, comme le dira Schleiermacher, ni une institution d'Etat ni une multiplicité de petites sectes strictement différenciées et hostiles entre elles. De même que la religion est une, continue, infinie, ainsi l'Eglise ne sera une véritable école de religion que le jour où au lieu de se fractionner en une série d'individualités distinctes elle sera devenue « une masse fluide et amorphe, sans contours définis, dont chaque partie se trouve tantôt ici tantôt là et dont tous les éléments se mélangent pacifiquement entre eux ». — A la conception de l'Eglise d'Etat officielle s'est ainsi peu à peu substituée dans la conscience protestante la conception des Eglises libres.
Bien entendu cette substitution ne s'est pas faite du jour au lendemain, d'un seul coup. L'Eglise officielle
n'a pas cessé d'exister en Allemagne. Seulement elle s'est trouvée insensiblement en contradiction avec l'esprit du protestantisme.
Les princes se sont efforcés de concilier du mieux qu'ils pouvaient leur mission temporelle de souverain d'un Etat laïque autonome et leur mission spirituelle de chefs de l'Eglise nationale. Mais il est peu à peu apparu qu'ils demeuraient avant tout souverains laïques, qu'ils mettaient insensiblement la religion au service de l'Etat et que l'autorité spirituelle de l'Eglise se trouvait ainsi gravement compromise. Dès la fin du xviii" siècle, Schleiermacher dénonçait éloquemment le pacte néfaste qui la liait à l'Etat. « Plût au ciel, s'écriait-il, que les chefs d'Etat, les virtuoses et les artistes de la politique fussent demeurés à jamais fermés au pressentiment le plus lointain de ce qu'est la religion. Plût au ciel qu'aucun d'entre eux n'eût jamais été saisi par la puissance de cet enthousiasme épidémique, dès l'instant où ils ne savaient pas séparer leur individualité de leurs fonctions et de leur caractère public... Vous souhaitez que jamais le bord d'un habit sacerdotal n'eût effleuré le parquet d'un appartement royal. Soit. Mais laissez-nous à notre tour souhaiter que jamais la pourpre n'eût baisé la poussière devant l'autel. Jamais on n'aurait dû laisser franchir le seuil du temple à un prince avant qu'il n'eût déposé le plus bel ornement de sa dignité royale, la corne d'abondance de ses faveurs et de ses distinctions. »
L'alliance avec l'Etat, ajoute Schleiermacher, pervertit l'Eglise. Elle s'est laissé imposer une mission politique et sociale incompatible avec la pure manifestation du sentiment religieux. L'Etat s'est déchargé sur l'Eglise du soin de pourvoir à l'éducation du peuple en lui donnant l'instruction élémentaire et en lui inculquant quelques notions de morale. Il a profané les actes symboliques de l'Eglise — baptême, communion, mariage, bénédiction funèbre — en les
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assimilant à des actes civils. Il s'est arrogé le droit de nommer aux fonctions ecclésiastiques. Et comme il attendait du clergé des services qui n'ont rien de commun avec la religion, il a fini de la sorte par exclure les hommes religieux du gouvernement de l'Eglise. Il a, en définitive, dépouillé l'Eglise de la liberté et de l'autonomie sans lesquelles elle demeure à jamais incapable à s'acquitter de sa vrai mission, qui est de préparer les âmes à recevoir la révélation religieuse.
Ainsi se consomme le divorce entre l'esprit religieux et l'Eglise officielle. Le protestant allemand moderne est subjectiviste. Pour lui la véritable Eglise n'est pas une institution politique et sociale mais la « cité de Dieu » que rêvait Schleiermacher, l'Eglise idéale groupant en une communauté spirituelle tous ceux qu'entraîne un même élan mystique de l'âme vers le Divin. Et cette Eglise idéale doit s'incarner pratiquement en une variété infinie d'Eglises libres constituées par l'adhésion spontanée des fidèles. L'Eglise officielle, devenue conservatrice, simple organe de l'Etat, apparaît, lorsqu'on la considère de ce point de vue, comme un archaïsme, une survivance de l'ancien régime, sans raison d'être à l'époque actuelle. Partout on constate une désaffection croissante des populations à son égard. Les grandes villes sont devenues des « cimetières spirituels ». En dehors du monde officiel qui, à l'exemple de l'Empereur, professe un strict évangélisme, il n'y a presque plus de croyants. La bourgeoisie éclairée associe par tradition et par convenances la religion aux grands actes de la vie, elle puise dans la religion un frein salutaire pour maintenir les masses dans l'obéissance. Mais elle a perdu toute foi vivante, tout besoin religieux sincère. Quant à la masse ouvrière, fortement travaillée par le socialisme, elle ne montre qu'indifférence ou hostilité. Volontiers elle soupçonne le pasteur d'être un auxiliaire du gendarme et l'Eglise «de travailler pour le salut du trône et pour la sécurité des coffres-
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forts plutôt que pour la gloire de Dieu ». Et dans les campagnes, il semble de même que la prédication et l'enseignement du pasteur demeure à peu près sans prise sur l'âme des paysans et sur la moralité publique.
Somme toute, on constate partout une diminution de la vitalité de l'Eglise officielle. Elle se soutient; artificiellement, grâce à l'appui énergique du gouver- ' nement, dans une société devenue indifférente à ses pratiques. Les souverains prussiens, notamment, continuent à prendre très au sérieux leurs fonctions de summus épiscopus du royaume. Ils font effort pour maintenir dans l'Eglise protestante une certaine cohésion et une certaine unité. Frédéric-Guillaume IV a pu réaliser, dans ses Etats, l'union de toutes les confessions issues de la Réforme en décrétant entre elles certains compromis dogmatiques. Et de même l'empereur Guillaume II prend activement en main les intérêts du protestantisme, soit que, au cours des discussions sur l'Agende, il intervienne personnellement, dans un discours public, en faveur de la divinité du Christ, soit qu'il se prononce, dans un télégramme célèbre, contre les menées politiques et sociales du parti « chrétien-social », soit qu'il tente de lutter contre l'indifférence religieuse en multipliant les églises à Berlin. Mais tous ces efforts ne peuvent infuser une vie nouvelle à cette Eglise officielle. Elle apparaît de plus en plus comme un anachronisme, comme une entrave au développement normal du principe protestant. L'esprit protestant a continué son évolution au cours du xix^ siècle, spiritualisant toujours plus l'idée religieuse, enfantant une science biblique et théologique nouvelle, s'efforçant avec une inlassable ingéniosité de concilier la, science et la foi en de hardies synthèses. Au fur et à mesure qu'il progresse, il se sent toujours plus à l'étroit dans les cadres rigides d'une église d'Etat, création d'une époque dépassée, et qui ne donne plus satisfaction à l'âme moderne. En sorte que cette
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Eglise n'est plus aujourd'hui qu'un corps sans âme, une institution d'apparat dont la façade imposante dissimule mal le réel délabrement intérieur.
11 est donc vraisemblable que l'organisation ecclésiastique de l'Allemagne évangélique n'a pas trouvé sa forme définitive, mais qu'elle traverse aujourd'hui une période de transition entre le système des Eglises d'Etat, des Landes kirc lien, et celui des Eglises libres, des Freikirchen. Non seulement on trouve aujourd'hui en Allemagne un très grand nombre de sectes issues du mouvement piétiste et qui se gouvernent librement elles-mêmes, mais l'Eglise officielle elle-même aspire à son tour à jouir d'une vie un peu plus indépendante. La constitution de 1873-76 en développant les institutions synodales, a fourni aux fidèles l'occasion de donner leur avis dans une assez large mesure sur les affaires concernant la vie de l'Eglise. Aujourd'hui encore, il est vrai, l'Eglise évangélique, soumise au ^3 /acef gouvernemental pour toute sa législation intérieure, est peut-être moins libre que l'Eglise catholique émancipée de cette obligation à la suite du Kulturkainpf. Il n'en est pas moins vrai que les premiers pas vers l'autonomie de l'Eglise sont faits. Jusqu'où l'Allemagne ira-t-elle dans cette voie? L'Eglise protestante et l'Etat tenteront-ils un jour la périlleuse aventure d'un divorce complet? Rien ne semble faire prévoir que celte solution radicale doive intervenir dans un avenir prochain. Même parmi les protestants «modernes» il en est qui estiment qu'un régime synodal mettrait peut-être plus d'entraves aux audaces de la libre recherche théologique que l'administration de l'Etat, et qui ressentent par suite une certaine sympathie pour le système des Landeskirchen . Mais d'une façon générale toutefoisleshistoriens religieux récents admettent volontiers, que, selon la formule de M. Trœltsch, « le protestantisme tout entier en tant que principe spirituel et en tant qu'Eglise est impliqué
dans une évolution qui a son principe dans l'idée d'indépendance ».
Et cette situation ne va pas sans malaises et sans dangers. Là encore se révèle l'antinomie fondamentale que nous avons déjà signalée dans le protestantisme. Il évolue vers une religion purement spirituelle et intérieure, sans dogmes, sans prêtres, sans sacrifices, sans œuvres méritoires, sans cérémonies extérieures. Et pourtant il ne peut pas faire autrement, semble-t-il, pour vivre d'une vie concrète et agir au dehors, que de proclamer un credo, de se rattacher au passé historique et traditionnel du christianisme, de se constituer en Eglise. Or on peut évidemment se demander d'une part si l'esprit protestant ne se sentira pas nécessairement à l'étroit dans n'importe quelle Eglise, et d'autre part si une religion sans Eglise n'est pas un pur non-sens.
Sur cette question les avis divergent naturellement. Les uns, comme M. Goyau, insistent sur l'impossibilité qu'il y a à concilier la religiosité de l'élite avec la religion de la masse. Ils montrent l'écart croissant entre la mentalité des protestants éclairés capables de se faire à eux-mêmes leur croyance et la foule des médiocres, des tièdes, des demi-croyants qui ne font pas leur christianisme, mais qui le subissent et demeurent ainsi attachés aux vieilles formules, aux pratiques anciennes. Et ils concluent de là que le protestantisme renferme une contradiction interne destinée à ressortir d'une façon toujours plus intolérable au fur et à mesure de son développement, et qui entraînera à peu près fatalement la dissolution finale de l'Eglise protestante.
D'autres, au contraire, estiment que le protestantisme saura résoudre cette antinomie par une série d'approximations successives, qu'il donnera naissance dans son évolution à des types d'organisation provisoires et adaptés à la série des états de conscience et des degrés de culture que traversera l'âme protestante . Et ils voient sa grandeur préci-
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sèment dans cette aptitude à se transformer. Une religion, dans cette conception, n'est pas quelque chose d'absolu et d'immuable, mais quelque chose qui devient, le produit de l'eirort humain vers la perfection, le fruit de douloureux et incessants tâtonnements. Et comme la religion elle-même, l'Eglise aussi doit évoluer et se transformer. Les diflicultés qu'elle rencontre, les antinomies qui se posent pour elle résultent de la nature même des choses celles ne sauraient jamais disparaître définitivement. Le protestantisme montrera sa vertu, non pas en trouvant la solution du problème de l'Eglise — ce qui est impossible — mais en s'élevant, de degré en degré, vers des formes d'association religieuse toujours moins imparfaites.
Le débat se ramène finalement à la question de savoir si l'idée spécifiquement protestante a toujours encore assez de vitalité pour exercer une influence réelle sur la vie contemporaine, si elle est capable d'enfanter de nouveaux compromis entre le traditionnalisme religieux et le rationalisme volontariste, de rallier autour de ses formules un groupe suffisamment nombreux et compact d'adhérents. Les catholiques n'estiment pas en général très haut son pouvoir d'attraction. Et dans le monde protestant même, certains se demandent dans quelle mesure le protestantisme organisé actuel est encore un principe d'action vivant, une force organisatrice efficace. Et l'on ne se dissimule pas, dans tous les cas que l'Eglise protestante traverse une crise dont la solution n'apparaît pas clairement encore.
En général, cependant, on se montre plutôt optimiste quant à l'issue de cette crise. On reconnaît qmla question de l'existence du protestantisme est aujourd'hui singulièrement compliquée et ardue. Il a sa base dans les couches profondes de la nation, dans une/ou/equia besoin, essentiellement, d'une religion organisée, d'une Eglise avec ses rites, ses doctrines, ses cérémonies traditionnelles. Quant à l'élite cultivée
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elle s'est émancipée de toute croyance dogmatique et vit en marge de l'Eglise, cherchant sa voie en pleine indépendance, alliée à toutes les énergies idéalistes de l'époque dans la lutte contre le scepticisme pur et simple ou contre le réalisme utilitaire sans aspirations supérieures. Que ces éléments si disparateaient parfois quelque peine à s'accorder, rien déplus naturel. Mais ce qui fait la force du protestantisme, c'est précisément le fait qu'il unit en lui ces deux éléments. Il a plus de vigueur élémentaire que le pur idéalisme philosophique, car il plonge par ses racines dans une religion populaire et s'appuie sur une Eglise organisée. Et il l'emporte sur les religions autoritaires parce qu'il s'épanouit en une foi idéaliste purement humaine, parce qu'il est, disent ses adeptes, la seule religion où puisse vivre aujourd'hui le moderne individualiste et épris de liberté. — On a donc foi en l'avenir dans le camp protestant. Et l'on compte que le génie germanique, à la fois conservateur et progressiste, se montrera assez souple et inventif pour perpétuer indéfiniment, sans lui faire subir de mutilation irréparable dans un sens ou dans l'autre, une religion si bien adaptée aux tendances fondamentales de la race.