CHAPITRE II
Les effets du régime de l'entreprise sur les formes anciennes de l'industrie.
Après avoir défini le régime de l'entreprise capitaliste et décrit ses principales manifestations, nous avons, maintenant, à examiner comment il modifie les formes anciennes de l'activité économique, l'industrie domestique, le travail ouvrier et la vie agricole.
On sait l'importance qu'avait, depuis les temps les plus reculés jusqu'à un passé très récent, le travail domestique parmi les populations rurales. Jusque vers le milieu du siècle dernier, le paysan allemand ne durerait pas beaucoup du paysan des temps anciens qui, aidé des gens de sa maison, se suffisait presque entièrement à lui-môme. En plein xix'= siècle encore, le paysan allemand ne se borne pas à produire les denrées nécessaires à la vie, mais utilise, en outre, ses moments de loisir pour fabriquer luimême les objets divers dont il a besoin. Il est son propre boulanger et son propre boucher. Il file et tisse la laine ou le lin nécessaires à la confection de ses vêtements ou de son linge. Il est en état de construire et de réparer sa maison à charpente de bois, aux murs de torchis, au toit de chaume, et pratique, à l'occasion, suffisamment le métier de forgeron et de charron pour fabriquer et entretenir ses usten-
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siles agricoles ou véhicules de toute espèce. Lorsqu'il n'est pas en mesure de confectionner lui-même ce qu'il désire, il a recours à l'assistance d'artisans, d'hommes de métier — tailleur, cordonnier, menuisier — qu'il fait généralement travailler dans son domicile et sous sa surveillance. Dans des cas très rares seulement, il est obligé de s'adresser au dehors et d'acheter au marché ou à la ville des objets ou des denrées qu'il est hors d'état de produire par son industrie. D'une manière générale, le paysan subvient encore à lui-même à tous ses besoins essentiels et il est presque entièrement soustrait aux fluctuations des prix, à l'influence de la loi de l'otTre et de la demande.
Dans la seconde moitié du siècle, cet état de choses patriarcal se modifie rapidement. De plus en plus, chaque travailleur se confine exclusivement dans une spécialité, produit, non plus uniquement pour sa consommation, mais pour le marché, et achète avec son gain ce dont il a besoin pour les divers usages de la vie. Les économistes citent le cas typique de celte paysanne de Ilagsfeld, dans le pays de Bade, qui déclarait ne plus même avoir le temps de laver elle-même à la maison le linge de la famille et l'envoyait nettoyer à la blanchisserie à vapeur de Karlsruhe. Assurément, toutes les ménagères allemandes n'en sont pas encore venues là, et dans bien des milieux, citadins ou ruraux, le travail domestique reste en honneur. Mais, d'une manière générale cependant, il tient, à n'en pas douter, une place toujours plus restreinte dans la vie économique dé la bourgeoisie et de la classe paysanne. Si la grande industrie a pris un développement toujours plus considérable, si la fraction de la population qui se voue au travail industriel s'est si fort accrue au cours du siècle dernier, l'une des raisons principales de cet accroissement, c'est précisément la disparition du travail domestique. Les objets confectionnés jadis pendant les heures de loisir, au foyer familial, sont
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aujourd'hui fabriqués par des spécialistes qui produisent en gros. En sorte que les progrès en apparence si prodigieux de l'industrie, trouvent, au moins partiellement, leur explication dans la spécialisation graduelle de l'activité économique. Le paysan s'est de plus en plus confiné dans les travaux agricoles proprement dits ; il a renoncé au travail domestique, se faisant suppléer, dans cette activité, par une classe toujours plus nombreues d'ouvriers d'industrie entièrement détachés des occupations agricoles. Là, où subsiste le travail domestique, il a, par une série de transformations successives, complètement changé de caractère. Le paysan qui utilisait les loisirs que lui laissaient les travaux des champs pour pratiquer tel ou tel métier accessoire, travaillait pour lui et non pour vendre au dehors ses produits. Or, on le voit, petit à petit, devenir un ouvrier travaillant en vue du. marché. Il s'associe avec quelques compagnons pour exploiter une mine ; il se fait tisserand, ouvrier en métaux ou en bois. Il est à ce moment un petit industriel qui écoule ses produits par l'intermédiaire de colporteurs. Puis, sa condition change : de travailleur indépendant qu'il était, on le voit peu à peu tomber sous la dépendance du gros négociant de la ville dont il reçoit la matière première et les instruments de travail. Il devient ainsi, en fait, un simple salarié au service d'un entrepreneur qui trouve son avantage à laisser ses ouvriers travailler à domicile au lieu de les grouper dans l'atelier ou l'usine. Le travailleur est d'ailleurs, à l'origine, protégé dans une certaine mesure par l'Etat qui, en soumettant les entrepreneurs aux prescriptions minutieuses d'une législation fiscale tracassière, exerçait sur eux un contrôle sévère et les empêchait d'exploiter l'ouvrier par trop durement. Cette ferme d'industrie domestique est assez prospère au début du xix'^ siècle. Dans les régions montagneuses et infertiles de la moyenne Allemagne, notamment en Silésie, dans l'Erz-Gebirge, dans îe Frankenwald,
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dans le Harz, en Westphalie, une grande partie de la population est adonnée à l'industrie textile. Cette forme aussi de l'industrie domestique est condamnée à disparaître devant les progrès de la grande industrie. L'ouvrier isolé qui travaille sur un métier à bras, se montre hors d'état de rivaliser avec les métiers mécaniques actionnés par un moteur et groupés dans la fabrique. Pour lutter contre cette concurrence écrasante, les entrepreneurs, qui se sont peu à peu affranchis du contrôle de l'Etat, n'ont d'autre ressource que de diminuer les salaires, condamnant ainsi les travailleurs à une misère noire, parfois même aux horreurs de la famine. On sait la détresse effroyable à laquelle se virent réduits, au cours des années quarante les artisans silésiensdont les soulTrances et la révolte furent immortalisées par Gerhard llauptmann dans son drame fameux, les Tisserands. Le résultat final est presque toujours la disparition du ti'avail domestique. Partout où il se rencontrait jadis, dans l'industrie minière, dans l'industrie textile, dans une série de branches secondaires de l'industrie des métaux, la fabrication en gros, centralisée dans la fabrique eu l'usine, a définitivement prévalu.
Tandis que le travail domestique disparaît ainsi de plus en plus dans les campagnes, on le voit par contre ressusciter sous une forme nouvelle dans les grandes villes comme Berlin et Stettin, Francfort, Nuremberg et Stuttgart, Munich et Barmen-Elberfeld. Là se développent, dans la seconde moitié du siècle, les industries très florissantes du vêtement et de la lingerie. Ces industries sont aujourd'hui concentrées dans quelques grandes maisons qui occu- Dcnt de nombreux ouvriers travaillant à domicile ou dans de petits ateliers dirigés par des sous-entrepreneurs. Mais on sait à quel prix cette prospérité est achetée et quels salaires dérisoires les grands fabricants et leurs intermédiaires savent imposer aux malheureux et aux malheureuses dont ils
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exploitent le travail et qu'ils condamnent trop louvent à la misère ou à la prostitution. Difficile à surveiller ou à réglementer, le travail à domicile entraîne ainsi les abus les plus criants et son histoire est certainement, en tous pays, un des chapitres les plus lamentables de l'évolution du capitalisme.
De même que le développement du capitalisme s'est montré désastreux pour l'industrie domestique^ ij bouleverse aussi de fond en comble l'ancienne organisation des « métiers ».
Le « maitre » d'autrefois était une sorte d'industriel au petit pied qui unissait en sa personne un capitaliste, un directeur d'exploitation, un ouvrier qualifié et un commerçant. Producteur indépendant, il travaillait seul, avec les membres de sa famille et quelques compagnons et apprentis qui faisaient ménage commun avec la famille. Dans ces conditions, ses ambitions ne pouvaient s'élever très haut. II ne cherchait ni à étendre indéfiniment le cercle de ses opérations ni à exploiter outre mesure ses subordonnés. Aussi bien l'organisation coopérative qui, dans ses grandes lignes, subsistait encore au début du xix*" siècle, ne lui eût-elle pas permis de développer ses entreprises au delà de certaines limites. Elle tendait en effet à assurer à chaque maitre une sphère d'activité où il ne pouvait guère être troublé par la concurrence du dehors, mais qu'il ne pouvait guère, non plus, dépasser lui-même. En instituant dans chaque ville une sorte de monopole en faveur des maîtres, en limitant dans une même ville le nombre des maîtres, en interdisant l'accaparement des matières premières, en fixant le nombi'e de compagnoHvS et d'apprentis que pouvait employer chaque maître, en punissant le détournement de clientèle, elle protégeait le « maître » soit contre la
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concurrence de ses rivaux étrangers, soit contre celle de ses collègues de la ville, tout en l'empêchant, d'autre part, de s'élever au-dessus d'une condition somme toute assez modeste.
En pleine décadence dès le début du siècle. l'organisation corporative achève de se dissoudre vers la moitié du xl\'= siècle environ. Dès les années quarante on voit se produire une première crise. La réglementation ancienne s'effondre progressivement. De toutes parts les plaintes se multiplient : les apprentis et compagnons ne se soumettent plus aux usages corporatifs; les limites assignées à chaque corporation dans la division du travail ne sont plus respectées; partout surgissent des maraudeurs [Bonhasen) qui ne sont en général pas poursuivis. En vain le Parlement ouvrier qui siège à Francfort, en 1848, à côté du Parlement national (mi-juillet à mi-août 1848) protesle-t-il dans sa séance d'ouverture contre la liberté industrielle; en vain demande-t-il le retour aux règlements corporatifs du Moyen âge. Le mouvement qui entraîne l'époque tout entière vers un régime de libre concurrence ne peut plus être enrayé. L'ancienne organisation s'écroule, en dépit des efforts impuissants des législateurs pour la maintenir. Toute la classe ouvrière, toute cette petite bourgeoisie, modeste, laborieuse, économe, respectueuse de la tradition, est troublée dans ses habitudes séculaires, violemment secouée par une crise qui s'attaque aux bases mêmes de son existence. Les maîtres les plus actifs et les plus aisés cherchent de plus en plus à se soustraire aux règlements corporatifs. Ils acceptent le régime de la concurrence, ils augmentent le nombre de leurs apprentis et de leurs compagnons, ils introduisent la division du travail, ils se créent des spécialités, ils organisent leur exploitation au mieux de leurs intérêts, sans plus se soucier des usages anciens. Bref, ils deviennent de petits entrepreneurs, ils se font leur place dans la société nouvelle et parviennent,