EFFETS DU REGIME DE L ENTREPRISE
grâce à leur activité et leur savoir-faire, à maintenii leur activité économique. Ceux dont le tempérament est moins énergique continuent la routine ancienne et s'acheminent plus ou moins vite vers la ruine finale, à travers d'inutiles lamentations sur le malheur des temps, sur la, disparition des vieilles coutumes et des vieux privilèges. Beaucoup se découragent, abandonnent leur métier, deviennent petits fonctionnaires, cherchent un emploi dans les chemin."^ de fer, dans quelque entreprise industrielle ou commerciale. D'autres, en grand nombre, notamment en Souabe ou en Palatinat, émigrent et vont chercher fortune par delà l'Océan, dans l'Amérique du Sud et du Sud-Ouest notamment. Beaucoup enfin, moins entreprenants, se bornent à quitter la ville pour la campagne où, en dépit des railleries de leurs collègues citadins, ils finissent par prendre pied et se faire une situation acceptable. La classe ouvrière ainsi transformée sous l'influence de l'esprit d'entreprise, maintient à peu près ses positions pendant un quart de siècle encore.
Aux environs de 1880, cependant, commence à se dessiner une nouvelle crise, plus redoutable encore et plus aiguë que la première et qui menace d'enlever définitivement aux travailleurs les derniers vestiges de leur indépendance économique. Cette crise n'est plus, comme la première, causée par l'avènement de dispositions psychiques nouvelles dans la classe ouvrière. Elle trouve son explication dans la concurrence écrasante que la grande industrie fait, dans presque tous les domaines de l'activité économique, au travailleur isolé.
La production en gros, centralisée dans la fabrique ou dans l'usine, affirme, en eftet, de plus en plus son irrésistible supériorité et gagne incessamment du terrain. Sur tous les points du territoire, dans toutes les branches de l'industrie humaine, le petit producteur, l'ouvrier isolé, se voient petit à petit éliminés par la force même des choses. Le recul se produit
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partout, non seulement dans la grande et la petite ville, mais aussi dans les campagnes où le paysan prend de plus en plus l'habitude d'acheter les produits tout faits et à bon marché que lui fournit la grande industrie. Et toutes les professions se trouvent également menacées. Les progrès de la grande industrie ne s'accomplissent pas partout selon le même rythme : ils sont un peu plus rapides dans l'industrie de la confection, par exemple, ou dans celle du meuble, un peu plus lents dans l'industrie de l'alimentation ou dans celle du bâtiment. Mais rien n'indique que cette évolution doive s'arrêter avant d'avoir amené sur tous les points le triomphe du capitalisme.
Actuellement déjà les ouvriers de presque tous les corps de métiers, menuisiers, cordonniers, tailleurs, maçons, couvreurs, etc., sont tombés sous la domination plus ou moins déguisée de quelque entrepreneur capitaliste et se trouvent ainsi dans une situation aussi dépendante, en fait, que celle de l'ouvrier de fabrique, encore que, nominalement, ils restent indépendants. C'est ainsi que les ouvriers du bâtiment dépendent de l'entrepreneur qui leur donne du travail, les menuisiers sont à la merci du marchand de meubles qui leur achète à vil prix la marchandise qu'ils fabriquent, les tailleurs dépendent du magasin de confection qui leur fournit de l'ouvrage. Dans les cas les plus favorables, l'artisan peut devenir un petit capitaliste, une sorte d'intermédiaire entre l'ancien maître et le gros industriel ; il peut gagner aujourd'hui encore "honorablement sa vie comme boulanger, boucher, tailleur à façon, serrurier, ébéniste, etc. Mais toujours il finit par rencontrer la concurrence de la grande industrie. Tantôt elle accapare tout à fait la production, ne laissant aux ouvriers que les répalalions (cordonnerie). Tantôt elle produit presque Ions les articles et n'abandonne aux ouvriers que la pose et les transformations ou réparations (ser-
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rurerie). Tantôt elle accapare la production de certains articles en sorte que la production se fait en partie dans la fabrique, en partie dans l'atelier ou la manufacture (menuiserie). Tantôt, enfin, elle s'empare de la fabrication d'un petit nombre de produits spéciaux et laisse subsister d'une manière générale l'organisation ancienne (boucherie, boulangerie).
Au total, la classe des ouvriers indépendants est en pleine décadenôe. Sans doute, la statistique accuse toujours encore un total d'environ 2 millions d'ouvriers. Sans doute aussi, on constate même un accroissement du chilTre absolu des ouvriers ; c'est ainsi que, entre 1834 et 1895, le nombre des ouvriers, en Prusse, s'est accru de près de 450.000. Mais la proportion du nombre des ouvriers à la population totale semble avoir un peu diminué — en Prusse elle a passé, pour la période en question, de 4,1 % à 3,7 7o- Et l'importance sociale de la classe ouvrière a diminué bien plus encore que ne l'indiquent les données de la statistique. L'ouvrier jadis indépendant ne l'est plus que de nom : et sa condition, sauf de rares exceptions, ne diffère plus guère de celle du simple prolétaire.