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CHAPITRE III

L'entreprise capitaliste dans ses effet?

sur l'agriculture.

Les effets que l'avènement de l'esprit d'entreprise a exercés sur le développement de l'agriculture allemande sont bien moins frappants que ceux qu'il a eus pour l'industrie dans le même laps de temps. On a même pu observer que l'apparence extérieure de l'Allemagne, au point de vue de la répartition de la propriété agraire, s'est à peine modifiée au cours du dernier siècle. Vers 1800, comme à l'heure présente, il y a une région où domine la grande propriété (le pays à l'est do l'Elbe), une antre où se trouvent un nombre considérable de grands biens paysans (Sleswig, Hanovre, Westphalie, Brunswick), une autre enfin où prévaut la moyenne et la petite propriété (région du sud-ouest et vallée du Rhin). Les types les plus divers d'exploitation subsistent d'ailleurs paisiblement les uns à côté des autres sans qu'aucun paraisse destiné à l'emporter définitivement dans un avenir prochain. Il n'en est pas moins certain que l'agriculture allemande a subi une série de transformations internes, profondes, dont nous allons essayer de mettre en relief les caractères principaux.

Constatons d'abord que la production agricole a augmenté dans des proportions considérables. Ce

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résultat tient d'abord à ce que la surface du sol a été plus complètement utilisée par suite du développement des terres de culture au détriment des Inclies et des pâturages. On estime, à cet égard que la superficie du sol occupé par les champs et les jardms a augmenté du quart, peut-être même du tiers au cours du dernier siècle. Mais il est dû surtout aux perfectionnements de la technique. La connaissance scientifique des conditions de croissance • es végétaux, notamment les découvertes capitales de Liebig dans le domaine de la chimie agricole ont pour conséquence la substitution de méthodes rationnelles à l'empirisme ancien. L'antique pratique <!e 1 assolement triennal fait place au svstème de alternance des cultures, puis à la culture intensive libre a 1 aide des engrais chimiques. Les engins primilils du paysan du Moyen âge sont remplacés peu a peu par un outillage compliqué de machines agricoles de toutes sortes, charrues à vapeur, machines a semer, à sarcler, à battre le blé qui se multiplient surtout depuis 1880 environ. Les cultures rémunératrices se développent au détriment de celles qui le sont moins. A côté des exploitations agricoles s'élèvent des usines où les produits du sol subissent des transformations industrielles : le producteur de betteraves, par exemple, se fait en même temps sucrierle producteur de pommes de terre, distillateur. Les méthodes pour l'exploitation forestière et l'élevai^e des bestiaux se perfectionnent progressivement. Et les résultats obtenus deviennent sans cesse plus fructueux. Le rendement à l'hectare des terres va toujours progressant. Le nombre des têtes de bétail de toute espèce s'accroît dans des proportions considérables, les races s'améliorent, le poids moyen des bêtes augmente. Bref, on estime aujourd'hui que le total de la production agricole a au moins doublé peut-être même triplé depuis cent ans. Comme d'ailleurs le nombre des travailleurs ruraux n'a pas au^-menté dans les mêmes proportions, il semble bien

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que, par suite des progrès techniques accomplis, la productivité du travail agricole se soit notablement accrue au cours du siècle, sans qu'il soit d'ailleurs possible de préciser dans quelles proportions, et sans qu'on puisse décider, pour l'instant, si à l'heure présente cette productivité tend à croître ou à diminuer et si par conséquent les effets de la loi de l'épuisement progressif de la terre se font ou non sentir en Allemagne.

Mais si, pour l'agriculture comme pour l'industrie, nous pouvons constater un progrès basé sur l'emploi d'une technique plus rationnelle, leur évolution n'en est pas moins très dissemblable. Alors que dans l'industrie, nous avions pu observer que le capital se concentre en des entreprises toujours plus immenses, cette loi ne fait pas sentir son action de la même manière pour l'agriculture. On ne voit pas que les grandes entreprises montrent une tendance à s'augmenter indéfiniment. Bien au contraire, elles ne dépassent guère des dimensions qui n'ont rien d'exorbitant, et les exploitations de plus de 1.000 hectares sont une infime exception. On ne voit pas non plus que les petites et moyennes entreprises se montrent fatalement inférieures aux grandes. Non seulement elles continuent à vivre, mais on constaterait même plutôt une très légère -diminution de la grande propriété. Et l'on ne voit pas davantage, d'autre part, dans les exploitations agricoles, cette tendance à la spécialisation qui est si caractéristique dans l'industrie. 11 semblerait, au contraire, que l'on obtienne aujourd'hui, dans une exploitation donnée, des produits plus variés qu'il y a cent ans. 11 est impossible de poser en principe que le capitaliste qui exploite un vaste domaine produise à meilleur compte que le cultivateur, ni que, par conséquent, la production en gros soit une nécessité économique en agriculture. Il est donc inexact de dire que, comme la petite industrie est écrasée par la grande, ainsi le paysan, hors d'état

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de lutter contre la concurrence des grands propriétaires fonciers, s'achemine fatalement à la ruine.

Pourtant l'esprit nouveau se manifeste, dans la vie agricole aussi, par une .série de symptômes caractéristiques.

Le plus important est la révolution qui s'accomdlit pendant la première moitié du xix" siècle dans le régime de la propriété agraire : l'exploitation individuelle se substitue à l'exploitation collective.

Vers 1800, le village de paysans constitue encore une sorte de collectivité. A chaque paysan ou membre de la collectivité, est attribuée une ffiife ou droit de participation à l'ensemble des possessions du village, terrains cultivés, rivières et étangs, voies de communication, pâturages et forêts. En vertu de ce principe, tout membre de l'association doit se trouver en possession d'un domaine assez étendu pour qu'il trouve l'emploi de son activité et en tire les produits nécessaires à sa subsistance et à celle de sa famille. La Hiife comprend ainsi : une ferme avec ses dépendances qui est la propriété privée du paysan ; un droit d'usage sur la partie non partagée du domaine communal ou Allmcnde ; enfin, une certaine quantité de terre cultivable. Mais ce terrain de culture n'est jamais d'un seul tenant. Au moment de la constitution du village, l'aire de culture totale {Flur) avait été divisée en un certain nombre de sections — 30 à 40 environ — comprenant des terres de qualité à peu près équivalentes ; et dans chacune de ces sections, chaque famille de paysan avait reçu un Morgeii ou Joch, c'est-à-dire l'espace de terre qu'une paire de bœufs pouvait labourer en un matin. Dans ces conditions, et malgré les modifications qui avaient pu survenir, l'aire de culture du village se trouvait, au début du xix° siècle encore, divisée en centaines, parfois en milliers de parcelles, et chaque paysan était possesseur d'un grand nombre de parcelles réparties sur toute la surface du territoire du

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village. Or, cet état de morcellement du terrain cultivé {Gemengelage) a pour conséquence nécessaire l'exploitation collective. Comme toutes ces parcelles se commandent entre elles, et n'ont pas de voie d'accès qui permette au propriétaire d'y entrer sans passer par le champ du voisin, l'aire d'exploitation entière est cultivée suivant un plan arrêté par les anciens du village. En vertu du Flurzivang, chaque paysan est tenu de cultiver telle ou telle plante dans une parcelle donnée, de procéder au labour ou à la récolte à des dates fixées. En un mot, son droit de propriété sur la terre qu'il cultive est limité par une série d'obligations très strictes qui l'empêchent d'organiser à sa guise l'exploitation de son bien et le soumettent sur un grand nombre de points aux décisions de la collectivité.

Le paysan, cependant, est presque partout tombé, au cours des siècles, sous la dépendance économique et sociale du seigneur ou grand propriétaire foncier. Et cette dépendance se traduit, au début du xix^ siècle, par deux espèces de charges. Au seigneur, en tant que maître du sol [Grundherr) il doit une redevance en argent ou en nature. Dans les régions soumises à cette charge seule, rien n'est changé à l'organisation typique du village telle qu'elle vient d'être décrite. — Au seigneur, en tant que possesseur de domaine {Gutsherr), le paysan est tenu de fournir la main-d'œuvre gratuite pour la culture de son bien {Frondienst). Dans ce cas, le seigneur est possesseur de parcelles de terre enchevêtrées parmi ccllr.s de ses paysans ou tenanciers qui sont astreints a cultiver, en plus de leur bien propre, les parcelles du seigneur. Le travail agricole est réglé, pour la totalité de l'aire de culture, par le chef de la communauté rurale, le Schidze, qui est un agent du seigneur. Le droit que le tenancier a sur sa terre est ainsi tout à fait précaire, et le seigneur se considère en etfet comme le copropriétaire des tenures rurales. S'il ne peut plus s'annexer les terres des paysans ni

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faire le vide dans son domaine, il garde du moins le droit de reni])lacer un tenancier par un autre, par conséquent d'expulser un paysan de sa tenure, de le transporter dans une autre tenure plus ou moins I importante, ou même de le réduire à la condition de journalier. Astreint à la corvée, rivé au sol par l'interdiction de quitter le bien noble sans l'assentiment de son maître, livré sans défense à l'arbitraire du seigneur et de ses agents, le paysan n'est, dans ce cas, qu'une bête de somme exploitée, et qui fuirait si elle n'était pas attachée à la terre par les liens du servage.

Or la liquidation de la propriété féodale s'accomplit dans toute l'Allemagne, pendant la première moitié du xix'^ siècle. Elle est plus ou moins rapide, plus ou moins radicale selon les régions. Elle commence en général dans les premières années du siècle pour ne s'achever qu'au lendemain de la révolution de 1848 souslapressiondes conditions économiques et sociales nouvelles*. Mais elle a partout, en définitive, pour conséquence d'émanciper le paysan soit du seigneur, soit de la communauté rurale et de le constituer en propriétaire absolu et indépendant de son bien. Voyons de plus près quelles ont été les conséquences de cette évolution, soit pour le seigneur terrien, soit pour le paysan.

Pour le grand propriétaire foncier, la transition de l'état de choses ancien àl'état nouveau, s'effectue sans difficultés. Le possesseur de biens nobles était devenu bien avant 1800 un industriel qui exploitait son domaine avec la main-d'œuvre gratuite fournie par la corvée. Or la réforme agraire le prive il est vrai de

1. En Prusse, les étapes successives de cette liquidation sont marquées : l» par l'édit de Stein, du 7 octobre 1807, supprimant le servage; 2" par le ReguJirungsodikt et le Landoskulturedikt de Hardenberg. 14 septembre 181 1; 3" par la Gcmeinlicitstcilungsordnung, du 7 juillet 1821 ; 4» par l'cdit du 2 mars ISôO, qui remet en marche la reforme arrêtée par la mauvaise volonté j des intéressés. '

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cette main-d'œuvre gratuite. Mais d'abord il reçoit une indemnité très considérable en nature, en terre ou en argent pour le rachat des charges, corvées et servitudes, moyennant quoi il consent à rendre aux paysans la liberté qu'il leur avait jadis enlevée sans compensation. Puis il ne tarde pas à s'apercevoir que les travailleurs libres remplacent en somme avantageusement les anciens tenanciers corvéables à merci. Evidemment il est obligé de les payer, ce qu'il ne faisait pas autrefois. Par contre il tire d'eux plus de travail utile ; en 1809 déjà. Thaer calculait que deux travailleurs libres font l'ouvrage de trois corvéables. De plus, une fois qu'il a payé leurs services, il est libre de tout engagement vis-à-vis d'eux et n'a pas à se préoccuper d'assurer leur subsistance. En sorte qu'il lui est possible d'embaucher aux époques où le travail presse une armée de travailleurs qu'il se hâte de congédier, sans plus avoir à songer à ce qu'ils deviendront, dès qu'il n'a plus besoin d'eux. La liquidation de la propriété féodale ne fait, dans ces conditions, que développer parmi les propriétaires le type de l'entrepreneur capitaliste. Au début du xix*" siècle le seigneur terrien ne considérait pas encore son domaine uniquement sous le point de vue du profit qu'il pouvait en retirer. 11 voyait en lui le berceau héréditaire de sa race, la base de son pouvoir social, en même temps que la source de son aisance. Son but était d'abord de tirer de la terre les produits nécessaires pour le faire vivre, lui, sa famille et ses tenanciers ; ensuite seulement d'obtenir un surplus destiné à la vente et qui lui rapporterait de l'argent. xMaintenant tout est changé. D'abord le grand propriétaire terrien n'est plus forcément noble. Alorsque, àlafin du xviii' siècle, il n'était pas permis à un bourgeois d'acquérir un bien noble, il est établi que vers 1880. dans les provinces orientales de laPrusse seulement, 7.086 biens sur 11.065 appartenaient à des roturiers et avaient donc nécessairement été acquis à prix d'argent. Puis en perdant son pouvoir

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seigneurial, le propriétaire foncier a cessé d'avoir charge d'âmes, il s'est trouvé vis-à-vis des travailleurs qu'il employait dans la même situation que le patron en face de ses ouvriers. Le lien naturel qui unissait jadis le seigneur à sa terre s'est donc considérablement relâché. Déplus en plus le propriétaire moderne s'habitue à la considérer uniquement comme une source de revenus, comme un capital que l'on exploite rationnellement, dont on cherche à tirer le plus bel intérêt possible, qu'on loue à un fermier si l'on veut s'épargner les tracas de la gestion directe, que l'on vend à un nouvel acquéreur le jour où se présente une occasion favorable. Et si, malgré tout, bien des souvenirs de l'état de choses ancien se sont perpétués jusqu'à nos jours, si certains biens nobles sont encore gérés comme à l'époque patriarcale, si dans beaucoup d'autres l'évolution vers le capitalisme est demeurée fort incomplète, bien des propriétaires en revanche, aussi, sont devenus de vrais industriels qui ont leur compte de virement à la Reichsbank. tiennent une comptabilité aussi rigoureuse que celle d'une maison de commerce et exploitent leur domaine selon les principes de l'utilitarisme rationnel le plus dénué de sentimentalité.

Pour le paysan, la réforme de la propriété rurale signifiait l'émancipation soit de la domination seigneuriale, soit de la communauté villageoise. D'une part le tenancier devient, moyennant redevance, propriétaire de sa ferme et libre de disposer à son gré de son bien et de sa personne. Le paysan, d'autre part, est affranchi de ses obligations vis-à-vis de la collectivité villageoise. Les AUmenden sont partagées entre les ayants droit ; les droits d'usage sont rachetés ; la Gemengelage est supprimée par le groupement des diverses parcelles appartenant au même propriétaire on un bien d'un seul tenant ou en un petit nombre de parcelles d'une certaine étendue. Voici donc reconstituée, comme à l'époque primitive, une classe de paysans propriétaires, affranchis de

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toute tutelle seigneuriale ou municipale, libres d'exploiter à leur guise et sous leur responsabilité des biens qu'ils possèdent en propre et sans partage. Quel est, pour la classe rurale, le résultat de cette transformation?

L'individualisation de la propriété a été, cela ne fait pas de doute, un bienfait pour le paysan intelligent et actif. Elle lui a permis de s'affranchir de la routine, de faire valoir son bien de la meilleure façon, de tirer parti des progrès de la technique agricole, en un mot de devenir un petit entrepreneur. Et comme le rachat des droits d'usage le mettait même en possession d'un petit capital, il s'est vu en situation d'apporter à sa terre certaines améliorations indispensables. L'essor que prend l'agriculture allemande au cours du xix^ siècle, l'augmentation considérable du rendement de la terre, l'accroissement rapide de la population prouvent que la liquidation de la propriété féodale a été véritablement une cause de progrès pour une partie au moins de la classe paysanne.

Pour d'autres, au contraire, elle a été presque un désastre. Le petit tenancier à qui n'est échu qu'un coin de terre insuffisant pour le faire vivre, le paysan incapable ou malchanceux qui n'a pas su gérer convenablement son bien ont vu leur situation empirer. La destruction du lien de solidarité qui unissait jadis les habitants du village entre eux ou les tenanciers avec leur seigneur a eu pour conséquence d'exposer du jour au lendemain aux effets les plus rigoureux de la loi de la concurrence une masse de pauvres gens souvent incapables de se suffire par leurs propres moyens.

Sans doute le paysan — et en cela il diffère du petit industriel et du petit commerçant — ne produit pas seulement en vue de la vente, mais en grande partie aussi pour sa propre consommation. Il échappe ainsi, dans une certaine mesure, aux effets les plus ruineux de la concurrence capitaliste. Théoriquement il n'y a aucune raison, en effet, pour

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qu'une famille de paysans qui vivait jadis sur son bien et produisait ce qui lui était nécessaire, ne puisse pas aujourd'hui encore se suffire à ellemême. Si elle travaille pour subvenir à ses besoins et non pour produire une marchandise destinée à la vente, il est clair qu'elle peut se désintéresser du cours du blé et n'a rien à redouter de la concurrence du producteur mieux outillé ou du cultivateur plus habile, pour la bonne raison qu'elle ne concourt avec personne. Mais tout change dès l'instant où le paysan a besoin d'argent, dès qu'il est par conséquent obligé de vendre tout ou partie de sa récolte. S'il est mal outillé ou malhabile, si, par conséquent, son travail est peu productif, il arrivera forcément qu'à un moment donné il ne pourra plus produire assez pour gagner la somme d'argent qui lui est nécessaire; ou, ce qui revient au même, il se verra contraint de vendre ses produits à un prix qui, tout en étant encore suffisamment rémunérateur pour ses rivaux, devient ruineux pour lui. Or le paysan, actuellement, a forcément besoin d'argent. Quand bien même il arriverait à produire, comme au bon vieux temps, tout ce qu'il consomme, quand bien même il arriverait à se maintenir libre de toute dette, l'Etat capitaliste prend soin de l'endetter sans lui demander sa permission, en l'obligeant à supporter sa part des charges publiques. L'impôt est le principe de la ruine du paysan. Quoi qu'il en ait, il lui faut travailler pour vendre ; il lui faut compenser par un labeur acharné l'infériorité de son outillage rudimentaire et de ses méthodes de culture surannées. Dur à la peine pour lui-même, il exploite à outrance ceux qu'il emploie sur sa petite terre — sa femme et ses enfants, son valet, sa servante, seâ journaliers. Malgré cela, c'est à peine s'il peut se maintenir à flot; il est à la merci du moindre accident, mauvaise récolte ou maladie. Fatalement, malgré ses efforts désespérés, arrive le moment où le malheureux est obligé d'hypothéquer son bien. C'est pour

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lui le prélude de l'inévitable catastrophe, car à ses difficultés anciennes vient s'ajouter encore la nécessité de payer les intérêts de sa dette : avant qu'il ait le droit de manger lui-même, il faut qu'il satisfasse ses créanciers. Il ne risque plus, à la vérité, d'être comme jadis chassé de sa propriété par fraude ou [lar violence, mais il n'y gagne pas grand'chose, car <!u jour où il devient insolvable, il est dépossédé de son champ comme par devant, — très légalement d'ailleurs, ce qui est une maigre consolation. Les masses rurales, qui avaient vécu jusque-là dans une immobilité séculaire, se voient ainsi brusquement déracinées et mobilisées. D'innombrables tenanciers évincés de leur petit lopin de terre, de nombreux paysans ruinés et tombés au-dessous de leurs aiïaires se trouvent réduits soit à émigrer à l'étranger, soit à se diriger vers les villes oij ils vont grossir l'armée toujours croissante du prolétariat industriel.

Plus triste encore est la condition des travailleurs ruraux — propriétaires de parcelles minuscules, petits fermiers et métayers, ou simples journaliers — qui cherchent à vivre du produit de leur travail. La cause principale de leurs misères, c'est que le grand propriétaire qui leur donne de l'ouvrage n'a pas besoin de leurs bras pendant toute l'année, mais seulement au moment de la saison agricole, très abrégée par l'emploi des machines. Son intérêt est donc d'attirer de grandes masses de travailleurs pendant une courte période de travail intensif et de les licencier ensuite pour la plupart. De là pour ces malheureux des alternatives de labeur exténuant — quinze à dix-huit heures par jour au fort do la saison — et de chômage forcé. Les travailleurs sédentaires n'ont même pas l'espoir de voir leur sort s'améliorer. Ils sont en effet exposés à la ccmcurrence ruineuse des cohortes de travailleurs nomades, étrangers pour la plupart, Polonais ou Russes, qui accourent partout où il y a de l'ouvrage,

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cl sont volontiers accueillis par les propriétaires; car ces malheureux se montrent dociles et incapables de résistance, se contentent d\in salaire dérisoire et s'en vont dès quon n'a plus besoin d'eux.

Et l'individualisation de la propriété n'a pas seulement les conséquences les plus graves pour la condition extérieure des masses rurales; elle a exercé aussi une action profonde sur la mentalité même du j)aysan. Autrefois, en elfet, il existait un lien très fort entre la famille du paysan et le bien qu'elle cultivait de père en fils. Il semblait que la famille se senlii colleciive77ient obligée de vouer ses peines et ses soins à ce bien. Selon les régions, la terre restait indivise entre tous les ayants droit qui la cultivaient en commun; ou bien elle passait à un héritier privilégié (soit le premier né, soit le dernier né) qui devenait chef de la famille et gardait généralement ses frères et sœurs à son service. Les valets et servantes étaient traités non en mercenaires mais comme des membres de la famille et participaient eux aussi, dans une certaine mesure, à cette dévotion envers la terre. Or, tout cela change maintenant. La famille paysanne se désagrège : un calcul d'intérêt prend la place de l'instinct de solidarité. Les frères désavantagés, au lieu de rester sur le bien familial, vont chercher fortune dans l'industrie ou émigrent. La statistique enregistre en effet pour la seule période de 1882 à 1895 une diminution d'environ 500,000 personnes dans la rubrique « Membres de la famille employés aux travaux agricoles » (382,872 en 1895 contre 866,413 en 1882), compensée d'ailleurs partiellement par une augmentation du personnel domestique, valets et servantes, dont le chiffre passe de 1,589,088 à 1,718,885. Le paysan propriétaire devient un entrepreneur qui cherche à exploiter le plus possible ses ouvriers, tandis que, à leur tour, les domestiques s'efforcent d'obtenir du maître les meilleures conditions possibles. Or, la généralisation de ces dispositions individualistes est

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un grave danger pour le maintien de la propriété paysanne. Elles ont pour conséquence ou le morcellement à l'infmi de la terre, lorsque celle-ci est partagée entre tous les héritiers, ou l'endettement du possesseur, lorsqu'un seul héritier prend le bien tout entier et se voit obligé de donner à ses cohéritiers un dédommagement en argent.

Nous assistons ainsi, dans le domaine de l'agriculture aussi, à un développement marqué de l'esprit d'entreprise. Le type de Vhomme d'affaires se multiplie peu à peu chez les grands propriétaires, chez les paysans ou les fermiers. Mais tandis que le spéculateur industriel a vu ses affaires prospérer dune façon extraordinaire, surtout à la fin du siècle écoulé, l'agriculteur, au contraire, lutte depuis plus de trente ans contre une crise redoutable et dont la fin ne semble pas proche encore. Comment cette crise a-t-elle pris naissance?

La période comprise entre les années trente et soixante-dix du xix^ siècle est pour l'agriculture allemande une ère de remarquable prospérité.

Vers 1800, elle était en situation non seulement de nourrir la population indigène, mais encore de vendre au dehors le surplus de sa production. Or, l'accroissement de la population est si rapide et la consommation des denrées alimentaires se développe dans de telles proportions que l'agriculture allemande, malgré l'augmentation de production obtenue grâce aux progrès réalisés dans la technique agricole, cesse bientôt de pouvoir satisfaire à elle seule aux besoins du marché intérieur. Vers le milieu du siècle, le chiffre des importations de seigle commence à l'emporter sur celui des exportations jusqu'au moment où, vers 1880, par suite du développement croissant de ses importations, l'Allemagne se trouve non seulement tributaire de l'étranger pour toutes les catégories de céréales, blé, orge, avoine, mais se voit aussi obligée d'importer des animaux domestiques de toute sorte, moutons, bœufs, che-

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vaux. Celait là nno sitnalion i^vidcmmcnt favorable l)Our l'agriculture. Et elle connaît, en etï'et, à partir (le 1830 environ, une ère de plus de quarante ans de prospérité [)cudant laquelle on constate, sur tons les produits agricoles, une hausse générale qui virie depuis 60 °/o pour le blé jusqu'à 148 % pour la viande de bœuf. Cette hausse entraîne naturellement à sa suite une hausse correspondante sur la valeur de la terre. On estime que les fermages ont plus que doublé pendant cette période el que le prix des terres a triplé, peut-être même quadruplé.

A partir de 1880 environ, celle situation change. En Allemagne, comme dans toute l'Europe occidentale d'ailleurs, se fait sentir, ainsi qu'on sait, la concurrence des pays neufs qui produisent les céréales en abondance et à bas prix : la Russie, la Roumanie, les Etats-Unis, les Indes orientales, l'Uruguay, la République Argentine. Par suite du développement des relations internationales et de la diminution progressive des frais de transport par chemin de fer ot par bateau, les céréales peuvent être offertes sur le marché allemand à des prix toujours moindres. Une ère de baisse commence : pour la période de 1890 à 1900, elle est, selon les catégories de céréales, de 13,5 °/o à 23,5 °/o par rapport à la période de 187G à 1880. Et elle s'accompagne d'une baisse correspondante soit dans les fermages soit dans le prix des terres. Or, ce fléchissement des cours et des prix a pour l'agriculteur allf^mand les conséquences les plus pénibles, et cela surtout par suite de l'état d'endettement de la propriété foncière. La dette hypothécaire s'accroît en eifet au cours du siècle dans des proportions énormes. Tantôt ce sont des ])ropriétaires qui empruntent pour pouvoir procéder à des améliorations destinées à augmenter le rendement de la terre. Tantôt c'est un héritier qui, pour garder la totalité d'un domaine, se voit obligé de dédommager ses cohéritiers par une somme en argent. Ailleurs ce sont des spéculateurs à la hausse

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qui calculent que leur bénéfice éventuel sera plus considérable s'ils opèrent sur des biens fortement hypothéqués et dont ils pourront se rendre acquéreurs avec un faible capital initial. Bref, pour des motifs divers, les propriétaires fonciers voient leur dette sans cesse grandir. En Prusse seulement, pendant les années 1883 à 1896. cet accroissement a été de près de 2 1/2 milliards de marks. Or il est évident que, pour le possesseur d'une terre fortement hypothéquée, une diminution de revenu devient très vite une gêne sensible et entraîne la ruine complète dès que le revenu de la terre tombe au-dessous de l'intérêt annuel qu'il est obligé de servir à ses créanciers.

Ainsi la concurrence des pays neufs et l'endettement de la propriété foncière ont provoqué une crise agricole aggravée encore par d'autres circonstances accessoires, notamment par la difiiculté. pour les grands propriétaires, de trouver la main-d'œuvre nécessaire à leurs exploitations. Et cette crise a bien pu être atténuée par un ensemble de mesures tendant, soit à relever les prix des produits agricoles, soit à venir en aide aux agriculteurs : politique protectionniste inaugurée par Bismarck en 1879; tarifs de chemins de fer favorisant le transport des produits indigènes et leur permettant de mieux lutter contre la concurrence étrangère ; développement de l'enseignement agricole, organisation du crédit agricole. Mais elle ne peut, aujourd'hui encore, être regardée comme terminée. L'agriculture allemande se maintient à la faveur des tarifs protecteurs, et grâce à la sollicitude du gouvernement pour les intérêts de la noblesse terrienne et de la classe rurale. Elle est loin, toutefois, d'avoir suivi l'essor de l'industrie allemande et les économistes en sont réduits à espérer que 1' « industrialisation » progressive de l'agriculture pourra peut-être lui communiquer dans l'avenir une vigueur nouvelle.

En attendant, il est certain que l'agriculture a

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perdu beaucoup de soi) importance dans la vie nationale. Vers 1830 encoi-c. on estime que les quatre cinquièmes de la population étaient adonnés à l'agriculture. Vers 18G0 la proportion n'est plus que de 3/5. en 1882 elle dépasse à peine 2/5 (42.5 %), elle tombe au-dessous de ce chilTre en 1895 (35,7 %). Et tandis que l'agriculture se voit obligée, faute de bras, de faire appel chaque année, pendant la saison, à des bandes de travailleurs étrangers, en général polonais, pour suppléer à Tinsufllsance de la mnind'œuvre allemande, la fraction de la population qui vit de lindustrie et du commerce augmente sans cesse. Elle était en Prusse, pour l'année 1843 de 25.3 Vo. pour 1895 de près de 50 °/o- Pour l'Allemagne entière, ce chiffre est dépassé et atteint 50.G°/o. Visiblement une fraction notable de la population agricole émigré dans les villes ou à l'étranger. L'Allemagne devient un pays d'industrie. Une statistique citée par M. Lamprecht estime que, vers 1900, la production annuelle de l'agriculture s'élève à 6 milliards de marks, celle de la petite et grande industrie au double, que les revenus tirés d'entreprises agricole.-^ atteignent 3 milliards, ceux de l'industrie et du commerce 13 1/2 milliards.

L'examen de la balance du commerce démontre d'une manière frappante l'évolution qui s'est accom- [)lie à cet égard. C'est un fait bien connu que. depuis 1885 et 1888 le chiffre des importations dépasse, en Allemagne, celui des exportations, si bien qu'en 1900, les importations s'élevant à 5.833 millions de marks et les exportations à 4.555 millions seulement, l'excédent des importations s'est trouvé atteindre 1.278 millions de marks. Or, que signifie ce fait? Ceci d'abord: c'est que l'Allemagne est aujourd'hui un pays industriel, vivant non plus des produits de son sol, mais de l'industrie de ses habitants. Les économistes ont calculé que si elle devait tirer de son sol les denrées alimentaires et les matières premières dont elle a besoin pour sa consommation

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et pour son industrie, il lui faudrait un territoire au moins double ou triple de la superficie actuelle de l'Empire, et cela sans même tenir compte des produits des pays tropicaux, comme les épices, le café ou le coton, que sa situation géographique lui interdit de produire. On voit donc que la population actuelle de l'Empire ne pourrait pas vivre si elle n'était pas en état de s'annexer une masse énorme de marchandises étrangères dont la production exige un espace dont l'Allemagne ne dispose pas. Comment y parvient-elle? D'abord, en échangeant produits contre produits, en vendant à son tour aux étrangers soit certains produits de son sol, soit surtout les objets que fabrique son industrie. Ensuite, en payant la diltérence entre ses achats et ses ventes à l'aide de deux sources principales de revenus : ceux qu'elle tire de son commerce maritime et ceux que lui rapportent les capitaux placés à l'étranger. Or, on estime pour 1899 les bénéfices réalisés par l'industrie des transports maritimes allemands à environ 250 millions de marks. On évalue d'autre part, pour cette même année, à un milliard de marks les revenus tirés de capitaux jdacés à l'étranger. En ajoutant ces deux sommes, on voit qu'on obtient un total à peu près égal au déficit de i.27S millions de marks qu'accuse en 1900 la balance du commerce. — La rapidité extraordinaire avec laquelle s'est accomplie cette évolution est mise en évidence par le fait qu'en 1880 encore, la balance du commerce accusait un actif de 86 millions de marks, qu'en 1888 elle se soldait par un passif de 67 millions seulement, que ce passif atteignait 1.278 millions en 1900 et s'est élevé en 1905 à 1.353 millions.

H est ainsi manifeste que la population de l'Allemagne est hors d'état de subsister à l'aide des seuls produits de son sol. Elle vit de son industrie, de son commerce maritime, de sa richesse acquise. Colonie agricole au début du siècle, l'Allemagne

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est en train de devenir une vaste cité industrielle et capitaliste. Et celle transformation n'est pas sans inspirer des regrets et des appréhensions à bien des Allemands. Ils se demandent si le passage de la vie rurale à la vie urbaine, du travail de la terre au travail de l'industrie, n'aura pas des conséquences iàcheuses pour la santé physique et morale de la race. Et ils voient un danger, sinon actuel du moins possible, dans le fait que l'Allemagne devient de moins en moins capable de nourrir sa population et se voit obligée de compter toujours plus, pour vivre, sur son commerce extérieur, sur les achats de l'étranger par conséquent.

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