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CHAPITRE IV L'évolution sociale

Le régime de l'entreprise n'a pas seulement modifié considérablement les conditions de la production, il a aussi changé du tout au tout la structure sociale de la nation.

Au début du xix"" siècle on distingue d'ordinaire en Allemagne trois classes. La « noblesse » comprenant outre l'aristocratie proprement dite les anciennes lamilles patriciennes des villes libres. Une classe « moyenne » assez mal délimitée comprenant d'une part l'élite cultivée de la nation, d'autre part toutes les personnes jouissant d'une aisance moyenne, les grands et petits fonctionnaires, les fabricants et commerçants, bref, la plus grande partie de ce que l'on appellerait aujourd'hui la bourgeoisie. Enfin le « peuple » constitué par la masse des artisans, de la population rurale et enlln du prolétariat qui commence à se former. — Et jusque vers le milieu du siècle les distinctions entre ces divers types sociaux sont peu accentuées. Entre le grand bourgeois et le noble d'une part, entre le petit bourgeois et l'ouvrier de l'autre, la transition est à peu près insensible. La bourgeoisie capitaliste n'existe pas encore à l'état de classe. Le prolétariat est regardé comme l'ensemble des déclassés, des déchets sociaux, et l'on estime que

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1p gouvernement a pour devoir de tâcher de faire peu à peu rentrcrles prolétaires dans les autres catégories sociales et d'enrayer ainsi leur multiplication. Dans la seconde moitié du siècle, avec l'essor de l'entreprise capitaliste, cette situation se modifie rapidement. On voit se constituer d'une part l'immense armée du travail où voisinent, avec les déchets sociaux de toute provenance, les ouvriers de l'industrie domestique, la majeure partie des artisans ruinés par la concurrence de la grande indus-

,trie. la masse des travailleurs ruraux et petits pavsans dépossédés. Et à l'autre extrémité de l'échelle sociale se forme la classe des « entrepreneurs » où se groupent tous ceux qui. d'une manière ou d'une autre, participent à l'entreprise capitaliste, depuis les grands propriétaires terriens de l'ancienne noblesse ou les hauts barons de l'industrie et de la linance jusqu'aux ouvriers enrichis, aux petits négociants ou aux employés supérieurs des grandes entreprises.

Le prolétariat. — c'est-à-dire, d'après la définition de M. Sombart, la classe des travailleurs n'ayant pour vivre qu'un salaire en argent et engagés pour un travail déterminé avec un délai de dénonciation très court ou nul. — est peu nombreux jusque vers 1850.

. Sans doute, on constate dès la fin du xviii^ siècle l'existence d'une classe ouvrière vivant sous la dépendance de l'entreprise capitaliste. Sans doute aussi, cette classe s'accroît lentement entre 1820 et 1840 au fur et à mesure que l'entreprise se développe en Allemagne. Mais elle ne présente pas encore de caractères bien accusés et on ne voit pas de ligne de démarcation bien nette entre l'ouvrier prolétaire et l'artisan ou le petit tenancier. C'est au cours des années c'niqiifnito. cl.snixavtc seulement, au moment de la [)romièi-(> p:raiide crise traversée par les formes anciennes de l'industrie, que le prolétariat allemand se constitue véritablement, pour ne plus, dès lors, cesser de s'accroître. Et cette phase de son évolution

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parait aussi avoir été la plus douloureuse. On sait l'insécurité redoutable de l'existence du prolétaire ; la dépendance absolue où il se trouve vis-à-vis de l'employeur qui peut d'un instant à l'autre lui retirer son gagne-pain et le réduire à la misère ; les dangers qu il court du l'ait des crises de production ou d(vente que traverse périodiquement l'industrie ; I-' difficulté toujours croissante pour l'ouvrier de s'ékver à la situation de patron ; Favilissement du ti'avai: par suite du développement du machinisme qui tait de l'ouvrier une simple annexe de la machine et le condamne ainsi à un labeur abrutissant dont il ne I)eut attendre aucune satisfaction. On sait les drames poignants de la misère prolétarienne, l'exploitation éhontée. non seulement de l'ouvrier, mais aussi de la femme, des enfants, l'extension indélinie de la journée de travail, l'entassement dans des locaux malsains, les salaires de famine, les crises de chômage réduisant au désespoir des régions entières. L'Allemagne n'a pas plus échappé à ces maux que les autres nations industrielles. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle eh a peut-être moins souffert, relativement, que l'Angleterre parce que le déveloj)pement du capitalisme s'est produit plus tard eu Allemagne et que les abus du régime nouveau ont rencontré dès leur apparition une opposition plus décidée dans la conscience publique.

11 est certain, dans tous les cas, que la « consciencf de classe » se développe assez rapidement chez l'ouvrier allemand. En même temps que, dans le derniers tiers du siècle, le prolétariat s'accroît i, il s'organise aussi en parti politique. Elaboré dans le cerveau des philosophes qui rêvent de faire tourner au profit de la société entière les découvertes des inventeurs et voient dans la communauté des

1 . M. Sombart estime que, en 1895, la classe des prolétaires comprend un peu plus de 35 millions de personnes, soit environ 67,5 "la de la population totale de l'Empire.

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