Janssen, op. cit.. H, p. tl
âmes d'élite dont il était le familier et dont il devenait l'interprète, il agenouillait au pied de la croix, comme un messager prématuré du Logos^ le philosophe grec qui avait à Munster des dévots, et la littérature catholique allemande du dernier siècle s'inaugurait par un hommage de l'humanisme au catholicisme et par une nouvelle capitulation des dieux de la Grèce — ces dieux qu'avait célébrés Schiller — devant le Crucifié. C'était une idée favorite de Frédéric-Léopold de Stolberg, que l'âme païenne était triste ', que les dieux de la Grèce, de quelque vie que le sculpteur animât leur visage, semblaient obsédés par des pensées de mort, et qu'ils éveillaient ces pensées chez le spectateur ; et tandis que la mort germait sur leur orgueil même de vivre, Stolberg saluait sur le Calvaire, cette colline de mort, une éclosion de vie.
Retenez ce point, et rappelez-vous ce mouvement d'insurrection contre Thumanisme qui, trois siècles plus tôt, précipitait dans la Réforme un certain nombre d'âmes mystiques, vous en conclurez sans peine que l'esprit qui souffle à Munster, et dont Stolberg est l'organe écouté, n'est point pour déplaire aux mystiques du protestantisme, et qu'ils se sentiront pris de respect pour cette Eglise qui prosterne devant le Christ la culture
j. Jansscn, uji. ri/., I, j). 286-287. — ïStoUterj,'. toujours tolérant pour le protestantisiue, finit par éprouver, à l'endroit du paganisme, certains mouvements d'intolérance, dont témoigne, par exemple, son oraison funèbre de Schiller : « Schiller est donc mort! Que Dieu le fasse élu! Pour la j)hilosophie. la religion, le goût du viai et du beau, sa mort est un gain. Il avait du talent pour le faux qui brille, pas assez pour le vrai. » (Janssen, op. cit., I], p. 111.) Néanmoins, jusqu'au bout, l'érudit humaniste qu'était Stolberg demeura partisan dune certaine étude des classiques (Janssen. op. rit., II. ]). 431).
païenne et mortifie devant la Christ la joie de vivre. Depuis longtemps, une amitié d'âmes régnait entre les mystiques protestants, tout proches comme Hamann et Claudius,ou lointains comme Lavater, et certaines personnalités catholiques du cercle de Munster: la princesse Gallitzin avait fait inhumer Hamann dans son jardin ; Stolberg, Overberg, la princesse elle-même, visitaient Claudius, qui de son côté traduisait Fénelon ; Stolberg écrivait à Lavater; la princesse avait eu des liens étroits avec Jacobi. A l'époque oii Stolberg se tenait encore sur le seuil de l'Eglise, il avait été très frappé de l'esprit d'équité bienveillante avec lequel ces catholiques de Munster parlaient de la Réforme: « Combien peu de protestants, écrivait-il, rendent aux catholiques la justice que la Gallitzin, Fiirstenberg et Overberg rendent à nos écrivains chrétiens et à Luther^ ! » Catholique à son tour, il se distingue de beaucoup de convertis en ne concevant pas V Histoire de la religion de /éf,sm' comme une œuvre de polémique confessionnelle et en s'abstenant scrupuleusement de (( lapider » Luther, dont il admire l'intelligence et la religiosité^ : tout rempli de ce Christ et de ce christianisme qu'il vient de découvrir, il ne se
1. Janssen, op. cit., I, p. 270. — Stolberg distingue « la charité qui rend indifférent pour les religions », et « la charité qui embrasse les adhérents de toutes les religions » : il déteste la première, et pratique la seconde; et il se déclare « bien éloigné de condamner les protestants qui cherchent Dieu loyalement, avec humilité, et qui tiennent pour la meilleure l'Eglise où ils sont nés. » (Janssen, op. cit., II, p. 106 et 'AI.)
2. Stolberg écrivait en 1809 : « Contre la personne de Luther, en qui je vénère, non point seulement un des plus grands esprits qui aient existé, mais aussi une grande religiosité qui ne l'abandonna pas, je ne lèverai jamais une pierre.» (Cité par Erich Schmidt, A^cmeme Deutsche Biographie, XXXVI, p. 364-305.)
préoccupe point d'attaquer de front l'autre confession chrétienne, et même, pour citer les Saints Livres, il ne redoute pas d'employer la traduction de Luther 1; mais la fraîcheur même de ses impressions religieuses, leur profondeur, leur nouveauté, leur vibrante éloquence, attestent que c'est le catholicisme qui a véritablement mis Stolberg en contact avec le christianisme, et témoignent ainsi, implicitement, contre la possibilité de connaître pleinement la religion du Christ en demeurant dans la Réforme. On peut dire qu'en cet ouvrage l'apologétique du catholicisme est plutôt latente qu'elle n'est systématique; elle est la consécration d'une expérience religieuse plutôt que le résultat d'un etîort rationnel ; elle est, si l'on peut ainsi dire, impartiale comme un fait, et non point provocante comme l'est souvent un argument.
Beaucoup de protestants la lurent avec attrait, sans en être offensés ; elle avait pour éditeur le grand libraire protestant Perthes qui, toute sa vie, tant par attachement à la patrie que par attachement au Christ, rêva l'unité religieuse de l'Allemagne; et Perthes se réjouissait du succès que rencontraient parmi ses coreligionnaires les volumes successifs de Stolberg ~. Ainsi Droste-Vis-
1. Karl Werner, Geschichte der Katholischen Théologie, 2" édit., p. 386. Stolberg allègue que les Pères de l'Eglise, bien qu'ils possédassent les Septante, se servirent parfois de la traduction des Ecritures faite pai l'ébionite Théodotion.
2. Voir ci-dessous, livre III, chapitre iv ; — et cf. dans Janssen, op cit., II, p. 419-420, les jugements très flatteurs de Jean de MûUer. l'historien protestant, et de Glaudius,le mystique, sur l'œuvre de Stolberg; Windischmann, le professeur de Bonn, trouvait qu'elle sentait encore 1( protestantisme; mais Perthes, au contraire, en appréciait l'intime cha
chering, celui-là même qui sur le siège de Cologne sera « un signe de contradiction », celui-là même qui aimera mieux accepter, pour son Eglise, la guerre que l'oppression, avait été l'instigateur d'une œuvre littéraire dans laquelle les fidèles des deux confessions trouvaient une édifiante vertu ; et c'est assez de cette simple remarque pour nous montrer à l'avance que la responsabilité des déchirements confessionnels de l'Allemagne reviendra beaucoup moins à l'Eglise qu'à l'Etat : ce n'est pas la pensée catholique par ses affirmations, c'est l'Etat, par ses prétentions à jouer le rôle de Pape, qui créera la haine entre consciences, l'acharnement entre communions chrétiennes; et Dôllinger aura raison lorsque, en 1848, il expliquera que les intérêts mêmes de la paix religieuse entre catholiques et protestants nécessitent l'émancipation des Eglises de la tutelle de l'Etat. Car à Munster, dans les vingt premières années du siècle, le catholicisme s'épanouissait sans offusquer la Réforme ; il s'affirmait devant elle plus qu'il ne luttait contre elle; il escomptait, avec Stolberg, que la politique prussienne, qui rassemblait brutalement dans une même Eglise calvinistes et luthériens, choquerait la délicatesse chrétienne des âmes protestantes et ramènerait beaucoup d'entre elles dans l'Eglise romaine ^ C'était l'époque où Frédéric Schlegel, dans sa dernière leçon sur la littérature ancienne et moderne, caressait l'espoir d'une réunion prochaine des Eglises
leur, susceptible, disait-il, de faire du bien aux protestants (Perthes Friedrich Perthes, Leben, III, p. 189-190).