Voir ci-dessous, livre III, chap. ni
des Alpes : « Nous ne sommes pas Italiens, lui dit-il, et un Italien ne sentira jamais d'une façon allemande. Pensez-vous que vous verrez les tableaux italiens d'un autre œil que d'un œil allemand?... Vous ne deviendrez pas un Italien, et vous ne resterez pas un Allemand. Nous ne sommes pas faits pour les antiques; nous ne les comprenons même pas ; notre domaine, c'est la vraie nature du Nord ; et plus nous la saisissons, plus nous sommes artistes ^ » Mais Sternbald, passant outre, prend la route du Midi. « L'Italie est un beau pays où le bon Dieu prend soin de tout, dira plus tard l'un des personnages d'EichendorfF : on n'a qu'à s'étendre sur le dos pour se réchautTer aux rayons du soleil; les raisins vous poussent dans la bouche ; et si la tarentule vous pique, vous dansez aussitôt avec une souplesse
1. Tieck, Slernbald, édit. Miiior, p. 182-183. — Comparer dans Raich, Dorothea Schlec/el, H, p. 305, une lettre du comte Ernest de Kanitz, écrite à Philippe Veit le mars 1815 : « J'espère que, dans la riche et classique Rome, tu vis et agis avec une intensité toujours croissante, mais en Italie tu resteras un peintre allemand» ; — et II, p. 422, une lettre du P. Hofhauer aux frères Veit, du 12 avril 1817 : « Vous êtes certainement déjà tout à fait italiens, mais je pense que vous conserverez votre cœur allemand. » — « Le résultat le jilus important de mon voyage en Italie, écrivait de Naples, le 10 février 1819, Thistorien Bôhmer, est un accroissement d'esUine et d'amour pour tout ce qui est patriotique. Ici dans le lointain, où la vie allemande est une vie étrangère, où elle se reflète plus clairement dans l'esprit et dans le souvenir que là-bas dans la vie quotidienne, on apprend à en pénétrer la profondeur et la plénitude. » (Janssen, Bôhmer's Lcben und Briefc, II, p. 31.) — En 1821, le même Bohmer, un peu découragé, écrit à Jean-David Passavant, le futur l)iographc do Raphaël : « Regardez avec moins d'espoir vers l'Allemagne et restez plutôt dans votre belle Rome! Ce n'est pas la première fois que les meilleurs sont bannis de leur patrie. Restez-y, car celui qui revient, s'il n'a pas une grande, très grande force intérieure, ou s'il n'arrive pas à une situation très propice et très rare, doit ici sombrer dans l'isolement, et cette mort intérieure est la chose la plus effroyable de toutes.» (IL p. 86.) Mais un an après, en 1822, Bohmer craint que Passavant, en raison de la vie isolée et factice que mène à Rome la colonie protestante, ne devienne trop étranger à sa propre patrie, et il le rappelle en Allemagne (II, ]). lO^i).
extraordinaire sans avoir eu besoin de leçons L » Le lazzarone insouciant et paresseux, qu'il y avait au fond de tout romantique et qui affectait d'aller tout droit devant lui, ne détestait pas que la surprise d'un vagabondage rêveur l'amenât en Italie'-. Et puis, là-bas, il y avait la musique, non pas une musique guerrière comme celle qui se jouait, au témoignage de M""" de Staël, dans l'église catholique de Dresde, mais une musique vraiment religieuse ; et les romantiques, qui aimaient tout ce que l'art musical recèle d'indéfini, d'inachevé, et, si l'on peut ainsi dire, de romantique en son essence même, aspiraient aux émotions des beaux Miserei^e romains 3.
Ainsi balançait leur cœur entre l'Allemagne et l'Italie : l'oscillation se perçoit dans un curieux écrit que publiait, en 1797, un tout jeune homme,
1. Eichendoi'ff, Episode de la cic d'un fainéant, trad. Joseph Legras, i). 42. (Paris, Blot.) C'est le Suisse, qui, dans le roman d'Eichendorff, ;>arle en ces ternies au " fainéant » ; et si l'on veut connaître ce « fainéant », 'écoutons la chanson qu'Eichendorff lui met sur les lèvres, et qui caractérise bien l'aventureuse insouciance du romantique (id. op. cit., p. 3) : «Celui que Dieu veut favoriser, il le lance dans le vaste univers : il étale i ses yeux les merveilles des bois, des montagnes, des fleuves et des i)laines. Les êtres passifs qui restent à la maison ne jouissent pas du ever de l'aurore ; ils ne s'occupent que du berceau de leurs enfants, les soins et des soucis qu'amène la paix de chaque jour. Les ruisseaux i élancent des collines; les alouettes planent joyeusement dans les airs; pourquoi ne chanterais-je pas, comme elles, à plein gosier et à pleine )oitrine ? Je m'abandonne à la Providence : Dieu, qui prend soin des ■uisseaux, des alouettes, des bois, des plaines, du ciel et de la terre, 1 sans doute arrangé pour le mieux ma destinée. »
2. Sternbald se sent « attiré vers le monde qui change éternellement, xvec ses particularités encore inconnues, vers les artistes qu'il verrait, vers la terre célébrée des Romains» (Tieck, Sternbald, édit. Minor, p. 119).
3. De l'Allemagne, partie II, chap. xxxii (édit. Garnier, p. 401). — Comparer une lettre de Dorothée Schlegel à ses fils, écrite de Vienne, le 18 décembre 1808, et dans laquelle la nouvelle convertie se montre enthousiasmée des impressions artistiques qu'elle a rapportées de la messe solennelle célébrée à la cathédrale pour l'Inanaculée-Conception. (Raich. op. cî'^,I, p. 317.)
226 PENSÉE CATHOLtOUE ET PENSÉE ALLEMANDE
lié d'amitié avec Tieck, sous le titre : Epanchements de cœur d'un moine ami des arts. L'auteur, qui rendit bientôt à Dieu sa belle âme d'artiste, s'appelait Wackenroder '. Il regrettait le temps oij l'art allemand était encore un pieux jeune homme, élevé parmi des nationaux dans l'intimité des murailles d'une petite ville; mais, sans préférence d'école et de patrie, il encensait avec la même ferveur Durer et Raphaël ; il aimait, non moins que l'art populaire des petites villes allemandes. Fart plus savant de la Renaissance italienne : car le gothique révélait Dieu, et Raphaël, de son côté au bas de la petite vignette qui servait de fron tispice au livre, était qualifié de divin. Ces confidences d'art étaient une prédication de sainteté C'en était fait de Testhétique rationaliste, qui vivai de formules et de conventions. Wackenrodej s'agenouillait devant la conception de la beaut( comme devant un mystère, et devant l'éclosioi de la beauté comme devant un miracle ; son osthé tique planait dans le surnaturel, et dans un sur naturel précis, où « la Mère de Dieu et les au gustes Apôtres » voisinaient intimement avei l'âme contemplative de l'écrivain. Wackenroder — à moins peut-être que ce ne fût Tieck, qui col laborait à ce petit livre 2, — imaginait une lettre d'un jeune élève d'Albert Durer, émigré dans 1; Ville Eternelle : au cours d'une visite à Saint Pierre, ce touriste de l'art se faisait catholique
1. Sur Guillnnino-Heiiri Wackcimtdpr (177;j-1798), voir (iœdeke-Gœtzc VI, j>. 4(1-47; et Haym, op. cil., p. IH-T-^'ô.
,'. Tieck, en effet, a travaillé à ce livre: il semble aussi que le passag où le peintre Antonio invoque « la Mère de Dieu et les auguste» apôtres suit de Tieck (Brandes, Die deutsche romantischc Scinde, p. 124).
et racontait pourquoi; les effluves de la musique l'avaient circonvenu, l'élévation de l'hostie sainte l'avait fait s'agenouiller, et il lui avait semblé que tous ces catholiques, hommes et femmes, qui étaient là, à genoux, priaient le Père du ciel pour Ile salut de son àme et que leurs calmes oraisons n'attiraient à leur foi avec une irrésistible violence. iLa page est fort belle ; elle racontait à l'avance l'histoire de cette colonie romaine de peintres allemands, qui s'appelèrent les Nazaréens.
Trois ans après les Epanchements de cœ\ir de Wackenroder, un personnage de tragédie, sur la scène de Weimar, risquait des confessions analogues. « Que se passa-t-il en moi, s'écriait-il, lorsque là-bas, à Rome, j'entrais dans l'intérieur Jes églises, lorsque s'abaissait la musique des sieux, lorsque jaillissait, des parois et des plafonds, une profusion d'apparitions, lorsque s'offraient à mes sens étonnés les plus somptueux 3t les plus sublimes cortèges, lorsque moi-même ie voyais les choses divines, lorsque je voyais le Pape en ses pompes, le Pape officier et bénir les couples!... Oui, c'est lui seulement qui est enouré de divin. Sa demeure est vraiment un •oyaume des cieux, car ces formes-là ne sont )as de ce monde. » Ainsi parlait Mortimer, dans a Marie Stuart de Schiller'. On était en l'anlée 1800 : l'ancien chantre des dieux de la Grèce
1. Schiller, Marie Sluari, acte I, scène vi. — «Si les paroles enthouiast(>s de Mortimer, écrit au sujet de ces vers le P. Baumgartuer, ne oivent nullement être considérées comme une profession de foi religieuse e Hchiller, elles sont pourtant une profession de foi esthétique... Schiller
a jamais vu Saint-Pierre, mais ce que lui en disait Gœthe rencontrait, u tombant dans son àme, un tout autre terrain que dans l'àme seniielle et païenne de Gœthe.» (Baumgartuer, op. cit.. Il, p. S^.)
faisait, sans le savoir, une apologétique catholique qui fut féconde; au coursdu siècle nouveau, plusieurs convertis aimeront à redire que ces vers donnèrent à leurs âmes le premier branle ' ; et Ton ne pourrait trouver une plus opportune épigraphe pour l'histoire de l'évolution religieuse qui, sous l'impulsion d'Overbeck, détacha de la Réforme un long cortège d'artistes allemands, hôtes momentanés ou définitifs de la Ville Eternelle ~.
La villa de Malte d'abord, puis le petit cloître de Saint-Isidore^, abandonné par les Franciscains irlandais, abritèrent, de 1810 à 1812, une « fraternité » d'artistes qui vivaient comme des anachorètes d'un peu de riz et de quelques citrons, qui demandaient à Raphaël le secret de ses Vierges, et qui parfois peut-être, tout protestants qu'ils fussent encore, priaient ces encourageantes madones pour les péchés de leur auteur^. Saint Luc
1. Rosenthal, Konverlitenbilder, I, i, p. 437, explique comment ce passage de Schiller attira vers le catholicisme le jeune Jarcke, en qui nous con naîtrons, dans la suite, un publiciste et juriste d'élite; et I, ii, p. 366, i raconte que c'est dans ces vers de Schiller que le poète hambourgeoi; Lebrecht Brèves s'était instruit sur les pompes du culte avant d'aller chaque dimanche, par pure curiosité de romantique, à l'église catholique de Heidelberg, et de se convertir, finalement, en 1846.
". Sous le titre : Ein Jahrhundert Bômisches Lebens von Winckelmann liomfahrt bis zum Sturze der weltlichen Papstherrschaft, Berichte Deutsche Augenzeu(/en (Leipzig, Dyksche, 1904), M. PL Smidt a publié une séri de citations de tous les hôtes allemands de la Ville Eternelle : cette anthc logie est utile à consulter pour une connaissance sommaire du mouvemer artistique dont nous nous occupons ici.
3. Sur Frédéric Overbeck (1789-1869) et son école, voir Howitt, Frl drich Overbeck, publié par Binder, 2 vol. (Fribourg, Herder, 1886). L « Fraternité de Saint-Luc» avait été fondée à Vienne en 1808 par Ove beck et cinq autres jeunes peintres (L p. 93). — En 1812, cinq de c( peintres : Overbeck, Pforr, Vogel, Wintergest, Colombo, étaient à Ronu le sixième, Sutter, était à Vienne. Nous possédons au sujet de la « Fr; ternité» en 1812 une lettre très curieuse du peintre Cornélius, publi< par Fœrster, Peter von Cornélius, Ein Gedenkbuch aus seinem Leben nr Wirken, p. 117. (Berlin, Reimer, 1874.)
4. Jean Veit, de Rome, le 24 avril 1811, écrivait à sa mère son admir
était leur patron ^ ; et, comme économe de leur frugal régime, ils avaient choisi l'un d'entre eux, Frédéric Overbeck -. Chaque soir, ils quittaient leurs cellules pour se montrer entre eux leurs dessins; le samedi, les propos étaient plus longs, roulaient sur la nature de l'art •^; on concluait, fort avant dans la nuit, que l'art était une prière; et Overbeck s'en allait prier, le lendemain matin, dans quelque église catholique. Son père, un imposant sénateur de Lubeck% se reprocha bientôt amèrement d'avoir permis au jeune homme de se faire peintre, puisque la peinture le rendait papiste^ Et dès 1813, en effet, Overbeck lit acte formel de « papisme », entre les mains du futur cardinal Ostini ^\ Il avait encore cinquante-trois ans à vivre ; sauf deux échappées rapides en Aile-
tion pour « ces jeunes gens, simples et gracieux comme des enfants, et qui font des chefs-d'œuvre» (Raich, Dorothca Scidefjel, II, p. 22). — «Combien pur et combien saint était le but auquel nous tendions ! écrivait plus tard Cornélius. Ignorés, sans encouragement, sans autre aide que celle du Père qui nous aime au ciel. » (Howitt, op. cit., I, p. 2ôi.)
1. Voir dans Raich, Dorothea SchleyeA, II, p. 394-395, le texte du diplôme donné à Jean Voit, le 9 décembre 1816, par Overbeck, Sutter, Cornélius et Schadow, membres du Deutscher Kïinsller (Mien. La gravure représente saint Luc écrivant, et une madone à la muraille, et Overbeck a mis sous sa signature : «Cherchez le royaume de Dieu et sa justice, et le reste viendra par surcroît. » Jean Veit, en 1811, dans une lettre à son i)cre, décrit le petit cercle d'Overbeck (Raich, op. cit., II, p. 49). — C'est dvi souvenir de l'Académie de Saint-Luc que s'inspirera Lacordaire quand il voudra, à Ronu,% en 1840, fonder avec Bcsson et Cartier une fraternité d'artistes français (Howitt, op. cit., II, p. 116).