CHAPITRE II
LES DÉBUTS DU RENOUVEAU CATHOLIQUE ALLEMAND LE CERCLE DE MUNSTER, L^ACTION DE SAILER
I. Le catholicisme à Munster au début du xix* siècle. — La princesse Gallitzin : son cercle. — Deux périodes dans l'histoire de la « Sainte Famille».
II. Un ministre « éclairé » et catholique : François de Fûrstenberg. — Une création qui devance T Université de France : Torganisation de renseignement à Munster.
m. Un enfant anormal devenu pédagogue : Bernard Overberg. — Ses elforts au profit des instituteurs, des institutrices, des séminaristes. — Le Guide tV enseignement méthodique. — Les ordonnances de l'évêché de Munster sur l'enseignement.
IV. Succès de l'œuvre pédagogique d'Overberg : témoignages de Stolberg, de Stein, de Guvier. — Survivance de Tinfluence scolaire d'Overberg.
V. Le journal d'Overberg. — Ses préoccupations de catéchiste; ses manuels. — Le catéchisme de YAufklGrung et les catéchismes d'Overberg. — La méthode platonicienne dans l'enseignement religieux. — Nécessité d'une solide formation des catéchistes. — L'enseignement de la solidarité dans le catéchisme d'Overberg.
VI. Le comte de Stolberg après sa conversion. — Un conseil de Droste-Vischering : publication de Vllistoire de la religion de Jésus. — Caractère de ce livre : «une chose de cœur». — Hommage du platonisme au christianisme. — L'Histoire de la religion de Jésus et les mystiques protestants. — Stolberg et les polémiques confessionnelles, — Les derniers écrits de Stolberg.
VIL La philologie au service du christianisme : Kistemaker.
VIII. Disparition progressive de la première génération de la « Sainte Famille ». — La seconde génération : les Droste- Vischering. — Influence du cercle de Munster sur le catholicisme westphalien.
IX. Une personnalité catholique à Landshut : le prêtre Sailer.
— Sympathies qu'il inspire aux protestants. — Un François de Sales allemand. — Alarmes du protestantisme rationaliste. — Sailer et le mysticisme séparatiste de FAllemagne méridionale.
— Boos et Gossner.
X. Suspicions de Rome contre les relations de Sailer avec les mystiques. — Popularité des mystiques séparatistes : témoignages de Ringseis, Savigny, Brentano. — Influence de la personnalité de Sailer et de son attachement à l'idée d'Eglise.
XI. Sailer pédagogue, moraliste et prédicateur. — Réaction contre les maximes et les habitudes de l'époque de ÏAufkUirung.
XII. Rencontre de Sailer et du catholicisme westphalien. — Les deux convertis de Sailer : Brentano, Diepenbrock. — Leurs témoignages au sujet de Sailer.
Dernier coup d'oeil sur le catholicisme westphalien. — Deux futurs évoques : Droste-Vischering et Diepenbrock.
Le romantisme aidait l'Eglise ; mais il fallait qu'elle-même s'aidât. Le monde recommençait de s'occuper du catholicisme ; on attendait la réponse des catholiques, leurs écrits, leurs actes. Deux villes d'Allemagne, dès le début du siècle, commencèrent de préparer cette réponse : ce fut Munster au nord, Landshut au sud. Comment à Munster un noyau d'âmes catholiques se forma, d'oii sortit l'éducation catholique de tout un peuple ; comment à Landshut l'unique prestige d'un prêtre d'élite fit rayonner une conception nouvelle de la vie sacerdotale ; comment enfin les âmes protestantes, désireuses de retrouver ce christianisme qu'une partie de leurs théologiens leur avaient fait oublier, se sentaient appelées,
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par un attrait étrange, à entrer en quelque fraternité avec le catholicisme réveillé ; voilà ce qu'il importe d'observer d'assez près, si Ton songe que derrière le récit de ces deux épisodes se cache Fhistoire même de l'Eglise d'Allemagne, s'évadant de l'effacement où l'avait reléguée l'époque précédente et se préparant à faire, à travers le xix* siècle, grande figure et bienfaisante besogne.
Tout au début du nouveau siècle, à Theure même oîi la principauté ecclésiastique de Munster allait devenir tôrre Jaïque — prussienne d'abord de 1802 à 1807, française ensuite, et, après 1814, prussienne encore et définitivement, — la cité même de Munster était peut-être la ville d'Allemagne où la pensée catholique avait le plus de prestige, où les mœurs catholiques exerçaient le plus d'ascendant.
Une intelligence repentie, la princesse Gallitzin, un ardent néophyte, le comte de Stolberg, ayant trouvé la paix dans l'riglise romaine, récompensaient cette Eglise, si l'on ose ainsi dire, en l'accréditant auprès de l'opinion éclairée, jusque-là dédaigneuse ou hostile; et deux prêtres, Fiirstenberg et Overberg, l'un, vicaire général et directeur de l'instruction, l'autre, pédagogue et catéchiste, collaboraienty sous les regards attentifs de l'Aile-
magne, pour créer un enseignement public qui imprégnerait de christianisme tous les rapports sociaux et tout Tensemble de la vie populaire.
La princesse Gallitzin* venait de dépasser la cinquantaine; ses enfants avaient grandi, son rôle d'éducatrice était achevé. Depuis 1792, son fils, Dimitri, vivait en Amérique 2 ; comme, sur le quai du port de Rotterdam, il hésitait à partir, elle l'avait si vivement poussé vers le bateau, que le jeune homme était tombé à la mer; les matelots l'avaient repêché, porté sur le pont; Ton avait levé Tancre, et Dimitri, ainsi jeté à Teau par sa mère, s'était fait prêtre aux Etats-Unis, où il commençait en Pensylvanie un apostolat fécond. Les Droste- Vischering, dont l'un devait mourir évêque de Munster, dont l'autre, sur le siège archiépiscopal de Cologne, devait sauver TEglise d'Allemagne, avaient, dans leur jeune âge, partagé avec Dimitri l'affection soucieuse de la princesse, « maman Amélie », comme ils l'appelaient^; ils étaient désormais prêtres près d'elle, comme Dimitri Tétait loin d'elle. L'ancienne amie des philosophes, de
1. Sur la princesse Gallitzin née Amélie de Schmettau (1748-1806), dont nous avons déjà rencontré la physionomie à l'occasion de la conversion du comte de Stolberg (Voir le chapitre précédent), la meilleure monographie est celle de Galland : Die Fûrstin Amalie von Gallitzin und ihrc Freunde (Cologne, Bachem, 1880). Galland a profité, non seulement du vieux livre de Katerkamp : Denkxoûrdigkeiten ausdem Leben der Fûrstin A. von Gallitzin (Munster, Theissing, 1828), mais aussi, et surtout, du journal et de la correspondance de la princesse, publiés par M. Schlûtcr en 3 volumes (Munster, Russcll, 1874-1876).
2. Sarah Brownson, Prince et prêtre, Demetrius- Auguste Gallitzin^ trad. Lerida Geofroy (Paris, Didier, 1880).
3. Sur les rapports de la princesse Gallitzin et des frères Droste-Vischering, voir Galland, op. cit., p. 132-146. — « Ils sont des hommes pour la solidité de leur pieux vouloir, et des jeunes gens pour le bouillonnement de leur noble zèle, » écrivait d'eux Stolberg en 1792. {Briefe und Tayebûcher der Fûrstin Gallitzin, édit. Schlûter, p. 103;)
Diderot, d'Hemsterhuis, de Jacobi, était aujourd'hui Tamie des hommes d'Eglise : elle s'éclairait en les écoutant, ils s'éclairaient en la faisant parler. Overberg mangeait à sa table et vivait sous son toit*; Fiirstenberg la visitait presque chaque soir^.
Le clergé, chez elle, était encore représenté par Kistemaker, le philologue, par Katerkamp, le prochain historien de l'établissement catholique; et tous ces ecclésiastiques semblaient faire cercle autour de l'illustre converti dont s'occupait l'Allemagne entière, et qui, en l'année 1800, élisait domicile à Munster, François-Léopold de Stolberg.
Le salon de la princesse Gallitzin se trouvait alors à un tournant de son histoire : depuis quinze ans, il était le centre où s'échangeaient les impressions, où s'élaboraient les projets, en vue de la réforme scolaire dans la terre épiscopale de Munster. La sécularisation de 1802 devait faire déchoir ce salon de l'ascendant à demi politique qu'il avait longtemps exercé ; mais ce qui se préparait autour de la princesse durant les quatre ans qu'elle avait encore à vivre, ce n'était rien moins que le renouveau de la littérature catholique allemande; et lorsque, en 1806, Amélie Gallitzin terminera dans la sérénité des souffrances sa vie jadis si ballottée, l'histoire lui pourra rendre ce témoignage, qu'elle laissait derrière elle, dans
1. Overberg fut l'hôte de la princesse dé 1789 à 1806 : elle voyait en lui « un ami et un père spirituel, tel que le conçoit François de Sales » (Galland, op. cit., p. 127).
2. Herold, Franz ton FûrHenbenj und Bernhard Overberf/, p. 34-3.') (Munster. Aschendorff, ms).
âfeè PENSÉE CATHOLiQDE ET PENSÉE ALLEMANDE
sa pairie adoptive, un peuple catholique déjà robuste et un sérieux groupement d'intelligences catholiques.
Ce qu'avait su de longue date comprendre cette aristocrate, c'est que le catholicisme n'aspire pas seulement à recueillir l'hommage des lèvres distinguées ou compétentes et à se faire admirer comme un système de pensées, plus complet que la philosophie platonicienne, plus cohérent que le protestantisme.
11 y a une sorte d'âme sociale, qui est quelque chose de plus que le total des âmes individuelles, et de laquelle l'Eglise, sous peine de faillir à sa mission, ne saurait se désintéresser : de là, son ambition d'être éducatrice; delà, sa volonté d'exercer une action populaire. En cette fin duxviii" siècle oii le progrès partout s'accomplissait contre TEglise, et où les lumières semblaient ne se piquer de briller que pour faire contraste aux « ténèbres de la superstition », Munster avait donné l'exemple d'une terre épiscopale oii, sous les auspices d'une aristocrate immigrée, le développement de l'instruction dans la masse avait été provoqué, concerté, réalisé par l'Eglise.
François de Fûrstenberg^, vicaire général de
1. Sur François-Frédéric-Guillaunie-Marie de Fûrstenberg (1729-1810', voir Esch, Franz von Fûrstenberg^ sein Lehen und seine Scfiriften (Bibliuthek der Katholischen Pœdagogik, IV Band. Fribourg, Hcrder, 1891;.
Mtinster, était ce qu'on appelait alors un ministre « éclairé », soucieux de philanthropie, curieux de sciences ; il passait pour docte en tout, en art militaire comme en art vétérinaire, en médecine comme en physique, en minéralogie comme en anatomie^; et sa voiture sillonnait sans relâche les routes du diocèse, pour qu'il surveillât, pour qu'il perfectionnât, pour qu'il fondât. Mais ce ministre (( éclairé » était en même temps un croyant strict et zélé : il avait fait des études à la Sapience de Rome, d'où il avait rapporté une doctrine sûre; et tout en professant, dans un langage légèrement marqué de l'esprit de l'époque, que l'éducation doit mettre l'enfant en garde contre les superstitions, il protestait, aussi, contre le programme pédagogique d'un certain rationalisme, qui, croyant avoir détruit la notion de miracle, voulait n'attacher l'intelligence de l'écolier qu'aux choses matérielles et visibles*^. Quelques pages qu'il écrivit sur les études monastiques^ nous montrent Fûrstenberg également convaincu de l'utilité des monastères et de la nécessité de les améliorer et de les réformer, et se tenant à mi-chemin entre la routine, qui se refusait à supprimer les abus, et le joséphisme, qui supprimait les moines. Si l'influence de Fûrstenberg, au lieu d'être limitée par les étroits confins d'une terre épiscopale, eût pu s'épanouir auprès de quelque puissante souveraineté,
1. Schlûter, Briefwechsel der Fûrstin Gallitzin, p. 107 (Munster, Russell, 1876).
2. Galland, Historisck PolitischeBlàtter, 1879, LXXXIII, p. 412-414. — Sur le rôle que donne Fûrstenberg à la religion dans l'enseignement secondaire, cf. Esch, op. cit., p. 91-92 et 98.