‹ L'Allemagne religieuse (volume 3)Chapitre 153 sur 215 · LES PUBLICISTES CATHOLIQUES ET LA SAINTE-ALLIANCE · texte numérisé non relu

LES PUBLICISTES CATHOLIQUES ET LA SAINTE-ALLIANCE

L'idée courante sur l'Eglise et la Sainte-Alliance. — La réalité historique. — Nécessité d'étudier l'attitude des publicistes catholiques à l'endroit de la Sainte-Alliance.

I. Joseph Gœrres. — Gœrres enfant contre Lucifer. — Gœrres enfant chez l'imprimeur. — Son écrit sur la paix universelle. — Sa jeunesse jacobine : la Feuille rouge. — Les apostrophes aux despotes. — L'acte de décès du Saint-Empire ; l'annonce de Bonaparte. — Le glas de la puissance romaine. — La mise du vieux monde à l'encan.

II. L'évolution de Gœrres. — Les pays rhénans mécontents de la France. — Gœrres à Paris. — Son hostilité jurée contre la France. — Son amer scepticisme à l'endroit des illusions révolutionnaires. — Gœrres homme de négations.

III. Ses occupations scientifiques. — Gœrres à Heidelberg. — Son contact avec le germanisme du moyen âge ; sa reprise de contact avec le christianisme. — Son retour en pays rhénan.

IV. Gœrres interprète des malheurs de l'Allemagne. — La vocation d'élite de la race germanique. — La Chute de V Allemagne ; la Chute de la religion. — Les Allemands, * caste de brahmanes ». — Caractère éclectique et syncrétiste de la religiosité de Gœrres. — L'esprit de syncrétisme religieux dans l'Allemagne de l'époque.

V. La science des religions : son caractère et ses tendances au début du xix* siècle. — La Symbolique de Creuzer accusée d'être une apologie du sacerdoce. — L'Histoire des Mythes. — Gœrres et les frères Grimm.

VI. Gœrres et la politique. — Le mutisme de l'opinion publique allemande. — Le Mercure: son succès foudroyant. —

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Gœrres professeur de baine contre la France. — La « cinquième puissance ». — Un pastiche de Napoléon : l'Europe mystifiée. — Rêve d'une alliance entre Pie VII et les peuples.

VII. Déception profonde de Gœrres après le Gonflés de Vienne. — L'esprit absolutiste des souverains. — Les théories politiques de Gœrres. — Sa conception des constitutions. — Absolutisme monarchique et absolutisme démagogique. — La façon de royalisme de Gœrres. — Les rois « titubants ». — La disparition du Mercure. — Prédication prophétique au sujet de l'assassinat de Kotzebue. — Publication du liVre : V Allemagne et la Révolution. — Gœrres proscrit. — Luttes futures entre Gœrres et la Prusse.

VIII. Gœrres à Strasbourg. — Ses publications d'orientalisme. — « Le présent cognant à toutes les croisées » ; V «autre Coriolan ». — Nouvelles brochures politiques. — Le Congrès des princes à Vérone ; le Congrès des peuples, rêvé par Gœrres. — Retour de Gœrres vers le moyen âge et vers le catholicisme. — De l'éclectisme religieux au catholicisme intégral. — Souvenir de ses polémiques contre la Sainte-Alliance : effets de ce souvenir sur l'opinion allemande. — Les débuts de Gœrres comme apologiste : uti hommage à la démocratie suisse.

IX. Charles-Louis de Haller. — Apologiste avant d'être catholique. — La Restauration de la Science politique^ — La contrerévolution de la science. — La haine de l'absolutisme poussée jusqu'à la suppression de l'Etat. — Conception féodale de la société. — L'attitude de Haller : « déchaîner la guerre dans le royaume des intelligences ». — Sa foi en ses théories et sa foi en l'Eglise romaine. — Haller envoyé de Dieu.

X. Frédéric Sehlegel : son enseignement philosophique et social. — L'école rationaliste et l'école « légitime ». — Le « singe devenu libéral » ; l'homme, image de Dieu. — La réintégration de la nature en Dieu. — Un obstacle : l'absolutisme. — Le christianisme et l'idée de relativité. — Monarchiste par haine de l'absolutisme. — La théologie politique de Sehlegel et la êainte-Alliance.

XI. Adam Mûller, <Tla première tête de l'Allemagne». — Un Botiald allemand. — Corespondance entre Mûller et Gentx. — Gentz : la « foi d'obéissance » ; Dieu « posé par procédé ». — L'idée de Dieu dans l'œuvre d'Adam Miiller. — L'illogisme de la Sainte-Alliance dénoncé par Adam Miiller. — Crainte de la Sainte- Alliance pour les « vérités morales positives ». — Hostilité de Miiller contre le droit romain et contre Adam Smith. — Prophéties sociales d'Adam Muller.

Double importance de ces penseurs, comme devanciers du

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mouyement social-catholique autrichien, et comme adversaires de Tabsolutisme des rois « saintement alliés ».

C'est une opinion commune qu'entre 1815 et 1830, deux forces et deux idées se disputèrent TEurope : d'une part, les rois et l'Eglise ; d'autre part, les peuples et la Révolution. La réalité fut plus complexe, les couleurs des drapeaux furent plus nuancées. Ni le catholicisme, à cette date, ne s'enrôla servilement dans le bataillon des rois, ni les rois ne se groupèrent sous la bannière catholique ; et c'est en s'appuyant sur des théories préconçues plutôt que sur les faits, que l'on établit entre la Sainte-Alliance et l'Eglise une étroite solidarité. La Sainte-Alliance, par là môme qu'elle ignorait ou qu'elle estompait les diverses nuances séparant entre elles les confessions chrétiennes, ratifiait en fait, toute sainte qu'elle fût, cette laïcisation des maximes diplomatiques, contre laquelle Rome avait protesté au moment des traités de Westphalie; et parce que sainte, sans doute, elle ne redoutait pas de sanctifier, au regard deTimmuable unité catholique, des façons diverses d'être chrétien : la façon du tsar, la façon du roi de Prusse*. Championne théorique d'un christia-

\. 11 suffit, au reste, pour entrevoir les complexités de la question, d'observer la façon fort peu enthousiaste dont Consalvi parle du Congrès de Vienne, auquel il assistait comme représentant du Pape : « Le prince de Hardenberg et lord Castlereagh, écrivait-il en ses notes, ne croient pas à rét«rnelle durée de ce qui se règle ici... Nous étayons ici peu « peu, à force de bras et d'argent, une vieille masure qui s'écroule sous nos yeux, et nous ne songeons pas à rebâtir solidement, ce qui serait peut-être moins dispendieux et à coup sûr plus durable. Nous ressemblons aux architectes de la tour de Babel ; nous arrivons à la confusion des langues en posant les premiers fondements de l'édifice.» (Consalvi, Mémoires,, édit. Crétineau-Joly, 1, p. 18-19. Paris, Pion.) «11 y a beaucoup desprit

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nisme dans lequel elle englobait l'Eglise, mais en marquant à TEglise ses cantonnements, c'est au Pape en tant que souverain, et non point en tant que vicaire du Christ, que la Sainte- Alliance s'intéressait; elle étendait au trône de Rome, beaucoup plus qu'à la chaire de Saint-Pierre, sa sollicitude commune pour toutes les souverainetés. Mais s'autoriser de ce fait pour considérer la Sainte- Alliance comme l'expression d'une politique catholique, c'est oublier que, même en Autriche et même en Allemagne, en dépit du prestige de Metternich et des dispositions bienveillantes qu'il témoignait au Saint-Siège, les principes des rois alliés provoquèrent soit l'hostilité ouverte, soit les réserves les plus expresses des représentants de la pensée religieuse^.

Etudier Tattitude de ces publicistes dans le domaine de la philosophie politique et sociale ; montrer en cette attitude le résultat d'une doctrine qui n'était point celle de la Sainte-Alliance et qui leur donnait, tout ensemble, l'apparence d'être des attardés et le mérite d'être des précurseurs ; regarder comment les romantiques de la veille s'arrachèrent aux régions nébuleuses dans lesquelles leur fantaisie se mettait en quête d'une croyance et se plaisait à la sentir impalpable, à

et des esprits de toutes sortes dans ce Congrès, écrivait plaisamment Dorothée Schlegel en 1814 ; mais malheur ! malheur ! ils ont oublié d'inviter le Saint-Esprit, et apparemment il ne vient pas sans en être prié. » (Raich, Dorothea von Schlegel, II, p. 295.)

1. « Pour cette diplomatie nouvelle, dira plus tard Gœrres, l'Eglise ne fut jamais un objet de réflexion sérieuse ; on lui avait concédé une sorte de fonction d'honneur, et on l'avait mise dans le même rapport avec les actions d'Etat que la Sainte Trinité avec les traités, sans y attacher d'ailleurs importance.» {Politische Schriften^ VI, p. 231.)

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la frôler plutôt qu'à Tétreindre ; assister à leur corps à corps avec toutes les conséquences terrestres du Credo définitivement assimilé par leurs consciences, du vieux Credo nouveau pour eux ; et voir ainsi, par-dessus la mêlée des ultras et des libéraux, la pensée catholique allemande sortir, par un soudain détour, de cette impasse dans laquelle les polices delà Sainte-Alliance croyaient pouvoir emprisonner Thistoire : tel est Tobjet de ce chapitre.

Joseph Gœrres avant tout, puis, à côté de lui, Schlegel, Haller, Adam Mtiller, représenteront, à des degrés différents, et chacun avec sa nature, cette originale contenance qu'affectait la pensée catholique. Examinant d'abord par quelles évolutions successives Gœrres arriva du pur jacobinisme au pur catholicisme, nous retrouverons en lui, à toute époque, comme source de ses actions et même de ses opinions, la haine contre l'absolutisme*; et c'est précisément ce sentiment qui, l'ayant fait tour à tour s'insurger contre le Directoire, contre Napoléon, contre la Sainte-Alliance, le fera se prosterner devant l'Eglise romaine, organe du seul absolutisme qu'il accepte, celui de Dieu. Schlegel, Haller, MûUer, nous familiariseront à leur tour avec un catholicisme qui ne reconnaît, sur terre, aucune prérogative qui n'ait

1. « En un point, écrit M. Sepp, Gœrres resta fidèle à lui-môme, conséquent avec lui-même : il abhorrait profondément tout absolutisme. » (Sepp, Gœrres, p. 189 ; 23* volume de la collection des Geisleshelden, Berlin, Hofmann, 1896.) Ki c'est apparemment par l'effet d'une confusion entre le catholicisme romain et les idées absolutistes que le publicisto Theodor Mundt, dans ses Moderne Lebenswirren, en l'année 1834, appelait Gœrres « le Titan de l'absolutisme ». (Cité par Dresch, Gutzkow et la Jeune Allemagne, p. 97. Paris, Bellais, 1904.)

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des devoirs pour rançon, aucune jouissance à laquelle ne soit attachée, comme une sorte de servitude voulue par Dieu, Tidée d'un service social, aucune propriété qui n'ait ses limites dans les raisons mêmes qui la fondent, aucune souverain neté, enfin, qui ait le droit de se considérer comme une fin en soi.

11 y avait au collège ecclésiastique de Coblentz, aux environs de 1789, un écolier d'humeur batailleuse, qui s'appelait Joseph Gœrres*: les explosions de sa turbulence, qui devaient bientôt secouer en leur sommeil les hommes d'Etat de la vieille Europe, inquiétaient gravement, dans les sacristies du collège, Tétiquette compassée des maîtres de cérémonies. On dut, à cause de ce gamin, décider un changement dans les processions. C'était l'usage, là-bas, de faire promener des légions d'anges, beaux enfants d'une tenue correcte, qui ne chiffonnaient point leurs ailerons d'or et portaient avec délicatesse de flam-

1. Les deux biographies les meilleures de Jean- Joseph Goerres (1776- 18 18) sont : Sepp, Gœrres und seine Zeitffenoêsen, 1776-1848 (Nôrdlingen, Beck, 1877); et Oalland, Joseph v. Gœrres (Pribourg, Herder, 1876). — Voir, pour la bibliographie de Gœrres, Gœdeke^Gœtee, VI, p. 2OI-2Ù0. Marie Gœrres, fille de l'écrivain, a publié un certain nombre de ses œu^Tes p<jlitiques en six volumes de Politische Schriften (Munich, LiterariêCh-artisfisrhe Ansialt, 1854-18(>()), et la correspondance de Gœrres arec sa famille (tome I des Gesammelle Briefe); et M. Franz Binder a publié, en deux volumes, la correspondance de Gœrres avec ses amis (tomes II et IIÏ des Gesammelte liriefe^ Munich, Literarisch-artistische Anatalt^ 1874).

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boyantea épées. Le petit Gœrres, un jour, prit son rôle au sérieux : en plein cortège, il se mit à dégainer contre un inoffensif camarade, qui personnifiait Lucifer. Il fallut — une fois n'est pas coutume — que les autorités du défilé défendissent Satan contre saint Michel, et désormais, dans ces pompes angéliques, bons et mauvais esprits furent désarmés * .

L'étrange enfant voulut de bonne heure se faire imprimer : il compila des livres de voyages, pour écrire un manuel de géographie, et s'en fut naïvement chez un éditeur* avec son manuscrit et sa tirelire. Mais la tirelire était trop légère et les dépenses d'impression trop lourdes : la notoriété géographique de l'auteur ne dépassa pas la maison paternelle ^ Ce fut vraiment grand dommage: à la veille des événements qui allaient culbuter la b&tisse politique, ce manuscrit refusé fut peutêtre le dernier état de lieux ; il serait piquant de te retrouver aujourd'hui, môme tracé d'une plume inexperte, signé de l'homme qui, durant un demi-siècle, devait, par le retentissement de ses impétueuses brochures, scander les écroulements successifs de l'Europe.

Cette indifférence des imprimeurs ne dura point : G(»rres sortait à peine de l'adolescence, que déjà, d'un bout à Tautre de la rue des Prêtres, — ainsi s'appelait alors le cours moyen du Rhin, — son nom faisait du bruit et sa plume de la besogne. Dans le petit écrit qu'il intitulait : la Paix universelle^ un Idéale il s'érigeait en citoyen

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