NAPOLÉON ET L ÉGLISE D ALL6UA6NE
mais la situation ofKcielle de ces agents était imparfaitement définie, et l'on eût dit que la Prusse, en les accréditant, rougissait de cette concession faite à V « Antéchrist ». En 1802, avec Tenvoi h Rome de Guillaume de Humboldt, une ère nouvelle s'ouvrit : pour la première fois, le Gouvernement de Berlin rédigea des instructions formelles, soigneuses, détaillées, pour son agent auprès de la Curie. Ces instructions ^ qui s'inspirent, en leur ensemble, des principes du Code général prussien de 1794^, nous révèlent ce que le roi de Prusse veut être dans TEglise prussienne : il est défendu à Humboldt de permettre qu'un prélat prussien puisse devenir cardinal ; défendu de prêter Toreille à toute avance qui pourrait lui être faite pour rétablissement d'une nonciature à Berlin; défendu d'admettre que les communications entre Rome et l'Eglise prussienne puissent passer par un autre canal que celui du ministère prussien; défendu, enfin, de conclure avec le Saint-Siège aucun acte bilatéral; car « cette forme, disent textuellement les instructions, implique une sorte de concession réciproque d'avantages et
1- Le texte de ces instruction» est publié dans Lehmann et Granier, op. cit., VIII, p. 630-645. — Cf. Bruno Gebhardt, op. cit., I, p. 37 et suiv.
— Dans le rapport concernant la nomination de Guillaume de Humboldt, on lit qu'il est « élevé dans la religion protestante, rempli des principes d'une sîaine philosophie, et garanti contre les prestiges {Blendwerk) de Rome » (Bruno Gebhardt, op. cit., I, p. 36).
2. Sur le Code général prussien au point de vue des stipulations confessionnelles, voir Otto Meier, op. cit., I, p. 414-424, et Julius Bachem, Preustenund die Katkolische Kirche, 5* édit., p. 4V-44 (Cologne, Bachem, 1887).
— Dans un mémoire rédigé en 1821, le bureaucrate Schmedding, dont nous retrouverons plus tard le nom, précise en termes très nets l'antagonisme qui existe entre les principes du Code u&néral prussien faisant de la puissance royale la source de tout droit, et la doctrine catholique 8ur les prérogatives transcendantes de l'autorité spirituelle (Lehmann et Granier, op. cU., VIII, p. VI-VII).
de désavantages, messéante pour un souverain protestant ». Ainsi TEtat prussien, encore qu'il pressentît, officiellement, Téventualité de certaines négociations avec Rome, s'interposait entre Rome et les catholiques de Prusse, avec la plus pointilleuse rigueur; les mesures de confiscation décrétées en 1810 contre les biens ecclésiastiques de Silésie dénotaient éloquemment Tesprit de l'administration prussienne*; et Tordre royal de la môme année, contraignant les soldats catholiques à suivre le prêche une fois par mois, assurait à la confession évangélique, dans la monarnarchie prussienne, l'impérieux prestige d'une religion d'Etat*. Les écrits du juriste Zachariœ et du théologien Stephani sur « l'unité de l'Etat et de l'Eglise ^ » étaient comme les avant-coureurs de l'intolérance hégélienne : l'heure était proche où Hegel, en faisant de l'Etat l'incarnation de l'Idée, soumettrait l'Idée à l'Etat; et pour les catholiques, cette heure-là devait être terrible.
Faire vivre en terre protestante, sous l'hégémonie de souverains dont la Réforme inclinait à faire des papes, un certain nombre de sujets catholiques : tel était le problème qui depuis longtemps existait pour la Prusse, et qui se présentait, en 1803, devant plusieurs autres Etats protestants de l'Allemagne. Le vieux principe de la paix de Westphalie : Cujus regio, ejus religio, avait fait son
i. Voir, sur cette grande sécularisation, Bachem, op. cit., p. 47-48.
2. Otto Meier, op. cit., I, p. 443-444. Cf. ci-dessous, liv. III, chap. I.
3. Voir, sur ces deux écrits, dont l'un est de 1797 et l'autre de 1802, Otto Meier, op. cit., I, p. 435-438. — Sur Henri Stephani (1761-1850), voir Schulte, Die Geachichte der Quellen und Literatur des ranonisrhen Redits, III, 2, p. 176-177.
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temps ; leur enrichissement territorial contraignait les princes d'y renoncer; le recès de Ratisbonne rangeait sous leur sceptre des milliers de consciences qui voulaient demeurer fidèles à TEglise romaine. L'époque durant laquelle, chefs de l'Eglise protestante, ils n'avaient qu'à exercer une suzeraineté quasi-pontificale, devait faire place, [subitement, h une autre période, durant laquelle ils allaient régler les rapports de l'Eglise catholique, cette nouvelle venue, avec leur suzeraineté princière ou royale.
Leprécédentde Joseph Ilfit toutde suite loi pour eux. Le Wurtemberg, dès 1803, édicta une série de mesures qui mettaient TEglise romaine sous la férule de l'Etat : comme on n'avait pas le loisir de distinguer entre le jus in sacra, relatif aux affaires internes de l'Eglise, et le jus circa sacra^ relatif au rayonnement extérieur de la vie catholique et au contact de l'établissement religieux avec l'établissement civil, l'Etat jugea plus simple de s'arroger l'ensemble de ces droits. Maître de l'éducation des clercs et de la collation des cures, il escomptait la docilité de l'Eglise, et pouvait d'ailleurs, par un simple refus de placet, étouffer toute indocilité*. On agissait de même en Bade^ : la bureaucratie d'Etat, tantôt laïque et tantôt ecclésiastique, jouait dans l'Eglise le rôle qui, d'après la constitution du catholicisme, reviendrait à la hiérarchie. La disparition successive des évêques,
1. On trouvera tous les détails à ce sujet dans Golther : Der Staat und die Katholische Kirche im Kônigreich Wûrttemberg, p. 30-36 (Stuttgart, Cotta, 1874).
2. Voir Maas, Geschichte der Katholischen Kirche im Grossherzogthum Baden, p. 8-16 (Fribourg, Herder, 1891).
le trouble apporté dans les circonscriptions diocésaines par les bouleversements territoriaux, rendaient plus faciles les empiétements de cette bureaucratie : les organes normaux de TEglise s'anémiant ou succombant, l'Etat installait à leur place ses propres fonctionnaires, décorés du titre de « conseillers spirituels »; et, par eux, TEtat régnait.
La catholique Bavière donnait l'exemple aux souverainetés protestantes ses voisines. La politique de Charles-Théodore, qui reposait sur une alliance entre TEtat et la nonciature ^ et qui visait à protéger les prérogatives de la Bavière contre les revendications d'évêques étrangers à son territoire, était abandonnée : avec Maximilien-Joseph, c'est contre la Cour de Rome ellemême que l'Etat bavarois se mettait en défense-. Montgelas, son ministre ^, et les « illuminés » qui l'entouraient, étaient des plagiaires de Joseph IL Comme Joseph II, Montgelas condamne les monastères au nom de l'économie politique : leurs biens passent au fonds des écoles, et les moines mendiants sont dénoncés comme « un des plus puissants obstacles à la civilisation ^ ». Il prétend, comme lui, disposer des cures, lorsqu'elles ne sont soumises à aucun patronat privé ^; et comme lui, il réglemente l'instruction des clercs, supprime à