V. Le romantisme allemand : sévérités qu'il a rencontrées
— Le professeur de morale des premiers romantiques : Goethe.
— Don Juan à l'école de Fichte. — L'imitation de Wilhelm Meister. — La rêverie des romantiques : paresse et perpétuel mécontentement. — La course vers l'indéûni. — Alternative à laquelle sont acculés les romantiques, métaphysiquement et moralement. — Oscillation du romantisme entre l'Eglise romaine et le néant. — Les deux pôles : Kleist et Werner. — Henri deKleist : son suicide. — Zacharias Werner : sa conversion, sa vocation sacerdotale, ses prédications au Congrès de Vienne.
— Attitude antiprotestante des romantiques : Tieck ; le fragment de Novalis sur la chrétienté.
VL Les inspirations catholiques de la littérature romantique.
— La « nouvelle mythologie chrétienne ». — La Statue de marbre, d'Elchendorff : retour aux sources chrétiennes. — Les hymnes de Novalis. -- Le mouvement de lïeldelberg : Gœrres, Arnira, Brentano ; résurrection du moyen âge littéraire. — Le mouvement de Cologne : Wallraf, Bertram, les Boisserée ; résurrection du moyen âge artistique. — Le Dombild. — Les Boisserée et Goethe. — Enthousiasme naissant pour la cathédrale de Cologne : l'ironie hostile de Heine.
Vn. Oscillation de l'âme romantique entre l'Italie et TAUcmagne. — Le petit livre de Wackenroder : la foi, fille de l'art.
— Mortimer dans Maine Stuart, de Schiller : l'émotion esthétique à Saint-Pierre de Rome. — La colonie romaine d'artistes allemands : Overbeck. — Une série de conversions d'artistes au catholicisme. — Le précédent de Winckelmann : différence entre la conversion de Winckelmann et la conversion des Nazaréens. — Théorie des Nazaréens sur l'esthétique. — Modilication des sujets de tableaux : congé donné aux dieux païens.
— Modification de la technique : congé donné aux modèles. — La piété, condition de l'art. — Un artiste thaumaturge : Achtermann. — Une oraison au point de départ, une apologétique au point d'arrivée. — Art et religion synonymes. — L'apogée de l'école nazaréenne : séjour de Louis de Bavière en 1818. — Les résultats de l'œuvre des Nazaréens. — Appel de l'Allemagne à un art issu du catholicisme. — Le fondateur de l'histoire de l'art : le protestant converti Rumohr.
Vin. Le caractère patriotique du mouvement romantique. —
Une revanche des désastres allemands. — Volonté des artistes d'être « intimement chrétiens et intimement allemands ». — Connexion retrouvée entre l'idée catholique et Tidée germanique. — Eifort du romantisme pour rendre au peuple allemand sa conscience nationale ; solidarité entre cet effort et la reviviscence de ridée religieuse.
Les influences indigènes et les influences exotiques, le prestige de la Réforme germanique et le prestige du « philosophisme » français conspiraient à Tenvi, dans TAUemagne du xviii'' siècle, contre le crédit intellectuel de l'Eglise romaine. Quelle que fût Tâpreté du duel entre ceux qui voulaient que la littérature allemande se mît à Fécole de la nôtre et ceux qui prétendaient au contraire l'émanciper, ils étaient d'accord entre eux, tacitement, sur la stérile vétusté de l'idée catholique et sur l'insignifiant efi'acement où elle méritait d'être reléguée. Leur commune arrogance à l'endroit de la vieille religion était d'autant plus frappante qu'elle n'avait rien de concerté ni de volontairement insolent : ils étaient très sincères lorsqu'ils attribuaient à l'Eglise romaine, dans le monde réel, la place qu'elle tenait en leur propre estime; à peine parlaient-ils d'elle comme d'une force ennemie, mais bien plutôt comme d'un archaïsme.
« L'Eglise de Rome, disait Herder, ne ressemble plus qu'à une vieille ruine, oii ne peut entrer, désormais, aucune vie nouvelle. » « Ce n'est que parmi la populace superstitieuse, reprenait Nicolaï, que la foi I. 11
162 PENSÉE CAtMOLiOUE ET PENSÉE ÀLLÈMANbË
romaine peut encore se prolonger; devant la science, devant la culture^ elle n'existera plus*. » A vrai dire, les propos et les écrits de plusieurs personnages catholiques de TAllemagne étaient de nature à justifier cette sorte de dépréciation. Lorsqu'une Eglise assise sur le principe d'autorité se laisse aller à rougir de son intransigeance dogmatique ; lorsqu'elle dissimule avec un pudique embarras une partie des dogmes qui sont, tout à la fois, son patrimoine et sa raison d'exister, on peut dire que volontairement elle s'anémie, et qu'en présence de Tauguste et décisif dilemme : être ou n'être point, elle prend le parti de n'être point. C'est vers ce cruel parti qu'inclinaient, dans l'Al- V lemagne du xvni'' siècle finissant, un certain nombre de théologiens catholiques. Leurs catéchismes en foïit foi^ ^le christianisme y devenait une sorte de morale supérieure, à peu près indépendante du dogme ; on eût dit que le prêtre éprouvait quelque gêne a prêcher le message d'un Dieu révélateur; il aimait mieux être l'interprète, toujours banal lors même qu'élégant, del'expérience morale quotidienne et d'une certaine « éthique » naturelle, à demi rationaliste, à demi parfumée d'encens. Mais l'Incarnation, mais la Rédemption, mais la faute
1. Cité dans Janssen, Friedrich Leopold Graf zu Stolberg^ II, p. 1 (Fribourg, Herder, 1877).
2. Voir à ce sujet l'oiiviage capital de Thalhofer, Entwicklung des ka tholiscfien Kalechismus in Deutacliland von Canisius bis Deharbe^ p. 90-102 (Fribourg, Herder, 1899). Dana le projet de catéchisme pour le diocèse de Mayence, publié à Francfort en 1789, le tout petit catéchisme est restreint h l'enseignement de la religion naturelle et de la morale ; l'auteur admet qu'on parle du péché originel, mais sans insister; il demande qu'on évite le mot « grâce », et juge superflu de parler des bonnes œuvres et du culte des saints. — Thalhofer cite un certain nombre de catéchismes imprégnés des principes de VAufklàrung, et où se retrouvent les mômes susceptibilités et les mêmes lacunes.
kOMANTiSME ET CAThOLÎCiSMË 1Ô3
originelle, mystères fondamentaux du christianisme, étaient, dans ces catéchismes « éclaire's, » condamnées à la pénombre ; car ces doctrines avaient deux torts, d'abord d'être inaccessibles à la raison raisonnante; et puis, surtout, d'avoir provoqué des conflits théologiques entre les diverses confessions chrétiennes; et certains théologiens d'Etat, qui n'étaient plus catholiques que d'étiquette, avaient découvert une merveilleuse façon d'unifier le christianisme : c'était de supprimer ou de voiler ce qu'il y avait d'essentiel en lui.
Tels qu'on les distribuait en certaines universités, les deux enseignements de la théologie et du droit canon semblaient convier les clercs à prendre, à l'endroit du surnaturel et de l'Eglise, une attitude défensive, et les vaccinaient contre l'influence romaine par une dose suffisante d'idées rationalistes et joséphistes. La « section des connaissances nécessaires pour la formation du maître populaire religieux, » créée à Wurzbourg au lendemain de la sécularisation, contrastait étrangement avec ridéal pédagogique que le Concile de Trente a défini : les jeunes clercs, h côté des jeunes pasteurs, s'asseyaient aux leçons du théologien protestant Paulus^; et l'Etat bavarois, sans tenir compte des représentations de Téveque, prétendait former en eux, non point des ministres de Dieu, mais de bons « maîtres populaires », usant du prestige de l'Eglise pour frotter d'un peu de science et de morale les enfants et les adultes.
1. « Théologien protestant de la classe que j'aime et respecte, travaillant à repousser toute religion positive et toute croyance imposée », tel est le signalement que donnait, de Paulus, Benjamin Constant, dans son Journal intime (édit. Melegari, p. 32. Paris, Ollendorf, 1894).
L'installation à Wurzbourg, en 1806, de Tarchiduc de Toscane, mit un terme à cette curieuse institution* : la Faculté de théologie catholique recouvra plus d'autonomie, mais l'esprit du célèbre professeur Berg, qui longtemps y survivra, était plus proche de la philosophie du xviii* siècle que de la théologie romaine; les élèves, au sortir des cours, cherchaient les différences qui séparent Jésus de Socrate, et ne les trouvaient plus^. Fingerlos, qui dirigeait à Landshut le séminaire du Georgianiim^ avait le renom d'un rationaliste et ne s'en défendait point ^ ; et lorsqu'en 1816 les évêques de Bavière et les professeurs de Landshut s'expliquèrent auprès du Pape et du Roi sur la rareté des vocations sacerdotales, ils déplorèrent à l'unisson que trop souvent une morale abstraite supplantât la foi révélée, et que le caractère transcendant du christianisme fût dénaturé par des interprétations mythiques et psychologiques^.
La jeunesse cléricale était déroutée. Sorti de l'école avec plus de négations que d'affirmations, et condamné, sa vie durant, à traîner un bagage de doutes, l'infortuné qui devenait pasteur d'âmes
1. Bi'uck, I, 1). 35i-364. — Sicherer, op. cit., p. 38. — Friedrich, Ignaz von Dœllinger^ I, p. 96-97. — Janssen, Zeit und Lebensbilder, I, p. 269 et siiiv.