Sulpiz Boisserée, I, p. 149-150 et
2. Sulpiz Boisserée, I, p. 216-219 : à l'occasion de ce voyage princier, Sulpice entretint le ministre Ancillon de la fondation à Cologne d'un grand musée national d'antiquités allemandes.
3. Les recherches contemporaines ont prouvé, dune façon qui semble décisive, l'origine française, et non point allemande, de l'art gothique : voir Dehio, Bévue archéologique, septembre 1900, p. 204-21», et Enlart, Mélanges Paul Fabre, p. 21)4. (Paris, Picard, 1902.)
4. Lorsqu'il fut question de vendre à la Prusse la collection Boisserée» Dorothée Schlegel, le 5 mars 1817, écrivait à Sulpice : « Peut-être ces tableaux ouvriront-ils les yeux aux Berlinois, et seront-ils convaincus qu'on n'a pas besoin de faire une nouvelle religion pour en avoir une. >• (Raich, Dorolhea Schlegel, II, p. 411.)
n. Gœthe, Mémoires, trad. Carlowitz, II, p. 359<372.
poraina* : ce verdict agressif, <jui s'intitulait : /' « Art moderne allemand^ chrétien et patriotique », apparaissait plus tard à Henri Heine comme la revanche des dieux païens, dont la colère se réveillait. Devant cette colère, continue Heine, « les fantômes du moyen âge s'enfuirent: les hiboux se cachèrent de nouveau dans les ruines des vieux châteaux; les corbeaux s'envolèrent à tire-d'aile dans les tours des églises gothiques ^ ». Lorsqu'en 1835 Henri Heine écrivait ces lignes, il prenait ses désirs pour la réalité. Les « fantômes du moyen âge » avaient au contraire la vie dure; et nous verrons, dans la suite de cette histoire, comment Joseph Gœrres, et puis Auguste Reichensperger '^ iirent mentir les espérances d'Henri Heine et couronnèrent Tceuvre des Boisserée.
Quelque attirés que fussent les romantiques par les vestiges de l'Allemagne d'autrefois, ils ne pouvaient résister, cependant, aux appels enchanteurs de ritalie. Lucas de Leyde, dans le roman de Tieck, dissuade Sternbald de descendre au delà
1- Goethe, édit. Kûrschner, XXIII, préface de Heinrich Dûntzer, P xxyii-xxviii. — Sur cet article de Meyer, voir ci-dessous, p. 239, n. 4.
- De V Allemagne, I, p. 226. — Pour comprendre l'état d'esprit de Henri ^'eine au moment où, obsédé par le nouvel idéal religieux du saint- •'imoDisipe, il s'emportait ainsi contre le roinantisnie, voir Lichtenberger, ^»iri ffeine penseur, p. 124-127 (Paris, Alcan, 1905).
il- Voir ci-dessous, livre III, chap. m.
des Alpes : « Nous ne sommes pas Italiens, lui dit-il, et un Italien ne sentira jamais d'une façon allemande. Pensez-vous que vous verrez les tableaux italiens d'un autre œil que d'un œil allemand?... Vous ne deviendrez pas un Italien, et vous ne resterez pas un Allemand. Nous ne sommes pas faits pour les antiques ; nous ne les comprenons m^me pas ; notre domaine, c'est la vraie nature du Nord ; et plus nous la saisissons, plus nous sommes artistes ^j^» Mais Sternbald, passant outre, prend la route du Midi. « L'Italie est un beau pays où le bon Dieu prend soin de tout, dira plus tard l'un des personnages d'EichendorfF : on n'a qu'à s'étendre sur le dos pour se réchauffer aux rayons du soleil ; les raisins vous poussent dans la bouche ; et si la tarentule vous pique, vous dansez aussitôt avec une souplesse
1. Tieck, Sternbald, édit. Minor, p. 182-183. — Comparer dans Raich, Dorothea Schlegel, II, p. 305, une lettre du comte Ernest de Kanitz, écrite à Philippe Veit le 6 mars 1815 : « J'espère que, dans la riche et classique Rome, tu vis et agis avec une intensité toujours croissante, mais en Italie tu resteras un peintre allemand» ; — et II, p. 422, une lettre du P. Hofbauer aux frères Veit, du 12 avril 1817 : «Vous êtes certainement déjà tout à fait italiens, mais je pense que vous conserverez votre cœur allemand. » — «< Le résultat le plus important de mon voyage en Italie, écrivait de Naples, le 10 février 1819, l'historien Bôhmer, est un accroissement d'estime et d'amour pour tout ce qui est patriotique. Ici dans le lointain, où la vie allemande est une vie étrangère, où elle se reflète plus clairement dans l'esprit et dans le souvenir que là-bas dans la vie quotidienne, on apprend à en pénétrer la profondeur et la plénitude. » (Janssen, Bohmer's Lehen und Briefe, II, p. 31.) — En 1821, le même Bôhmer, un peu découragé, écrit à Jean-David Passavant, le futur biographe de Raphaël : « Regardez avec moins d'espoir vers l'Allemagne et restez plutôt dans votre belle Rome! Ce n'est pas la première fois que les meilleurs sont bannis de leur patrie. Restez-y, car celui qui revient, s'il n'a pas une grande, très grande force intérieure, ou s'il n'arrive pas à une situation très propice et très rare, doit ici sombrer dans l'isolement, et cette mort intérieure est la chose la plus effroyable de toutes. » (II, p. 86.) Mais un an après, en 1822, Bôhmer craint que Passavant, en raison de la vie isolée et factice que mène à Rome la colonie protestante, ne devienne trop étranger à sa propre patrie, et il le rappelle en Allemagne (II, p. 104).
extraordinaire sans avoir eu besoin de leçons*. » Le lazzarone insouciant et paresseux, qu'il y avait au fond de tout romantique et qui affectait d'aller tout droit devant lui, ne détestait pas que la surprise d'un vagabondage rêveur Tamenât en Italie*-. Et puis, là-bas, il y avait la musique, non pas une musique guerrière comme celle qui se jouait, au témoignage ^e M""® de Staël, dans l'église catholique de Dresde, mais une musique vraiment religieuse ; et les romantiques, qui aimaifent toutceque Tart musical recèle d'indéfini, d'inachevé, et, si l'on peut ainsi dire, de romantique en son essence même, aspiraient aux émotions des beaux Miserere? romains 3.
Ainsi balançait leur cœur entre l'Allemagne et ritalie : l'oscillation se perçoit dans un curieux écrit que publiait, en 1797, un tout jeune homme,
1. Eichendorff, Episode de la vie d'un fainéant^ trad. Joseph Legras, p. 42. (Paris, Blot.) C'est le Suisse, qui, dans le roman d'Eichendorff, parle en ces termes au « fainéant » ; et si l'on veut connaître ce « fainéant », écoutons la chanson qu'Eichendorff lui met sur les lèvres, et qui caractérise bien l'aventureuse insouciance du romantique (id. op. cit., p. 3) : « Celui que Dieu veut favoriser, il le lance dans le vaste univers : il étale à ses yeux les merveilles des bois, des montagnes, des fleuves et des plaines. Les êtres passifs qui restent à la maison ne jouissent pas du lever de Uaurore ; ils ne s'occupent que du berceau de leurs enfants, des soins et des soucis qu'amène la paix de chaque jour. Les ruisseaux s élancent des collines ; les alouettes planent joyeusement dans les airs ; pourquoi ne chanterais-je pas, comme elles, à plein gosier et à pleine poitrine? Je m'abandonne à la Providence : Dieu, qui prend soin des ruisseaux, des alouettes, des bois, des plaines, du ciel et de la terre, a sans doute arrangé pour le mieux ma destinée. »
2. Sternbald se sent « attiré vers le monde qui change éternellement, avec ses particularités encore inconnues, vers les artistes qu'il verrait, vers la terre célébrée des Romains» (Tieck, Sternbald, édit. Minor, p. 119).
3. De VAllemagne, partie II, chap. xxxii (édit. Garnier, p. 401). — Comparer une lettre de Dorothée Schlegel à ses fils, écrite de Vienne, le 18 décembre 1808, et dans laquelle la nouvelle convertie se montre enthousiasmée des impressions artistiques qu'elle a rapportées de la messe solennelle célébrée à la cathédrale pour l'Immaculée-Conception. (Raich. op. cit., I, p. 317.)
lié d'amitié avec Tieck, sous le titre : Epanchements de cœur cTiin moine ami des arts. L'auteur, qui rendit bientôt à Dieu sa belle âme d'artiste, s'appelait Wackenroder *. Il regrettait le temps où Tartallemand était encore un pieux jeune homme, élevé parmi des nationaux dans l'intimité des murailles d'une petite ville; mais, sans préférence d'école et de patrie, il encensait avec la même ferveur Durer et Raphaël ; il aimait, non moins que l'art populaire des petites villes allemandes, l'art plus savant de la Renaissance italienne : car le gothique révélait Dieu, et Raphaël, de son côté, au bas de la petite vignette qui servait de frontispice au livre, était qualifié de divin. Ces confidences d'art étaient une prédication de sainteté. C'en était fait de l'esthétique rationaliste, qui vivait de formules et de conventions. Wackenroder s'agenouillait devant la conception de la beauté comme devant un mystère, et devant l'éclosion de la beauté comme devant un miracle ; son esthétique planait dans le surnaturel, et dans un surnaturel précis, où « la Mère de Dieu et les augustes Apôtres » voisinaient intimement avec l'âme contemplative de Técrivain. Wackenroder, — à moins peut-être que ce ne fût Tieck, qui collaborait à ce petit livre 2, — imaginait une lettre d'un jeune élève d'Albert Durer, émigré dans la Ville Eternelle : au cours d'une visite h Saint- Pierre, ce touriste de l'art se faisait catholique^
1. Sur Guillaume-Henri Wackenroder (1778-1798), voir (iœdeke-Qœtze, VI, p. 4B-47; et Haym, op. cit., p. 117-125.
•i. Tieck, en effet, a travaillé & ce livre: il semble aussi que le passage où le peintre Antonio invoque « la Mère de Dieu et les augustes apâtres » soit de Tieck (Brandes, Die deutsche romantische Schule, p. 124).
et racontait pourquoi ; les effluves de la musique Tavaient circonvenu, Télévation de Thostie sainte l'avait fait s'agenouiller, et il lui avait semblé que tous ces catholiques, hommes et femmes, qui étaient là, à genoux, priaient le Père du ciel pour le salut de son âme et que leurs calmes oraisons l'attiraient à leur foi avec une irrésistible violence. La page est fort belle ; elle racontait à l'avance l'histoire de cette colonie romaine de peintres allemands, qui s'appelèrent les Nazaréens.
Trois ans après les Epanchements de cœur de Wackenroder, un personnage de tragédie, sur la scène de Weimar, risquait dçs confessions analogues. « Que se passa-t-il en moi, s'écriait-il, lorsque là-bas, à Rome, j'entrais dans l'intérieur des églises, lorsque s'abaissait la musique des cieux, lorsque jaillissait, des parois et des plafonds, une profusion .d'apparitions, lorsque s'offraient à mes sens étonnés les plus somptueux et les plus sublimes cortèges^ lorsque moi-même je voyais les choses divines, lorsque je voyais le Pape en ses pompes, le Pape officier et bénir les peuples!... Oui, c'est lui seulement qui est entouré de divin. Sa demeure est vraiment un royaume des cieux, car ces formes-là ne sont pas de ce monde. » Ainsi parlait Mortimer, dans la Marie Stuart de Schiller*. On était en l'année 1800 : l'ancien chantre des dieux de la Grèce
1. Schiller, Marie Stuart, acte I, scène vi. — « Si les paroles enthou- Riastes de Mortimer, écrit au sujet de ces vers le P. Baumgartner, ne doivent nullement être considérées comme une profession de foi religieuse de Schiller, elles sont pourtant une profession de foi esthétique... Schiller n'a jamais vu Saint- Pierre, mais ce que lui en disait Gœthe rencontrait, en tombant dans son àme, un tout autre terrain que dans Tàme sensuelle et païenne de Gœthe.» (Baumgartner, op. cit.. Il, p. 32&.)
faisait, sans le savoir, une apologétique catholique qui fut féconde; au cours du siècle nouveau, plusieurs convertis aimeront à redire que ces vers donnèrent à leurs âmes le premier branle* ; et Ton ne pourrait trouver une plus opportune épigraphe pour Fhistoire de l'évolution religieuse qui, sous l'impulsion d'Overbeck, détacha de la Réforme un long cortège d'artistes allemands, hôtes momentanés ou définitifs de la Ville Eternelle-.
La villa de Malte d'abord, puis le petit cloître de Saint-Isidore 3, abandonné par les Franciscains irlandais, abritèrent, de 1810 à 1812, une« fraternité » d'artistes qui vivaient comme des anachorètes d'un peu de riz et de quelques citrons, qui demandaient à Raphaël le secret de ses Vierges, et qui parfois peut-être, tout protestants qu'ils fussent encore, priaient ces encourageantes madones pour les péchés de leur auteur^. Saint Luc
1. Rosenthal, Konvertitenbilder, I, i, p. 437, explique comment ce passage de Schiller attira vers le catholicisme le jeune Jarcke, en qui nous connaîtrons, dans la suite, un publiciste et juriste d'élite; et I, ii, p, 366, il raconte que c'est dans ces vers de Schiller que le poète hambourgeois Lebrecht Dreves s'était instruit sur les pompes du culte avant d'aller, chaque dimanche, par pure curiosité de romantique, à l'église catholique de Heidelberg, et de se convertir, finalement, en 1846.
2. Sous le titre : Ein Jahrhundert Ràmisches Lebens von Winckelmanns Romfahrt bis zum Sturze der weltlichen Papstherrschaft, Berichte Deutscher Augenzeugen (Leipzig, Dyksche, 1904), M. H. Smidt a publié une série de citations de tous les hôtes allemands de la Ville Eternelle : cette anthologie est utile à consulter pour une connaissance sommaire du mouvement artistique dont nous nous occupons ici.
3. Sur Frédéric Overbeck (1789-1869) et son école, voir Howitt, Friedrich Overbeck^ publié par Binder, 2 vol. (Fribourg, Herder, 1886). La «Fraternité de Saint-Luc» avait été fondée à Vienne en 1808 par Overbeck et cinq autres jeunes peintres (I, p. 93). — En 1812, cinq de ces peintres : Overbeck, Pforr, Vogel, Wintergest, Colombo, étaient à Rome ; le sixième, Sutter, était à Vienne. Nous possédons au sujet de la « Fraternité» en 1812 une lettre très curieuse du peintre Cornélius, publiée par Fœrster, Peter von Cornélius^ Ein Gedenkbuch aus seinem Leben und Wirken, p. 117. (Berlin, Reimer, 1874.)
4. Jean Veit, de Rome, le 24 avril 1811, écrivait à sa mère son admira-
était leur patron ^ ; et, comme économe de leur frugal régime, ils avaient choisi l'un d'entre eux, Frédéric Overbeck 2. Chaque soir, ils quittaient leurs cellules pour se montrer entre eux leurs dessins; le samedi, les propos étaient plus longs, roulaient sur la nature de Tart^; on concluait, fort avant dans la nuit, que Tart était une prière; et Overbeck s'en allait prier, le lendemain matin, dans quelque église catholique. Son père, un imposant sénateur de Lubeck^, se reprocha bientôt amèrement d'avoir permis au jeune homme de se faire peintre, puisque la peinture le rendait papiste^. Et dès 1813, en effet, Overbeck fit acte formel de « papisme », entre les mains du futur cardinal Ostini^, Il avait encore cinquante-trois an&à vivre; sauf deux échappées rapides en AUe-
tionpour « ces jeunes gens, simples et gracieux comme des enfants, et qui font des chefs-d'œuvre» (Raich, Dorothea Schletjel, II, p. 22). — «Combien pur et combien saint était le but auquel nous tendions ! écrivait plus tard Cornélius. Ignorés, sans encouragement, sans autre aide que celle du Père qui nous aime au ciel. » (Howitt, op. cit., I, p. 254.)
1. Voir dans Raich, Dorothea Schler/el, II, p. 39'»-395, le texte du diplôme donné à Jean Veit, le 9 décembre 1816, par Overbeck, Sutter, Cornélius et Schadow, membres du Deutscher Kûnstler Orden. La gravure représente saint Luc écrivant, et une madone à la muraille, et Overbeck a mis sous sa signature : «Cherchez le royaume de Dieu et sa justice, et le reste viendra par surcroît. » Jean Veit, en 1811, dans une lettre à son père, décrit le petit cercle dOverbeck (Raich, op. cit., II» p. 49). — C'est du souvenir de l'Académie de Saint-Luc que s'inspirera Lacordaire quand il voudra, à Rome, en 1840, fonder avec Besson et Cartier une fraternité d'artistes français (Howitt, op. cit., II, p. 116).