LIBRARY ST. MARY'S COLLEGE
Il L'ALLEMAGNE RELIGIEUSE
qui les entretient, est relativement plus nombreux sn Bavière que dans toute autre partie de l'Alleniagne. Longtemps encore, au-dessus de la porte des masures rurales, s'ouvriront les bras d'une madone ou s'allongeront ceux d'une croix. A la cour, des cérémonies survivent, qui de partout ailleurs sont disparues. Une fois par an, dans la chapelle royale, le prince régent arme des chevaliers ; c'est à la fête de saint Georges. Debout devant l'autel, sévèrement serrés dans une tunique de soie blanche, les postulants écoutent un sermon, qui les éclaire sur leurs futures obligations. Elles sont doubles : tirer le glaive pour le Christ et rimmaculée-Conception et se dévouer pour les pauvres et les malades. Entre les mains du prince régent, intermédiaire entre eux et Dieu, ils en prêtent le serment; le prince, alors, leur donne l'accolade, les enrôle dans.la milice de Saint-Georges, et préside à leur toilette, à Ja remise du casque, de l'épée, des éperons, du manteau bleu ciel au collet d'hermine, tandis qu'à l'autel la messe se poursuit et s'achève. On rêverait pour cette scène, comme théâtre, les arceaux d'une cathédrale, et comme témoins, des pauvres et des malades, fourmillant au fond des nefs : l'étroite chapelle, de style Jésuite, semble plutôt faite pour des maria-es morganatiques que pour des pompes de chevalerie. L est après la solennité que le comparse populaire est admis : dans une salle du palais, les princes et les chevaliers entrecoupent d'une série de toasts un déjeuner des plus somptueux ; ils se passent lun a 1 autre, en signe de fraternité, une coupe archaïque, pétillante de vin, qui dessine une tête
LA CARtE RELIGIEUSE DE L ALLEMAGNE 19
(le lion ; et, derrière un léger rideau de gardes, le bon peuple de Munich déiile, jetant sur le gala des coups d'œil brefs et surpris. Survivance d'un âge où la religion créait et ordonnait les fêt^s de cour, cette cérémonie de la Saint-Georges, par le fait môme qu'elle est un anachronisme, témoigne d'une fidélité littérale aux anciennes coutumes religieuses, trait distinctif de la piété bavaroise ^. La Bavière a des pèlerinages fréquentés ; Notre-Dame d'Alt-Oetting attire un grand concours de foule ; autour de l'image miraculeuse, des statues d'argent, à demi agenouillées, font sentinelle ; ce sont des princes de Bavière, chevaliers servants de la reine céleste 2.
« Tu ne peux pas aujourd'hui comprendre l'écla: de ton berceau ; tu ne soupçonnes pas pour quels sévères devoirs, pour quels douloureux renoncements la destinée nous a élus. Tous s'inclineront profondément ; en face ils te souriront, et par derrière te déchireront ; n'aie point d'espoir en l'amitié. Mais ta vie épineuse connaîtra des heures de joie ; Dieu a voulu qu'il y eût des grands pour que le bien fût fait à profusion. Fais le bien ; trouver la reconnaissance, c'est chimère. L'ingratitude même t'est réservée ; le salaire, c'est Dieu qui l'offre ; à ceux qui ont fait le bien, il donne la
* Voir la brochure ; Der kôniglîch Bayerîsche Haus-Tdtter-Orden vom heiligen Georg, nacii seinen gegenwnrtig bestehenden Vorschriflen, Einrichtungen und Gebràuchen (AiLinich, 1880). L'histoire de l'Ordre (p. 1-8), le détail des cérémonies religieuses et des serments prêtés par les chevaliers (p. 54-70), le texte consacré des toasts )p. 70-71), y seront lus avec intérêt.
2 WallfahHsortAltôlting und seine SehenswUrdigkeiten, p. 24-30 (Altôttinff, Lutzenherger, s. d.).
paix. » C'est en 1881 qu'une infante d'Espagne*', dont l'enfance avait été promenée dans l'exil, sou pirait ces mâles leçons sur le berceau de sa nièC' Mercedes. Devenue princesse de Bavière, appli quant ses propres conseils, elle incarne à Municl la charité catholique ; la « séraphique Unio] d'amour pour les enfants pauvres et abandonnés » qui fait beaucoup de bien et en rêve plus encore ne l'a point seulement pour bienfaitrice et prési dente, mais pour collaboratrice de son Bulletin'^ auquel elle adresse, entre autres oboles, celle d ses vers. C'est une cour officiellement catholiqu que la cour de Bavière.
Mais, en dépit des pompes du catholicisme, e dépit même de ses œuvres, la prise qu'il avait jadi i sur la vie publique bavaroise va s'afTaiblissan Munich est l'une des rares villes catholiques d i l'Empire où le socialisme se soit implanté ; il détach i deux représentants au Reichstag, un au Landtag Vainement chercheriez-vous, en Bavière, cette coi respondance presque adéquate que l'on observ( sur d'autres points de l'Allemagne, entre les dor nées de la statistique religieuse et le résultat d( élections législatives : dans les deux circonscri] < lions de Munich, la proportion des catholiques a nombre total des habitants est, respectivemen 1 de 79 et 88 0/0, et les suffrages recueillis par Centre ne dépassent pas 21 et 280/0^. Siquelqu'u»
1 s. A. R. la princesse Louis-Ferdinand de Bavière {Das M rienkind, janvier 1894, p. 5. Altôtting, imprim. du Seraphisch i Liebeswerk).
* Seraphischer Kinder freund, Altôtting. •
* W. Schwarze, Wird die Centrumspartei die ausschlaggeben^i
semblait appelé, par son insigne expérience du terrain catholique, à réparer ces disgrâces, c'était assurément le comte Conrad de Preysing, neveu de Ketteler; devant lui, les obstacles foisonnèrent; il fit tout ce qu'il put, non tout ce qu'il eût voulu. Le Centre est traité d'invention prussienne par certains Bavarois de vieille souche. Il est contrebalance, dans les campagnes — spécialement en Basse-Bavière, oii il a perdu la moitié des circonscriptions — par la Ligue des paysans [Bauernbund), dont vainement il signale les candidats comme protestants ou « libéraux » i. On mesurerait assez exactement la force de l'Eglise romaine en Bavière, en disant que l'électeur ne tolère point de la sentir attaquée : M. de Vollmar et ses amis socialistes sont, en matière religieuse, des opportunistes respectueux. Non moins exactement, on mesurerait la faiblesse de cette Eglise, en disant que l'électeur accepte malaisément, pour ses votes, la discipline du clergé : les candidats de la cure ne sont point, forcément, les élus des fidèles. La presse catholique, en Bavière, est moins riche et moins iniluente qu'en d'autres pays allemands 2.
L'esprit public, depuis quelques années, échappe
Partei im Reichstage bleiben ? p. 31 (Berlin, imprim. de la Ger-
mania, 1894).
* W. Schwarze, op. cit., p. 31-32. Les trois circonscriptions de Straubing, Pfarrkirchen, Relheim furent enlevées en 1893 par le Bauernbund ; et dans celles de Landshut, Passau et Deggendorf, es candidats du Bauernbund eurent 36,1 0/0, 44,9 0/0 et 40,2 0/0 des sutlrages.
- VÂLigsburger Pottzeitung, le principal journal catholique de Bavière, a publié, dans les premiers numéros de janvier 1897, une série d'articles sur la Bavière en 1896, auxqueU on peut se reporter pour de plus complets renseignements.
lentement à l'Eglise, et les mœurs aussi lui échappcraient-elles?Gertainesstatistiquesdesnaissances
illégitimes tendraient à le prouver. Dans cette laïcisation delà vie publique, dont le socialisme profite, l'Etat bavarois a sa part de responsabilité . depuis Mongelas, ministre au début du siècle, jusqu^ M. de Lutz, ministre hier, les hommes politiques de la Bavière ont lentement tan la sève catholique. C'est à l'instigation de ce royaume que fut inséré, en 1872, dans la législation de 1 empire, le fameux « paragraphe de la chaire », prélude au Gulturkampfi. Le premier ministre de Bavière, chancelier actuel de l'Empire, fut en 1869 le seul gouvernant en Europe qui rêvât d'une ingérence des pouvoirs laïques dans les délibérations du concile'^. Les prêtres, « vieux catholiques » hostiles a l'infaillibilité papale, furent maintenus par M. de Lutz, vingt ans durant, dans les paroisses catholiques dont ils étaient titulaires s. La réunion, a^ Munich, d'un congrès catholique allemand fut. en 1890, quasiment prohibée 4. L'établissemeni
1 Sur le rôle joué par la Bavière dans le Culturkampf, voir dans la Revue des Deux Mondes du 1" mars 1897, l'article de M. It comte Lefebvre de Béhaine : Léon XIII et le prince de Bismarck
2 On trouvera des renseignements à ce sujet dans l'ouvrage dt- M. Emile OUivier: L'Eglise et l'Etat au Concile du Vatican (Pans • Garnier).
3 C'est seulement lorsqu'il fut établi que les « vieux catno' liques » avaient été amenés, peu à peu, à repousser d'autres dogmes que celui de rinfaillibilité, que le ministère des culte:* bavarois, par un acte du 15 mars 1890, les invita à se faire recon naître comme une confession spéciale et cessa de les considère t comme « catholiques » (Voir le texte de cet acte dans J. Verus Der Culturkampf in Bayern, p. 77-81. Berlin, imprim. de la Ger mania, 1890).
* La lettre du prince régent à l'archevêque de Munich, di
LA CART^ RELIGIEUSE DE L'ALLEIVIAGiNE 23
catholique, en Bavière, est somptueusement installé ; mais dans cette installation il est comme calfeutré K On permet au clergé des œuvres de philanthropie ; mais, s'il se mêlait trop activement aux conflits sociaux, il risquerait d'être arrêté au nom de Tordre public.
On lui permet de se manifester par des processions et par des missions^; mais s'il s'abandonnait à certaines hardiesses de propagande, il risquerait d'être arrêté au nom de la paix religieuse. Au fond de ces églises bavaroises, oii l'on ne refuse aucun luxe à Dieu, vous rencontreriez, surtout depuis le Congrès catholique qui s'est réuni à Munich en 1895 s, plus d'un prêtre tout enveloppé des vapeurs de l'encens, qui volontiers échangerait ce confort contre la liberté d'action du clergé rhénan.
Dans la Prusse rhénane etia Westphalie, le ca-
15 mai 1890, où était exprimé le désir d'un ajournement du congrès catholique, est publiée dans Verus : Der Culturkampf in Bajjern, p. 81 (Berlin, imprim. de la Germania, 1890).
1 Au Conseil fédéral, les représentants de la Bavière sont opposés au rappel des Jésuites ; le président du conseil et plusieurs ministres bavarois sont protestants.
2 Dans les douze églises catholiques de Munich, au carême de 1895, 48 missionnaires entreprirent une vraie campagne de prédications, dont les Bavarois catholiques parlaient avec orgueil {Verhandlungen der A2 General-Versammlung der Katholiken Deutschlands in Miinchen vom 2o bis 29 August Udo. Munich^ Herder, 1895, p. 109).
3 « Nous viendrons à Munich, non maintenant, mais plus tard. » Ainsi parlait Windthorst, en 1890, au congrès de Goblentz, au lendemain des démarches par lesquelles le gouvernement bavarois avait prohibé la réunion du congrès à Munich. Cinq ans plus tard, la promesse de Windthorst s'accomplissait, et le comte de Preysing se plaisait à le faire observer dans le discours par lequel il inaugurait le congrès {Verkandlungcn der 42 General- Versammlung der Katholiken Deutschlands in Miinchen vom 25 ûij 29 August iS95, p. 106, Munich, Herder, 1895).
2i l'aliemagise religieuse
tholicisme a pris, en effet, au cours de notre siècle, une allure apostolique et l'attitude d'une puissance sociale. Sans lisière ni compression, ou peu s'en faut, il est ici tout ce qu'il veut être. Le pouvoir central est lointain ; c'est par surcroît un pouvoir protestant : dirigé par un Etat catholique, un Cultiirkampf a l'air d'un rappel à l'ordre (ce qui fait hésiter et douter les consciences) ; dirigé par un Etat hérétique, il a l'air d'une provocation (ce qui les soulève et les fait vaincre). A la faveur des circonstances et sous l'impression des cours de droit canon professés à Bonn par le savant Ferdinand Walter *, se développa peu à peu, dans la Prusse rhénane, un mouvement d'émancipation catholique, qui surprit tout d'abord les clergés et les fidèles des Etats voisins, façonnés par le joséphisme. Droste-Vischering, archevêque de Cologne, en donna le signal, en se laissant incarcérer à Minden, en 1837, pour rébellion contre la législation civile des mariages mixtes. Les lois de mai, œuvre commune de M. de Bismarck et de M. Falk, décimèrent l'Eglise rhénane ; elles ouvrirent une crise, où plusieurs évêques perdirent leurs sièges et gagnèrent la prison ; mais, entre le clergé tracassé
1 L'influence de Ferdinand Walter et de son enseignement contrebalança d'une façon très efficace l'esprit joséphiste dont étaient encore imprégnées certaines sphères du clergé. « Ce cours fat une révélation, écrit M. le baron Alphonse de Gourcel ; il eut un retentissement considérable: dans les provinces rhénanes, en particulier, les catholiques, mieux assurés de la justice historique de leur cause, reprirent conscience de leur force » {Ferdinand Walter, p. 5-6, typogr. Lahure, 1880). Et le biographe n'hésite pas à appeler Walter « un des plus utiles pionniers du grand mouvement de rénovation chrétienne qui a signalé la première moitié du xix* siècle » (p. Ij.
par un pouvoir protestant et le petit peuple jaloux d'arracher aux industriels protestants une amélioration de son sort, une curieuse alliance fut conclue, qui dure encore, et dont le Centre prussien profita. L'histoire de cette alliance, sur laquelle nous reviendrons un jour, domine le catholicisme rhénan i. Dans la plupart de ses actes, il y eut un mélange de préoccupations religieuses et de préoc-
» « Avec le Culturkampf, un nouveau principe entra en scène pour la formation des partis : les tisserands de la Prusse rlicjiane durent prendre position dans une question où jusque-là ils étaient neutres. Le conflit social entre fabricants et travailleurs subsista ; un conflit nouveau, entre cléricaux et libéraux, s'y joignit. Dans la lutte entre libéraux et socialistes, le clergé était resté plus ou moins neutre; il n'avait aucune raison de s'échauffer pour les libéraux, protestants et anticléricaux, et il devait être réservé vis-à-vis des révolutionnaires, qui avaient pour chefs des Juifs et des athées. Mais maintenant commençait une lutte contre le clergé lui-même : il devait sortir de sa réserve et se chercher des appuis. Où les trouva-t-il ? A Crefeld sans exception, à Gladbach en majorité, les fabricants étaient des protestants ou des catholiques anticléricaux; d'eux, il n'y avait rien à attendre. Le clergé dut se tourner vers l'autre classe: le peuple, les travailleurs, les tisserands, la composaient... La lutte religieuse et la lutte sociale furent parallèles... Le parti libéral apparut comme le groupement des fabricants et des anticléricaux, le parti du Centre comme le groupement des travailleurs et du clergé. Plus que jamais les ecclésiastiques, hostiles aux fabricants libéraux, furent rejetés vers le peuple... Les tisserands sont les adeptes de l'ultramontanisme, moins parce qu'il est un parti religieux que parce qu'il est devenu un parti social » (Alphons Thun, Die Industrie am Niederrhein und ihre Arbeiter ; Erster Theil : Die linksrheinische Textilindustrie, p. 197-198, Leipzig, Duncker,1879). La citation, très curieuse, comporterait plusieurs réserves (Voir Hertling, Aufsdtze und Reden socialpolitischen Inhalts, p. 74 et suiv., Fribourg, Herder, 1884); et l'étude du catholicisme allemand nous permcUra d'insister sur ces pages de M. Thun et de les discuter. Mais on peut dire que l'apparence extérieure des événements, tels qu'ils se déroulèrent en Prusse rhénane, y est fort bien saisie ; et c'est pourquoi nous avous voulu reproduire tout de suite ces lignes caractéristiques.
ciipations sociales, qui se soutenaient et s'enveloppaient entre elles. L'Eglise descendit dans les fabriques, consentit à faire siennes les questions matérielles de l'existence ouvrière. Les fidèles, alors, brisèrent ces compartiments derrière lesquels autrefois ils retranchaient leur vie civique; et leurs votes allèrent au Centre, parce que leurs âmes étaient à l'Eglise. Elle associait tour à tour les ouvriers de la grande industrie, les paysans, les ouvriers, les commis de boutiques, comme elle avait, dès 1845, associé les compagnons ambulants. C'est en Westphalie et en Prusse rhénane que prirent naissance ces puissants Vereine, lente- J ment ramilles à travers toute l'Allemagne. Ils trouvaient la place prise par un discret fourmillement d'associations etdefraternités pieuses, œuvres de conservation, qui groupaient en des chapelles bien closes, pour la protéger contre le mal, une dévote élite triée dans la foule. Sans évincer ces Bruderschaften, qui dans certaines villes, comme Aix-la-Chapelle, résument encore presque exclusivement l'action catholique, les Vereine s'y juxtaposèrent, avec des cadres plus amples et des façons plus conquérantes. On y choquait les verres en môme temps qu'on y mêlait les prières ; on s'y groupait pour la réalisation concrète et terrestre d'un certain idéal chrétien; loin de fouiller la vaste pâte populaire pour en extraire le levain et empêcher qu'il n'y fût étouffé, on voulait, au contraire, qu'il fermentât au milieu de cette pâte: c'est sur de larges fondations que ces groupes nouveaux étaient assis. Ils dressèrent le peuple catholique à penser par lui-même et à agir par lui-
même, sans attendre d'en haut, comme une sorio de supplément à la révélation, un mot d'ordie quotidien pour la conduite politique et sociale K Or il fallait que sur le terrain politique la prépondérance du catholicisme rhénan trouvât son expression : grâce à la vertu éducatrice des Vereine, cette expression put prendre une autre forme que celle qu'on appelle vulgairement le gouvernement des curés. Le Centre rhénan est d'un acahit fort laïque: il se maintient, avec la hiérarchie ecclésiastique, en une communauté générale d'idées ; mais il la laisse en paix, et elle le laisse en paix. Delà Gazette populaire de Cologne, qui depuis trente-sept ans, avec un mélange presque artistique de souplesse et de fermeté, commente et conduit la politique du Centre, jamais on n'entendrait dire sommairement, non plus que de l'ensemhle des journaux catholiques allemands : « C'est l'organe de Févêché. » Telle est, en son complexe aspect, rorientation du catholicisme rhénan.
Il parlait aux foules de justice sociale, voire même d' « exploitation capitaliste », avant que les socialistes ne se fussent présentés 2. Devancés dans la
i On ne saurait avoir une idée plus complète de l'activité « sociale catholique » dans la Prusse rhénane qu'en lisant la monographie consacrée par M. Brandis au diocèse de Cologne : Die kathoUschen Wohlthdtigkeits-Anstalten und Vereine sowie das kaiholisch-sociale Vereinsmesen insbesondere in der Erzdiocese Kôln (Cologne, Bachem, 1896).
2 Sur cette aclivité sociale du catholicisme, voir les livres de M. l'aLhé Kannengieser : Catholiques allemands, le tléveil d'un Peuple (Paris, Lethielleux) ; et l'opuscule hostile de M. le pasteur Weber : Die sociale Organisation des rùmiscfien KathoUcismus in Deutschland (Halle, Strien, 1800).
confiance du peuple, ceux-ci perdirent toute chance de victoire. Leur clientèle, composée surtout d'ouvriers immigrés, se trouve parfois en majorilé pour certaines élections professionnelles; mais, pour les élections politiques, ragglomération industrielle qui s'est entassée dans la région de Cologne demeure une bastille du Centre allemand. Avec cette fidélité politique, la pratique religieuse va de pair, ainsi que le bon aloi des mœurs ; sur 100 catholiques, on évalue de 75 à 95 le chiffre des communions pascales; et si l'on excepte la petite principauté de Schaumburg-Lippe, enfoncée d'ailleurs comme un coin dans la Westphalie, celte dernière province et la Prusse rhénane sont les deux pays d'Allemagne où les naissances illégitimes sont le plus rares i. Dans un journal de voyage, récemment mis en lumière par le P. Lecanuet, Charles de Montalembert, en 1834, écrivait: « La Westphalie est le foyer du catholicisme dans l'Allemagne du Nord, c'est la Bretagne germanique -. » Ce témoignage demeure exact.
Dans quelle mesure la poussée désintérêts agrariens risque-t-elle, à la longue, de désorganiser le Centre rhénan-westphalien, d'imposer des hommes nouveaux à la confiance des catholiques ruraux, et de troubler l'harmonie entre la vie religieuse et la
ï Voir Schneider: Theologisches Jahrbuch aufdas Jahr ^897, p. 234 (Gûtersioh, Berlelsmann). — Sur la moralité dans la principauté de Schaumburg-Lippe, voir Kûhne : Die geschlechilich-sittlichen Verhaltnisse der evangelischen Landbewohner in Braunschweig, Oldenhurg, Lippe, Schaumburg-Lippe und Bremen, p. 58-61 (Leipzig, Werther, 189G).
- P. Lecanuet, la Jeunesse de Montalembert, p. 380 (Paris, Poussielgue, 1896).
vie publique * ? Nous l'étudierons plus tard. La plus récente manifestation du Centre dans cette région fut l'élection législative de Cologne, en janvier 1896 ; M. l'avocat Karl Trimborn recueillit un nombre de voix supérieur encore à celui que le Centre obtenait d'ordinaire ; dès le premier tour, il fut élu 2. Un industriel de Mûnchen-Gladbach, M. Brandts, et M. Trimborn lui-môme comptent beaucoup, pour maintenir la discipline électorale, surFAssociation populaire pour l'Allemagne catholique [Volksverein fiïrdas katholische Deutschland), dernière création de Windthorst, et dont ils se partagent la présidence ^. Cette association est destinée à répandre, à travers toute l'Allemagne, cet esprit d'initiative laïque et ce programme d'action sociale qui font la force du catholicisme rhénan. Le catholique de la Prusse rhénane est attaché à son autonomie ; il se dit volontiers Rhénan, tient fort peu à passer pour Prussien; il a conscience de ce qu'il vaut;
1 Le 40 septembre 1894, a été créée, à Cologne, la rheinische Volksstimme, journal catholique agrarien. M. .le baron Félix de Loe, l'actif fondateur des associations agricoles de la Prusse rhénane, était l'inspirateur de ce journal ; il est mort en 1896.
2 Le tableau suivant permet d'apprécier la force du Centre dans Ifs diverses villes de la Prusse rhénane ;
Pour 100 Pour 100
Cologne 80 des habitants sont catholiques ; 42 ^ votèrent
Dusseldorf 72 — — 45 ( pour
Crefeld 80 — — 58 j le Centre
Aix-la-Chapelle. 92 - — 74^ en 1893.
(Schwarze, Wird die Centrumspartei die ausschlaggehende Partei im Reichstage bleiben ? p. 9. Berlin, imprim. de la Germania, 1894.)
3 Voir K3,nneng\eseT : Ketteler et V Organisation sociale en AUc' magne^ p. 175-254 (Paris, Lethielleux).
et par surcroît il a l'ambition d'introduire en d'autres pays allemands ses procédés, ses allures et ses habitudes de succès. Il rêve que sa province soit un foyer ; et rappelant avec orgueil l'immense foule d'Allemands qui se pressaient aux deux pèlerinages de Trêves, en 1844 et 1888, pour vénérer la sainte tunique, il conclurait volontiers que la Prusse rhénane est prédestinée, de droit divin, à régler dans l'Allemagne catholique les pulsations de la vie mystique, comme celles de la vie politique. Entre l'Eglise polonaise et le peuple de Pologne se maintient aussi la plus intime union ; mais , tandis que, dans la Prusse rhénane, la solidarité qui rapproche les prêtres et les masses est l'œuvre des temps récents, elle est, en Pologne, un legs du passé. Se drapant dans le deuil de ses fidèles, FEglise de Pologne les maintient et s'immobilise en une sorte de vie posthume, déjà plus que centenaire, faite de regrets, d'espérances et d'élans vers une résurrection. A cet égard, la cathédrale de Posen a la valeur d'un symbole. Au-delà de la ville allemaifde, qui chaque année multiplie ses bâtisses, le petit pont de la Wartha conduit vers un faubourg étrange ; des bicoques mal alignées, si chétives et si basses qu'on les dirait désireuses de rentrer sous terre, font avenue jusqu'à la cathédrale, disgracieux et lourd squelette, fort vilainement habillé par la mode du siècle passé ; plus loin, la campagne commence. Entrez dans la basilique : vous croyez voir une arrière-garde polonaise, oubliée là, par mégarde, à la lisière du cheflieu germanisé. Aux piliers de la nef, s'accrochent do longues plaques dé bronze, finement ouvragées ;
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le graveur a dessiné, sur chacune, une foret d'arceaux gothiques, cadre élégant et subtil, dans lequel se profile l'image du mort, fièrement en pied, comme si le jour de la résurrection avait sonné. Les chapelles latérales ont l'aspect d'une nécropole ; par-dessus leurs tombeaux, des évoques de marbre sont couchés sur le flanc; ils dorment, non point tout de leur long, de ce sommeil hiératique qui consacre la mort et semble faciliter l'essor de l'âme, mais presque courbés en deux, dans une sorte d'assoupissement ; leurs lourdes tôtes mitrées, à demi dressées, à demi tombantes sur leurs poitrines, veulent retenir un dernier souffle de vie. Et puis, à l'un des piliers voisins du chœur, un tout petit monument est fixé : c'est le tombeau de l'archevêque Dinder ; sur le siège de Posen, la Prusse, après le Gulturkampf, voulut asseoir un Allemand ; elle choisit ce bon prêtre de Konigsberg, qui n'eut ni le temps ni le goût de rien déranger en Pologne, qui n'essaya point de dissocier l'une de l'autre les deux notions de catholique et de polonais, et qui, maintenant, seul agenouillé parmi tant de prélats reposant en cette enceinte, semble demander pardon pour son inoffensive intrusion.
Le catholicisme et la nntionnHté polonaise se recouvrent, s'enveloppent, s'identifient *. Dans cette association, la religion trouve à la fois une
1 C'est la raison pour laquelle l'Etat prussien, en Pologne, s'est longtemps montré défavorable aux écoles catholiques, comme le prouvent certaines statistiques qui concernent les districts de Krôben et de Posen (Hammerstein, Das preussische SchuimonO' pol, p. 143. Fribourg, Ilerder, 1893).
force et une faiblesse. Sur le terroir même de Pologne, insigne est la piété. A Posen, sur 100 catholiques, 93 font leurs pâques; à la campagne, ce chiffre de 7 défaillances paraîtrait un scandale. Les abstinences, les jeûnes, demeurent très sévères et très sévèrement pratiqués. Mais, dans les âmes mêmes des Polonais, la racine catholique est parfois assez tendre : et gare à cette racine, lorsqu'ils omigrent. A Berlin, à Hambourg, à Francfort, si le journalier venu de Posen ne rencontre point un prêtre polonais, il risque fort d'être momentanément perdu pour TEgiise. Il n'est point sûr de j'ctrouver, en cet exil, le catholicisme authentique de sa Pologne ; la confiance lui manque ; en celui qui n'est point son compatriote, il ne voit, souvent, qu'un demi-coreligionnaire. Un prêtre prussien des environs de Berlin avait comme paroissiens un certain nombre d'ouvriers polonais ; il fit venir un missionnaire de Posnanie pour leur prêcher ; leur assiduité fut admirable, leur enthousiasme débordant ; de toutes leurs oreilles, ils écoutaient cet apôtre, qui leur disait, dans leur langue, la confiance et le respect dus au clergé prussien ; à son départ, curé en tête, ils l'escortèrent jusqu'au train. On regagna le village ; le curé, ravi, croyait avoir vaincu l'humeur défiante de ses Polonais. « Quand donc reviendra-t-il, le vrai prêtre? » lui demandèrent, inquiets et rêveurs, quelques-uns de la bande. Le prussien passait toujours pour un faux prêtre : c'était là le succès de la mission. D'ordinaire, ce n'est point par incrédulité, c'est sous rintluence de semblables préjugés que le Polonais émigré se détache de la pratique religieuse. Dans
plusieurs régions de F Allemagne, on fait un vif grief au clergé de Posnanie et de Silésie de l'ignorance dans laquelle il laisse ses fidèles : ce clergé réplique en reprochant au gouvernement prussien d'imposer l'enseignement du catéchisme en allemand, langue inintelligible pour les petits Polonais. L'ivrognerie, aussi, supplante souvent la religiosité dans une âme de Polonais. Soucieux de ces périls, le clergé de Posen a créé, en 1892, l'association dite de Saint-Isidore, qui se propose de réduire l'émigration en procurant aux Polonais du travail local et de veiller spécialement sur ceux qui seraient encore contraints d'émigrer. Mais ramenez ces gens dans leur village, replongez-les en leur milieu ; tout de suite, sans transition, chacun d'eux redeviendra le dévot d'autrefois, l'adorateur ému du Dieu de la Pologne, le familier des saints nationaux. Désemparé par la nostalgie, le Polonais se laissait séduire au libertinage ; mais il suffit, au retour, d'un psaume de connaissance ou d'un curé de connaissance, « le vrai prêtre, » pour ramener ce prodigue à Dieu. Il en est de la religion catholique, en Pologne, comme d'une atmosphère : le peuple y baigne ; il en est enveloppé, incessamment frôlé, plutôt que pénétré ; elle est tout à la fois à fleur de sol et inséparable du sol; et cette atmosphère se condense, elle se fait opaque, en présence du germanisme protestant qui la voudrait entamer.
En domaine de langue polonaise, il serait imprudent au catholicisme de faire des avances à l'Etat prussien, ou, comme l'on dit, de « germaniser ». La Silésie vient d'en offrir un bruyant
exemple ^ Plusieurs de ses députés, membres du Centre, élus par des majorités de travailleurs polonais, accédaient aisément à toutes les exi<^ences même militaires, du gouvernement impéHal et représentaient exclusivement les intérêts de la grande propriété. En novembre 1895, les Polonais de Pless-Rybnik ont fait entendre un avertissement: contre le baron de Huene, ils ont élu, malgré les comités électoraux du Centre, un de leurs compatriotes catholiques, M. Radwanski. Sacrifier la religion à la politique, ou la politique à la religion : ce sont là des expressions qui n'ont point de sens pour les Polonais. Leur attachement à la tradition historique et leur dévouement à l'Eglise romaine ne comportent nulle dissociation ; le polonisme est un bloc; entre les parties de ce bloc, on n'en préfère aucune, on n'en subordonne aucune. Au Parlement allemand, à la Chambre prussienne, ils ont créé un parti polonais, fidèlement catholique, qui parfois dialogue avec le Centre ou même est en coquetteries avec le chancelier, mais qui s isole, plus volontiers, en une sauvagerie fière et melancohque, tout comme l'Eglise de Pologne, dont Il compte plusieurs représentants.
Dans ces trois bastions catholiques dont nous avons tâté la solidité, le protestantisme dessine des angles rentrants : il est majorité sur certains points de la Westphalie, dans la région d'Elberfeld, dans
oubUéleufnJL'- ^"'*?*' ""' ^^^^""^' d^ Silésie avaient presqu. tonl elZ n ? r^T'''' ^" °^^i^^ étaient-ils dépourvus de aqLle^ n^^^^ '* '^^^^ maladresse brutale avec
une enclave bavaroise qui comprend Nuremberg, Anspach et Bayreuth ; il possède, dans le reste de ces provinces et en Posnanie, une minorité éparpillée. C'est en ces postes avancés qu'il le faudrait observer, si l'on faisait ici un travail d'édification, non une étude critique. Stimulée par le voisinage d'un catholicisme florissant, l'Eglise évangélique se dépense en merveilles de charité; elle compose à son dogme, que ne respectent pas toujours les facultés de théologie, une toilette correcte, aussi traditionnelle que faire se peut ; elle tient à honneur, enfin, de se montrer pieuse et zélée pour le culte. Il n'est guère de pays, dans l'empire, où la ferveur protestante soit plus accomplie que dans les campagnes de Posnanie; elles se distinguent, surtout, par la sérieuse moralité qui complète cette ferveur. Tandis que la population rurale évangélique, dans les provinces environnantes, a de mauvaises mœurs, ou, pour mieux dire, point de mœurs, elle sait en Posnanie qu'il existe une morale chrétienne i. On aimerait à s'attarder dès maintenant, — et nous y reviendrons plus tard, — au spectacle de cette activité philanthropique où le protestantisme rhénan et le luthéranisme bavarois se prodiguent à l'envi. C'est de Kaiserswerth, bourgade rhénane, et de Neuendettelsau, bourgade bavaroise, que se dispersèrent, à travers l'Allemagne, des milliers de diaconesses, émules des sœurs de charité catholiques. A Bielefeld, enWestphalie, les créations du pasteur de Bodelschwingh sont d'une insigne ori-
1 Pasteur Wittenberg, Die geschlechtlick-sittlichen Verhàltnisse der evangelischen LandbevÔlkeruny im Osldeutschland^ I. Abiheù lung, p. 206 et 219 ^Leipzig, Werther, 1895J.
ginalité ; cette petite ville est comme un foyer (l'évangélisme, où confluent, au profit de multiples oîuvres, les aumônes de l'Allemagne protestante, et d'où rayonnent sur tout l'Empire certaines institutions qui assurent aux vagabonds un feu et un lieu. C'est en Westphalie, aussi, et dans la Prusse rhénane, que s'est le plus solidement maintenue la notion de la communauté chrétienne *. De bonne heure, l'Eglise évangélique, ailleurs comprimée par l'Etat, y conquit une certaine autonomie; elle en sut profiter, pour enraciner et cultiver, dans la conscience de ses fidèles, le sentiment de leurs liens réciproques et des devoirs imposés à chacun d'eux par la fraternité paroissiale ~. Cette éducation porte aujourd'hui ses fruits ; déjà s'organise, sous la double impulsion des pasteurs et des laïques, une bienfaisance d'église, et, tandis que dans les autres provinces allemandes la besogne de l'apostolat et des bonnes œuvres retombe presque exclusivement sur des pasteurs hors cadre, délégués sédentaires ou ambulants de la Mission intérieure, les communautés de Westphalie et de
» stocker, Wach' anf evang élise hes Volk, p. 143 (Berlin, librairie de la Stadtmission, s. d.) : <^ C'est dans l'ouest de notre patrie que la conscience de la communauté {GemeindebewussUclii) est plus vivante. »
2 Sur la situation du protestantisme en Westphalie, voir D. ev. Kz., 1894, p. 258-261. D'une façon générale, si le chiffre moyen des communions équivaut à 60 0/0 de la population, on peut admettre que presque tous ceux qui sont en âge de communier communient une fois l'an. Or, le chiffre des communions est de 104- 0/0 dans le district de Lubbecke, 63 0/0 dans celui de Minden,62 0/0 dans celui de Paderborn, 35 0/0 dans celui de Munster, 20 0/0 dans celui de Hagen. La ferveur, on le voit, est très variée.
Prusse rhénane sont assez robustes, assez vivantes, pour être elles-mêmes des centres d'action charitable et évangélique ^ Riches de libertés, fécondes en œuvres, elles témoignent, parfois bruyamment, de leur fidélité tenace à la vieille tradition dogmatique. Elles aiment mieux partager la foi de leurs pères du xvf siècle que s'associer aux négations de l'université de Bonn. Le voisinage de cette université, oii règne la théologie dite « incroyante », leur paraît une provocation ; des ligues sont fondées , des manifestes publiés, pour la défense intégrale du symbole apostolique 2. L'église de Bavière, elle, pour se préserver des novateurs, n'a besoin ni de cette vigilance, ni de ce fracas; exclusivement luthérienne, elle ne repose point, comme les églises prussiennes, sur une vague entente entre les luthériens et réformés, qui toujours implique, en quelque mesure, un recul de l'inflexibilité dogmatique ; les vieilles croyances lui restent chères ; entre les professeurs d'Erlangen, d'une part, le clergé et les fidèles d'autre part, iln'y a point de hiatus sensible; et les plus audacieux, môme, se plaisent à maintenir en façade un solide corps de doctrines. Probablement en vertu des maximes mêmes du protestantisme, qui ne lui permettent guère une immixtion dans la conduite civique de ses membres, l'Eglise évangélique, en ces trois régions où elle
1 Voir ci-dessous le chapitre v.
2 Entre autres, la Rheinisch-WestphSlische Vereînîgung der Freunde des Bekeimtnisses, qui, dans sa réunion d'octobre 1895, émit pour la défense de l'orthodoxie des vœux très impérieux publiés dans D, ev. Kz., 1895, p. 411-413. Voir ci-dessous, chapitre m.
paraît si puissamment établie, demeure à peu près sans prise sur la vie publique, au moins dans les villes 1. Les seules circonscriptions de la Prusse rhénane oii le socialisme ait pénétré sont celles de Solingen et d'Elberfeld-Barmen, protestantes en grande majorité ; la vallée de la Wupper {Wiipperthal)^ que certains libertins appellent, par une allitération railleuse, la « vallée des bigots » [Miickerthal), est un fief socialiste ; et il en est de même de la ville de Nuremberg.
Si Ton passe au vaste bloc protestant de l'Allemagne septentrionale et centrale (Prusse, Brandebourg, Poméranie, Mecklenbourg, Schleswig- Holstein, Anhalt, Saxe prussienne et royale), à peine sillonné, çàetlà, par quelques fissures catholiques, ony observe, tout de suite, une physionomie religieuse extrêmement variée ; et la plus simple
J^Uf'^Tl ^^ Ernsthausen, fonctionnaire prussien dans les provinces rhénanes entre 1855 et 1863, écrivait; le 26 mars 1836: l^Z?.T '^f \^^^*«"^ évangélique pour l'Etat tout entier, ce
ce ^^'T '"" ''"'"'' ' "'^'' P°"^ ^'' P^«^i^^^« de rouest Ë/rr L/ P^' '^"f nécessité. Ici nous sommes la minorité. fondé un ,?r' "'"' "^TT' ^' ^^^^■^^^"'' ^'^ exemples: ils ont nerlZn27'''''" "^^^f^^^ (Organisation de presse) » [Erin^ gen 1894) ^''""'''''^''^ BeamUn, p. 195. Bielefeld, Velha-
LA CARTE RELIGIEUSE DE l'aLLEMAGNE 39
façon d'être exact, en l'espèce, est de reprendre la vieille distinction entre villes et campagnes.
En général, dans FAllemagne proprement protestante, les villes et leur périmètre rural soLt devenus, suivant une expression familière à certains pasteurs, des « cimetières spirituels ». Volontiers, à travers le monde, on répute Berlin comme le type de cette cité que le bon Plutarque déclarait impossible, une cité athée ; cette renommée n'est point usurpée. Vers 1880, l'impiété berlinoise atteignait à d'étranges confins ; à cette date, d'après les statistiques officielles de la conférence évangélique d'Eisenach, 26 0/0 des enfants protestants restaient sans baptême ; 59 0/0 des mariages, 80 0/0 des enterrements étaient purement civils ; sur 100 membres de l'Eglise évangélique, on comptait, par an, 13 communions ; et 10 0/0 seulement, enfin, se donnaient la peine de prendre part aux opérations électorales des communautés *. L'Eglise évangélique cria disette, disette de temples aussi bien que de fidèles ; et l'Etat, impuissant à multiplier les fidèles, multiplia du moins les temples.
En 1889, on évaluait à 40 le nombre des nouvelles églises qui devaient être bâties à Berlin ;
1 Statistische Mittheilungen aus den deutschen evangelischen Lancieskirchen vom Jahre' 1880 {Stuttgart, Grïininger, 1883), — Voir aussi, sur l'état religieux de Berlin, les pages de M. de OEttingen, remontant maltieureusement à 1882 : Die Moralstalistik in ïhrer Bedeutung fur eine Social^thik, dritte Autlage, p. 622-625 (Erlangen, Deictiert). Il cite une statistique d'après laquelle 2 0/0 seulement des protestants fréquenteraient le temple, et quelques, uns d'entre eux y sont attirés par des motifs purement esthétiques, par la musique plutôt que par le prêche.
40 LALLEMAGNE RELIGIEUSE
sept ans ont suffi pour que 22 fussent édifiées ; 8 autres sont en construction *. L'anecdote suivante, qui ressemble vaguement à une légende de caricature, m'a été donnée comme authentique. Sous les Tilleuls, un gamin salue la voiture impériale ; un monsieur chauve, près de lui, fait de même ; et le Bursche de crier au Philister dénudé : « Prenez garde, si l'on voit une place vide, on y fera bâtir une église. » Guillaume II et l'impératrice, grands bâtisseurs, épient les places vides, dans leur capitale, pour les consacrer à Dieu. La cour est dévote ; on sait, parmi les fonctionnaires, que le pouvoir aime la religion, fondement d'un certain ordre moral ; à la portée des fidèles, il multiplie les endroits où l'on prêche ; cela suffit pour que la pratique religieuse augmente. Rappelezvous les chiffres dérisoires de 1880, et rapprochezen ceux de 1893 : à cette dernière date, on comptait seulement 12 0/0 des nouveau-nés, 36 0/0 des mariés, 63 0/0 des défunts, qui échappassent à la bénédiction du pasteur ; et pour 100 fidèles inscrits, on trouvait, non plus 13 communions comme en 1880, mais 16 2. Quelques années de col-
1 Sur ces constructions d'églises et sur le concours qu'y ont prêté certaines associations [Evanqelich-Kirchlicher Hilfsverein, Kapellenverein), voir Chronik, 1893, p. 169-171, et Ostertag, Werkslàtten evangelischer Liebeslhâtigkeit, p. 114-115 (Munich, Possl, 1895). Telle communauté de Berlin n'avait, en 1893, qu'un seul pasteur pour 26.000 personnes {id., p. 113). Mais, grâce à l'activité avec laquelle est poussée la construction d'églises nouvelles, « Berlin perdra bientôt la triste réputation d'être la ville du monde la plus pauvre en églises...» (Schneider, Theologisches Jahrbuch auf das Jahr i897, p. 240. Gûtersloh, Bertelsmann).
3 Slalistische Mittheilungen aus den deutschen evangelischen Landeskirchen vomJahre 1893 (Stuttgart, Gruninger, 1895). —Les
laboration entre la puissance laïque et l'église ont amené ce relèvement ; et lorsque nous disons l'église, nous n'entendons point seulement le clergé paroissial, trop peu nombreux, mais les pasteurs de la Mission intérieure, étrangers à la hiérarchie. Un capucin de la Bavière, le P. Gyprien, a noblement rendu justice aux multiples travaux de cette mission protestante i ; il lui attribue même, peutêtre, plus de succès qu'elle n'en a, ou plutôt il lui suppose tout le succès qu'elle souhaiterait -. A vrai dire, le léger progrès qu'accusent les statistiques de 1893 est purement extérieur ; la couche de vernis religieux, qui dissimule en beaucoup de pays l'apostasie réelle des sociétés, s'était, à Berlin, fortement écaillée ; tant bien que mal, on l'a rajeunie et solidifiée ; ce fut un de ces crépissages qui font durer les façades sans en affermir les fondations. Que le résultat obtenu réjouisse certains partis politiques, on le comprend ; mais les âmes pieuses demeurent sans illusion. Au-dessous du monde officiel, — aussi strictement évangélique que l'empereur l'est en fait et que l'Etat prussien l'est en principe, — vous coudoyez à Berlin deux catégories d'hommes. D'une part, une bourgeoisie se piquant de lumières,
chiffres donnés par M. Schneider, Theologisches Jahrhuch auf das Jahr 1897, p. 225, 227 et 234 (eûtersloh. Bertelsmann), pour Tannée 1895 sont presque identiques à ceux de 1893. En revanche, à Berlin, comme dans beaucoup de grandes villes, le nombre des confirmations diminue, « symptôme de l'indifférence religieuse delà jeunesse» (Schneider, op, cit., p. 233, Gutersloh, Bertelsmann).
1 P. Cyprian, Die innere Mission der deutschen Protestanten (rassau, Abt, 18'J."J).
* Voir ci-dessous, chapitre ¥•
associant la religion, par convenance et par civililé, aux grands actes de la vie, mais incrédule fon< cièrement; elle a comme desservants attitrés, pour ses rares besoins religieux, des pasteurs hommes du monde, de science aimable et de haute courtoisie, détestant la rigidité doctrinale comme une chose de mauvais ton, adeptes et apôtres d'une certaine foi facile, pas plus encombrante qu'impérieuse, discrète et souple comme toute opinion de salon. D'autre part, une masse populaire fortement conquise par le socialisme, toujours sarcastique et souvent haineuse contre l'église établie, et soupçonnant volontiers cette église de travailler pour le salut du trône et la sécurité des coffres-forts plutôt que pour la gloire de Dieu. Par principe politique aussi bien que par impiété, cette foule se dérobe à l'action apostolique du protestantisme. C^ est par principe, aussi, qu'elle préfère l'union libre au mariage i ; elle a un système d'idées et d ms mets qui exclut toute déférence, même superhcielle, envers les usages ecclésiastiques. Il est vrai que le génie allemand concilie parfaitement 1 irréligion et la religiosité ; et l'impiété la plus radicale est encore tout heureuse de s'habiller de mysticisme, au sein de certaines sectes dont nous parlerons un jour. Mais entre le protestantisme olUciel et la population ouvrière de Berlin, un
moralité 4 Berlin ^^^^«^^^^^^iques, le triste niveau de h.
fossé est creusé ^ « Trop tard, la place est prise ; » en Prusse rhénane, c'étaient les catholiques qui tenaient ce langage aux socialistes ; à Berlin, ce sont les socialistes qui ripostent ainsi aux tentatives d'action sociale d'un certain nombre de pasteurs évangéliques, paralysés d'ailleurs depuis quelques mois, en Prusse, par la prudence quasiépiscopale du Conseil suprême ecclésiastique 2.
A des degrés divers, les grandes villes protestantes de TEmpire se rapprochent, toutes, de l'irréligion berlinoise. On peut se demander, même, si Hambourg ne dépasse pas Berlin, malgré l'édifiant voisinage, au Rauhe Haus^ des créations religieuses et sociales du pasteur Wichern ^ : on y comptait, en 1893, sur 100 mariages, 13 seulement non bénits (ce qui dénoterait moins d'indifférence qu'à Berlin) ; mais sur 100 enfants, 17 demeuraient sans baptême (ce qui dénoterait le contraire) ; et pour une population de 100 protestants , on relève à Berlin 16 communions, à Hambourg 10 seulement; Magdebourg viendrait ensuite, puis les agglomérations industrielles de la région saxonne ^. « Le peuple de Saxe, écrivait
i « Les Berlinois, dit M. de Wyzewa, ne sont pas dévots, ni même pieux; il n'est guère de chose dont ils soient fiers autant ([ue de celle-là... L'énorme majorité des ouvriers de Berlin sont cithées, et la guerre à la religion occupe dans leur socialisme une place bien plus grande que dans le socialisme de nos ouvriers français {op. cit., p. 184-185).
2 Sur ces tentatives, voir ci-dessous, chapitre iv.
8 Voir ci-dessous, chapitre v.
* Voir à ce sujet les Statistische Mittpihinqen ans den deutschen evan g élise lien Landeskirchen vom Jahre 1893 (Stuttgart, Griininger, 1895); — et, pour Hambourg, une brochure, quasi-ofticielle, de M. de Brôcker : Kirchlich-statistische Zusammenstellungen ubet
Montalembert en 1834, est le plus protestant de jtoute TAllemagne ^ ». Sans aucun fard, aujour- /d'hui, le socialisme expose, à son invincible clientèle d'électeurs saxons, la philosophie athée dans laquelle il encadre ses revendications économiques et qui d'ailleurs, peut-être, ne leur est pas essentiellement inhérente ; et ces populations évangéliques lui font l'abandon de leurs votes et de leurs consciences 2. Elles ne tiennent aucun compte à la fraction « libérale » de l'église des efforts qu'elle fait pour mettre son dogme à la portée de leur scepticisme, ni de cette condescendance avec laquelle elle atténue le symbole au risque de le déchirer; et, dans leur acharnement contre le christianisme, elles enveloppent la morale chrétienne, lors même que par un prodige de complaisance elle leur est présentée sans aucun alliage de surnaturel.
Quelle est la situation religieuse des campagnes, nous Talions dire à grands traits. Dans la Prusse orientale et occidentale, et dans la partie de la Poméranie qui s'étend sur la rive droite de l'Oder, la piété est convenable : le district de Kœslin, même, est l'une des régions de l'Allemagne oii la ferveur est le plus assidue, puisque chaque
die Gemeinden der evangel-luther. Kirche im hamburgischen Slaate, Jahrrjang i893 (Hambourg, Persiehl). — Les chiffres donnés par M. Schneider : Theologisches Jahrbuch auf das Jahr 1897, p. 226, 229 et 235 (Gùtersloh, Beltersmann) et concernant l'année 1895, sont à peu près identiques.
> R. P. Lecanuet, la Jeunesse de Montalernbert, p. 375 (Paris, Poussielgue, 1895).
2 Sur les dispositions des ouvriers saxons à l'égard de l'Eglise évangélique, voir Paul Gôhre : Drei Monate Fabrikarbeiter und Handwerksbursche, chapitre vi (Leipzig, Grunow, 1891).
dimanche, dans les temples, la communauté est représentée par environ la moitié de ses membres * . De l'autre côté de l'Oder, le changement est brusque; aux alentours de Stralsund, 4 à 5 0/0 des fidèles vont au proche ; on communie cinq ou six fois dans sa vie, à l'occasion des importants événements de famille, mais sans recueillement, sans intelligence, et parce que la Pâque, presque au même titre que les libations et les danses, figure nécessairement au programme d'un grand jour-. C'est un pays de très grande propriété : on y compte moins de petits paysans, beaucoup plus d'ouvriers agricoles que dans la moitié orientale de la Poméranie ; et il semble, en ces parages, que la pratique religieuse diminue à mesure que déchoit, par l'effet de mauvaises conditions sociales, la dignité de l'existence ^. Le Mecklembourg n'est guère plus dévot; sur 100 fidèles inscrits, le pasteur a 10 auditeurs environ ^. Cette indifférence est contagieuse, elle se retrouve dans le sud du Schleswig-Holstein^. Le Brandebourg, en revanche, est kirchlich (ainsi dit-on d'un pays où les offices
1 Pasteur V/ittenbeTg,Die geschlechtlich-sittlichen VerhHUnisse der evcmgelischen Landbewohner im Ostdeutschland^ I Abtheilung, p. 71 et 80 (Leipzig, Werther, 1895).
2 Pasteur Wittenberg, op. cit., p. 124. Sur les réjouissances dont les cérémonies religieuses sont un pri l exte peu édifiant, voir aussi : Zur bduerlichen Glaubens-und Sittenlehre von einem thuringischen Landpfarrer, p. 321-327 (Gotha, Schlôssmann, 1895).
3 Pasteur Wittenberg, op. cit., p. 140-141 ; il explique qu'en Poméranie le degré de ferveur ou d'abandon de la pratique religieuse est en rapport avec les conditions sociales et avec le développement ou l'absence de la petite propriété.
*• Pasteur Wittenberg, op. cit., p. 151.
* Pasteur Wittenberg, op. cit., p. 177.
sont suivis) * ; encore offre-t-il, à cet égard, de curieux contrastes : dans le cercle de Lûckenwaide- Jiiterbogk, il n'est guère de famille qui ne soit représentée au temple, chaque dimanche, par un de ses membres, et, pour 100 fidèles, on compte annuellement 200 communions 2; non loin de là, dans l'Ukermark, on cite telle commune de 2.500 âmes où le pasteur a 50 auditeurs ^ ; et dans le Havelland la piété tombe également en désuétude 4. Un professeur de Berlin, qui conserve, pour l'avenir de l'Eglise évangélique, les plus fortifiantes espérances, et dont le lils et le gendre sont pasteurs, m'attestait par son expérience personnelle la diminution de la piété domestique dans les régions prussiennes qu'il connaît : on ne peut plus espérer, en frôlant les murs de certaines ruelles de village, surprendre l'écho de quelque lecture biblique, de quelque psalmodie commune, de l'un de ces exercices enfin (Hausandachten) par lesquels les vieilles familles protestantes s'élevaient volontiers vers Dieu. La province de Hanovre est d une piété moyenne 5 ; dans le Brunswick, sommeille une indifférence qui confine à l'impiété e.
Jv^.!!'"!/""/'^'*^'^*' ?.'' Seschlechtlich-simichen VerhcUtnisse lune n fq .r/i''? /;«nr/èe^oo^ner im Ostdeutschland, II Abtheilung, p. i9-80 (Leipzig, Werther, 1893).
^ Pasteur Huckstâdt, op. cit., p. 43
3 Pasteur Huckstâdt, op. cit., p. 43 *
* Pasleur Huckstâdt, op. cit., p 59*
fort méS'lS'" V ^ ""r ^^^^^^^^^^ ^" centre et au nord, ILcMechtllh ^^n î' \?^^^ f^q^^'te du pasteur Grashoff: Die ôeToS « r p '^ Fer/,a7^nme der evangelischen Land- 1896) " nannover, p. 401 (Leipzig, Werther,
ceL%ùTû i%^?Jf '*' /\P/"' pratiquante du Brunswick,celle ou 60 0/0 fréquentent le temple, - 20 0/0 seulement de.
LA CARTE RELIGIEUSE DE l'aLLEMAGNE 47
Les paysans sont plus que tièdes dans l'arrondissement de Magdebourg *, assez dévots dans ceux de Mersebourg - et d'Erl'urt ^. Si Ton devait donner des rangs aux petits duchés saxons d'après l'état de la pratique religieuse, c'est Altenburg qui l'emporterait; Meiningen et Weimar viendraient ensuite; et tout à la fin, passablement indévots, Gotha et Gobourg ^. Le royaume de Saxe comporte une distinction : dans les campagnes oii l'industrie s'est installée, l'office est plus négligé; il est fort suivi dans celles oii le paysan est demeuré un paysan ^.
Mais la pratique religieuse, là même oii elle est le plus répandue, est trop souvent purement extérieure; elle n'a sur les mœurs qu'une influence très médiocre, sinon nulle. MM. Hûckstâdt et Wittenberg, pasteurs évangéliques, rapporteurs d'une récente enquête sur la moralité des campagnes prussiennes et saxonnes, s'attristent de cette conclusion : « Dans les régions les plus
fiancées sont demeurées vertueuses » (Pasteur Kiihne, Die geschlechtlich-sitllichen VerhcilLaisse der evanjelischen Landbewohner in Braunschweig, p. 26 (Leipzig, Werther, 1896).
1 Pasteur Hûckstâdt, op. cit., p. 90-92.
^ Pasteur Hûckstâdt, op. cit., p. 112.
^' Pasteur Hûckstâdt, op. cit., p. 130.
Pasteur Buhler, Die geschlechtlich-sittlichen Verh<nisse der cuatigelischen Landbewohner in den thûringischen Staaten^ p. 29-31 et 88 (Leipzig, Werther, 1896). M. Buhler constate que, dans ces divers Etats de la Thuringe, une bonne KirchUchkeit (c'est-à-dire une sérieuse pratique religieuse) est l'exception, mais qu'on n'a pas perdu l'habitude de faire consacrer par le pasteur les grands actes de la vie. Gomnnrer l'ouvrage anonyme de M. le pasteur Hermann Gebhardt : Zur bùuerlichen Glauhens-und Sittenlehre (Gotha, Schlôssmann, 1895).
6 Pasteur Hûckstâdt, op. cit., p. 166-167 et 188-189.
kirchlich^ disent-ils, l'immoralité est aussi grand ou presque aussi grande que dans les régions ne sont point kirchlich^. » D'un opuscule de si;. venirs personnels publié par le pasteur d'un vil lage prussien, M. Paul Gerade, résultent les même impressions attristantes 2. La situation matériel! des paysans, souvent très précaire, apparai beaucoup d'ecclésiastiques protestants comme .
1 Die geschlechtlich-sittlichen Verhâltnisse der evangelu Landbewohner im Osfdeutscland, II Abtheilung, p. 216. L'enqii sur la moralité des campagnes, décidée par la Conférence géiic raie des « Associations de moralité [Sittlichkeitsvereine) », a < ! poursuivie à travers toute l'Allemagne : plus de 1.500 pasi ruraux de l'Eglise évangélique ont envoyé des renseigneiu aux rapporteurs de l'enquête. Ces renseignements confirment pour la plupart des pays allemands, les conclusions auxquelle étaient parvenus MM. Wittenberg et Hûckstâdt pour l'AUemagn' orientale. « En Hanovre, la pratique religieuse, en général, a pei d'influence sur la moralité, ou point du tout... L'extension de l'in dustrie porte préjudice à la pratique religieuse, sans exercer sui la moralité une influence spécialement préjudiciable» (Pasteur Grashofl", Die geschlechtlich-sittlichen Verhâltnisse der evangelischen Landbewohner in der Provinz Hannover, p. 101. Leipzig Werther, 1896) Résumant son enquête sur la Prusse rhénane el la Westphalie, M. le pasteur Trauthig écrit : « La pratique religieuse, dans l'ensemble, est encore active, et pourtant, en beaucoup d'endroits, on constate un triste abaissement des mœurs, commençant dès le jeune âge » {Die geschlechtlich-sittlichen Verhâltnisse der evangelischen Landbewohner in der Rheinprovinz und Westfalen, p. 81. Leipzig, Werther, 1896). « L'influence de la pratique religieuse sur la moralité, .dit le rapporteur pour la Thuringe, M. le pasteur Buhler, n'est pas toujours clairement perceptible. Mainte communauté, qu'on peut désigner comme correctement pieuse, est inférieure, au point de vue moral, à une communauté voisine passant pour tiède » {Die geschlechtlichsittlichen Verhâltnisse der evangelischen Landbewohner in den thuringischen Staaten, p. 84. Leipzig, Werther, 1896). On pourrait multipUer les citations.
'■* Paul Gerade, Meine Erlebnisse und Beobachtungen als Dorfpasior {1883-1893) : Eine Handreichung fur Kandidaten und jauge Geistliche, chapitre ii (Magdebourg, Rathke, 1895).
LA CARTE RELIGIEUSE DE l'aLLEMAGNE 49
principale raison de cette sauvagerie ou de cette déchéance morale ; et c'est le commun intérêt des bonnes mœurs et de l'Eglise évangélique qui dicte les revendications du pasteur Wittenberg et de ses amis en faveur des ouvriers agricoles ^ Mais à ces revendications, il semble que la hiérarchie suprême ne s'associe point et qu'elle y serait plutôt hostile: ainsi l'exigerait, à défaut du pouvoir central, cette âpre et conservatrice féodalité, la Ritterschaft, souvent patronne des paroisses, et moins initiée à l'esprit de l'Evangile qu'à l'art d'exploiter ses journaliers et ses domaines ~. Avant de civiliser la plèbe des campagnes, il eu faudrait humaniser le patriciat; et par l'effet d'un manque de liberté, dont nous aurons un jour à chercher les causes, l'Eglise évangélique, qui tâtonne dans la première tâche, n'a pas encore pu affronter la seconde.
Sur toute l'étendue de cette immense région protestante, dans les endroits oii le catholicisme s'est installé, oii même il se développe, il
1 Voir, en particulier, l'écrit du pasteur Hans Wittenberg ; Was kann in sozialer Beziehung zur Hebung der Sittlichkeit auf dem Lande geschehenl p. 103 (Gôttingen, Ruprecht, 1896).
2 M. le pasteur Wittenberg, Die geschlechtlich-sittlichen Ver. hrdtnisse im Ostdeutschland, I Abtheilung, p. 167-169, constate que la moralité est meilleure, en Mecklembourg, sur les terres domaniales de TÉtat que sur les terres de la féodalité ; le chiffre des naissances illégitimes est de 11,6 0/0 sur les premières, 16 0/0 sur les secondes. Il rend hommage à ce qu'a fait l'État pour améliorer la situation matérielle et l'habitation des petits paysans, et il ajoute que la Ritterschaft n'a pas suivi cet exemple : « Le jour est encore loin, dit-il, où les membres de la chevalerie mecklembourgeoise arriveront à s'apercevoir que les journaliers ont des droits humains et ne sont point seulement des machines. » Cf. Naumann : Was heisst Christlich-sozial ? p. 24 (Leipzig, Deichert, 1894) : il explique que, dans le nord et dans l'est, le clergé s'est trop solidarisé avec les féodaux.
manque en général de vigueur. L'argent fait défaut, plus encore les hommes. Le Gulturkampf, un peu partout, décima les rangs du clergé; de là une disette de prêtres dont il faudra quelques années encore pour réparer les inconvénients. C'est à l'évêché de Breslau surtout, et à l'évêché d'Osnabrûck, qu'on souffre de cette disette. Le premier de ces deux évêchés préside à la « Délégature apostolique », qui comprend Berlin, le Brandebourg et la Poméranie ; l'accroissement du nombre des prêtres, dans cette région, ne répond pas à l'accroissement du nombre des fidèles. Cinq églises nouvelles ont été créées à Berlin depuis 1860 ^ ; on y a multiplié aussi les associations catholiques de travailleurs ; les Dominicains y desservent une paroisse, et d'autres ordres religieux y pourraient être appelés 2. Mais Faction du clergé séculier, vis-à-vis d'une masse de fidèles dispersés et souvent inconnus, en présence du champ qu'il aurait à soigner et qu'il est impuissant même à explorer tout entier, semble
1 Màrkischer Almanach pour 1895, p. 113-H6.
2 C'est une question très discutée dans la presse catholique allemande que celle de l'utilité des ordres religieux pour le ministère catholique à Berlin. Voir Hammerstein : Das katholische Ordenswcsen, p. 82 et suiv. (Fribourg, Herder, 1896). Dans le Katholik, novembre 1894, M?' Franz, reproduisant peut-être les idées du prince-évêque de Breslau, développe cette thèse que les divers diocèses allemands ne devraient point se désintéresser du sorl" des catholiques qui émigrent à Berlin. On souhaiterait, à Breslau, que les autres diocèses envoyassent à Berlin des ressources et des prêtres. La banlieue de Berlin, aussi, est fort mal desservie pour les besoins du culte catholique : Rôpenick, par exemple compte 1.000 catholiques sur 16,000 habitants, et la chapelh catholique ne peut contenir que 50 personnes (Kolnische Volkszeitung, 1 avril 1895).
forcément condamnée à l'incertitude, à l'instabilité, à je ne sais quelle timidité haletante qui éloigne du succès.
Le vicariat des missions catholiques du Nord^ confié depuis Grégoire XVI aux évêques d'Osnabriick, gouvernait en 1888, dans les villes hanséatiques, le Mecklembourg et le Schleswig-Holstein, 43.702âmes(aulieudell.870enl867)2.Desestrentequatre stations de mission, quinze remontent au dernier quart de siècle, et sept seulement sont antérieures à 1800^. Les rapports périodiques
1 Consulter, sur l'histoir© de celte Dw..'?pom; Anton Picper, Die Propaganda-Conqreçjation und die nordischen Missionen im siehenzehnten Jahrhundert (Cologne, Bachem, 1886) ; — Lebrecht Brèves, Geschichte der katholischen Gemeinden zu Hamburg und Alloua (Schaffouse, Hurter, 1866).
2 En Schleswig-Holstein, c'est surtout dans ces dernières années que raccroisseinent du nombre des catholiques a été rapide. Ils étaient 12.217 en 1886, et 21.798 en 1890 (Chroni/c, 1892, p. 37).
3 Le tableau ci-dessous, emprunté aux rapports de Tévêché d'Osnabrûck), donne la liste de ces stations et permet de constater leurs développements successifs.