‹ L'Allemagne religieuse; le catholicisme, vol.2Chapitre 105 sur 236 · Livre Houge, p · texte numérisé non relu

Livre Houge, p

v*. Livre Bouf/e, p. 4-5.

.'i. Livre lioiti/e, p. 13.

'.. f.ivre Rouf/e, p. 105-100.

184 LUTTES ET VICTOIKES

L'emprisonnement de Minden émancipait l'Eglise d'Allemagne : sous le regard des geôliers, l'antique principe chrétien de l'indépendance des consciences à l'endroit du pouvoir civil ressuscitait. Sans prolixité de paroles, par le fait qu'il résistait, Droste rectifiait les positions respectives de l'Etat et de l'Eglise. Leurs rapports, jusque-là, étaient considérés par l'Etat protestant comme une affaire d'administration interne; leurs litiges étaient débattus, dans la poussiéreuse pénombre des bureaux, entre canonistes d'Etat et canonistes d'Eglise : le public s'en désintéressait. Droste, une fois en prison, s'écria qu'il pouvait désormais mouuir, puisqu'il avait enfin « fait sortir le renard de soq trou ' », et Droste avait raison : son œuvre était faite. Avec lui, les relations entre l'Eglise et l'Etat prirent subitement la portée d'une question politique intéressant tous les citoyens : elles sortirent du domaine des spécialistes et furent évoquées devant l'opinion; ce ne fut plus seulement un duel de minuties juridiques, un ergotage sur des détails de forme; ce fut un duel de théories philosophiques, dont les âmes comprenaient qu'elles étaient l'enjeu. M. Paulsen, le philosophe de l'Université de Berlin, expliquait récemment que, dans l'Allemagne moderne, c'est grâce à l'existence du catholicisme que le principe

de la liberté des consciences fut victorieux : on pourrait, avec plus de précision, saluer Droste comme le premier et le principal ouvrier de cette victoire.

Le roi de Prusse venait de broyer en une même mixture et de refondre en un même creuset les diverses confessions protestantes de son royaume ; cette même Réforme, qui trois siècles plus tôt proclamait l'atlranchissement des âmes, les amputait, les unes et les autres, d'une partie de leur credo, et les soumettait à la tutelle dogmatisante d'un Hohenzollern ; et Schleiermacher lui-même, naguère champion de la liberté des consciences, avait fini par observer à l'endroit de la politique royale un silence discret et presque complaisant, qui permettait aux u unionistes » de le compter pour un des leurs ^ Ainsi s'intimidait en présence du césaropapisme le plus beau génie religieux qu'eût jamais produit la Réforme; et Frédéric-Guillaume 111 se pouvait glorifier en luimême de son facile triomphe, lorsque survint une voix d'archevêque catholique attestant au roi de Prusse que les âmes ne lui appartenaient point et qu'au-dessus de lui il avait Dieu. QueFrédéric-duillaume le voulût ou non, il y avait, à l'origine de sa politique de nivellement religieux, docilement acceptée par la Réforme, une sorte d'indiiï'érentisme sceptique-^, qui faisait bon marché des di-

1. Gutzkow prit la pluuie au lemleniaiu de la mort de Schleiermacher, en février 1831, pour défendre Schleiermacher contre cette prétention des « unionistes. » (Dresch, Gutzkow et la Jeune Allemnfpie, p. 130-131.)

2. Que lunité eu relif,'ion devait être synonyme diuditférence, c'est ce qu'avait, en 1831, soutenu Steffens, recteur de l'Université de Berlin, dans son livre : Wie ich Luthercmer irurde, où il combattait la politi(ju*' roy;il.' Dresch, Giitzkoir cl lu. Jeune Alininup,,', j.. :V.' l't «7i.

vergences tliéologiques, et qui, pour obtenir je ne sais quelle unification de surface, appauvrissait de leur philosophie et vidait en quelque sorte de leur essence môme le dogme calviniste et le dogme luthérien : les droits de la spéculation religieuse, tels que les avaient exercés, avec tout l'élan de leur âme, Martin Luther et Jean Calvin, étaient méprisés, périmés, annihilés, par la bureaucratie royale. Une protestation se produisait enfin, sonore, incoercible, contre cette politique qui reposait sur le mépris des âmes ; et c'est de l'Eglise catholique que cette protestation surgissait. En Allemagne et hors d'Allemagne, toutes les âmes religieuses en furent frappées ; dans son cachot de Minden et plus tard dans sa solitude de Darfeld', ce vieux prêtre occupait l'Europe. Il révélait, par son Non possumuH, la nature et le caractère de son Eglise ; par sa passivité, il en révélait la force.

Le Saint-Siège et le Cabinet prussien sentirent l'un et l'autre la portée de l'incident; après un bref échange de notes diplomatiques^, ils rompirent l'entretien : et c'est au monde chrétien que l'un et l'autre s'expliquèrent; on publia, tant à Berlin qu'à Rome, des exposés officiels de l'affaire

i. Lorsque le peintre Ittenbach lit à Minden le ])ortrait de Clément- Auguste, l'archevêque lui disait que volontiers le Gouvernement le ferait cardinal, lenipaqueterait dans une voiture et renverrait à Rome par poste spéciale (Finke, Der Madonnenmaler Frans Ittenbach, p. 22-23).— Sur le transport de larchevèque à Darfeld, voir Karl Mœller, op. cit., I, p. 4(57-468.

2. Sur l'échange de notes de Bunsen avec Rome à la fin de 1837, et le» désaveux (lu'elles valurent à Bunsen de la part de la Prusse, voir Nippold, liuiisen, I, p. 496-498, et Friedberg, op. cit., p. IG. - Tous les documents diplomatiques alors échangés entre les deux pouvoirs sont publiés dans Martens-Murhard. /tecueil de Traités, nouvelle série, V, p. 60G-613, f)34-(;37, et VT, p. âlS-ôil.

Droste ^; l'Europe fut mise à ineme de juger. Le roi de Prusse subissait cette suprême défaite, de voir l'opinion européenne s'ériger en tribunal pour juger une affaire qu'il réputait exclusivement prussienne. Le général de Radovvitz, péniblement partagé entre ses convictions catholiques et son patriotisme prussien, constatait avec douleur que (( ce que la Prusse avait gagné sur l'Autriche en autorité morale avait été perdu d'un coup o- » Metternich, quelque effort que fît Bunsen pour le gagner-', prenait parti pour l'Eglise, et blâmait hautement les exigences de la Prusse'*. Louis- Philippe observait avec intérêt le mécontentement des Rhénans, et l'on craignait en Autriche que la France, par quelque démarche, ne vînt à la rescousse et ne remît en péril l'équilibre

1. L'exposé officiel du Gouvernement Prussien fut élaboré avec le concours de Bunsen (Nippold, liunsen, I, p. 485); il est publié dans Martens-Murhard, Recueil de Traités, nouvelle série, V, p. 484-598, et daté du 25 novembre 1837. L'exposé officiel de la Gourde Rome, du 4 mars 1838, se trouve dans le même recueil, nouvelle série, VI, p. 382-434. Les deux cours échangèrent de nouveau des déclarations, le 31 décembre 1838 et le 11 avril 1839 (même recueil, nouvelle série, VI, p. 817-836, et VU, p. G34- 770. L'archevêque enfin répondra plus tard à l'exposé du Gouvernement prussien, dans son écrit intitulé : Ueber den Frieden unter der Kirche und den Staaten, p. 22()-28U.

2. Hassel, Joseph-Maria von lîadoirif:., L p. 57 (Berlin, Mittler, 1905).

3. Voir Nippold, Bunsen, l, p. 586-591 : il y eut, en particulier, entre les deux hommes d'Etat, une discussion curieuse sur le degré de franchise qu'avait montrée la Prusse à l'endroit de Rome. — D'après Friedberg, op. cit., p. 28, l'envoyé autrichien à Rome était d'accord avec le secrétaire d'Etat et le Pape.

4. Metternich estimait que le bref du pape Pie VUI avait fait à l'Etat prussien toutes les concessions que le Pai)e pouvait faire : voir sa lettre à Trauttmansdorfï', du 22 novembre 1838 (Metternich, Mémoires, \I, p. 303). Par surcroît, il tenait à surveiller la Prusse, qui, en se proclamant le centrum unionis des deux confessions prolestantes, visait à s'assurer en Allemagne, vis-à-vis de l'Autriche catholique, une sorte de suprématie (Metternich, Mémoires, VI, p. 301). Et, de fait, à la lin de 18.38, le général de Schœler chercha à négocier au nom de la Prusse avec les autres Etats protestants pour la création d'une sorte de ligue germanique (■(nitro Rome CFriedlierg. np. cit.. p. 27).

germanique ', le spectre d'une alliance entre le Pape et le roi voltairien se dressait sur l'horizon du fontionnarisme prussien. Les chancelleries s'agitaient, parce qu'elles sentaient les âmes s'agiter. Metternich redoutait, qu'à la suite de ce « conflit imprudemment amené par la Prusse », la « paix intérieure des Etats » n'éprouvât de « fâcheuses atteintes'-». Le protestant Thiersch, polémiquant avec Dœllinger, écrivait un article sur la place de l'all'aire de Cologne dans la politique européenne •'. Droste, en invoquant le droit de l'Eglise, avait appris aux puissants du monde que l'existence de l'Eglise était un fait, et que ce fait, à l'avenir, devrait entrer dans leurs calculs. Montalembert soulignait la leçon :

De quoi s'agit-il donc, s'écriait-il, si ce n'est d'une cérémonie cléricale, de ce qu'on appelle, entre gens éclairés, une mômerie du culte, d'une bénédiction de plus ou de moins ? N'y a-t-il pas là de quoi faire tressaillir la cendre de Voltaire au fond de son Panthéon, puisque l'Eglise

i. Meltemich, Rapport du 11 mai 1838 à l'empereur Ferdinand {Mémoires, VI, p. 30(V301). « Ce n'est qu'à notre action diplomatique que nous devons, et je ne craindrais pas daflirmer que le monde doit, de navoir constaté jusqu'à présent aucune intervention du roi des Français dans le litif^e du jour. » — Cf. une longue lettre du haut fonctionnaire Sùvern, écrite à cette date de Posen au général de Wrangel : Sûvern explique que pour le cas dune guerre avec la France, la Belgique et la Pologne sont deux avant-postes : « Que signifie, dit-il, cette amitié subite, intime, entre le chef de la hiérarchie catholique et le nouveau roi bourgeois des Français? » Puis il énum^re les symptômes de la politique catholi(iue de Louis-Philippe et conclut que le Pape, par ses évèques, soulève les catholiques contre la Prusse et les rend hostiles à l'idée d'un contact avec les protestants {Deutsche Itevue, 1903, p. 139-140).

".'. Metternich à Apponyi, 3 janvier 1838 {Mémoires, VI, p. 269-270). C est à ce nioment que Metternich, inquiet pour la paix religieuse en Autriche, établit un comité pour étudier la question des mariages mixtes, comité dont Rauscher fut rapporteur (Wolfsgruber, Joseph Othmar, Kardinal Hauscher, p. 53. Fribourg, Herder, 1888).

3, Friedrich, Ljnaz cou Dodlmycr, 11. p. -.W et suiv.

L^AFFAIRÉ bE COLOGNE 18^

totnaine, toute criblée de ses traits, s'impose encore à rhumanité régénérée, avec son cortège de superstitions, son armée de fanatiques, avec les insatiables prétentions de sa hiérarchie, avec les foudres du Vatican? puisqu'elle est encore là, toujours là, avec assez de vie pour, d'un bout de l'Europe à l'autre, remuer le cœur des peuples et gêner la volonté des rois^ ?

Il avait en effet suffi d'une chicane sur la pre'sence « active » ou <.< passive » d'un surplis dans les pompes matrimoniales, pour que le monde se mît en branle. Lacordaire lançait dans le public sa Lettre sur le Saint-Siège : « L'affaire de Cologne, écrivait-il à M""'' Swetchine, et les préventions que j'ai rencontrées dans plusieurs esprits distingués contre le Saint-Siège m'ont déterminé à cette publication -. » Attentive, l'élite intellectuelle de rAllemagne regardait. D'aucuns, parmi cette élite, après avoir observé longuement du dehors l'Eglise qui Amenait de se révéler à eux, finirent par y entrer. Le comte François de Stolberg-Wernigerode étudiait alors à Berlin; le fracas de Cologne lui donna l'idée d'étudier la foi romaine, et bientôt de l'adoptera L'historien Gfrœrer écrivait dans la préface de son Histoire du christianisme primitif :

Sans doute, le ver du temps n'a pas épargné la chaire de Pierre ; mais comme elle est restée encore robuste ! N'at-on pas vu, récemment, l'Eglise romaine se lever comme un seul homme pour se défendre, dans l'affaire de Cologne,

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