Knœpfler, op. cit
LES INITIATIVES THÉOLOGIQLES 27
inutiles. Ainsi que la nature et l'histoire, révélations de Dieu, ne font connaître le vrai Dieu qu'à ceux qui le portent déjà dans leur cœur, ainsi les Livres Saints, révélations de l'Esprit, ne sont accessibles qu'à ceux auxquels il s'est déjà communiqué.
C'est par l'Eglise qu'il se communique. Collectivité des fidèles, elle a reçu d'en haut la vie divine, une fois pour toutes; hors d'elle, ni esprit ni vie divine. Quand Paul reçut directement l'Esprit, il sentit le besoin de s'unir à ceux qui l'avaient déjà reçu : TEsprit qui pousse au séparatisme est un faux esprit; TEsprit est un, l'Eglise est une.
Une, d'abord, d'une unité mystique. « L'esprit qui habite en nous, dit saint Cyprien, étant un et le même en tous, unit partout étroitement les siens, par le lien de l'amitié. » Mœhler insiste sur cette idée d'accord, d'amitié : il établit, avec saint Ignace d'Antioche, que c'est par l'amour puisé dans le sein de l'Eglise, par l'amour reliant les fidèles entre eux, que nous possédons, conservons et propageons l'Esprit. La compréhension du christianisme est le fruit et la sanction d'une vie d'amour; et « plus la communauté des fidèles devient vivante en nous, plus notre conviction de la divinité du Christ demeure entière».
L'Eglise est une, encore, d'une unité doctrinale. L'amour en Jésus par l'Esprit rattache le fidèle à toutes les générations précédentes ; la tradition symbolise ce lien. Jésus aurait pu écrire un livre : chacun l'aurait lu, à l'écart; chacun s'en serait assimilé personnellement la doctrine abstraite. Mais Jésus voulut que le christianisme
fût une vie, et que cette vie reposât sur Fassociation des âmes : le fait initial, c'est la communauté chrétienne ; la tradition existait avant la rédaction de TEcriture. Sans TEcriture, nous n'aurions pas une image complète du Sauveur, ni ses propres paroles; et « je pense, ajoute Mœhler, que je ne voudrais plus vivre si je ne l'entendais plus parler ». Mais sans la tradition nous ne le comprendrions pas. Saint Irénée mentionne des barbares, qui ne connaissent ni papier, ni encre, et qui, gardiens de la tradition, cet Evangile vivant, sont par là môme chrétiens. La tradition est à travers les siècles la voix de l'Esprit, et cette voix, non plus que l'Ecriture, n'est intelligible hors de l'Eglise.
L'hérésie, c'est « Faction de chercher le christianisme par la pensée seule, abstraction faite de la vie commune des chrétiens et de toutes les obligations qu'elle impose; c'est une doctrine se développant à part de la vie commune et perpétuelle des fidèles ». Pour le catholique, l'Esprit qui produit l'amour au sein de l'Eglise est le même qui })roduit la vérité : cela, l'hérétique le nie. Il traite le christianisme comme une pensée pure, comme une idée sans vie. Ainsi que Pelage croyait l'homme assez enclin vers le bien pour se pouvoir passer d'une relation perpétuelle etefficace avec Dieu, ainsi l'hérésie, (( sorte de pélagianisme théorique », estime qu'avec un livre rhomn\e peut atteindre et garder la vérité, sans l'assistance de TEsprit. L'hérétique oublie qu'il faut être en communauté pour bien connaître Dieu, pour bien connaître le Christ. Bref, la vérité
religieuse ne peut être le partage que de la société religieuse, et Mœhler estime que l'hérétique qui vit dans une communauté de fidèles, même limitée, possède une plus haute idée du Christ que celui qui veut rester tout à fait seul.
Peut-on même connaître Dieu, rationnellement, sans cet Esprit qui est à la fois un lien social et un messager de vérité? iMœhler, dans ce livre, répondrait volontiers par la négative. Les Pères, tels qu'il les interprète, admettent chez les païens des rayons de la sagesse divine, donnés à certains individus par le Verhe même, ou dérivant d'une révélation primitive : ainsi cette connaissance rationnelle reposait finalement sur la foi, sur une révélation. Au reste, l'ancienne Eglise exigeait, pour une parfaite connaissance de Dieu, uile âme pure et sainte; et c'est là un mérite que Dieu seul est en état d'accorder, et qu'il n'accorde pas hors de rp]glise.
tJn chapitre sUccède, dans lequel Mœhler, déroulant le double cortège des théologiens spéculatifs et des théologiens mystiques, nous veut faire admirer l'infinie variété qu'implique l'indispensable unité de l'Eglise ; il passe, ensuite, à la hiérarchie. Derechef, l'amour esta l'œuvre : c'est l'amour qui, dans l'Eglise, provoque le mouvement vital par lequel elle s'organise. Au début, tous les fidèles se sentirent tellement entraînés les uns vers les autres, qu'ils avaient besoin de se voir représentés par une image : l'évêque fut cette image, personnification de la tendresse des uns pour les autres. La communauté l'instituait; mais le besoin qui faisait agir la communauté était
iiRDADY CT MARY'<; rniLEGE
inspiré par l'Esprit et satisfait par l'Esprit. Un jour vint où la réunion des évéques en concile signifia l'union indivisible de tous les fidèles; et Mœhler observe que la première définition formelle de la divinité de Jésus fut donaée à Nicée, où, pour la première fois, tous les fidèles étaient réunis dans la personne de leurs « images d'amour » : Jésus attendait ce jour-là pour se laisser pleinement connaître. Quinze ans avant que Feuerbach, dans son livre sur V Essence du christianisme, n'accusât la religion du Christ de créer un conflit entre la foi, qui asservit, et l'amour, qui émancipe, entre la foi, qui sépare, et Tamour, qui unit', le théologien catholique de Tubingue expliquait avec toute son âme que les satisfactions de la foi sont des récompenses de Tamour.
Une question subsiste : elle concerne la primatie pontificale. Mœhler confesse avoir longtemps douté, et presque nié que cette primatie appartînt à l'essence de l'Eglise ; il lui semblait que l'histoire des premiers siècles en refusât la preuve^. Mais voici se dessiner, dans farchitecture môme de son système, fissuc par laquelle il s'évadera de ses propres objections. Pour que la primatie rayonnât, il fallait que des besoins se fissent sentir. Jésus n'a pas dit : « Je suis fils du Dieu vivant » ; il a attendu que ses disciples eussent assez de vie pour le lui dire eux-mêmes. Pareillement,
1. Feuerbach, Essence du christianisme, trad. Joseph Roy, p. 284-309 (Paris, Lacroix, 1864). — Cf. Lévy, la Philosophie de l'euerhach (Paris. Alcan. l!)!!'!).
2. On retrouve une trace des mêmes incertitudes au sujet de la i)rimatie, dans les premiers écrits du théolof>:ien Staudenmaier, disciple de Mœhler, dont nous parlerons ci-dessous (Lauchert, Franz- Anton Staudenmaier, p. 90,1.
LES INITIATIVES THÉOLOGIQEES 31
c'est lorsque l'idée d'unité eut pénétré tous les membres de l'Eglise, que la primatie fut nécessaire comme expression de cette unité. Il semblerait, à suivre ces propos, qu'aux yeux de Mœhler ce ne fût pas le Christ qui a créé la papauté, mais la papauté qui a germé dans l'Eglise. Et lorsqu'il observe ensuite que les périodes de splendeur de la chaire de Pierre coïncidèrent avec l'époque où « l'Eglise, étant dans l'état le plus affligeant et le plus embrouillé », avait besoin d'un remède puissant, il suffirait peut-être deserrer sa pensée pour constater que dans l'idée qu'il se fait de l'Eglise, l'exaltation de la papauté se présente, si l'on peut ainsi dire, comme quelque chose de trop occasionnel et de trop accidentel :« Ce n'est pas l'ignorance et la barbarie, disait-il à cette époque, qui ont été un produit de la papauté ; la papauté a été nécessitée par l'ignorance et par la barbarie ^ » Il croyait ainsi défendre cette institution contre les reproches dont l'accablait la Réforme. Le protestantisme imputait à la papauté les malheurs de l'Eglise. « Vous vous trompez, répond Mœhler; l'exaltation de la papauté fut au contraire la conséquence de ces malheurs.» Il plaide pour la primatie plutôt qu'il ne la justifie ; il l'accepte plutôt qu'il n'y adhère ; et ce n'est point une apologie qu'il lui décerne, c'est un laissez-passer qu'il lui délivre-. (( Deux extrêmes sont possibles dans la vie de l'Eglise, dit-il en terminant; ils s'appellent l'un et l'autre ogoïsme; ils existent quand chacun ou quand un seul veut être tout ; dans le der-
1. Friedrich, Jo/tann Adam Mœltler. p. 70 (Munich, Beck, 1894).