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CHAPITRE V

Caractère de la révolution de 1848. — Travail d'adaptation entre le catholicisme allemand et les circonstances révolutionnaires.

— Un appel de Buss.

I. Louis de Bavière et le catholicisme. — Brusque variation de Louis de Bavière. — Lola Montés préférée à l'Eglise. — Lolamontains et ultramontains. — L'Université de Munich décimée. — La mort de Gœrres. — « Priez pour les peuples qui ne sont plus rien! » — Un « saut dans le noir». — Enseignement donné à l'Eglise par la défection du roi de Bavière. — Confiance dans le peuple et dans la liberté.

II. Les campagnes électorales de 1848. — Silence des programmes électoraux sur les questions confessionnelles. — La Chambre de Berlin; pas de ])arti catholique. — Les catholiques et la Cour de Prusse ; les catholiques et le parti démocratique.

— Le Parlement de Francfort : eflacement des évêques. — Divergences entre les chroniqueurs sur l'attitude des députés catholiques à Francfort. — Absence d'unité politique entre les catholiques : pas de parti catholique. — Ce qu'était la « réunion catholique ».

III. La première escarmouche religieuse au Parlement de Francfort : le célibat des prêtres. — Le projet de la commission sur les droits fondamentaux : omission de toute déclaration sur l'indépendance des Eglises catholique et évangélique; raisons de cette omission. —La proposition catholique. —Huit séances de discussion. — Du mysticisme de Lasaulx au matérialisme de Vogt et Jordan. — Complexités de la question : main mise possible du pouvoir communal sur la vie de l'Eglise. — Les radicaux et le petit clergé ; alarmes inspirées par l'onmipotence épiscopale. — La paix de Westphalie et la bureaucratie dénoncées ; la liberté réclamée au nom du patriotisme germa-

nique. — Un dernier effort du joséphisme : le ininislre bavarois Beisler. — Le vote de la motion Kunzer. — La question scolaire. — La question des ordres religieux. — La Chambre de Berlin : le bon vouloir du démocrate Waldeck.

IV. L'organisation du peuple catholique. — L'initiateur : le chanoine Lennig. — L'assemblée de Mayence : discours de Lennig. — Les délégués de l'Alleniagne catholique. — Accent démocratique de leurs discours : d'Andlau et Lasinsky. — Générosité à l'égard des excès révolutionnaires : exemple donné par le curé Ketteler dans son oraison funèbre des victimes de l'émeute de F'rancfort. — Hommage aux « compagnons » catlioliques de Berlin; hommage au peuple silésien. — Trois toasts au peuple. — Les députés de Francfort à Mayence ; appel de Dœllinger à l'opinion catholique. — Discrétion de l'assemblée de Mayence au point de wie politique. — Préoccupations sociales de l'assemblée : Reichensperger, Lingens, Ketteler. — Les catholiques et le capitalisme : discours du président Buss.

— La préface au compte rendu du Congrès : définition des devoirs positifs des associations catholiques.

V. Les assises de la hiérarchie catholique. — Préparatifs de l'assemblée de Wurzbourg : ses instigateurs. — Le mémoire préliminaire de Geissel. — Du Congrès d'Kms au Congrès de Wurzbourg. — Les susceptibilités et les timidités des évoques bavarois ; le tact victorieux de Geissel. — Attirmation de l'unité de l'épiscopat. — La question des synodes : les deux courants en faveur du mouvement synodal dans le diocèse de Cologne.

— L'idée d'une primatie allemande et de synodes nationaux : rapport de Dœllinger. — La conception d'une Eglise nationale allemande : les sécessions futures.

VI. Délibérations prises à Wurzbourg sur les rapports entre l'Eglise et l'Etat. — Théorie de Dœllinger : décisions de détail.

— La confiance des évèques allemands dans l'idée de liberté. — Leur intelligence des besoins du temps ; leur hommage aux « grandes et nobles choses qui sont l'enjeu des luttes actuelles ».

— Rôle de l'élément laïque à l'assemblée de Wurzbourg : Maurice Lieber.

VII. Le christianisme social dans la chaire : Ketteler. — Un féodal devenu démocrate. — 8a conception du rôle social du prêtre; sa conception de l'antique démocratie allemande.— Ses sermons de Mayence : théorie chrétienne de la propriété.

VIII. Nouveaux avantages parlementaires gagnés par les catholiques. — Les amendements votés à Francfort. — Un événement « d'une incalculable portée » *. la constitution prussienne ; l'Eglise plus libre que jamais — Prestige du catlio-

licisme prussien dans l'Allemagne catholique : déplacement du centre de gravité du catholicisme allemand.

IX. Sommeil persistant de l'Eglise d'Autriche. — Metternich en présence du joséphisme : son bon vouloir, son impuissance. — Forme que prend à Vienne le réveil catholique : demiinsurrection contre l'épiscopat. — Sébastien Brunner.— L'Eglise ati'ranchie par la révolution : surprise alarmée de Metternich.

Résultat de l'année 1848 : un renouveau d'autonomie de la puissance spirituelle.

Les révolutions naissent d'un incident; souvent il est tragique, parfois comique : à Paris, en 1848, ce fut un soldat qui, par mégarde, lit partir son fusil; à Munich, à la même époque, ce fut une danseuse qui fit claquer les portes*. Sur Tlieure, on n'entrevoit rien de plus qu'un tout petit fait, qui ressemble à une chiquenaude du hasard, et cette chiquenaude met en branle un peuple. Les seules révolutions efficaces, et dont les conséquences soient durables, surgissent on ne sait comment et presque on ne sait d'oià, comme des improvisations et non comme des complots, et l'on dirait plutôt des puissances naturelles qui se déchaînent, que des volontés humaines qui se combinent.

C'est la victoire de l'indiscernable force des choses sur la docte dialectique des prophètes : c'est la revanche de Dieu, suprême metteur en scène, sur l'orgueil des hommes d'Etat, qui d'acteurs deviennent comparses dans une pièce qu'ils n'ont point machinée. Les mouvements concertés et attendus peuvent troubler l'histoire ; seuls, les mouvements imprévus et déconcertants la font dévier.

1. Voir le récit de M. Sepp, témoin oculaire de la révolution de Municl; (Gœrres uncl seine Zeitgenossen. p. 537-550).

l'année 1848 325

La logique toute pure et toute crue du doctrinarisme suffisait en 1830 pour de^rouler les «Trois Glorieuses » : elles succédaient, comme une pénalité normale, à ce délit qui avait été la violation de la Charte ; elles avaient quelque chose de rationnel, de sage en leur turbulence, de bourgeois en leur exaltation ; et par le caractère de nécessité palpable et presque démontrable qu'affectèrent les péripéties du drame, ce fut, à proprement parler, la dernière des tragédies classiques. Dix-huit ans plus tard, le dénouement en était bafoué par un peuple brusquement soulevé, et subitement souverain.

1848, au contraire, secoua la vieille Europe d'une secousse qui dure encore, et qui probablement est sans fin. Ni à Paris ni à Garlsruhe, ni à Vienne ni à Berlin, vous n'apercevez, cette annéelà, un épisode provocateur, tel que l'avait été le coup de canif donné dans la Charte : d'un bout à l'autre de l'Europe, la révolution eut ses raisons, sourdement profondes, lointainement occultes, que la raison des spectateurs ne connut point. La révolution de 1830, croisant les baïonnettes pour les abstractions constitutionnelles, avait été une sorte de post-scriptum à cette bacchanale du rationalisme politique qui s'appelle la Révolution française; les insurrections de 1848, avec leur caractère plus social, avec leurs visées plus concrètes, furent partout une œuvre d'instinct; et franchement, sincèrement, quelque chose de l'àme populaire y vibra.

Habitués par le romantisme à vivre en un certain contact avec l'àme populaire, et dressés par

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une longue expérience à détester l'étroitesse des bureaucraties d'Etat, les catholiques d'Allemagne, sans ambages, se saisirent des nouveautés politiques que leur apportait Tannée 1848, et tâchèrent d'exploiter, pour l'avantage de leur Eglise, les libertés et les droits que la révolution leur procurait. Nous assisterons, au cours de cette étude, à une sorte de travail d'adaptation entre le catholicisme allemand et les circonstances révolutionnaires : travail si prudemment et si adroitement combiné, que, lorsqu'en 1849 et 1850 une réaction se dessinera, en Allemagne, contre les aspirations et les conquêtes de 1848, le catholicisme seul continuera d'en garder le bénéfice.

Le livre publié par Buss en 1847 et intitulé : la Communauté des droits et des intérêts du catholicisme en France et en Allemagne \ dénote l'état d'esprit des catholiques au début de la crise. Buss, en un endroit de ce livre, recense les diflérentes forces sur lesquelles ils pourraient s'appuyer. L'épiscopat, dit-il, se perd en des marchandages ; les souverains ont de pieux désirs, mais c'est la bureaucratie qui agit, et ses actes sont impies; les Chambres hautes sont des chambres de bureaucrates ; dans les Chambres basses, l'éducation rationaliste inculquée par l'Etat porte ses fruits. Les catholiques doivent ne compter que sur euxmêmes, qu'ils développent leurs associations, qu'ils s'unissent pour le vote, qu'ils aient une

1. Bus>;, Die Genieinmmkeit dcr ficclite und dcr Inlcressen des h'alhulicismufi in Frankreich und in Teutsc/dand. Schaffouse, Huiter, 1847. L'ouvrage se compose d'une série de lettres adressées par Buss à Lamartine, Duveyrier, Salvandy, Montalembert.

L^ANNÉE 1848 3â7

presse, qu'ils pétitionnent! Jusqu'ici, ils s'abandonnèrent au quiétisme ; « chacun d'entre eux, à l'avenir, deviendra une puissance morale, si devant les yeux il a les nécessités de son Eglise par-dessus lui Dieu, derrière lui la prière de l'Eglise militante^ ». Ainsi parlait, en l'année qui précéda la révolution, le tribun populaire qui dans l'assemblée de Mayence, en octobre 1848 mobilisera, d'un geste belliqueux et déjà vainqueur, le catholicisme allemand. Avant que la révolution ne fut mûre, Buss était mûr, lui, pour en profiter.

H y avait un Etat, en Allemagne, où l'Eglise, confiante, s'était appuyée sur la protection d'un roi. Louis de Bavière, de longues années durant, avait répondu à cette confiance; par ses soins, un épiscopat bavarois avait commencé de se former : hommes de foi robuste, de verbe grave, de science estimée. Ils s'appelaient Bcisach à Munich, Hofstaetter à Passau, Weis à Spire-.

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