KiiuL'pfler, op. cil
régénéré ou bien opprimé par l'élément divin; et si enfin, dans la vie quotidienne, pour que le péché quitte l'homme, il faut que l'homme quitte le péché.
La théorie de l'Eglise, telle que la développait Mœhler au cinquième chapitre de son ouvrage, lut une révélation pour les catholiques euxmêmes. On était accoutumé à lire, dans les manuels, des développements abstraits, d'une allure quasi juridique, sur la nature de cette institution, sur son caractère de société parfaite; on s'y formait, si l'on peut ainsi dire, une conception statique de l'Eglise ; il semblait que dans son auguste prestige il y eût quelque chose de figé; et si de ces prémisses on déduisait quelque thèse sur les rapports entre la société civile et la société religieuse, celle-ci dès lors risquait d'apparaître comme une cité bien close, divinement insurgée contre la cité « laïque ». Mœhler survenait, et volontiers dirions-nous qu'avec lui la conception dynamique reprenait ses droits et retrouvait faveur. La théorie de l'Eglise se déroulait, sous sa plume, comme une sorte d'épilogue à l'histoire de l'Incarnation; elle se confondait, presque, avec cette histoire elle-même. L'Eglise, pour lui, c'était le Verbe continuant de se faire chair; c'était Jésus se renouvelant sans cesse, inlassable à reparaître sous une forme humaine pour achever à travers les siècles l'éducation de ses frères; c'était l'incarnation permanente du fils de Dieu. Lorsque Léon XIIL dans l'encyclique Immortale Dei, déploiera l'idée de l'Eglise, on ressaisira, sous la signature pontificale, les pensées familières de
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Mœhler; et cest en effet l'originalité de la Symbolique, rejoignant avec une intrépide fidélité les premiers Pères, de ne s'être point attardée aux droits abstraits de l'Eglise dans l'ordre politique et social, de l'avoir définie comme un courant de vie, et de l'avoir envisagée, enfin, non point en l'onction de la terre, mais en fonction du ciel.
Mœhler émut les consciences, môme couronnées : Frédéric-Guillaume III, pour susciter des réfutations, promit une récompense i. C'est que la Symbolique ^ par la façon même dont elle posait le problème, était gênante pour le piétisme prussien. Si elle eût prétendu montrer que le rationalisme, qui détruit l'élément divin en glorifiant l'élément humain, fut la suite fatale du protestantisme, les piétistes eussent objecté que ce reproche ne les frappait point. Mais Mœhler les visait, se reportait à ces symboles dont ils se réclamaient, les convainquait d'annihiler l'homme, à Tinverse du rationalisme qui annihilait Dieu; et par-dessus ces deux extrêmes, à l'écart, le catholicisme planait.
Plusieurs ripostes jaillirent : la principale, sortie de Tubingue même, était signée de Christian Baur, le même qui s'illustra peu de temps après, en résumant en un duel entre saint Pierre et saint Paul l'histoire de la primitive Eglise. Dans l'histoire du développement de la théologie protestante au xix' siècle, le livre de Baur a son importance. Il suit Mœhler, chapitre par chapitre; mais ce qu'il lui oppose, c'est une combinaison, très intelligemment concertée, entre la théologie de Schleier-
1. Préface de Lâchât à la traduction française de la Symboliiine, p. 1. (2' édit. Pari^, Vives, 1852.)
mâcher et la philosophie de Hegel i. On sait qu'à cette date la plupart des penseurs de la Réforme s'essayaient à concilier ces deux systèmes, dont l'un fait reposer la religion sur le sentiment de notre dépendance, et dont l'autre, au contraire, la considère comme un acte de liherté, comme une prise de possession rationnelle de la nature par l'esprit; etl'on sait à quelles conclusions ruineuses ahoutirent, au terme de cette conciliation, le philosophe Feuerhach et plus tard le théologien Strauss. L'adaptation de l'hégélianisme à la doctrine de Schleiermacher, telle que la réalisait Baur, était beaucoup moins subversive ; mais il y avait, entre la position dogmatique que prenait ainsi Baur et la vieille orthodoxie des livres symboliques, qu'il prétendait défendre contre Mœhler, un abîme dont Baur méconnaissait la profondeur. Le symboliste, d'après lui, n'a pas à envisager les conséquences mômes que les symboles tirent de leurs principes, mais seulement ces principes eux-mêmes ; et Baur, à la faveur de cette rassurante distinction, créait, sans toujours s'en douter, un protestantisme nouveau.
C'était faire à Mœhler la partie belle. Le théologien catholique revint à la charge. Reprenant chacune des divisions de sa Symbolique, il articula tour à tour, avec une ironique patience : « D'abord l'adversaire défend contre nous la doctrine protestante, ensuite il attaque la doctrine catholique, puis il propose une nouvelle doc-
1. Voir, sur le duel entre Mœhler et Baur, Edouard Zeller. Christian Baur H VEcoh- dr Tvhi>u,vr>. trad. Ritter, p. 35-45 (Paris, Germer Baillierc, 188.-!;.
trine » ; et successivement, il critiquait en Baur l'avocat du protestantisme ancien et l'inventeur d'un protestantisme nouveau. Quelques années plus tôt, à l'occasion ducentenaire de la confession d'Augsbourg, Mœhler avait écrit, non sans quelque sourire, que c'étaient les catholiques qui conservaient encore, dans leur propre Credo, bien des articles de cette confession, et que c'était dommage, pour le christianisme, que les évangéliques, qui la fêtaient comme un manifeste de sécession, en gardassent, pour leur propre compte, moins de lignes que les fidèles de Rome, qui la déploraienti. Le propos est d'un polémiste : Mœhler, dans sa réplique à Baur, eut occasion de déployer ses talents. La Symbolique avait examiné l'ossature du protestantisme orthodoxe et piétiste ; c'était, avec Baur, un protestantisme rationaliste qui s'olTrait aux coups de M(ehler, et la Défense de la Symbolique se pourrait lire comme appendice à V Histoire des Variations-. Doellinger, en 1845, dans sa correspondance avec Gladstone, s'attardera volontiers à relever ces « variations » de Baur, en même temps qu'il défendra Mœhler contre le reproche qu'inclinait à lui faire Gladstone, d'avoir exagéré les divergences entre catholicisme et protestantisme. « La Symbolique, ajoutera-t-il, a dans l'Allemagne catholique une sorte d'autorité classique, et c'est de ce livre, en partie, que la jeune génération de Qotre clergé a tiré ses principes dogmatiques -^ »
i. Knœpfler, op. cit., p. 73.
2. Une traduction française de la Symbolique et de la Défense, fut mbliée à Paris par M. Lâchât, l'éditeur même de Bossuet-
3. La lettre de Dœllinger est publiée dans Friedrich, ///««- von Jkvlinger, II, p. 224-225.
C'est ainsi que Mœhler, mourant à Munich en 1838, laissa derrière lui une innombrable postérité intellectuelle; et l'un des maîtres à la prise desquels elle s'abandonnait le plus volontiers était un disciple de Tubingue, professeur à Giessen, puis à Fribourg, François-Antoine Staudenmaier L A la fois théologien et historien, comme ses maîtres Drey et Mœhler, leur propre expérience lui servit à éviter des écarts. 11 publia, en 1834, une Encyclopédie des sciences religieuses ; en 1835, un Esprit dii christianisme^ qui fit époque en Allemagne poui la connaissance de la liturgie ; en 1840, une Philosophie du christicinisme ,\ç^ meilleur livre qu'une plume catholique ait écrit sur l'hégélianisme-; de 1844 à 1852, une Dogmatique. A ces titres seuls on devine une pensée qui a sa règle et son système et qui prend conscience de cette règle, et qui, laborieusement, codifie ce système. L'œuvre entière de ce disciple, que les événements de 1848 rappelleront à notre attention, témoignait que l'école de Tubingue était parvenue à sa maturité \
1. M. Lauchort vient de consacrer à Staudenniaier une nionot,n'aplii( (le grande A'aleur, que déjà nous avons eu roccasion de citer.
2. Standenmaier s'opposa très fermement aux essais de conciliatioi dp Mussmann et Karl Rosenkranz entre l'hégélianisme et le christianisui. (Lauchert, op. cil., p. lifi-149 et 169).
3. Nous devons mentionner ici, pour mémoire, deux hommes qu illustrèrent Tubingue, d'abord comme disciples, puis comme professeursmais dont l'activité productrice se place, surtout, dans la seconde moitii du xix" siècle: Kuhn et Hefele. — Jean Kuhn (I80fi-1887) fut professen de dogmatique à l'Université de Tubingue de 1839 à 1882. Sa Vie de Jésus Clirist au point de vue de la science, publiée en 1838 pour réfuter Straus et traduite en français par Nettement (Paris, Vaton, 1843), et son Intro duction à la dogmatique catholique, qui est de 1846, furent les première manifestations de ce penseur religieux, dont nous aurons à étudier, dan la seconde moitié du siècle, les luttes philosophiques avec le professen Clemens. Quant à Charles-Joseph Hefele, célèbre par son Histoire de Conciles et son épiscopat à Kottenburg, il professa l'histoire ecclésias tique à l'Université de Tultingue. à partir de 1836, et commença de S'
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Sainl-Kcné Taillandier, dans la me aie série 'articles de la Revue des Deux Mondes où il renail hommage à Mœhler et à Staudenmaier, isait incidemment :
(( M. Gtïnther a pu renouveler la théologie atholique avec une science réelle et un mystiisme extrêmement libre et ingénieux ^ »
L'original novateur ainsi mentionné par l'écriain français était un modeste prêtre libre, qui ivait à Vienne.
C'était, à cette époque, un séjour assez ingrat
^iue celui de Vienne : on y manquait d'air, nue ertaine chaleur d'âme y risquait d'être mal vue;
41 religion était un aspect de l'étiquette; sous uu
! ehors de pompes un peu routinières, le christiaisme s'y refroidissait. Il n'y avait pas à propre-
nient parler, dans la capitale de l'Autriche, un louvement catholique : la bureaucratie, en même 3mps qu'elle comprimait les énergies de la foi, aralysait à Tavance toute formation d'un centre 'études religieuses. Elle enfermait la science acrée dans des manuels congrûment estampillés, t qu'elle continuait d'imposer à Tétude des clercs,
lire un renom scientifi(iuo par son HisLuire de l'introduction du christiii- !.S7ne dans l'Allcmayne du Sud-Ouest (mi), son édition des Pères aposloques (1839), enrichie, en 1842, de très copieux Prolégomènes, et sa ioqraphic du cardinal Xitnenès (1844), qui fut rol)jet de trois traductions •ançaises. Voir Funk, K.-J. von flefele, p. 4-7 (extrait de la Tubini/cr uartalschrift).
\. Revue des Deux Mondes, 1" octobre 1843, p. 9G. — Voir, sur Antoine ûnther (1783-1863), les deux volumes publiés par son disciple Knoodt:
nlon Giinthi'r (Vienne, Braumùller. 1881).
même lorsque Tliidex les avait frappés'. Entre lu joséphisme, dont l'esprit, à Vienne, était toujours vivace, et les essais d'initiative religieuse, le conflits étaient incessants ; la résistance passive d' TEtat l'emportait forcément sur les tâtonnement spontanés de l'action.
Le Rédemptoriste Hofbauer, qui peu de temp avant sa mort avait été nommément désigné au> suspicions de Fempereur^, avait exercé sur cer taines âmes une influence insigne ^^; mais sous Ijji surveillance de la censure, sous la menace de:contraintes policières, le rayonnement de ce;âmes était restreint : quelques ouvrages ascé ■ tiques, de nombreuses feuilles volantes de litté rature religieuse, épuisèrent leur fécondité''.
Antoine Giinther, pour son humble part, étail l'un des rouages de cette organisation de com pression intellectuelle qui pesait sur le déve loppement religieux de l'Autriche : il avait un poste de censeur "\ et peut-être dut-il à cette cir-
1. C'est ainsi que le HamUmch des ôsli-nriclUsclien Kirchenrec/it.s d Georges Rechberger, publié à Linz en 1807, fut, jusquen IS.S-'j, le scu livre officiel de droit canon pour toutes les institutions autrichieniu bien que mis à l'index en 1820 (Schulte, Die Geschichte der Quellen mu Literatur des canonischen Itechls, III, i, p. 301). — Sur l'état médiocre d^ l'enseignement théologique et de la prédication à Vienne dans le preniic quart du siècle, voir Brunner, Clemens Maria Hoffbuuer und seine ZeiL p. 141-151 (Vienne, BraumuUer, 1858).
2. Voir à ce sujet dans Haringer, Vie du bienheureux Cléinenl Hofhauer trad. franc., p. 290 et suiv., le récit des persécutions commençantes, ei l'année 1816, contre Hofbauer, et les projjos de Pie VII à l'empereui François sur Hofbauer. — Sur Clément-Marie Hofbauer, voir ci-dessus livre I, chapitre iv.