Montalembert, Œucres, V, p
3b8 LUTTES ET VICTOIRES
de l'indépenclance de l'Eglise à l'endroit de l'Etat, aussi bien dans ses affaires intérieures que dans l'administration de ses biens, était expressément défini 1.
Geissel déplorait, à Berlin comme à Francfort, les votes émis au sujet de la question scolaire^ ; mais à Berlin comme à Francfort, on émancipait l'Eglise ; et dans cetle Prusse où le Hohenzollern, de père en fils, passait pour Téveque suprême, le présent fait à l'Eglise romaine par le démocrate Waldeck avait une portée dont bientôt les catholiques s'aperçurent et dont ils profitèrent.
Ne point affecter les allures d'un parti, qui, par sa cohésion même, provoque des coalitions hostiles ; et rester au contraire éparpillés à leur gré dans les diverses fractions parlementaires : telle fut, tant à Francfort qu'à Berlin, l'opportune et fructueuse tactique qu'adoptèrent les représentants catholiques. Trop faibles encore pour former un groupement imposant, ils étaient prématurément mêlés à des questions trop graves et trop complexes pour qu'ils osassent concerter entre
1. Peter Reichensperger, op. cit., p. 145, rend hommage au travail de celte commission parlementaire. Sur les influences catholiques auxquelles Waldeck avait été accessible, voir Vering, Lehrhuch vun Kirc/ien recht, li" édit., p. 1G4, n. 14, et Spectalor, Ucilafie zur AUgcmcine.a Zeitung, i'' août 1890.
^, Pfuif, Cardinal v, Geissel, I, p. 545,
l'année 1848 359
eux, sur chacune de ces questions, un avis qui risquerait de compromettrerEglise;et leur entente au sujet des intérêts religieux prenait un relief plus éloquent, du fait même de leur émiettement et de rinfmie diversité de leurs nuances.
Au-dessous de ces groupements catholiques parlementaires, volontairement inorganisés, le peuple catholique, lui, s'organisait. Un chanoine de Mayence, Lennig, s'emparait des armes longtemps attendues que la révolution venait de mettre a sa portée : il créait des associations, il créait une presse ^.
L'histoire humaine — celle de l'Eglise surtout — impose à certains hommes une sorte de jeu de cache-cache avec la célébrité : elle les condamne à être de puissantes utilités, elles tient à l'écart de toutes grandeurs ; elle exerce leurs énergies, et, tout ensemble, elle en etface l'éclat; elle les laisse en vue, mais au second plan ; et devant eux, les cachant en partie, c'est leur œuvre qui évolue, c'est leur œuvre même qui vit. Ce n'est point une chose rare, que ce contraste entre la demi-notoriété de leur nom et les prestigieux résultats de leur action les fasse secrètement souffrir, à moins que, très humbles ou bien très orgueilleux, ils ne se réputent indignes de la gloire, ou supérieurs à elle. Adam-François Lennig appartenait à cette classe d'hommes : son humilité lui rendit la vie douce, et son labeur la faisait féconde.
Jeune, il avait gémi du misérable état où l'évêque
1. Sur Lennig (1803-1806^ voir Brûck, Adam Franz Lennig, Generalvikar und Dotndecan von Mainz, in seinem Leben und Wirken (Mayence, Kirchheim, ISTOj.
Burg avait mis le diocèse de Mayence i. Vainement il avait engagé le pauvre fonctionnaire à protester contre la suppression de son gymnase épiscopal et contre l'ouverture par l'Etat hessois d'une faculté de théologie catholique à Giessen '-. Burg, lléchissant toujours sous Taccoutumance de ses propres lâchetés, avait môme concédé au Gouvernement le droit de pourvoir aux cures : le jeune Lennig, a qui son évéque offrait un beau presbytère, refusa d'être nommé de cette façon ; et quand Burg voulut, coûte que coûte, faire de ce prêtre un curé, il obtint du Gouvernement hessois que le décret d'installation de Lennig fût conçu dans les termes, beaucoup plus canoniques, qui étaient d'usage avant les dernières capitulations del'évèché^. Quelques années s'écoulèrent, et l'on iinit par offrir à Lennig, qui était un orientaliste distingué, d'être professeur à cette faculté même de Giessen, contre laquelle jadis il s'était insurgé ; il refusa, dignement ^ 11 avait la lière et forte tranquillité des hommes qui, sentant qu'ils s'imposent, ne désirent pourtant rien pour eux-mêmes. Il ne voulait pas se rallier au régime bureaucratique ; il attendait, incertain, d'ailleurs, de vivre jusqu'à l'échéance . Les révolutions en marche sont capricieuses d'allure : tantôt elles marquent le pas, tantôt elles le pressent ; et ce qu'attendait ce chanoine, c'était la Révolution.
i. Voir ci-dessus, liv, III, ciiap. i. — Aussi Brcnlano, dans une lottre h Maurice Lieber, recomniandait-il Lennig', en 1831, pour la cure de Fi'ancfoi't, appartenant au diocèse de Linibur^' (Brûck, op. cil., p. 32-33).
'2. Brùck, op. ciL, p. 23-25.
:i. Briick, op. cil., p. 31-30.