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CHAPITRE VII

Deux Etats demi-français.

Les srands-duchés de Berg; et de Francfort.

Napoléon avait agrandi, mais non tiré du néant, les états du sud de l' Allemagne. Le royaume de Bavière avait son origine dans l'ancien électorat bavarois, le royaume de Wurtemberg dans le duché du même nom, le grand-duché de Hesse-Darmstadt dans le landgraviat, le grand-duché de Bade dans les deux margraviats, réunis en 1771, de Baden-Baden et Baden-Durlach. Mais les grands-duchés de Berg et de Francfort, pas plus que le royaume de Westphalie, n'avaient de racines dans le passé allemand. Ils furent proprement des créations napoléoniennes, et purent être donnés à deux hommes nouveaux : Murât et Dalberg, Plus dépendants de l'Empereur, ils subirent plus profondément l'empreinte des idées et des institutions françaises de l'époque. Ils sont donc bien, par leur origine, le c^oix de leurs souverains, leurs constitutions politiques, deux états demi-français. Fondés déjà après Austerlitz, c'est seulement après

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la défaite de la Prusse qu'ils nous apparaissent comme définitivement constitués.

Le grani-duché de Berg* fut constitué sur la rive droite du Rhin avec la principauté de Clèves, cédée par la Prusse (traité de Schœnbrunn), et celle de Berg, cédée par la Bavière. Napoléon reprit plus tard Wesel^ dont la forteresse faisait partie du* système de défense du Rhin, et rendit en échange des territoires nassoviens. Le grand-duché s'agrandit ensuite, lors des médiatisations, puis reçut, le 1" mars 1808, des dépouilles de la Prusse, le territoire de Munster, les comtés de la Marck, Tecklenburg, Lingen, les anciennes abbayes d'Elten, Essen et Werden. C'est l'époque de sa plus grande extension : il comptait alors 314 milles carrés et 878,000 habitants. La capitale était Diisseldorff.

Le grand-duché se composait en somme de quatre parties bien distinctes : IMe pays de Miinster, où l'on retrouvait le souvenir du fameux tailleur Jean de Leyde, dont les os blanchissaient peut-être encore à une des tours de la cathédrale, le souvenir des traités de Westphalie, et enfin la trace des administrateurs Ftirstenberg et Stein. Cet ancien pays d'église était peu commerçant, très-arriéré au point de vue social. Beugnot y vit le chevalet sur lequel les

1. Correspondance de Napoléon I^^, t. XII et XIII. — Mémoires du comte Beugnot, 2 vol. in-S", Paris, 1868. — Demian, Siatistik der Rheinbundstaaten, t. Il, p. 53-83.

seigneurs forçaient leurs domestiques, pour des fautes légères dans le service, à se tenir à cheval des heures entières, sans préjudice de châtiments corporels plus graves. Presque tous les paysans y vivaient à l'état de colons; ils n'étaient pas attachés à la glèbe, mais en la quittant ils perdaient tout moyen d'existence ; le seigneur avait part à l'héritage laissé par son homme» C'était un pays agricole avant tout, sans que l'agriculture y fût perfectionnée; très-religieux, sans que le catholicisme, qui y avait existé comme religion d'État, exclusive de toute autre, y fût très-éclairô.

2° Le comté de la Marck , vieux pays prussien , tout plein encore des souvenirs de l'administration de Frédéric II et de son ministre Eversmann, couvert (( de manufactures actives, où se pratiquaient de longue main des procédés ingénieux, encore à cette époque inconnus en France... Pas un cours d'eau qui n'eût été mis à profit, une communication utile qui n'eût été ouverte, un rapport de commerce présentant quelque avantage qui n'eût été établi. » Montueux et peu fertile, ce pays était industriel avant tout. Quant à l'habitant, l'écrasement de la Prusse l'avait irrité, mais non découragé. « Lorsque alors je pris possession de la Marck, raconte Beugnot, je m'aperçus que tout n'était pas fini avec des hommes qui ne s'avouaient pas vaincus et qui rêvaient la vengeance lorsque l'ennemi les tenait sous ses pieds, prêt à leur porter le dernier coup. »

3° Le pays de Nassau- Siegen, dont Napoléon avait arraché la cession à la maison de Nassau. C'était le berceau de cette petite dynastie allemande qui a gou-«

verné la Hollande , régné sur la Grande-Bretagne , suscité contre Philippe ïï, puis contre Louis XIV, les plus fameux champions du protestantisme. Beugnot se crut obligé envers ses administrés à visiter le fameux chêne à Tombre duquel Guillaume le Taciturne avait reçu la députation des Gueux de Hollande.

4*" Le territoire bavarois de Clèves, avec la capitale Diisseldorff. On y trouvait une superbe galerie de tableaux fondée au dix-septième siècle par une des électrices palatines et enrichie depuis par Charles- Théodore. Les habitants avaient pris de leurs souverains le goût des arts, Tinstruction et la politesse. La partie orientale de la principauté était un des pays les plus industrieux de l'Europe.

Napoléon, par décret du 14 novembre 1808, avait partagé le grand-duché en quatre départements : celui du Rhin, chef-lieu Diisseldorff, sous-préfectures Éberfeld, Mulileim et Essen ; celui de la Sieg, chef-lieu Siegen, sous-préfecture Dillenb'urg; celui de la Ruhr, chef-lieu Dortmund, sous-préfectures Hagen et Hamm; celui de l'Ems, chef-lieu Munster, sous-préfectures Coesfeld et Lingen. En somme, c'était un fort bel état, bien placé sur le Rhin, facile à défendre pour la France, oti la production agricole et la production industrielle se faisait un juste équilibre , oii la population, instruite et bonne, ne demandait, à part les Prussiens de la Marck, qu'à aimer la France et; leur souverain.

Leur grand-duc Murât, beau cavalier, brave soldat, avec sa hâblerie gasconne, ses grands panaches, son costume et ses façons de paladin, devait plaire à ces

populations guerrières, précisément par qudques-uns de ses défauts. Quand on lisait dans le Moniteur^ qu'à léna il avait enfoncé les escadrons saxons, qu'à Prentzlow il avait fait capituler Hohenlohe, à Ratkau forcé le vieux Bliicher à poser les armes, qu'à Eylau, à Friedland, il avait chargé l'armée russe, la cravache à la main, les habitants du pays de Berg étaient trèsfiers de leur grand-duc. « On lisait les journaux sur les places publiques et on tremblait pour les jours d'un prince si intrépide. ))

Mais Murât, et surtout sa femme Caroline, ambitieuse comme une Bonaparte, se trouvaient déplacés dans un simple grand-duché. Joachim ne s'occupa de ses états que pour en tirer de l'argent, pratiquant des coupes extraordinaires dans les forêts, aliénant les domaines de sa couronne. Il paraît que quelquesuns de ses sujets prussiens firent d'abord difficulté pour lui rendre l'hommage : « Je suis fort surpris, lui écrivait Napoléon, d'apprendre que les principaux du pays de Clèves n'aient pas voulu vous prêter serment : qu'ils le prêtent sous vingt-quatre heures, sans quoi faites-les arrêter, traduire en justice, et confisquez leurs biens. » (4 avril 1806.)

Puis on s'occupa d'organiser le pays. Napoléon recommandait de ({ prendre la manière économique du pays : les troupes allemandes coûtent beaucoup moins que les nôtres. » Il conseillait aussi de porter « une grande attention dans le choix des officiers et d'y mettre beaucoup de propriétaires du \^ys^ » Murât

a 1. Laimée du graod-duché se composait, en 1812, de quatre ré-

devait avoir trois ministres à 6,000 francs et huit conseillers à 2,000. Il devait prendre les biens des ordres militaires, « ceux des moines, » et se faire ainsi, avec une partie des impôts, deux millions de liste civile. (( Ne vous pressez point, ajoutait Napoléon. Pour bien constituer le pays de Berg et de Clèves, il faut se donner le temps d'observer et de voir. Faites recueillir tous les renseignements, après quoi il vous sera possible d'arriver à une organisation qui convienne aux habitants et à vous et gui rende vos voisins envieux de faire partie de votre domination. C'est là surtout le but qu'il faut se proposer. » (4 août 1806.) Et, en effet, après avoir accordé aux habitants un premier degré de représentation dans les conseils municipaux, de districts et de départements \ après avoir aboli le servage et tous les droits féodaux, comme on le fit par le décret du 12 décembre 1808, après avoir établi, entre les catholiques de Munster, les réformés de Nassau, les luthériens- de la Marck, la plus complète tolérance religieuse ^, on eût pu rendre les sujets du grand- duché un objet d'envie pour tous leurs voisins. Mais ce n'est pas Murat qui fit ces réformes. Il avait bien autre chose en tête 1 II commença par occuper, en 1806, les territoires

giments d'infanterie, un de cavalerie et un bataillon d'artillerie. L'uniforme était blanc, à revers bleus.

1. Le grand-duché était aussi censé avoir des États généraux, mais il n'y eut qu'une réunion du landtag à Diisseldorff (1 sept. 1806), celle qui établit l'égalité d'impôts. Plus tard, on convoqua dans la capitale des consultations de conseillers de département .

2. Eu 1811, on présenta à l'Empereur, arrivé à Diisseldorff, les ministres des trois cultes dans une seule députation, et c'est le rabbin qui fit le discours.

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cédés par la Prusse sans que le commissaire prussien Teût mis en possession, et s'attira un coiiflif avec les troupes prussiennes. Il ne parlait de rien moins que de déclarer la guerre au roi de Prusse et de satisfaire ce qu'il appelait l'opinion de ses sujets. Napoléon le gourmanda vivement :

Voilà un petit affront que vous avez fait essuyer à mes armes. Je trouve ridicule que vous m'opposiez l'opinion du peuple de Westphalie. Que fait l'opinion des paysans aux questions poli§. tiques?... La résolution où vous êtes de repousser par la force les Prussiens du pays qu'ils occupent est une véritable folie. Je suis en bonne amitié avec cette puissance... Jugez, d'après cela^ si je voudrais me brouiller avec elle pour des bêtises ! (10 avril et 2 août 1806).

L'affaire de Prusse à peine arrangée, Murât entra en procès avec le Prince-Primat à propos de l'octroi du Rhin (avril 1806.) Puis il faillit se brouiller même avec Napoléon. Il demandait je ne sais quelles garanties :

Quant à la garantie de vos enfants, répondait Napoléon avec sa franchise assez brutale, c'est un raisonnement pitoyable et qui fait hausser les épaules : j'en ai rougi pour vous. Vous êtes Français, j'espère, et vos enfants le seront : tout autre sentiment serait si déshonorant que je vous. prie de ne m'en jamais parler, il serait fort extraordinaire qu'après les bienfaits dont le peuple français vous a comblé, vous pensiez à donner à vos enfants les moyens de lui nuire. Encore une fois, ne me parlez plus de cela, c'est trop ridicule.

Ce brave et malheureux Murât était déjà l'homme de 1814.

Murât, qui se sentait déjà grand-duc de droit divin % tout en murmurant, se soumettait cependant à son beau-frère. La question de Wesel amena un dissentiment plus grave. En avril 1806, Napoléon avait décidé que les drapeaux du grand-duché seraient arborés à Wesel, mais que le commandant ne rendrait compte qu'à l'Empereur ou au maréchal Murât, quand celui-ci serait présent à Diisseldorff : a En votre absence, ajoutait Napoléon, aucun de vos ministres ni agents n'aura aucun ordre à donner à ma garnison, h mes officiers ou à mes magasins d'artillerie et de génie. » Napoléon finit. par reprendre Wesel. Murât né put se résigner à perdre ce qu'il regardait comme « le plus beau fleuron de sa couronne. » Dans son désespoir, il pensa déclarer la guerre à l'empereur d'Occident : « Il ne lui restait plus qu'un parti à prendre : celui de se jeter avec son armée dans la ville de Wesel et de s'y défendre. On verrait si l'Empereur aurait le front d'en venir faire le siège aux yeux de l'Europe, et quant à lui il saurait le soutenir jusqu'à la dernière extrémité. « Napoléon ne sut pas tout ce qui s'était dit : il en sut assez pour ne pas lui donner la couronne d'Espagne.

Quand le grand-duc « passa » roi de Naples, l'Empereur disposa de Berg en faveur de son neveu Napoléon-Louis, prince royal de Hollande; cet enfant de quatre ans et demi devait <t posséder le grandduché en toute souveraineté, et le transmettre à ses

1. Il avait permis à un de ses vieux amis d'enfance d épouser une de ses cousines, sous la condition, stipulée par devant notaire, « de Bc jamais parler de cette parenté, »

héritiers directs, naturels et légitimes, en ligne directe par ordre de primogéniture, à la perpétuelle exclusion de la descendance féminine (décret du 3 mars 1809.))) En attendant sa majorité, les trois ministres de l'intérieur, de la justice et des finances continuèrent à administrer le pays sous la direction d'un commissaire impérial, qui correspondait directement avec un ministre de l'Empereur. Ce rôle fut dévolu à Beugnot, ancien représentant de nos assemblées révolutionnaires, administrateur distingué, grand travailleur ; — caractère docile, esprit critique. Après le 18 brumaire, il avait travaillé à l'organisation des préfectures françaises, et venait d'être ministre en AVestphalie.

C'était alors une position en Europe, dit-il, que d'être Français, et c'en était une grande que de représenter l'Empereur quelque part. A cela près que je n'en aurais pas impunément abusé, j'étais en Allemagne ce qu'avaient été autrefois les proconsuls de Rome. Même respect, même obéissance de la part des peuples, même obséquiosité de la pxrt des nobîeSj même désir de plaire et de capter ma faveur.

L'ardeur avec laquelle il se mit au travail surprit les indigènes : « ils ne savaient pas que l'Empereur exerçait sur ses serviteurs, et si éloignés qu'ils fussent de lui, le miracle de la présence réelle. Je croyais le voir devant moi quand je travaillais enfermé dans mon cabinet. )) En 1811, il devait recevoir la visite dei'^^nipereur en personne, et il a raconté comment son maître infatigable et omniscient étonna les Allemands encore plus que ne l'avait fait son serviteur, comment il s'oc-

cupa de tout et porta son jugement sur tout, et tint le malheureux Beugnot a sur les charbons. »

Le ministre de l'intérieur était le comte de Nesselrode qui, « en tout bien, tout honneur, « avait son fils aîné colonel des chasseurs du grand-duché de Berg, et son cadet, colonel de hussards autrichiens. Beugnot lui laissait l'administration municipale , comme plus tard en Westphalie on la laissa à un autre Allemand : il la gouvernait paternellement et d'après les idées allemandes. Celui de la justice était un bourgeois, Fuchsius, « à qui rien n'aurait pu persuader qu'il fût en quelque chose l'égal d'un comte de Nesselrode ; )) c'était un jurisconsulte bavarois instruit et laborieux. La guerre était administrée par le général Damas, officier distingué, mais ami de Kléber et de Moreau, un disgracié de l'armée du Rhin, que Napoléon voulait bien oublier à Diisseldorff.

Beugnot se chargeait du Trésor et travaillait en même temps à l'organisation définitive des ministères et des préfectures, à l'établissement des institutions financières de la France, à 1 anéantissement des restes de féodalité (les fiefs furent supprimés par décret du H janvier 1809), à l'introduction du code civil (décret du 1" janvier 1810). Il plut à ses administrés, surtout par la manière habile et honnête dont il constitua la loterie. « Si, dit-il, on essayait de détruire la loterie, dans l'un des états de l'Allemagne en particulier, on n'en serait pas plus avancé, car on n'aurait fait qu'envoyer aux états voisins l'argent qu'on destinait à la loterie de l'état oii elle aurait été prohibée. » Le seul progrès possible consistait à y apporter un certain

esprit scientifique et de la probité. Il établit aussi à Diisseldorf uu jardin anglais, qu'en 1813 il protégea contre les cognées de l'autorité militaire. Mais nous n'insisterons pas sur son administration : on pourra étudier plus en détail le développement des idées et des institutions françaises en Allemagne, lorsque nous en serons à la Westphalie : le grand-duché de Murât n'était qu^une ébauche où s'était essayé le fondateur.

Le baron Charles-Théodore de Dalberg, que nous avons si souvent rencontré dans le cours de ces études, était né en 1744, à Heinsheim, près Worms^ D avait étudié le droit à Gœttingen et Heidelberg, la théologie à Worms, Manheim et Mayence. En 1772, à vingt-huit ans, il fut nommé par l'électeur de Mayence, Emmerich-Joseph, gouverneur d'Erfurt. Il resta près de trente années dans cette charge et s'y fit une réputation. Son instruction avait été hâtive, peu profonde. Mais il avait l'intelligence ouverte, de l'esprit et des idées libérales. A le voir, dans sa préfecture ecclésiastique, encourager l'industrie, s'occuper du bien-être des paysans, pratiquer la tolérance, fonder

1. Grossherzoglich-frankfartiscJies Regierungsblatt , 3 voL in-S» (du i4 sept. 1810 au 22 sept. 1813). Les dernières pages du troisième volume sont consacrées, par une de ces vicissitudes habituelles aux moniteurs/ à enregistrer les ordonnances des généraux alliés. — Perthes, Politische Personen und Zustaende, t. I^f. — Demian, Statistik, t. n, p. 113-155. — Steitz, Der Staatsrath Georg Steitz und der Fûrst Pinnias Karl von Dalberg^ brochure in-4o. Francfort, 18G9. Curieux sur l'administration de Francfort, comme capitale du grandducl)éi — Zapf, D(dberg, Grossherzog von Frankfurt^ 1810, ia-8®.

des écoles, s'entourer de beaux-esprits indépendants, relever l'université d'Erfurt, fonder une Académie des sciences utiles^ créer une gazette savante dans laquelle lui-même écrivait, on devinait un ancien illuminé. Mais cet illuminé n'était point un révolutionnaire : ce prêtre mondain ne pouvait avoir l'énergie et la fermeté de caractère que donnent les convictions arrêtées. Forster,qui le vit en 1788, nous raconte qu'il avait bonne mine, « sauf une certaine contraction des muscles autour de la bouche, le coin des yeux un peu plissé; quelque chose d'efféminé dans l'attitude et la démarche, témoignait de la mollesse et de la somno^ lence de son caractère. On ne pouvait méconnaître la bonté de son cœur; mais une certaine i?îdécisio7i, empreinte de défiance, dans le regard, faisait supposer qu'on avait abusé de cette bonté. »

Erfurt est situé entre Weimar et Gotha, les deux cours lettrées de Charles-Auguste et d'Ernest II, et aussi dms le voisinage de la grande université d'Iéna. Dalberg fut l'hôte et l'ami de tous ces Mécènes et de tous ces beaux-esprits : princes, professeurs ou courtisans. On a de lui de nombreuses lettres à Wieland, à Gœthe ; il donna l'hospitalité à Guillaume de Humboldt ; il fut le protecteur de Schiller, dont il avait voulu , en ses jours de prospérité, faire un rentier; c'est lui qui, voyant la double aptitude du poëte souabe à l'histoire et à la poésie, lui conseilla de s'adonner au genre qui les unit : le drame. On a souvent cité les vers que lui adressa Schiller pour le remercier d'un envoi de vin du Rhin : « Anneau et crosse, soyez les bien-venus, empreints sur la cii'e de ces flacons.

Oui, celui qui sait si bien abreuver ses brebis, c'est ce que j'appelle un bon pasteur. Breuvage trois fois béni : c'est par la Muse que je t'ai gagné ; c'est une Muse qui t'envoie; c'est l'Église elle-même qui t'a cacheté. »

Dalberg était une muse, en effet, muse peu puis^ santé, mais fertile dans sa variété. Membre de sa propre académie, il fut le collaborateur du Mercure allemand et de presque toutes les revues contemporaines. Il a écrit en latin, en allemand, en français. Il y a parlé de droit, d'histoire, de morale, de sciences, d'économie politique. Ses excellentes intentions, son bon et paisible naturel se révèlent jusque dans le titre de ses ouvrages : De rinfluence des sciences et des beaux-arts sur la tranquillité publique (1793) ; Pendes, ou de l'influence des beaux-arts sur le bonheur public (1806), etc.

En politique, Dalberg a eu une idée, qui a persisté chez lui à travers toutes les vicissitudes, et qui s'est manifestée dans les circonstances les plus diverses : la régénération de la vieille constitution germanique par la confédération et l'association des États secondaires. En 1785, il s'emploie avec ferveur pour aider l'envoyé prussien à la constitution du Fûrstenbund; plus tard, au miheu des invasions françaises de 1796 et 1797, il cherche un protecteur à l'Allemagne dans l'archiduc Charles ; plus tard encore, il croit le trouver dans Napoléon. Avec cette idée persistante, il était souple et réservé comme un cardinal romain. En 1787, Autrichiens et Prussiens croyaient également l'avoir dans leur parti : quand l'envoyé de Fré-

déric II l'appuya pour le faire nommer coadjuteur de Mayence, l'Autriche ne fit pas d'opposition. Pour lui, il affecta de réclamer la liberté des élections ecclésiatiques ; m ûs Stein et le duc de Weimar auprès du chapitre de Mayence, Lucchesini auprès de la cour de Rome, ne négligèrent aucun des moyens employés en pareil cas. Élu par l'influence prussienne, il envoya ses assurances de dévouement à la maison d'Autriche. Devenu le successeur désigné de l'archevêque Yon Erthal, il jouissait dans les masses de celte popularité qui s'attache toujours dans les monarchies, même ecclésiastiques, en haine du prince régnant, à l'héritier présomptif. Quand Mayence, occupé par les Français, voulut se donner une constitution, beaucoup de bourgeois pensèrent à Dalberg, pour faire de lui un électeur constitutionnel. Il se garda bien de renoncer à sa vie paisible d'Erfurt, à ses spéculations littéraires et philosophiques. A l'avènement de Robespierre, il écrivait son mémoire sur l'influence des sciences et des beauxarts : on eût dit que l'histoire contemporaine n'existait pas pour ce philosophe détaché du monde. En 1797 pourtant, menacé de dépossession par le système de sécularisation, il prêcha la guerre à outrance contre les Français et voulut proclamer l'archiduc Charles dictateur de l'Allemagne.

En 1802, devenu, par la mort de Von Erthal, archevêque de Mayence in partibiis repiiblicanorum^ il vit bien qu'il ne sauverait quelques débris de sa souveraineté qu'en se rattachant à la médiation russe et française. 11 lui rendit plus de service en formant dans la

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Diète et dans la commission un tiers parti, qu'en se déclarant ouvertement pour elle : ce qui, d'ailleurs, lui eût été impossible. Il fut préservé, lui troisième, dans l'extermination deb souverainetés ecclésiastiques et, des trois électeurs d'église, fut le seul épargné. L'article 25 du recès germanique lui fit une situation brillante.. Mais cette situation unique était trop étrange pour ne pas être à la merci de l'esprit révolutionnaire, des convoitises des voisins, des caprices du conquérant. L'électorat de Ratisbonne était même un état assez mal fait, coupé en trois tronçons : Ratisbonne,- Aschaffenburg, Wetzlar. Mais le. prélat entretint à Paris deux représentants dévoués, le comte de Beust et son neveu Dalberg, dont Napoléon fit un duc et la Restauration un pair de France (mort pair de Juillet en 1843). Il accourut à Mayence saluer l'Empereur, lors de son voyage du Rhin; il accourut à Paris assister au couronnement. Il fut comblé d'égards, admis, seul parmi les princes allemandSy avec le pape et la famille impériale, à la table du nouveau Charlemagne,. nommé par l'Institut membre étranger à la place de Klopstock. Il émit le premier l'idée « qu'il fallait que les voisins de la France considémssent son chef actuel comme ami et protecteur ))\ Après avoir fait respecter la neutraUté de Ratisbonne par l'armée française, il se raUia plus étroitement au vainqueur, devint Prince-Primat et souverain de Francfort \

Ce n'est pas tout d'un coup qu'il s'était résigné à voir un maître dans l'empereur des Français. Son

1 Dès 1804, parlant à LuccheslTii.

2. Voir ci-dessus, chap. l^^, et les Français sur le Rhin, page 330,

rêve avait été une Allemagne occidentale, s'organisant d'elle-même, peut-être avec l'appui et l'alliance dé la France, mais restant absolument indépendante, alliée libre, et non vassale, de l'empereur d'Occident. On raconte qu'en 18"04, quand il entrevit combien les plans de Napoléon différaient des siens propres, il se jeta en pleurant dans les bras du grand-duc de Bade. Mais, comme il l'avait dit à Lucchesini, l'amitié et la protection de l'Empereur pouvaient seules assurer aux états allemands la sécurité en temps de paix, le salut en temps de guerre. Rien n'était changé dans la situation, sinon qu'il y aurait entre les deux puissances, l'Allemagne et Napoléon, moins d'égalité et plus de protection. Dalberg, si cruellement attaqué par les historiens allemands de notre temps, était-il le créateur de la situation? Non. Tout au plus avait-il donné, avec peut-être trop d'enthousiasme apparent, la formule de cette situation. Il avait trouvé pour cette dépendance de l'Allemagne un nom pompeux, et dont il avait été consolé d'abord, puis à la fin un peu dupe \ Mais cette espèce de fascination que Napoléon exerçait sur les hommes de son temps, Dalberg en a-t-il été seul victime? Est-ce que les âmes les plus héroïques et les mieux trempées de la révolution française ne se sont pas laissé plier à servir les desseins de l'Empereur ? Est-ce que les plus grands esprits de l'Allemagne, à commencer par Gœthe, n'ont pas subi cette séduc-.

1. Nopoléon y aidait par ses flatteries. Il lui écrivait, le 16 août 1S06, pour le remercier de l'envoi d'un livre: « Allant un soir faire une partie do chasse à Rambouillet^ je l'emporterai dans ma voiture pour le lire. J'y reconnoitrai le bon goût et les lumières qui rendent votre société si intéressante et qui m'oni inspiré pour vous tant cV estime. »

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tion? Les princes étrangers, depuis les rois germains jusqu'à l'empereur Alexandre, ne l'ont-ils pas éprouvée tour à tour? « L'Allemagne, dit Beugnot, où le merveilleux occupe toujours une si grande place, a mis beaucoup de temps à se débarrasser de son admiration pour l'Empereur. » Dalberg, si mal préparé d'ailleurs par son éducation de prêtre diplomate et son libéralisme un peu vague, pouvait-il être plus fort vis-à-vis de Napoléon que ne l'a été l'Allemagne ellemême, l'Allemagne tout entière de 1803 à 1813?

Bien qu'on puisse nous reprocher d'anticiper sur les événements, achevons l'histoire de l'état du Prince- Primat. Par le traité de Paris (16 février 1810), Dalberg dut céder à la Bavière la souveraineté temporelle de Ratisbonne et reçut en échange les principautés de Fulda et de Hanau, dépouilles des maisons d'Orange- Fulda et de Hesse-Cassel. Il fit ses adieux aux habitants de sa bonne ville de Ratisbonne, dont il restait d'ailleurs le pasteur spirituel . Il dut se consoler ; car en perdant 30,000 habitants, il en acquérait 1S8,000. Francfort, Aschaffenburg, Hanau et Fulda formaient un état désormais compact, de 300,000 habitants. En outre cet état était en quelque sorte sécularisé , sortait de la situation fausse que lui créait son titre d'électorat ecclésiastique, et prenait le titre de grand-duché de Francfort. Comme a les constitutions de l'Empire ne permettaient pas la confusion de la puissance temporelle avec la spirituelle » , le Prince-Primat devait avoir pour successeur, non plus son coadjuteur, le cardinal Fesch, oncle de Napoléon , mais le prince Eugène de Beauharnais, déshérité du royaume italien.

Le grand-duché de Francfort devait se transmettre aux héritiers du vice-roi d'Itahe « en hgne directe, masculine, par ordre de primogéniture. »

Le grand-duché de Berg avait été l'ébauche du royaume de Westphalie ; le grand-duché de Francfort fut la copie de ce dernier. « Son Altesse Royale » (Kœnigliche Hoheit) Charles de Dalberg s'intitulait « par la grâce de Dieu, Prince-Primat de la Confédération du Rhin, grand-duc de Francfort, archevêque de Ratisbonne, prince souverain d'Aschaffenburg, Francfort, Fulda, Hanau et Wetzlar. » Mais il gouverna avec autant de docilité que Teût pu faire un commissaire impérial français ; comme Beugnot, il subissait le miracle permanent de la « présence réelle, » c'est-àdire de la surveillance de Napoléon.

(( Les parties intégrantes du grand-duché deTrancfort, — portait le décret d'organisation promulgué par Dalberg(16 août 1810), — forment maintenant un tout. L'unité réalisée par la meilleure constitution possible sera bienfaisante pour cet état. La meilleure constitution est celle dans laquelle la volonté générale des membres de l'état s'exprime par de sages lois, dans laquelle l'administration de la justice est confiée à des tribunaux indépendants et bien composés, dans laquelle la puissance executive se trouve tout entière dans la main du prince. Dans toutes les constitutions qui sont émanées du génie de Napoléon on reconnaît l'application de ces principes ; partout les représentants élus du peuple ont de U influence sur la législation et l'administration des deniers publics; partout les tribunaux sont indépendants de toute influence étrangère, par-

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tout les lois sont exécutées fortement et efficacement, puisque leur exécution est confiée au prince. Parmi les constitutions qui doivent leur existence à Napoléon, la constitution westphalienne contient tous les principes qu'il faut, dans notre conviction , appliquer pour le bonheur du grand-duché de Francfort. »

L'égalité de tous les sujets devant la loi, était inscrite dans cette constitution (art. 115). Le libre exercice de tous les cultes était assuré : toutefois l'installation d'un rabbin, l'adoption des livres de chants israélites et la bénédiction d'un mariage juif étaient soumis à l'approbation du prince : précautions nécessaires peut-être à une époque où les juifs d'Allemagne avaient encore les vices de la servitude.

Toutes les corporations, tous les privilèges municipaux provinciaux ou individuels étaient supprimés : la constitution ne respectait que les privilèges garantis aux princes médiatisés par V Acte du Rheinbund. Le servage avec toutes ses conséquences était aboli, mais en général, il y avait lieu à indemnité pour les anciens propriétaires. La noblesse subsistait avec ses titres'et son ancienne considération, mais perdait tout droit exclusif aux fonctions, aux grades de l'armée, tout droit aux exemptions d'impôts. Le système des contributions françaises, celui des poids et mesures étaient introduits. L'administration supérieure était confiée à trois ministres , assistés d'un conseil d'état, divisé en trois sections. Le territoire grand-ducal se divisait en quatre départements : ceux de Francfort, AschafTenburg, Fulda et Hanau. On voit qu'ils prenaient le nom de ieur chef-lieu, et non des accidents naturels. Le préfet

était assisté d'un conseil départemental composé de douze membres; il y avait des sous-préfets, mais pas de conseils de district; le maire était assisté d'adjoints et d'un conseil municipal.

Le grand-duché de Francfort jouissait d'une représentation nationale. Dans chaque département, il y avait un collège électoral dont les membres étaient nommés par le prince et se composaient pour les deux tiers de grands propriétaires, pour un sixième de riches marchands et fabricants, pour un autre sixième de savants ou artistes. Ils étaient à vie. Leurs attributions consistaient : 1° à proposer au prince, pour chaque nomination de conseiller départemental et municipal, deux candidats entre lesquels il était tenu de choisir ; 2° de nommer les membres des Etats. Chaque collège départemental nommait cinq députés, choisis, suivant la proportion indiquée plus haut, dans les trois catégories des propriétaires, industriels ou savants.

Les membres des États étaient au nombre de vingt. Ils n'avaient pas de traitement, mais touchaient une indemnité quotidienne de 8 florins 30 kreutzers (décret du 10 oct. 1810). Ils se renouvelaient par tiers tous les trois ans. Le président était nommé par le prince, qui avait également le droit de convocation et dissolution.

Le Code civil, avec quelques modifications, fut introduit par décret du I"' janvier 1806. Le grand-duc nommait les juges et avait le droit de grâce.

La conscription était déclarée loi fondamentale de

l'état; le contingent fédéral fixé à 2,800 hommes;

'armée se composait d'un régiment d'infanterie dont

chaque bataillon comprenait une compagnie de

carabimeH, une de voltigeurs, quatre de chasseurs. Il y avait en outre le corps d'artillerie et de génie, les compagnies de dépôts, un escadron de hussards, une compagnie de chasseurs à pied. Le grand-duché avait aussi une milice rurale et, dans les quatre villes de préfectures, une garde civique.

Dalberg n'avait pas oublié son objet favori, les écoles : il restaura l'université d'Aschaffenburg , et constitua une bonne école de droit à Wetzlar. Il eût voulu laisser aux lettres quelque liberté : son impérieux suzerain ne le permit pas. Le 10 octobre 1810, il dut rendre le décret suivant : « Nous, etc. , sur le désir exprimé par S. M. l'Empereur des Français^ roi d'Italie^ etc.

ce Art. 1". A partir du 31 décembre de la présente année, tous les journaux politiques de notre duché, qu'ils soient rédigés en allemand ou en français, cesseront de paraître ; toutes les autorisations données par nous sont révoquées ;

(( Art. 2. A partir du 1'' janvier 1811, il paraîtra un seul journal, qui sera officiel, dans notre capitale de Francfort. Aucune autre gazette politique ne pourra être rédigée ou publiée dans toute l'étendue de notre grand- duché;

(( Art. 3. Elle portera le titre de Gazette du grandduché de Francfort^ et sera rédigée en allemand et en français;

6 Art. 4. Le rédacteur sera nommé et assermenté par notre ministre de la police;

« Art. 5. Notre directeur de la police à Francfort aura la censure de cette feuille et sera responsable envers nous. »

Et, en effet, à part la Gazette du grand-duché et le Regierungsblatt à l'usage des fonctionnaires, on ne trouve plus dans le pays que des journaux comme les Gemeinnûtzliche Slœtter ( Feuilles dutilité commune) ^, qui s'occupent de morale, de philosophie, de pédagogie, de recettes rurales, d'art, de littérature ou d'histoire : d'économie domestique, mais non d'économie politique. Que nous sommes loin de l'activité intellectuelle imprimée aux provinces rhénanes par la grande République!

Quand les armées alliées détruisirent le grand-duché , l'héritier des électeurs de Mayence devint un simple archevêque de Ratisbonne. On le vit, comme revenu des grandeurs humaines, ne s'occuper que de ses devoirs pontificaux ou du progrès de l'instruction, proposant des prix aux ecclésiastiques lettrés, fondant des écoles et des séminaires, visitant ses paroisses. On admirait cet ancien 27/w/7?me disant la messe aux grandes fêtes, administrant la confirmation aux enfants, lavant les pieds aux pauvres, portant le Saint-Sacrement dans les processions sous un soleil ardent. Il mourut en 1817, regretté de ses ouailles, et, sur son monument en marbre de Carrare dans sa cathédrale de Ratisbonne, on put inscrire ces trois mots : Charité^ Vie, Volonté de Dieu. C'était, en effet, un homme instruit, intelligent, libéral, même honnête et patriote, et religieux à sa façon. Mais Napoléon brisait tout ce qu'il touchait; Dalberg, avec toutes ces grandes qualités, ne fut que le premier de ses serviteurs allemands.

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