CHAPITRE XIl
liC royaume de West pliai ie. — I^es finances, la guerre et la diplomatie.
Les finances, la guerre, les relations extérieures, peuvent bien être regardées comme les trois services les plus considérables d'un état indépendant. On se rendra mieux compte de la situation précaire du royaume de Westphalie en voyant comment les exigences de Napoléon avaient d'avance ruiné le nouvel état; comment l'armée westphalienne, organisée par ses ordres, d'après ses plans, de la main de ses généraux, était avant tout une division de l'armée française; comment enfin la Westphalie n'avait et ne pouvait avoir de diplomatie sérieuse, puisqu'elle ne pouvait avoir d'amis ou d'ennemis que ceux de Napoléon, et qu'elle ne devait pas survivre à la chute de l'Empire.
Le ministre provisoire des finances, le comte Beugnot, comme la plupart des Français employés en Westphalie, avait la nostalgie de la France, de Paris, d'une
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scène plus en vue. Il demanda bientôt à quitter Cassel, et devint, on l'a vu, l'administrateur du grand-duché de Berg. Le successeur de Beugnot au i?^inistère des finances fut un Allemand, le baron de Biiiow, âgé alors de trente-quatre ans. Sa parenté avec Hardenberg lui avait valu d'abord une assez belle carrière dans l'administration prussienne. A l'époque d'Iéna, il était président du trésor à Magdeburg : il lit preuve de fidélité à son gouvernement en dérobant sa caisse à toutes les recherches des Français, bien différent de son ennemi et successeur Malchus, qui n'avait fait, dit-on, son chemin dans le monde qu'en dénonçant au gouvernement prussien les caisses du chapitre d'IIildesheim et au gouvernement français les caisses prussiennes. Biiiow, après s'être acquitté loyalement envers la Prusse, accepta de passer au service de la Westphalie. Dans son ministère, il favorisa autant que possible les intérêts de la population allemande, donna les places surtout à des Allemands. Il considérait le roi Jérôme comme la seule garantie contre une nanexion à la France, mais il regardait l'empereur Napoléon comme un oppresseur de son pays. Tout en travaillant de son mieux à l'organisation des services financiers, en s'ingéniant à remplir le trésor toujours vide et à diminuer les charges toujours croissantes, 811 se montrant même, semble-t-il, complaisant pour le roi jusqu'à l'excès, il se tenait au courant des mouvements de l'opinion allemande , et passa bientôt pour être en rapport avec le Tuyendbund et les sociétés secrètes. Aussi, le 8 avril 18H, le roi crut devoir faire arrêter le secrétaire-général des finances et
un autre employé de Bulow ; il exigea la démission du ministre, mais lui fit un cadeau de 60 000 francs et une pension de 6,000. Récemment Biilow avait été élevé à la dignité de comte. Il vécut alors dans la retraite et dans l'étude jusqu'au moment oii la Prusse, qui l'avait pour ainsi dire prêté au royaume de AYestphalie, le trouva bon à reprendre comme ministre des finances prussiennes en 1813. Son administration du trésor westphalien , comme on va le voir, avait été pour lui un rude apprentissage. Mal chus, que Jérôme lui donna pour successeur, était peu estimé ; on savait que rien ne l'arrêterait pour conserver la faveur du roi. (( C'était le pire des pires, dit Vehse, et sa comptabilité était susceptible d'erreurs qui pouvaient se monter à un million de florins. »
Un traité pour l'arrangement des difficultés financières, entre l'empereur des Français et son frère, avait été signé à Berlin, le 22 avril 1808, par Malchus, conseiller d'État, et Daru, intendant-général de la Grande-Armée. Ce traité distinguait d'abord entre les créances que pouvaient avoir les anciens souverains, états, abbayes ou corporations ecclésiastiques de la Westphalie sur des princes ou des particuHers étrangers au royaume^ et celles qu'ils pouvaient avoir sur des nobles ou des particuliers sujets du roijaume ou domiciliés dans le royaume. Les premières. Napoléon se les réservait « en vertu du droit de conquête )) ; or, l'électeur de Ilesse-Cassel à lui seul avait prêté 12 millions au Meckîembourg , 4,600,000 francs à Waldeck, 2 millions à la Bavière, 2,600,000 à la Hollande, 3 millions à Bade et des sommes considérables
à d'autres états. Les créances de la seconde catégorie, Napoléon les abandonnait à son frère, mais uniquement pour lui donner « les moyens d'augmenter et d'entretenir son armée. » Par l'article 2 de la constitution, Napoléon s'était réservé la moitié des domaines allodiaux des princes dépossédés, « pour être employés aux récompenses que nous avons promises aux officiers de nos armées qui nous ont rendu le plus de services dans la présente guerre. )> Plus tard, il avait déclaré qu'il lui fallait la moitié de tous les domaines des princes, allodiaux ou autres^ protestant contre (( le ridicule de telles distinctions. )> Par le traité de Berlin^ il réclamait 7 millions de revenus en domaines; or, les domaines entiers de la Westphalie ne rapportaient que 12 ou 14 millions, et ne pouvaient atteindre qu'après de longues années de bonne administration un revenu de 18 ou 19 millions. Les contributions de guerre dues par la Westplialie à Napoléon, étaient fixées à la somme totale de 26 millions, payables en dix-huit mois, à dater du l"" mai 1808, au moyen d'obligations souscrites par les principaux propriétaires et banquiers du pays. Enfin, Napoléon déclarait « ne point se charger des traitemens et appointemens, soit fixes, soit casuels, des fonctionnaires publics westphaliens, pensions, rentes et autres charges des provinces, pendant tout le temps de son occupation ; » il laissait à son frère la faculté d'en user à cet égard « comme bon lui semblerait. )) Il créait ainsi à la charge du budget westphalien un déficit équivalant à une année de dépenses, environ 8 millions.
En résumé, par le traité de Berlin, Napoléon enlevait à la Westphalie 7 millions de revenus, 20 ou 30 millions de créances sur les princes allemands ou étrangers, 26 millions de contributions extraordinaires, 8 millions d'impôts ordinaires. Il ruinait financièrement sa propre création. Il condamnait Vétat modèle h vivre d'expédients, à pleurer misère, à tenter inutilement des emprunts, à laisser ses engagements en souffrance, à côtoyer perpétuellement la banqueroute, et cela, au moment même oii il allait exiger de lui les efforts les plus extraordinaires pour soutenir son aventureuse politique ^ A toutes les lettrés larmoyantes de Jérôme, il répondait gaillardement : « Je n'entre pas dans ces détails... Cet ordre que l'on veut mettre dans le budget est de l'enfantillage... Ces circonstances ne sont point nouvelles pour moi. J'ai été deux ans en France sans finances. Le roi de Naples commence à peine à régulariser les siennes. En Italie, j'ai été ainsi six ans, etc.^ »
En attendant, le budget du royaume de Westphalie s'établissait, pour la première année de son existence, de la manière suivante : « l"* l'arriéré de l'année 1807, évalué à environ 8 millions; 2° les dépenses probables de 1808, à 35 millions; 3° 20 millions à payer sur la contribution de guerre : total, environ 60 ou 70 millions de dépenses. Or, les revenus de cette année ne
1. La Westphalie, de 1807 à 1813, ne vécut que d'expédient.^ qui semblent renouvelés des époques les plus besoigneuses de notre histoire financière : emprunts usuraires, confiscation des biens des couvents, aliénation des domaines ou du produit des mines, retenues sur les rentes et les traitements, etc.