‹ L'Allemagne sous Napoléon IerChapitre 10 sur 51 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ei le tptmmà-ûmtÊké de TanMnrle t.

L'électeur Frédério-Auguste de Saxe, âgé de cinquante-six ans au moment de la bataille d'Iéna (né le 23 décembre 1750), était de cette race paisible de princes peu ambitieuxoupeu politiques qui, en deux cents ans, avaient amené la Saxe à n'être, vis-à-vis de la Prusse, qu'un état de second ordre. En 1778, cependant, pour soutenir les droits de sa mère sur l'héritage bavarois, il s'était allié à Frédéric contre l'ambition de Joseph IL La Saxe, bien protégée contre TAutriche par la ligne des montagnes des Géants, était au contraire absolument ouverte par les plaines du nord aux entreprises de la Prusse. Qu'était-ce d'ailleurs que sa petite armée de 21,000 hommes contre les 200,000 hommes dont la monarclrie de Brande-

4. Pœlilz, Die Regterung Friedrich- Augusts^ Kœnigs von Sachsen<, 2 vol, ia-8o, Leipsig, 1830. Flathe, Gesch, des Kurstaates und Kœnireichees Sachsen, t. III, Goiha 1873. — Webtr, Archiv fûrdiessach iisehe GesecMMe, Leipsig, 1873.

bourg, avec une population moins considérable, s'imposait le fardeau? La Saxe était donc à la discrétion de la Prusse. On Tavait bien vu, en 1756, par la conquête si rapide de Frédéric IL Frédéric-Auguste fut donc obligé tout naturellement, en 1783, d'entrer dans le Fûrstenbmid ; il avait à subir en toute occasion l'alliance prussienne. Tout en s'efTorçant d'échapper le plus possible aux obligations qu'elle lui imposait, entouré de tous côtés d'ambitieux voisins, il n'aspirait qu'au maintien de la paix. En 1791, on lui offrit la couronne de Pologne : il refusa ; plus tard, il n'accepta qu'à regret celle du grand-duché de Varsovie. Il n'accéda pas au congrès de Pilnitz, et ne se décida à fournir son contingent que lorsque la guerre d'Empire fut déclarée : les Saxons prirent part au siège de Mayence. Un des derniers à prendre les armes, il fut l'un des plus empressés à les déposer, et, en 1796, signa avec la France un traité de paix et de neutralité pour lui-même et pour le cercle de Haute-Saxe. Au congrès de Ratisbonne, en 1803, comme il était fort désintéressé par sa position dans Taffaire des sécularisations et des indemnités, il ne se montra ambitieux que de maintenir autant que possible la vieille constitution germanique. En 1805 pourtant, il fut obligé de permettre à l'armée prussienne le passage dans ses états. En 1806, quand éclata le conflit franco-prussien, il se trouva terriblement embarrassé. Il ne put se décider à conclure formellement avec la Prusse, ni une confédération du Nord, ni une alliance contre Napoléon. Une chose était certaine : c'est que les Prussiens, de gré ou de force, entre-

raient en Saxe : restait à savoir s'il voulait les recevoir en alliés ou en envahisseurs. L'année prussienne était à sa frontière, Napoléon était loin. Il se décida pour le premier parti et ordonna même à Tarmée saxonne d'opérer sa jonction avec Hohenlohe. Mais aucun traité ne fut signé : le roi de Prusse s'était seulement engagé à manœuvrer de façon à ne pas découvrir la Saxe. En même temps, le malheureux électeur faisait porter à Napoléon aes assurances pacifiques ; il lui avait môme promis de ne pas permettre à ses troupes de dépasser les limites de l'électorat. Les généraux prussiens en décidèrent autrement.

L'entrée des Prussiens en Saxe fut considérée par Napoléon comme l'ouverture des hostilités. Il le déclara dans son message au Sénat du 7 octobre : « La Saxe était envahie et le sage prince qui la gouvernait était forcé d'agir contre la volonté et contre l'intérêt de ses peuples. »

Les Saxons firent aux combats de Schleitz et de Saalfeld des pertes considérables. Quand le duc de Brunswick se concentra à léna et découvrit ainsi leur pays, ils se plaignirent hautement d'être peu ménagés, mal nourris, et de voir leur patrie sacrifiée à des combinaisons stratégiques. Napoléon ne manqua pas d'exploiter leur légitime mécontentement. Après le combat de Schleitz, il écrivit au duc de Bassano :

Faites mettre dans les journaux que, le 9, le général prus-

sien Tauenzîen, avec '6^000 Prus^ens et 3/)(K) Saxons^ a été attaqué par l'ayant-garde de Tarmée française, commandée par le grand-duc de Berg et culbuté ; . . . que les dragons saxons ont fait une perte notable; que le régiment des gardes y a perdu son colonel, vieillard respectable; ... que la conduite des Prussiens est indigne ; qu'ils ont incorporé un balaillon saxon entre deux bataillons prussiens, pour être ainsi sûrs d'eux; que certes une telle violation de Tindépendaflce et une telle violence contre une puissance plus faible ne peut que révolter toute TEurope *.

En même temps, il faisait insérer dans les journaux de Bamberg, de Mrenberg, de Wiirt^burg, et répandre à milliers d'exemplaires la proclamation suivante ce aux peuples de la Saxe » :

Saxons ! les Prussiens ont envahi votre territoire. J'y entre pour vous délivrer. Ils ont dissous violemment le lien qui unissait vos troupes, et ils les ont réunies à leur armée. Vous devez répandre votre sang, non -seulement pour des intérêts étraïagers, mais même pour des intérêts qui vous sont contraires. . .

Saxons! votre sort est maintenant dans vos mains. Voulezvous rester incertains entre ceux qui vous mettent sous le joug et ceux qui veulent vous protéger? Mes succès assureront l'existence et l'indépendance de votre prince, de votre nation. Les succès. des Prussiens vous imposeraient d'étemelles chaînes. Demain ils demanderaient la Lusace, et après-demain la rive de l'Elbe. Mais que dis-je? n'ont-ils pas tout deœaaadé? N'ont-ils pas tenté depuis longtemps de forcer votne souverain à jeconnaitre une souveraineté qui, vous étant imposée, immédiatement vous effacerait du rang des nations?

Votre indépendance, votre constitution, votre liberté n*existeraient plus alors qu'en souvenir, et les mânes de. vos ancêtres, les braves Saxons, s'indigneraient de tous voir réduite

i. Corresp, de Nap. /", t. XIII, p. 406 et -410.

sans résistance, par vos rivaux, à un esclavage préparé depuis si longtemps, et volïe pays rabaissé jusqu'à devenir une province prussienne.

Ce n'était pas uniquement pour mériter la reconnaissance des Saxons et pour « les mânes de leurs braves anoêtpes » qae Napoléon avait quitté Paris. Mais il touchait la bonne corde quand il invoquait Tantagonisme de la Saxe et de la Prusse, quand il réveillait la noble jalousie d'un vieux peuple, célèbre autrefois par sa puissance, son esprit, «es lumières, ses succès militaires, eontpe cette monarchie parvenue des HohenzoUern. !1 disait vrai quand il accusait les convoitises de la Prusse sur ce riche et opulent pays du sud. Plusieurs fois, peadant la guerre de Sept ans, au congrès de Vienne, à la paix de Prague, c'est la protectioii seule de la Fr&noe qui a empêché la Saxe de « devenir une province prussienne. » C'est seulement quand nous avons été affaiblis qu'il a été possible à la Prusse de dépouiller la Saxe, de lui enlever en 1815 une partie de son territoire, en 1866 une partie de son indépendance : sans la France, on eût tout pris.

Pendant que Napoléon en appelait à l'opinion de la Saxe, la joiu-née du 14 octobre lui donnait gain de cause. Comme les Saxons se trouvaient avec Ilohenlohe, c'est à léna qu'ils furent battus. Voici le récit du 6" bulletin de la Grande-Armée :

Six mille Saxons et plus de trois cents officiers ont été faits prisonniers. L'Empereur a fait réunir les officiers et leur a dit qti'il voyait avec peine que leur armée lui faisait la guerre ;

76 L'ALLEMAl>NE SOUS NAPOLÉON !•'.

qu'il n'avait pris les armes que pour assurer l'indépendance de la nation saxonne et s'opposer à ce qu'elle fût incorporée à la monarchie prussienne ; que son intention était de les renvoyer tous chez eux^ s'ils donnaient leur parole de ne jamais servir contre la France; qiie leur souverain, dont il reconnaissait les qualités, avait été d'une extrême faiblesse, en cédant ainsi aux menaces des Prussiens et en les laissant entrer sur son territoire; mais qu'il fallsut que tout cela fmtt^ que les Prussiens restassent en Prusse et qu'ils ne se mêlassent en rien des affaires de l'Allemagne; que les Saxons devaient se trouver réunis dans la Confédération du Rhin^ sous la protection de la France, protection qui n'était pas nouvelle, puisque depuis deux cents ans, sans la France, ils eussent été envahis par l'Autriche ou par la Prusse; que l'Empereur n'avait pris les armes que lorsque la Prusse avait envahi la Saxe ; qu'il fallait mettre un terme à ces violences ; que le continent avait besoin de repos et que, malgré les intrigues et les basses passions qui animent plusieurs cours, il fallait que ce repos existât, dût-il en coûter la chute de plusieurs trônes.

Effectivement, tous les prisonniers saxons ont été renvoyés chez eux, avec la proclamation de l'Empereur aux Saxons, et des assurances qu'on n'en voulait point à leur nation.

Quand on songe à la manière dont Napoléon traitait les princes de Brunswick et de Hesse-Cassel dans ses bulletins, on pouvait augurer, des paroles flatteuses pour Télecteur de Saxe que renfermaient tous ses manifestes, qu'il lui destinait un tout autre traitement. Toutefois, le 6"^ bulletin renfermait une menace qu'il ne fallait pas mépriser : « Dût-il en coûter la chute de plusieurs trônes ! » Il est à remarquer aussi qu'au moment oîi Napoléon adressait aux Saxons ces paroles amies et où il « reconnaissait les qualités de leur souverain», un décret impérial, en date du même jour, frappait sur la Saxe une contribution extraordinaire

de 25,750,000 francs. C'était à peu près un million par millier d'hommes fournis aux Prussiens*.

Après le désastre de ses alliés prussiens, l'électeur de Saxe s'empressa de faire des démarches pacifiques auprès de l'Empereur. Celui-ci lui exprima gracieusement ses « sentiments d'estime » et son « désir de voir le plus tôt possible les relations de paix établies et consolidées entre les deux états. » Il avait donné l'ordre de cesser les hostilités ; en conséquence, il priait l'électeur de rappeler ses troupes de l'armée prussienne. Frédéric-Auguste « ne pouvait douter du plaisir qu'il aurait de le voir et de faire sa connaissance ainsi que celle de l'électrice*. » '

Mais Napoléon n'était pas homme à oublier en paroles de courtoisie ou de galanterie les précautions à prendre. Jérôme Napoléon, commandant du contingent bavarois et wtirtembergeois, avait reçu l'ordre d'occuper Dresde. Frédéric-Auguste se montra d'abord un peu affecté quand le général d'Hédouville, le 24 octobre, lui notifia l'arrivée des troupes bavaroises. Il avait espéré « d'après la bienveillance de l'Empereur, qu'il ne passerait pas de troupes dans sa résidence. » Il dut se résigner à comprendre que a la position de Dresde était trop importante dans les circonstances pour que Sa Majesté ne s'en assurât pas,» et que « les

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