CHAPITRE Xliï
lie r«y««Bie de ire«lpluille. — l4i Jnstlee et la pollee. — L^ntérienr et rimitraetlon pakllqae. — I<*«rt et la littérature. — I<« Cour et la Tille.
La constitution n'avait établi qu'un seul ministère pour l'intérieur et la justice; en réalité, il y en eut deux. La justice fut confiée à un Français, Siméon, un vétéran de nos luttes révolutionnaires, qui, après avoir assisté au laborieux enfantement du nouveau droit français, était chargé d'en surveiller la transplantation en Westphalie. C'était un esprit libéral et étendu, un caractère probe et ouvert. Son titre de conseiller d'État de l'empire français lui donnait une grande situation à Cassel. Quand la haute police osa faire une perquisition chez son collègue Bûlow, Siméon seul dans le conseil du roi eut le courage de flétrir ces procédés. Il fut heureusement secondé, dans les travaux pour l'introduction du Code civil et l'organisation des tribunaux, par plusieurs jurisconsultes allemands; dans les universités et les anciens tribu*
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naux, il ne manquait pas d'hommes qui avaient suivi avec intérêt le. progrès des idées nouvelles en- deçà du Rhin, et qui avaient fait une étude particulière des lois révolutionnaires et du code Napoléon. C'est le professeur Leist qui eut la plus grande part à la traduction de nos lois en allemand.
Chargé également du service des cultes, Siméon avait la double tâche de raïlier les clergés indigènes à l'ordre de choses établi et de faire prévaloir les principes nouveaux de tolérance. ParliOu4^ excepté peutêtre dans le Bninswîck, -sous la libérale admitristration de Charles-Guillaume, on avait vécu sous le régime des religions d'état. Dans la Hesse, c'était le protestantisme ; dans les ci-devant évêchés, c'était le catholicisme, qui étaient religions dominantes, quelquefois oppressives. Toutes les sectes s'unissaient pour persécuter et humilier les Juifs. Ces derniers avaient eu un commencement de réhabilitation dans le Brunswick, grâce au généreux Jacobson, un de leurs coreligionnaires, qui avait été le principal ministre du dernier duc, Jacobson continua soa œuvre d'affranchissement sous la nouvelle domination ; il finit par gagner leur cause. Un décret du 27 janvier, par Tabolition des taxes spéciales imposées aux Juifs, acheva de leur donner l'égalité civile et politique. Le 8 février 1808, vingt-deux délégués Juifs des huit départements v^estphdiens se réunirent à Cassel pour remercier le roi Jérôme et le ministre Siméon .
« Sire, dit Jacobson à Jérôme, les enfants de rantîqpie Israël gémissaient dans œs «contrées sous une législation barbare^ et Ton avait l'injustice de leur reprocher une ^ëtgradaUoa qm
L£ BOYAUME D£ WESTPHALIË. 26)
n'était que l'inévitable condéqueace des longs outrages et des longs .nalheurs auxquels ils étaient en proie... Par vous, Sire, nos tribus désolées vont bientôt respirer tranquilles et le; chants de ^on retentiront librement sur les monts de Westphalie. Sire, c'est à des héros que l'Etemel a confié le soîi de nos destinées et déjà vous avez égalé les bienfaits de Cyrufe dont bientôt vous passerez la gloire. Les enfants d' Israël ne se contenteront pas d'élever les mains sur la montagne pour la conservation de vos jours précieux; ils fourniront des soldats à vos armées, des citoyens à tos villes, des agriculteurs à vos campagnes... >.
<( Ouelques Juifs d'un état voisin, dit le Moniteur weslphaUen^ assistaient à ce^te fête avec des sentiments moins heureux et comparaient douloureusement la différence de leur sort à la même époque. » En janvier ISdD, sur la demande du ministère westphalien, le roi -de Saxe accorda aux sujets israélites du roi Jérôme le droit de s'établir librement aux foires de Leipzig et de Nauenburg, et de vaquer à leurs affaires aux mêmes conditions que les chrétiens.
Les partisans des anciennes religions d'état ne manquèrent pas de se plaindre, sans voir que, s'ils perdaient un privilège dans tel pays, ils recouvraient les avantages du droit commun dans les autres. Les catholiques surtout se déclaraient sac^'iGés; à Duder-. stadt, par exemple, on avait donné la plus grande église aux protestants. U est possible que, dans la ferveur nouvelle des principes de toléranoe, on ait pris plaisir à renverser en quelques localités les anciens rapports entre les diverses religions ; il est difficile de croire pourtant que ce soient les catholiques, sous un roi catholique, à une époque oîi Napdéon affectait de
protéger les catholiques à Dantzîg et en Saxe, qui aient éU le plus à plaindre. Le ^ seul grief bien fondé de leur clergé, c'est l'âpreté avec laquelle Jérôme, moins par principe révolutionnaire que par besoin d'argent, poursuivait la clôture et la vente des couvents. Les religieuses expulsées ne recevaient qu'une pension de 200 francs ; Jacobson honora sa religion et ses principes libéraux en y ajoutant une pension de 100 francs. La haute police, qui aurait dû être dans les attributions du ministère de la justice, en était au contraire entièrement indépendante. Elle avait pour chef Legras de Bercagny, qui portait le titre de secrétaire des commandements. « M. Bercagny, écrivait Reinhard, est un homme très-actif et très-intelligent ; il serait à désirer seulement qu'il sût l'allemand : une traduction de propos, de lettres, de livres, de mœurs et d'usages fait disparaître le coloris, et en matière de police le coloris fait beaucoup. » Les employés supérieurs de ce service laissaient également à désirer sous ce rapport : la police, privée en quelque sorte de moyens sûrs et directs d'informations, en devenait à la fois plus impuissante et plus tracassière. La violation du secret des correspondances faisait qu'on n'osait plus confier de lettres à la poste westphalienne. Les perquisitions intempestives ou maladroites, les pionnage dans les promenades, la corruption par la police des domestiques de grande maison, étaient des moyens bas et vexatoires qui ne pouvaient pas suppléer à une vraie connaissance de l'esprit public. Les agens de bas étage ne manquaient pas, surtout parmi les Allemands ; dans le roman de Kœnig^ on met en
scène Bercagny lui-même, qui refuse d'employer des Français. « Les Allemands, lui fait-on dire, sont plus empressés à dénoncer, à découvrir, à trahir les se crets: si je puis m'exprimer ainsi,, t/^ rapportent mieux. » Tout cela ne constituait pas un bon service. Bercagny pouvait communiquer au roi, tous les matins, beaucoup de commérages, d'histoires scandaleuses et de bruits de ville ; mais Napoléon avait raison de trouver « qu'il y avait peu de police dans le royaume, » et qu'impunément « les agents des princes s'y agitaient de toutes manières.» Le ministre de France estimait donc que cette institution était plus nuisible qu'utile, et que son budget de 200,000 francs était dépensé en pure perte. « 11 est dans le caractère allemand, prétendait Reinhard, quelque chose qui répugne indéracînablement à une pareille institution. Sa bonne foi s'en inquiète, et comme, dans la conscience qu'il a de manquer d'adresse, il se sent sans défiance, un agent de police, à ses yeux, n'est qu'un assassin... La haute police est en guerre avec tous les ministères, celui des relations extérieures excepté, avec toutes les admitiistrations départementales ; elle rend irrémédiable la scission entre les Français et les Allemands en exaltant les craintes et les défiances des uns, en inspirant aux autres ou l'indignation ou la terreur*. »
Le ministère de l'intérieur était aux mains du
f . Rapports de mars 1809 et du 10 août 1809*
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baron de WolfradL ancien ministre du duc de Brunswick, homme intelligent, dévoué à la Westphalie par crainte de l'annexion , et qui s'entourait indistinctement 4'hommes de mérite français et allemands. Il est à remarquer cependant que les huit départements du royaume étaient administrés par huit préfets allemands, dont quelques-uns, comme de Hardeaberg, Reinmann, Gossler, avaient été élevés à i'école de la Prusse. Il en était de même assurément pour les souspréfets, et à plus forte raison pour les maires, conseillers de département, d'arrondissement, conseillers municipaux. Tout au plus pouvait^m trouver quelques légistes français dans les conseils de préfecture. Confié aux Allemands, du haut en bas de la hiérarchie, le service de l'intérieur était de tous le plus suspect et le plus hostile à la haute police. Bercagny et Wolfradt étaient en lutte perpétuelle.
Au ministère de l'intérieur devait se rattacher la direction de l'enseignement. Elle fut d'abord donnée à Jean de Muller. Le « Tacite allemand, » comme les Français se plaisaient à l'a j ipeler, avait, à l'avènement de Jérôme, cinquante-six ans ; né à Schaffouse, mais élève de l'imiversité de Gœttingen, il pouvait passer à la rigueur, quoique républicain suisse, pour un sujet du royaume. Dans sa carrière un peu nomade, oscillant sans cesse des recherches scientifiques aux affaires politiques, il avait servi presque tous les gouvernements de rAUemagne et des pays voisins. A Genève, il avait professé devant un auditoire de jeunes étrangers, la plupart Anglais, l'histoire universelle. Un voyage à BerUn et une dédicace k Frédéric II n'avaient
LE ROYAUl^ DE WESTPHALIE. 26Î
pas réussi à lui ouvrir radministration prussienne. On le retrouve ensuite à Cassel, à Mayence, à Vienne, investi de charges les plus diverses. A Berlin, en 1804, il est conseil Jer intime de la guerre et Mstoriographe. Il allait écrire l'histoire de Frédéric U, lorsque la guerre de 1806 éclata. Il se montra un des plus ardents contre Napoléon ; pourtant il resta à Berlin en attendant le vainqueur. Le 20 novembre, il eut un entretien avec l'Empereur, qui le séduisit par ses flatteries, ses prévenances, l'étendue de ses ccmnaissances et Télévation apparente de ses aperçus philosophiques, Jean de Muller fut conquis; d'ardent Prussien, il devint un admirateur *de Napoléon. Au reste, étranger à l'Allemagne par sa naissance, sinon par son éducation, l'ardeur des passions nationales n'avait pas prise sur lui. Comme il avait fréquenté les princes plus que les peuples, il ne pouvait guère se laisser enthousiasmer par l'idée d'une Alletawigne libre et une. Républicain, quoique assez dède, il n'avait aucun motif pour préférer les princes de droit divin aux parvenus de la Révolution. Il fit partie des délégations westphaliennes à Paris, fut distingué par le roi Jérôme, qui le nomma d'abord secrétaire d'état et ministre des affaires étrangères, pois lui confia la direction de l'enseignement dans cette même ville de Cassel, où il avait été professeur. Aucune conversion de cette époque n'est plus explicable ; aucune peutêtre n'a plus excité la bile des teutomanes. Il faut convenir que la transition fut un peu brusque. Toutefois, Muller se fit beaucoup pardonner à cette époque par son administration libérale, son affection pour les
jeunes. gens, son zèle pour la science et Topiniâtreté avec laquelle il défendit les vieilles institutions universitaires de la Germanie.
A sa mort (20 mai 1809), la direction de renseignement passa entre les mains du professeur Leist. (( C'est un homme instruit, disait Reinhard, et d'un caractère pliant. » Ou ne saurait mieux le connaître que par cette autre appréciation d*ùn ami du gouvernement qu'il a servi : « Il fit disparaître des universités westphaliennes les associations des étudiants, cause de grands désordres. On lui fit un grand mérite de cette mesure. Il sut insinuer adroitement aux professeurs de ne pas se mêler de politique . . . Les professeurs, sachant qu'ils étaient surveillés, s'observèrent à leur tour, et les élèves s'abstinrent de politiquer*. M. de Leist était du reste un homme fort ambitieux, présomptueux comme un véritable professeur allemand, aimant la louange. D'abord dévoué à l'ancien gouvernement de son pays, il n'avait pas été plutôt nommé conseiller d'état, qu'ébloui, son amour pour cet ancien gouvernement (celui de Hanovre) était devenu de la haine. Il se figurait quelquefois que la Westphalie n'avait pas besoin de la France, et que Jérôme pouvait et devait se passer de son frère. »
La grande affaire qui tourmenta les derniers jours
1. A tel point que les étudiants de Marburg adressaient au roi des vers de cette force :
Grand Roi que la gloire environne De ses feux les plus éclatants, C'est toi qui nous permets de pattre Nos esprits, des sciences, des arts.
{Mon. Westphal., 14 Juillet 1811).
de Jean de Mûller, et qui ne fut terminée que grâce au « caractère pliant » de Leist, est celle des universités. Elles étaient au nombre de cinq dans le royaume de Westphalie : une université hanovrienne, Gœttingen {Georgia Augusta)^ fondée en 1734 par George II d'Angleterre ; deux hessoises, Marburg, fondée en 1S27 par le landgrave Philippe le Magnanime, et Rinteln, en 1627, par Ernest III, comte de Holstein et Schaumburg; une brunswickoise, Helmstaedt, en 1575, par le duc Julius ; enfin une prussienne, Halle, en 1694, par le roi Frédéric \^\
Napoléon n*aimait pas les universités allemandes, qui différaient si fort du type qu'il avait adopté pour l'enseignement français. Un autre péril venait de la détresse financière du roi Jérôme ; il n'eût pas mieux demandé que de traiter les biens des universités comme ceux des couvents. Gœttingen avait déjà perdu 150,000 francs de ses revenus. Jean de Millier, élève de ces universités, imbu des grands souvenirs de la réforme allemande, dont elles étaient des monuments, lutta pour leur conservation. Le 28 mars 1809, Jérôme déclara positivement à son ministre de Tintérieur qu'il voulait un projet de suppression pour Marburg, Rinteln et Helmstaedt. Mûller était au désespoir : vainement il s'efforça de démontrer que
1. Siméon, dans son exposé de juillet 1808, dit que ces cinq universités avaient cent quarante professeurs, que Tinstruction publique, dans son ensemble, coûtait un million, « luxe de professeurs et d'établissements que pourrait enVier un vaste empire. » 1\ pose déjà la question s'il ne serait pas possible de « concentrer davantage ces grands foyers de lumière. » Voyez de plus amples détails sur ce» universités dans le Moniteur westphalien du 26 juillet 1808.
« chacun de ces établissements littéraires faisait la seule ressource d'un district entier par l'argent qu'ils y faisaient circuler et dont une partie y était apportée par des étrangers, qu'ils y tenaient place d'une industrie qui n'existait pas et qui ne pouvait être introduite, que les pensions à payer aux titulaires actuels emporteraient la plus grande partie des profits que le Trésor pouvait se promettre de la suppression. » Si on l'invitait à choisir, il avait de bonnes raisons en faveur de chacune de ces universités: Helmstaedt n'avait besoin que de 10,000 francs de subvention, Rinteln vivait de ses propres ressources, Marburg était la seule université calviniste du rovaume. Le souvenir des fondateurs était cher aux peuples. Si Ton voulait travailler à une régénération de l'esprit allemand, on n'avait pas de plus puissant moyen d'action, Reinhard lui-même, qui comprend la situation financière, mais qui, lui aussi, a été l'élève des universités allemandes , s'émeut à l'idée de ces destructions. « Lorsqu'on pense que tous Ifô frais d'entretien de tous ces établissements respectables et utiles sous tant de rapports, écrit-il à Ghaaopagny, n'excèdent guère 600,000 francs et que l'ameublement d'un palais de moins suffirait pour couvrir cette dépense, comment croire à la nécessité indispensable de les supprimer? » Dans son rapport du 10 août 1809, il constate que Rinteln et Helmstaedt n'existent plus, que Marburg même est menacé. Le mouvement insurrectionnel allemand de 1809 parut même devoir tout emporter; le roi, exaspéré, comme autrefois son frère, par le « mauvais esprit de cette jeunesse, » vou-
lait « brûler toutes les universités. » Une autic source de difficultés, c'étaient les conflits entre les antirmes juridictions universitaires et les nouvelles juridicticis, jntices de paix, tribunaux de police, tribunaux ile district, Aprfei beaucoup de luttes, les privilèges des étudiants disparurent sous le niveau de la loi commune,^ et leurs associations même furent dissoutes.
Cependant nous voyons, par Texposé présenté aux états de iSlO, que quelques progrès ont été accomplis. Halle a été réorganisée et compte des professeurs illustres : le philologue Schiîtz, les médecins Reil, Meckel, etc. Le roi a donné à Gœttingen sa collection d'histoire naturelle ; on y construit une serre chaude et un nouvel observatoire. Les revenus et les professeurs des deux universités supprimées sont réunis à ceux des trois universités conservées. A Brunswick, on a réorganisé une école militaire de soixante élèves. « La littérature westphalienne, dit M. Reinhard, a pris une direction utile vers le code Napoléon, la statistique et la constitution du royaume. Deux ouvrages remarquables qui lui appartiennent sont le Dictionnaire allemand de M. Campe * et la Théorie du mouvement des corps célestes^ par M. Gauss. »
L'idée de réconcilier les Français et les Allemands sur le terrain de la science et de la littérature, d'opérer entre les deux nations « la fusion des mœurs et des lumières, » avait été entrevue ; mais ceux qui s'imaginaient en prendre l'initiative avaient '^lus de
1. Déjà décoré du titre de citoyen ^a«f a w par T Assemblée législaave (n92>.
prétentions que d'idées claires. Pendant qu'on supprimait deux universités, la feuille westphalienne consacrait de longs articles à la littérature westphalienne. Le 14 novembre 1808, on représenta, devant le roi et devant 1,200 invités, une pièce en trois actes dont le héros était Jérôme Napoléon lui-même, allant en 180S délivrer les Génois prisonniers à Alger. Sommé de restituer ses captifs : « Chrétien, répondit le dey, tu connais nos usages ; acquitte leurs rançons. — Je vais les acquitter, » reprend Jérôme : ,
Vois-tu tous ces vaisseaux qui bordent tes rivages T
Ils renferment, sultan, de quoi te contenter!
Dans une heure, au plus tard, si ceux que je réclame,
Sans en excepter un, ne me sont point rendus.
J'apporte en ton palais et le fer et la flamme.
Et des torrents de sang couleront répandus.
Je te laisse y penser. Ce sont là les tributs
Que désormais prétend payer la France...
Ce n'est pas plus mauvais en somme que toute autre poésie officielle ; mais ce n'était guère westphalien : l'auteur était un Français nommé Brugnières.
Le gouvernement dut se préoccuper aussi de la situation faite aux beaux-arts dans la Westphalîe» Guillaume VIII, n'étant encore que prince héréditaire et gouverneur de la Frise pour la république de Hollande, avait commencé à former une galerie de tableaux, pour la plupart de l'école hollandaise. Devenu landgrave, il entretint dans les Pays-Bas un agent chargé de continuer les achats. La collection n'avait cessé de s'accroître sous ses successeurs, et le land-
grave Frédéric II l'avait ouverte au public et aux artistes. Elle devait être alors presque aussi considérable qu'aujourd'hui (1,392 tableaux). Les écoles allemande, espagnole, italienne, y sont brillamment représentées, mais les écoles flamande et hollandaise, avec Rubens, Snyders, Tenîers, Jordaens, Van Dyck, Gérard Dow, en constituaient la majeure partie. Après le renversement de TÉlecteur, Napoléon, avec cette barbare passion pour les beaux-arts qu'il semble avoir imitée des contemporains de Mummius, s'empressa de faire trophée de tous ces chefs-d'œuvre. Il envoya le directeur général Denon à Casse! , avec mission de choisir les meilleurs tableaux pour le musée du Louvre. Denon fit aux Casselois ce singulier compliment : « J'ai déjà eu mission, dans plusieurs galeries ou musées, de choisir pour nous ce qu'il y avait de plus beau, mais jamais je n'ai été si embarrassé de mon choix qu'aujourd'hui ; tous vos tableaux sont des • perles et des bijoux. » Pour sortir d'embarras, il expédia à Paris la plus grande partie de la collection. D'autres tableaux furent donnés en présents à l'impératrice Joséphine pour sa galerie de la Malmaison : ils figurent aujourd'hui à l'Ermitage de Saint-Pétersbourg. D'autres encore furent distribués à différentes personnes : un Raphaël tomba entre les mains du général Lagrange. D'autres enfin furent vendus aux enchères ^
L'avènement de Jérôme vint, quoique un peu tard, mettre un terme à ce vandalisme. Ce qui restait -
1. En 1815, la collection de Cassel fut reconstituée. Voyez MûUer, Zur Geschichte der Kasseler Galerie, CasseU
encore de tableaux fut réservé à rAcadémie des beauxarts et*mis à la disposition des artistes. Les courtisans ne manquèrent pas de voir dans cet acte incomplet de réparation le point de départ d une ère nouvelle de prospérité pour Vart westphalien.
Quels que fussent les qualités ou les défauts des ministres du ix)i, ceux du roi lui-même devaient avoir une plus grande influence sur les destinées de Tétat. Reinhard lui reconnaît de la bonté et de Tintelligence. On ne peut nier, en effet, que Jérôme n'ait fait en mainte occasion preuve d'humanité et de clémence : aux émigrés qui refusaient de rentrer dans le royaume, aux réfractaires qui se dérobaient à la conscription^ aux conspirateurs de 1809, il ne fît jamais sentir toute la rigueur des lois impériales. Il était attaché à ses amis, fidèle aux vieilles affections ; mais ses amis étaient trop souvent des favoris, et sa bonté, trop prodigue pour eux, devenait cruauté pour ses sujets. Dans sa correspondance, il se montre vivement ému de la misère des paysans ou des pensionnaires de l'état; mais il ne demanda jamais un million de moins pour la liste civile. Au conseil, on admirait « son coup d'œil, sa perspicacité, son talent pour résumer les opinions » ; mais la représentation, le théâtre, les ballets, les parties de campagne, les • parties de chasse, ne lui laissaient pas le temps d'étudier ies .affaires, « Ses décisions, dit Reinhard, résultent de cette conviction vive qui jaillit du moment ;
elleis sont l^oirvrage du génie^ puisqu'elles sont autant de découvertes.... Peut-être entravé par des études préliminaires, son coup d œil serait-il moins juste. » Le ministre de France ne tardera pas à revenir de cet enthousiasme pour les princes qui improvisent leurs décisions et qui font des « découvertes » au conseil. Plus tard, il souhaitera au jeune roi « d'écarter de ses heures consacrées au travail la frivolité et rinexpérience. » On a vu que JoUivet était bien autrement sévère.
Reinhard a remarqué aussi que le caractère de Jérôme, qui d'ailleurs n'avait que vingt-trois ans à son avènement, n'était réellement pas formé. « Avoir ses volontés, c'est à ses yeux avoir du caractère, tandis que trop souvent c'est en manquer. » De là ces emportements violents où il ne parlait d'abord que de juger en personne les rebelles et de brûler les universités, puis ces accès de clémence qui allaient jusqu'à la faiblesse ; de là cette impuissance absolue de suivre avec fermeté une réforme commencée, et surtout de se réformer lui-même. Un éloge que les contemporains lui attribuent sans restriction, c'est de savoir bien représenter. « Rien n'est comparable à Taisance et à la dignité avec laquelle il représente. Rien n'est appris, rien n'est étudié. On voit que la couronne ne lui pèse pas, parce qu'il se sent digne de la porter. » Une telle qualité, si elle est seule, peut bien faire un mannequin royal, non un roi. Malheureusement, le talent de représenter s'alliait chez lui à un amour exagéré du faste, de l'ostentation, de l'étiquette. C'est une des choses qui ruinèrent la Westphalie et qui autorisaient
TEmpereur à écrire, le 5 janvier 1812 : « La France n'a pas demandé que la cour de Cassel rivalisât de luxe et d'éclat avec la cour impériale. »
La royauté nouvelle héritait naturellement des palais et des nombreuses maisons de plaisance qu'avaient élevés plusieurs générations de landgraves, presque tous marchands d'hommes, mais tous passionnés pour les arts et les bâtiments. A Cassel, c'était le joalais de r Orangerie avec son splendide bain de marbre j qu'un sculpteur français, Monnot, éleva de 1692 à 1728 pour le landgrave Charles. Les statues et les basreliefs en marbre de Carrare offrent un choix de sujets mythologiques que n'eussent pas désavoué les plus raffinés épicuriens de la Rome impériale i Europe enlevée par Jupiter^ Y Indiscrétion d'Actéon^ Diane découvrant la faute delà nymphe C al isto y etc. On a toujours mené joyeuse vie dans le palais des landgraves : les Allemands peuvent-ils être si sévères pour la nouvelle cour, qui n'aurait fait, après tout, que suivre les traditions de l'ancienne? Mais la plus magnifique des résidences électorales, c'est Wilhemshœhe. Qu'on imagine un château de la Renaissance, avec toutes les élégances de l'art italien, dans un des sites les plus pittoresques de l'Habîchtswald, au milieu d'une forêt de sapins solennels comme des piliers de cathédrale, parmi les rochers, les précipices et les senteurs résineuses, dans une solitude à tenter un fondateur de chartreuse. Le Versailles hessois a un double avantage sur celui de Louis XIV : il est à la fois plus solitaire et plus rapproché de la capitale ; mais il témoigne chez les anciens maîtres du pays d'un despotisme au-
trement impérieux que celui du grand roi. Le château des Géants, qui, derrière le château d'habitation, se dresse au sommet de la hauteur^ avec sa pyramide et sa statue colossale de THercule Farnèse, avec ses escaliers de 842 marches, ses immenses cascades de 100 mètres d'étendue, ses précipices artificiels qui donneraient pourtant le vertige, cet entassement inutile et prodigieux de blocs énormes, semble appartenir à rOrient plutôt qu'à l'Europe. Si les Nemrod et les Pharaons avaient eu à bâtir des donjons, c'est dans ces proportions qu'ils auraient travaillé. La colline disparaît sous ces masses de granit, naturellement ou artistement brut : beaucoup de ces blocs ont deux fois la hauteur d'un homme ; on dirait les alignements de Carnac à l'assaut d'une colline de 300 mètres de hauteur.
Le landgrave était revenu dltalie, résolu à rivaliser avec les cascades de Tivoli et h éclipser, à force de labeur, les merveilles de la nature. De la pyramide, de l'Hercule en cuivre forgé, qui, vu de la plaine, paraît une statuette, et qui peut contenir plusieurs personnes dans une de ses jambes, on a une vue splendide sur la Hesse. De là les landgraves voyaient à leurs pieds leur capitale et embrassaient du regard une immense étendue de leurs états: c'est la seule utilité de cette construction ; le massif château des Géants n'est pas une habitation. Que de journées de travail ce caprice du landgrave Charles et le tour de force de son artiste favori, l'Italien Guerneri, ont dû coûter aux populations serves de la Hesse 1 Ce fut comme une plaie d'Egypte qui, de 1701 à 1714, s'a-
battit sur les pauvres gens. On dit que 2,000 hommes furent à l'œuvre pendant ces quatorze années, et que le landgrave brûla les livres de compte pour ne pas révéler Ténormité de la dépense. Le jour de Tinauguration des cascades, toute la cour était dans une admiration et une allégresse de commande, et le landgrave, orgueilleux de sa création comme un autre Nabuehodonosor, se demandait seulement quelle statue il mettrait au sommet de la pyramide. « Le meilleur couronnement d*un tel édifice, dît alors le prince royal Frédéric, ce serait une potence pour l'architecte dont les plans ont fait verser tant de larmes à ce peuple * » .
Jérôme Bonaparte, qui venait au contraire affranchir le paysan, n'avait nulle envie de rivaliser avec le faste titanesque de ses prédécesseurs ; il jouissait en bon prince, en bon vivant si Ton veut, de ces enchantements de Tart et de la nature. Une cour brillante, d une vivacité toute française malgré le mélange germanique, emplissait de ses rumeurs cette solitude trop imposante. Une société légère, avide de plaisirs comme celle de Tancien Versailles, un peu plus mêlée cependant, venait égayer ces tritons, ces nymphes, ces néréides, qui se trouvaient sans doute fort dépaysés au milieu de cette sapinière teutonique, où Ton se fût attendu à rencontrer plutôt le dieu Thor ou le loup Fenris.
Les Allemands ont toujours été portés à regarder Wilhemshœhe comme une espèce de Caprée, une Babyloiie