CHAPITRE XVI
UmU et Dœralierip.
Tandis que Napoléon, en mai 1809, se portait avec la Grande-Armée sur la route de Tienne, il laissait pour ainsi dire la Confédération du Rhin exposée à tous les coups. Si le roi de Bavière s'était vu aux prises avec une soudaine insurrection de ses sujets tyroliens, la situation des rois de Westphalie et de Saxe, du Prince-Primat et des autres princes de la Confédération du Rhin n'était guère plus assurée. L'Autriche multipliait les appels au peuple allemand : elle venait d envoyer en Tyrol Jellachich et Chasteler ; on assurait qu'elle agirait de même en Saxe et en Franconie. En Bohême on voyait au quartier général autrichien tout un état-major de princes découronnés par Napoléon : le duc de Brunswick organisait « sa noire légion de la vengeance » . L'avare électeur de Hesse lui-même levait une petite armée de cinq cents fantassins et cent cinquante cavaliers, ornés de la queue traditionnelle et présentant tous les uniformes de Tancienne armée hessoîse.
Plus grand encore était le danger dont les princes
du Rheinbund se croyaient menacés'du côté de TElbe. On savait que la Prusse était frémissante ; que les habitants des provinces orientales s'étaient enrôlés d'enthousiasme dans la landwehr ; que le Tuyendbund couvrait de ses ramifications la Prusse tout entière et même une grande partie des états du fthin ; que non-seulement des proscrits comme Stein, mais des personnages officiels comme Bliicher, comme Scharnhorst, comme Gneisenau, poussaient à la guerre et étaient en communication avec tous les conjurés de r Allemagne; que Topinion de Berlin était passionnée à ce point que le roi Frédéric-Guillaume III n'osait quitter Kœnigsberg, de crainte d'être forcé à {««ndre une résolution. Dans les derniers villages de la Hesse, il y avait des hommes en correspondaBce continuelle avec Blûcher à Hambourg, avec le comité Chazot à Berlin * , avec Gneisenau à Kœnigsbeiç. De Berlin on s'entendait avec le baron de Gœrtzen, gouverneur de la province de Silésie, où la populati(Hi n'attendait qu'un signal, assurait-on, pour se lever en masse ; avec le comte de Munster, l'ancien régent de Hanovre, alors en résidence à Londres où il organisait une légion de réfugiés allemands et où il poussait l'Angleterre à une tentative de débarquement sur les côtes de l'Allemagne septentrionale; avec les généraux autrichiens et les princes dépossédés qui s'agitaient en Bohême ; avec les Tyroliens insurgés contre la Bavière ; avec les villes de Souabe mécontentes du
1. Ce comité militaire s'occupait secrètement de réunir des informations sur les forces des troupes françaises et auxiliaires et Tétai <te gmiisons.
roi de Wurtemberg; avec Francfort irritée d'avoir perdu son indépendance ; avec le duché de Berg que le comte Beugnot craignait de ne pouvoir contenir; avec 1 Espagne où les agents anglais et autrichiens se* maient la désertion parmi nos auxiliaires allemands ; avec Pétersbourg où la noblesse, hostile à Napoléon, détestait Talliance française et souhaitait de marcher non contre les Autrichiens , cMnme le voulaient les traités, mais contre les Polonais et les Français. Entre Berlin, Kœnigsberg, la Bavière, Londres, la Hesse-Cassel, il y avait un va-et-vient continuel d'affiliés, d'agents, d'émissaires de toutes sortes . Du Rhin à la Yistule, de la Baltique au lac de Constance,. l'Allemagne tout entière frémissait. Inquiets, défiants^ se sentant environnés d'ennemis et de pièges, Jérôme Napoléon de Westphalie, Maximilien-Joseph de Bavière, Auguste de Saxe, Frédéric de Wurtemberg, se trouvaient médiocrement protégés par une armée française campée sous les murs de Vienne ou dans l'île deLobau, Jérôme surtout, qui était le plus intéressé à être clairvoyant, constatait dans les rapports du comte de Linden, son ambassadeur de Westphalie à Berlin, toute la puissance de l'agitation prussienne. Napoléon semblait ne prendre aucun souci de ces anxiétés. Il savait parfaitement que la Prusse ne remuerait pas : l'empereur Alexandre lui répondait de Frédéric-Guillaume ^ Il sentait que c'était sur
i. « Ce qu'on vous dit du caquetagre de la cour de Kœnigsberg est vrai. Pour de la mauvaise volonté et de la mauvaise foi, il y en a beaucoup; mais la Prusse est liée avec moi par des traités... » Napol^ à Jérôme, 14 juillet 1809.
le Danube que tout le sort de sa campagne se déciderait : s'il était vaincu par l'archiduc Charles, il n'y avait plus de Rheinbund; victorieux, il savait assez que tout rentrerait dans Tordre. Il s'attendait si bien à ce que les princes allemands auraient à subir quelque dure épreuve qu'il avait offert aux rois de Saxe et de Bavière, en cas d'invasion de leurs états, un refuge dans ses palais impériaux de l'intérieur de la France. Peut-être ne tenait-il pas assez de compte de l'état moral de l'Allemagne . Au point de vue militaire, l'occupation temporaire, par les patriotes^ de Dresde, de Munich, de Cassel n'avait aucune importance. Il n'en était pas de même au point de vue politique. Il n'était pas indifférent au prestige de Napoléon, à la m\\A\\jb an Rheinbund^ à la dignité de ses alliés, que des troupes autrichiennes ou des bandes de partisans pussent impunément courir l'Allemagne occidentale, pénétrer dans les capitales de sa Confédération, interrompre la prescription de sa conquête, mettre en doute la durée de l'état de choses créé par lui, donner aux mécontents des raisons d'espérer, décourager ceux qui se ralliaient au parti français, fournir la preuve que ces brillantes créations ne se soutenaient que par /we, que le bras de l'Empereur ne s'étendait pas si loin qu'il pût les protéger en toute occasion. Les princes du Rheinbund^ quelque confiance qu'ils eussent dans le génie militaire de Napoléon et dans le succès définitif de ses combinaisons, goûtaient médiocrement un plan où ils jouaient le rôle de sacrifiés. En résumé, voici de quels dangers ils se trouvaient ou se croyaient menacés : 1" une descente des
Anglais sur les côtes de la mer du Nord ; 2* des incursions de Tannée autrichienne de Bohême, renforcée des légions de Hesse et de Brunswick, sur la Saxe, la Franconie ou la Westphalie ; 3* une déclaration de guerre prussienne ou tout au moins de hardies, tentatives individuelles sur la Saxe ou la Westphalie, tentatives que l'état de l'opinion à Berlin ne rendait que trop vraisemblables ; 4* sous l'empire de ces diverses excitations, des soulèvements dans l'intérieur de leurs provinces. Partout les changements multipliés, les révolutions de la politique et de l'administration^ les nouveaux impôts, la nouvelle conscription, les logements militaires, les passages de troupes, la stagnation du commerce,leblocus continental, avaient accru la misère du peuple et fomenté les mécontentements.
A part la descente britannique qui alla échouer dans l'île de Walcheren et la déclaration de guerre prussienne contre laquelle Napoléon était bien assuré, aucune de ces épreuves ne furent épargnées aux princes du Rheinbund et surtout à la Westphalie.
La majeure partie des troupes disponibles de la Confédération du Rhin se trouvaient aux armées de Napoléon, avec Davoust, avec Lefebvre, avecVandamme. Le roi de Saxe, dont presque tout le contingent était avec Bernadotte, n'avait plus que 3,000 hommes pour protéger Dresde. Les rois de Bavière et de Wurtemberg n'avaient également que de faibles détachements pour contenir l'insurrection du Tyrol et du Vorarlberg, parer aux agitations de la Franconie et de la SouabCi La première division du roi de Westphalie
était en Espagne ; son autre di^^ision de ligne avec ht garde royale ne comptait en tout que 8,000 hommes. 3,500 Français ou auxiliaires étaient répartis à Stralsund, à Stettin, à Ciistrin, mais ne pouvaient en aucun cas être détournés de ce service. La garnison de Magdeburg, réduite à son plus faible effectif, n'était guère plus disponible. Toutefois, on annonçait l'arrivée d'une division de 3,300 hommes appartenant au roi de Hollande et commandée parle général Gratien. En cas d'alerte, le roi de Westphalie, que l'Empereur avait investi du titre pompeux de commandant du dixième corps de la Grande-Armée^ ne pouvait pas compter sur plus de 16 à 17,000 hommes. On voit que l'Allemagne du Nord était à la merci d'un coup de main. Tout le secours que Napoléon ménagea à ses alliés fut l'envoi, seulement après les premiers troubles, de quelque 3,000 hommes sous le commandement du colonel Ghabert, dont 1 ,000 du grand-duché de Berg et 2,000 de dépôts et de détachements français. Il avait formé en outre à Hanau, sous le duc de Valmy et sous le titre de corps d^ observation de l'Elbe^ une petite force de deux divisions : mais l'une, composée de conscrits, n'était même pas organisée à la fin de la campagne ; l'autre, prête à entrer en ligne sous le général Rivaud, ne comptait que 5,000 hommes. Il est vrai que le duc de Valmy avait ordre de faire beaucoup de bruit de son corps d'armée et de répandre partout qu'il avait SO ou 60,000 hommes. C'était donc avec du bruit, des fausses nouvelles, et ces vaines dénominations de Dixième corps et Corps d'observatioti de tElbe que Napoléon était censé garder l'Allemagne du
Nord, pendant qu'il s'enfonçait dans la Basse-Autriche. Encore Tinjonction faite au duc de Valmy de ne bouger de Hanau que sur l'ordre exprès de Napoléon ne^ lui permit, en aucune occasion, de porter un secours effectif aux confédérés. Toutes les fois qu'il se relâcha de cette sévère consigne, il en fut réprimandé par Napoléon : l'Empereur voulait avant tout que la route de Mayence et les derrières de l'armée d'Allemagne fussent bien gardés. Quelque considérables que fussent alors les forces de Napoléon, on vit trop clairement qu'elles étaient insuffisantes pour la tâche immense qu'il s'imposait : la compression absolue de l'Europe, de la Vistule au Guadalquivir. C'est une force que le prestige; mais quel courage n'eût pas repris le timide roi de Prusse s'il eût pu surprendre les lettres anxieusesdes vassaux et des lieutenants de Napoléon, les appels désespérés du roi Jérôme, l'embarras de Kellermann à lui répondre ? « Le roi de Westphalie medemande 7 à 8,000 hommes, écrivait le duc de Valmy (8 mai 1809).... Il n'y a pas 100 honames disponibles dans les 5* et 25* divisions militaires (Strasbourg et Mayence). Je n'ai pas de quoi faire escorter les prisonniers de guerre autrichiens qui désertent et gagnent les montagnes, n'étant point escortés jusqu'à Strasbourg. » Résolution extrême dans un empire absolu : il fallut mettre en activité les gardes nationales d'éîif.e des départements du Rhin !
De tous les pays du Rheinbund le plus exposé assu-
mk L'ALLEMAGNE SOUS NAPOLÉON I".
rément c'était le royaume de Westphalie. C'était là que les changements avaient été les plus radicaux, le bouleversement des mœurs, des relations et des habitudes le plus complet. C'était là que la suzeraineté de Napo léon blessait le plus les regards du patriote allemand, puisqu'elle s'aggravait de la royauté de Jérôme. C'était la Westphalie que visaient surtout les princes dépossédés. L'esprit public n'y était pas entièrement rassurant : « Quant au pays de l'ancienne Hesse, écrivait Jérôme à son frère (19 mars i809), il est décidément mauvais et je désirerais bien que Votre Majesté m'autorisât à répartir dans mon royaume un des régiments français qui sont à Magdeburg, afin de dissiper les esprits remuants et de contenir les malveillants. )) Ce n'est pas seulement dans la Hes^se, c'est bientôt aussi dans le Brunswick, dans le pays de Magdeburg, à Halle qu'on est obligé de signaler de la fermentation. Un rapport de Reinhard à la même époque résume exactement la situation :
« Quant à la masse des peuples en Allema^e^ on ne saurait se dissimuler qu'elle éprouve un malaise général^ produit par mille et mille circonstances. Ce malaise impatiente et fatigue; on se venge par de Thumeur, par de mauvais propos et par de faux bruits. Le malheur se tairait peut-être et alors il sercût redoutable. Or^ Monseigneur^ le malaise se fait généralement sentir en WestphaUe. Le sentiment en éclate surtout à quelque distance de la capitale et vers les frontières, là, par exemple, où les payements des fonctionnaires et des employés commencent à être retardés ou suspendus. »
Dans un autre rapport il s'exprime avec la même franchise (9 avril d809) :
« Il serait sans doute h désirer que xieaucoup de choses
se fussent passées autrement en Westphalîe et que la cour eût suivi un système plus propre à gagner les esprits; mais je suis convaincu en môme temps que quand môme le gouvernement et l'administration se seraient conduits avec le dernier degré de perfection et de sagesse^ cela n'aurait pas prévenu les symptômes qui se manifestent en ce moment*ci. »
Jérôme lui-môme n'hésitait pas à voir dans le malaise du pays la cause première des troubles. Seulement, tandis que Reinhard s'en prenait au gouvernement westphalien, Jérôme en accusait les exigences fiscales de son frère : a Le résultat m'a convaincu, écrivait-il à son frère, que la profonde misère est le seul motif qui puisse porter le peuple (dont la majorité est bonne) à écouter les instigations des malveillants qui sont en grand nombre. En effet, sire, la Westphalie est dans l'état le plus déplorable; les impôts ne rentrent pas , les pensions militaires et civiles ne sont pas payées, le payement des fonctionnaires civils est souvent arriéré, celui de ma liste civile même est souvent arrêté Je ne puis répondre que de moi ; mais il me sera impossible de contenir plus longtemps l'esprit d'un peuple misérable, ni celui de mes troupes, à moins que Votre Majesté ne me donne les moyens d'y remédier , en faisant , pendant deux ans au royaume , la remise des S00,000 francs qu'il lui paye tous les mois.» (i7 avril 1809)... « J'appelle de nouveau toute l'attention de Votre Majesté sur la misère du peuple , c'est à elle en partie qu'il faut attribuer ce qui vient de se passer. L'énornûté des impôts était hautement mise en avant au moment de l'insurrection , et il n'était que trop facile
d'égarer et de soulever une foule de malheureux en leur promettant un meilleur avenir et en leur distribuant de l'argent. » (28 avril.)
On ne peut nier , en effet , que bien des intérêts n'aient été froissés dans le royaume, et que le passage à un nouveau système d'impôts et d'organisation militaire n'ait cruellement foulé le peuple. Toutefois, les intrigues de rAutriche , de l'Angleterre , des agents prussiens , des princes de Hesse et de Brunswick contribuèrent plus que tout le reste à Finsurrection; Beaucoup d'officiers et de soldats de l'ancienne armée hessoise ne pouvaient pardonner à Jérôme de ne leui* avoir pas donné du service : en revanche beaucoup d'anciens officiers prussiens, replacés dans l'armée westphalienne, avaient conservé les passions de 1806. Si la haute noblesse westphalienne trouvait à la cour des plaisirs, de l'argent, des honneurs, des emplois, là petite noblesse restée sur ses terres et qui n'avait pas en dédommagement les sinécures de palais, ne pouvait se consoler de la perte de ses droits et de ses privilèges. Si la conscription , plus également répartie que l'ancien recrutement, semblait moins lourde pour le peuple, ceux qui jadis en avaieiit été exempts supportaient impatiemment cette équitable aggravation. Si les dissidents religieux avaient trouvé la tolérance, les ministres des anciennes religions d'état né s'accommodaient point de la nouvelle égalité. Cbmmè nous le voyons par les Mémoires du pasteur de Gehrens j plus d'un prêtre protestant s'attaquait ouvertemenil en chaire à l'usurpateur catholique et rappelait à se^ ouailles le légitime héritier de Philippe le Magna-
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nîme. Les catholiques en faisaient peut-être autant dans le pays de Paderbom, en haine des articles organiques. La plupart de ceux que Jérôme avait trouvé moyen de satisfaire lui restèrent à peu près fidèles pendant la crise : ainsi la majeure partie de Tarmée, de la cour, des fonctionnaires, du commerce de Cassel. Mais ceux qu'il n'avait pas réussi à se concilier se coalisèrent contre la royauté française avec l'exaltation patriotique des uns et Taveugle attachement des autres aux dynasties déchues. Malheureusement dans .une révolution aussi complète que celle qui avait mis Jérôme Napoléon sur le trône, le nombre des intérêts satisfaits est rarement aussi considérable que celui des intérêts froissés : les maux du présent parlent plus haut que toutes les promesses de Tavenir.
La première alerte du roi Jérôme fut la tentative de Friedrich-Wilhelm von Katt^ premier lieutenant au 27* régiment d'infanterie prussienne. Les 12,300 hommes de la garnison de Magdeburg étaient partis avec Davoust pour la Grande-Armée : ils avaient été rem^ placés par de faibles corps qui déjà avaient eux-mêmes une autre destination. Katt crut le moment favorable pour mettre à exécution un plan depuis longtemps médité : la surprise de cette grande forteresse. Parmi les habitants et la garnison, il avait su pratiquer des întelligetices. Mais les préparatifs de son expédition, ses enrôlements d'anciens soldats prussiens avaient donné Téveil au général Michaud , gouverneur de
MagdebuTg. Dans la nuit du 2 au 3 avril 1809, Katt arriva cependant à Stendal, petite ville du département de TElbe, au nord de Magdeburg. Bien que ses hommes fussent armés et vêtus d'uniformes divers, comme ils entraient isolément les uns à pied, les autres à cheval, d'autres en voiture, le gardien de la porte les laissa passer. Arrivés au nombre de cent vingt, ils se mirent en bataille sur la place principale de Stendal, marchèrent sur la caserne de gendarmerie, obligèrent les gendarmes à livrer leurs chevaux, leurs açmes et leurs uniformes, s'emparèrent de diverses caisses montant ensemble à S6,000 francs. Puis Ealt déclara qu'il était venu non en ennemi, mais en libérateur; qu'une insurrection générale venait d'éclater dans tout le royaume de Westphalie et dans tout le territoire de la Confédération du Rhin ; que la forteresse de Magdeburg s'était déjà rendue aux Prussiens. Les affidés répandaient des placards insurrectionnels et affirmaient qu'ils étaient l'avant-garde d'un corps de plusieurs milliers d'hommes. Reinhard assure, dans son rapport, que « la troupe de brigands » , comme l'appelle le préfet de Magdeburg dans sa relation officielle, avait « respecté les propriétés particulières, au point qu'un receveur ayant déclaré propriété à lui les fonds qui se trouvaient chez lui, ils les lui ont laissés. » Katt sortit ensuite par la porte sud de Stendal qu'il dut enfoncer, annonça dans tous les villages où il passa la grande insurrection, enleva partout les caisses . royales en apposant sur ses reçus l'aigle de Prusse, et grossit sa troupe d'un assez grand nombre d'habitants. Dans sa marche sur Magdeburg, il rencontra, aux
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trois quarts du chemin, à Wolmirstadt sur l'Ohre, un détachement envoyé par le général Michaud. En peu d'instants, sa bande fut dispersée, mais elle réussit à s'évader tout entière, à l'exception de onze hommes gui furent conduits dans les prisons de Stendal. A la nouvelle de cette audacieuse tentative, Témotion fut assez vive dans le royaume et dans la capitale. On se demandait si c'était « l'entreprise isolée de quelques fanatiques » ou « l'explosion partielle et prématurée d'un plan général » . Derrière Katt, on croyait voir apparaître l'armée prussienne. Les autorités des communes de l'Elbe envoyaient leurs rapports, assez alar* mants, son pas à Magdeburg (on le croyait au pouvoir des Prussiens), mais à Brunswick. Jérâme entra dans une violente colère; «il parlait d'aller sur-lenîhamp lui-même à Stendal, à Magdeburg ; il voulait établir des commissions militaires partout )> . La panique ne tarda pas à se calmer. Le ministre de Prusse donnait des explications satisfaisantes; les autorités prussiennes renvoyaient les fonds qu'elles avaient retrouvés sur la rive gauche de l'Elbe ; des troupes prussiennes étaient à la poursuite de Katt. Tous les rapports constataient que l'esprit de la population pendant cette crise avait été meilleur qu'on n'eût pu l'espérer. Le roi se calma avec la même promptitude qu'il s'était enflammé, et revint à des idées de clémence : quatre seulement sur les onze prisonniers, condamnés à mort comme brigands, devaient être exécutés. Mais Jérôme n'était pas au bout de ses épreuves. Reinhard avait bien jugé la situation : l'incartade de Katt n'était que « l'explosion partielle et prématurée d'un plan plus général » •
Parmi les chambellans et les officiers militaires du roi se trouvait un homme de quarante et un- ans, le baron de Dœrnberg. Né au château de Hausen, près d'Hersfeld (département de k Werra), il se trouvait un sujet du roi Jérôme. Il avait pourtant fait sa carrière militaire sous de tout autres auspices : en 1783 nous le trouvons porte-enseigne, en 1785 premier lieutenant dans le régiment des gardes de Guillaume IX; îl fit en cette qualité, contre la France, les guerres de 1792 et 1793. Il devint capitaine d'état-major en récompense de sa conduite à Tassant de Francfort, et commanda une compagnie de fusiliers dans la campagne de 1794 en Belgique. Quand le landr grave réduisit son armée, Dœrnberg entra au service de la Pruâse, et, après léna, fit partie du dernier corps qui ait posé les armes : celui de Blucher. La chute de la maison de Hesse-Cassel le rappela dans ses foyers pour veiller à ses intérêts domestiques. Il partit ensuite pour Londres, afla de s'entendre avec les Anglais et d'obtenir leur appui pour une insurrection hessoise. En chemin il était allé voir l'électeur dépossédé et retiré alors en Sleswig. Ses efforts échouèrent : la répression ie Tinsurrection ipilitaire de décembre 1807 et Tavénement du roi Jérôn^e ruinèrent ses espérances. Il se décida alors à rester sur ses terres pour obéir, disait-il, au principe fondamental du Tugend^ bund : tenir en éveil, sous la douiioation létrang^re,
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le sentiment allemand. Le roi Jérôme s'était fait ren^ dre compte par Morio des capacités et de la carrière militaire de Dœrnberg ; comme il cherchait partout à se rallier les grands noms du pays, il lui fit offrir un grade dans la nouvelle armée. On s'expliquera difficilement que Dœrnberg, animé de tels sentiments, ait accepté une telle offre. « C'est ainsi, raconte-t-il luimême, qu'avant d'avoir pu me reconnaître, je me trouvai dans le service westphalien : un refus, il n'y fallait pas songer, c'eût été me rendre suspect au plus haut point. Le premier moment me fut extrêmement pénible^ mais la pensée que je pourrais désormais agir plus efficacement pour la poursuite de notre but me réconcilia un peu avec ma nouvelle situation. » Ainsi donc, c'était sous la livrée et sous l'uniforme du roi Jérôme, payé par lui, comblé de ses faveurs, investi de sa confiance, que Dœrnberg se proposait de poursuivre ses projets hostiles. Une fois placé à ce point de vue peu chevaleresque, il ne vit aucune difficulté à prêter serment de fidélité au nouveau maître, à se laisser nommer colonel, puis chambellan, à voir ses enfants élevés aux frais du roi. 11 se chargea d'organiser successivement les chasseurscarabiniers, les grenadiers de la garde, le 3* régiment d'infanterie. Colonel des chasseurs-carabiniers, on lui avait assigné pour garnison la petite ville de Marburg. Bien que placé sous l'œil du général Berner, Allemand dévoué au roi, il put continuer à entretenir ses anciennes relations avec Londres, Berlin, Kœnigsberg, à en nouer de nouvelles avec tous les mécontents du pays, à sonder les dispositions de ses soldats, à prfpa*
rer un plan qui avait pour but une insurrection gé* nérale de la Hesse.
Les mêmes qualités de distinction nobiliaire, de prestance militaire, de vive intelligence, d'affabilité, de franchise apparente, qui lui avaient valu la faveur de Jérôme, lui servirent également à recruter des conspirateurs. Ses premières démarches le mirent en relation avec toute cette petite noblesse provinciale qui regrettait ses privilèges et haïssait une cour étrangère qui la dédaignait. Non loin de Marburg, se trouvait le célèbre couvent de Homberg, fondé au XVIII*» siècle par une princesse électorale pour les femmes nobles du pays. On n'était admis dans cette sainte maison qu'en justifiant de seize quartiers de noblesse. La plus illustre de ces religieuses était la doyenne Marianne de Stein, sœur du célèbre ministre prussien. On peut imaginer les sentiments qu'on y professait pour les dçux Napoléons et pour les Français. La règle était peu rigoureuse : ces religieuses mondaines, qui n'étaient pas même tenues à la résidence dans le doltre, recevaient de nombreuses visites. Le parloir de Homberg servit plus d'une fois de salle de réunion pour les conciliabules et les conseils de guerre des conjurés. Bientôt on eut des affidés dans tout le pays : à la cour même du roi, le conseiller d'état Witzleben, dont la femme était dame du palais, l'inspecteur des forêts Wintzingerode, le conseiller intime Lennep, etc. Pour les paysans, ces « chiens » absurdement fidèles à un maître indigne, on se croyait sûr de leur concours. Le paysan de la Hesse est encore aujourd'hui un des plus conservateurs de l'Europe. Les femmes ont soi-
gneusement gardé le costume antique ; grandes, robustes, osseuses, avec leurs gros souliers à quartiers, leurs bas de laine grossière serrés à leurs jarrets robustes par d'énormes rubans, leur jupe courte et leurs corsages de drap qui ressemblent à des casaques militaires, leur coiffure étrange recourbée en bonnet phrygien ou terminée en corne de rhinocéros, elles sont bien les dignes mères, les dignes femmes de cette race guerrière. Quant aux gars de la Hesse, avec leurs bottes fortes, leurs culottes de peau , leurs vestes à brandebourgs et à boutons de métal, leurs bonnets de fourrures, ils semblent déjà porter l'uniforme du houzard allemand. Dans ce pays, on retrouve toujours, dans le paysan, le soldat.
L'association que dirigeait Dœrnberg, en s'étendant de plus en plus, finit par se rencontrer avec un autre groupe, qui s'était formé également à Homberg, mais en se recrutant dans une autre classe de la société. Un certain Martin, homme de loi, naguère auditeur au régiment du prince électoral, maintenant juge de paix du roi Jérôme et de par le Code Napoléon^ s'était fait des adhérents dans la bourgeoisie. Son père, le métropolitain Martin, son beau-père le proviseur Rommel, un certain nombre d'officiers de l'ancienne armée hessoise lui prêtaient leur concours. Des amis communs rapprochèrent les deux sociétés Dœrnberg et Martin. Le juge de paix, quel que fût son désir de jouer le premier rôle, dut se soumettre à la direction du militaire.
Tous ceux qui entrèrent dans le complot n'étaient pas animés du patriotisme le plus élevé. Tous ne
s'accordaient pas sur le but de rentreprise* Les paysans voulaient le rétablissement pur et simple de Télecteur, le retour pur et simple aux vieux impôts, aux vieux abus, au vieux recrutement, à la vieille dynastie. La haine des nouveautés et la haine de l'étranger pouvaient les soulever contre un régime dont il» n'avaient pas encore pu apprécier les bons côtés. Et pourtant il faut croire que ces sentiments n'étaient pas aussi généralement répandus dans les masses que le prétendaient les agitateurs. Quand vint le moment de courir aux armes contre le roi Jérôme en faveur de l'électeur Guillaume, on fut étonné du petit nombre et du peu de consistance des combattants qui se levèrent dans les campagnes. Une population aussi militaire eût dû prêter un concours plus énergique aux projets de restauration, si réellement elle les avait eus bien à cœur.
Les bourgeois du parti de Martin étaient des libé* raux; il ne leur eût pas déplu qu'en restaurant l'électeur on limitât son pouvoir et que l'on conservât, dans une Hesse parlementaire, quelques-unes des innovations égalitaires de i807. Les nobles, surtout ceuxqui^ comme Dœrnberg, avaient pris du service à l'étranger, se souciaient médiocrement de l'électeur; comme Stein, ils se seraient volontiers accommodés d'une, grande Allemagne oîi les anciens princes n'eussent joué qu'un rôle fort secondaire. Avant tout, ils tenaient à recouvrer leurs droits féodaux et leurs privilèges. Ainsi, sans même parler des paysans, les ennemis du roi Jérôme se divisaient en deux partis : les partis bourgeois et nobiliaire, les partis hessoîs et allemande
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Sur le mode d'exécution du complot, il y avait aussi des divergeuces. Doernberg^ qui regardait plus loin que les étroites frontières de la Hesse, qui était en rapports suivis avec les Miinster, Ijes Stein, lea Chazot, les Schill, les Brunswick-QEIs, entendait que rinsurrectioQ hessoise ne fût qu'un épisode dans un plus vaste drame. Il voulait attendre que TAutriche donnât, par sa déclaration de guerre, le signal d'un soulèvement général; il voulait que le mouvement local se combinât avec les hardies entreprises des partisans prussiens. Martin, au contraire, ne voyait rien en dehors de la Hesse : la Hesse, à l'entendre, accomplirait seule sa délivrance; les paysans de la Verra et de la Fiilda suffiraient pour mettre fin au règne du Français. Martin harcelait sans cesse Dœrnberg, se plaignait qu'on différât la libération du pays, insistait pour que l'on courût aux armes immédiatement, sans attendre ni TAutriche ni ses partisans. Dans ses calculs, il avait l'air de compter sans Napoléon et de ne voir que Jérôme. Dœrnberg, avec plus de sens pratique, temporisait, calmait les impatients, attendait l'occasion. Il avait la promesse formelle d'une diversion autrichienne. Martin n'était pas éloigné d'accuser le baron de pusillanimité ou de trahison : ce n'était pas un des moindres soucis de celui-ci que de calmer le juge de paix, et les fausses mesures dues à l'impatience de ce dernier ne contribuèrent pas peu à l'insuccès de l'entreprise.
On avait voulu s'entendre avec l'électeur de Hesse : les conjurés avaient envoyé un frère de Dœrnberg pour lui demander un secours en argent. L'avare prince
n'accorda qu'une traite de 30,000 thalers, fort peu négociable en de pareilles circonstances et, en outre, avec cette réserve : « Payable si le plan réussit. » Elle lui fut renvoyée avec mépris. En revanche, la princesse électorale Augusta de Prusse, celle-là même que Napoléon avait protégée et pensionnée, se chargeait d'être, à Berlin, l'intermédiaire entre Schill et Dœrnberg.
Les tiraillements continuèrent entre Martin et Dœrnberg pendant toute la fin de 1808 et les premiers mois de 1809. Quand la division Morio fut, en octobre 1808, envoyée en Espagne, les conjurés inclinaient à précipiter l'explosion, pour retenir dans le pays des soldats qu'ils croyaient dévoués à leur cause : ils y inclinèrent bien plus encore quand ils apprirent que Dœrnberg lui-même, avec ses chasseurs-carabiniers, devait partir pour Metz. Dœrnberg alors donna son consentement et des émissaires furent envoyés dans tout le pays : le tocsin devait partout sonner le 14 janvier J809. Puis, à la nouvelle que deux divisions françaises allaient traverser la Hesse pour se rendre dans le Nord, on résolut encore d'ajourner; mais le départ de Dœrnberg abattait toutes les espérances. Tout à coup les chasseurs-carabiniers reçurent contre-ordre; ils revinrent dans le pays et furent même casernes à Cassel. Dœrnberg désormais résidait à la cour : avec un redoublement de prudence, recommandé par le voisinage immédiat du directeur de police Bercagny,
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a pouvait continuer à ourdir sa trame. La tentative prématurée de Katt (3 avril), la déclaration de guerre autrichienne et Tinsurrection du Tyrol (9 avril) ne permirent plus de différer l'exécution du complot.
Des officiers prussiens déguisés, notamment un frère de Dœrnberg et un baron de Ernsthausen, étaient venus dans le pays annoncer que tout était prêt de l'autre côté de TElhe, Le gouvernement westphalien pouvait à la longue découvrir une conspiration, dont le secret était partagé entre plusieurs milliers d'adhérents. Un rapport de Reinhard, en date du 9 avril, prouve qu'il y avait déjà eu des imprudences commises : « Le ministre de la justice, dit-il, a reçu le matin un placard affiché à la porte de Witzenhausen , bourg à quelques lieues de Cassel, où les habitants sont sommés de se rendre à Melzungen demain matin (10 avril) à quatre heures, et où tous ceux qui ne s'y rendraient pas sont menacés de pillage et d'incendie, et même de mort. » On ne saurait trop admirer la somnolence de la haute police westphalienne en présence d'un complot, qui se découvrait lui-même si clairement.
Un dernier conciliabule eut lieu à Cassel : l'explosion fut alors fixée pour le 22 avril. Jérôme venait de donner à Dœrnberg de nouvelles marques de sa faveur : il l'avait nommé son aide de camp avec une gratification extraordinaire de 4,000 fr. Cette nouvelle charge donnait lieu à un nouveau serment. Le baron n'hésita pas plus que la première fois à le prêter. Les historiens allemands se donnent beaucoup de mal pour justifier Dœrnberg. Pourtant le Tugenbund mettait au pre-
mier rang des vertus allemandes la loyauté allemande, et l'Allemagne était le pays « où une poignée de main vaut un serment ».
Dans tous Ie& villages qui environnent Cassel, les insurgés devaient se réunir le 22 au soir, marcher pendant la nuit en huit colonnes convergentes sur Cassel, arriver au petit jour sous les murs de la capitale. Pendant ce temps, flœrnberg et les conjurés de la ville, aidés des troupes affiliées au complot, devaient surprendre le palais, enlever Jérôme dans son lit et l'enfermer au Castel avec tous les généraux français. L'irruption de Schill, de Brunswick et des Autrichiens devait compléter le bouleversement.
Martin agit en cette occasion avec sa précipitation ordinaire. Dès le matin du 22, Homberg se remplissait de paysans armés et d'anciens soldats. Mais le juge de paix fut bien désappointé à la vue de ces hordes mal équipées, mal armées, sans discipline, dont la majeure partie alla aussitôt s'engloutir dans les cabarets du bourg. « Avec des visages longs et soucieux, racoute-t-il, nos guerriers répondirent à l'appel ; un petit nombre seulement qui avaient retrempé leur courage par un verre de brandwein^ se montraient bien disposés. La masse se tenait dans un discret éloignement, pour voir ce que la chose deviendrait. En revanche, les infirmes, les malades et les paralytiques couraient çà et là d'un air de zèle, pour nous offrit leur impuissance. » Pendant ce temps deux escadrons de cuirassiers se rangeaient sur la pïace et leurs chefs dévoués à Tinsurrrection les -haranguaient pour les gagner à la cause des insurgés. A cinq heures
du soir apparut tout à coup, baigné de sueur et dé^ bouchant sur la place au grand galop, le colonel DcBrnberg. Il salua la multitude qui l'avait accueilli par des hourras; mais entraînant les chefs de l'insurrection dans le parloir du couvent, il leur annonça que le complot était éventé à Cassel et que lui-même avait dû prendre la fuite. A ce moment entrait dans Homberg le colonel Marchall avec un détachement de cuirassiers westphaliens et une quinzaine de fantassins français. Il refusa de se joindre au m(»uvement, mais &e laissa persuader d'évacuer la ville et de garder la neutralité jusqu'au lendemain.
Le métropolitain Martin adressa à la multitude un discours d'exhortation, insistant sur la justice et la sainteté de la cause et déclarant que l'on se proposait de délivrer non-seulement la liesse, mais toute la Westphalie, même, s'il était possible, toute l'Allemagne du joug de l'étranger, et de conquérir une glorieuse indépendance. Les paysans répondirent simplement par les cris de : Vive l'Electeur !
Le juge Martin s'était décoré lui-même du titre de colonel, et, affublé d'un uniforme, vint saluer Dœrnberg du titre de général. Le général Dœrnberg s'occupa de mettre un peu d'ordre dans cette cohue bigarrée, passablement alcoolisée et déjà éclaircie par la retraite discrète des plus prudents. Il mit en tcte les vieux soldats, chasseurs, forestiers, etc., les seuls qui eussent ,des armes à feu ; la masse des campagnards suivait avec les faux, les fléaux, les tridents, les fourches fières, etc. Au moment du départ, les nobles dames du couvent parurent devant Dœrnberg, et la
plus jeune d'entre elles, Caroline de Baumbacb, lui présenta un drapeau rouge et blanc, sur lequel était brodée cette devise : « Victoire ou mort dans le combat pour la patrie! » Le baron reçut ce drapeau chapeau bas, répéta la devise a victoire ou mort! » et le cortège s'ébranla aux sons furieux du tocsin, que répétèrent bientôt les clochers des villages voisins. A Felsberg, on trouva déjà les insurgés de ce bourg sous les armes. Le cornette Scheffer et le précepteur Bœttgery avaient fait sonner les cloches, et lu des proclamations. Le maire du canton FQhrer, dévoué au gouvernement, avait été jeté dans une mare à purin; deux membres du conseil municipal, qui avaient négligé de prendre le brassard insurrectionnel, avaient vu leur maison pillée; le commandant de place de Frizlar, qui par hasard traversait le bourg, avait été mis en état d'arrestation chez le pasteur von Gehren. La colonne insurrectionnelle, tantôt grossie par de nouveaux arrivants, tantôt diminuée par ceux qui, par prudence ou ivrognerie, s'arrêtaient dans les cabarets de la route, continua sa marche sur Cassel. De tous les autres points de l'horizon, de Wolfshagen, de la Diemel, etc., d'autres colonnes de paysans ou de vieux soldats, sous des chefs improvisés, se dirigeaient sur le même point.
Revenons au palais de Jérôme. Le baron de Malsburg, écuyer d'honneur de la reine, revenait de son château, lorsqu'il trouva, dans la journée du 22, des
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rassemblements armés entre les villages de Dœrnberg et de Wolfshagen. Il s'empressa d'en donner avis au roi. Un des affiliés qui entendit quelques mots de rentretien prit le nom du village pour celui du conspirateur et s'empressa de prévenir le colonel Dœrnberg. C'est alors que celui-ci prit la fuite. Il fit sagement : car, deux heures après, l'indiscrétion d'un des conjurés porta le complot à la connaissance de M. de Jagoi^, chambellan de Jérôme. Aussitôt on assembla le conseil. On expédia le général Rei^irbell dans la direction de Felsberg, le général d'Albignac du côté de Wolfshagen. On demanda des secours au général de Mayence Rivaud et au général hollandais Gratien. Jérôme passa la nuit, entouré de Français et de serviteurs dévoués, dans des angoisses faciles à comprendre. La situation était critique : le roi n'avait auprès de lui que 940 cavaliers et \ ,645 fantassins de la garde, plus un régiment en formation. Mais pouvait-on plus se fier à de simples soldats qu'à un colonel de la garde ? « Le danger, écrivait Reinhard, ne peut être détourné ou arrêté que par la présence des troupes françaises. — Sera-t-on à temps? » Toute la question était là.
Au conseil qui se tint le lendemain, les avis furent très-partages. On fit lecture des proclamations insurrectionnelles : « Ce qui me rassure, disait le ministre de France, c'est que la proclamation dont j'envoie l'extrait à Votre Excellence, sans être mal conçue, est mal rédigée. Elle ne saurait être l'ouvrage d'hommes d'un esprit très-cultivé. Et néanmoins, comment expliquer cette inconcevable guerre de l'Autriche, si ce
û^est' par ce même projet d'insurrection en Allemagne dont nous voyons ici les premiers symptômes? »• Siûiéon proposa de faire une proclamation au peuple westphalien. Le brutal JoUivet répondit : (( qu'il n'en fallait ipoini y puisque lés Allemands ne lisaient pas , et qu'il suffisait de leur parler avec^ du plomb et des baïonnettes. » Reinhardj toujours modéré, ctierchait à faire entendre raison à Le Camus :• « Sûrement Sa Majesté ne perdrait pas de vue que, par là couronne qu'elle portait, elle régnait sur un peuple allemand et qu'elle lui montrerait de la confiance... Tout ce qu'^e ferait pour fortifier le dévouement de ses sujets westphaliens serait d'une bonne politique et d'un beau sentiment. » II fallait décider si le roi dievait quitter Gassel :' Le Camus en était d'avis j ReinHard luimême trouvait que (( la vie et là gloire de Sa Majesté étaient plus précieuses qu'une résidence royale. » Jérôme revint' à de plus virils conseils. S'il évacuait sa capitale devant quelques milliers de paysan» armés de fourches à fumier, c'en était fait dé sa couronne. Les conspirateurs n'auraient plus oublié cette défaillance, pas plus que l'Empereur ne l'eût pardonnée. Il se contenta d'envoyer la reine Catherine auprès de l'impératrice à Strasbourg. U résolut même de se montrer partout, de passer les troupes en revue. Il réunit ses officiers allemands et leur fit une allocution : « Je connais le cœur des soldats, leur dit-il, je ne connais pas celui des traîtres. Cependant un homme que j'ai comblé de mes bienfaits m'a lâchement trahi... Si quelqu'un de vous se repentait ^dè s'être lié, je lui rends sa parole. Je vous recevrai
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dans deox' heiiores- pour me prêter un nouTeau serraeiït; ceax qfoi pourraient hésiter sont libres et peuvent'aitersef -ranger parmi mes ennemis. J'engage ma parole' royale cpi'ib peuvent le* faire en toute sûreté. J'aime mieuT avoir à combattre des ennemis que de soupçonner des traîtres autour de moi. »
Tous- prêtèrent le serment Dans cette crise terrible, l'armée resta fidèle' à Jérôm'e*, à part trente ou quarante cuirassiers de la garde. Les chasseurs-carabiniers- mêtnes-, dont D«ernberg se croyait si sûr, ne répondirent pas- à son appel. Tous les militaires que nous trouvons- à la tête de l'insurrection appartenaient à l'ancienne armée hessoise et n'avaient pas été repiaeés dam* la nouvelle armée westphalienne.
Cependant Dœrnberg, Martin, Scheffer, Bœttler, à la tête des- insurgés de Homberg et de Felsberg, étaient arrivés ati petit jour à l'auberge de Knallhiite, à ua& lieue et demie de Cassel. Ils y rencontrèrent le générai Rewbell, qui n'avait que 200 fantassins, avec 25 dievaux et deux canons contre cette cohue de quatre à cinq mille hommes *. Les gens de Dœrnberg essayèrent de gagner le détachement : ceux de Felsberg surtout, à qui on avait affirmé que Jérôme était enfermé au Castel et l'électeur intronisé dans la capitalej s'imaginaient que les troupes leur livreraient passage sans coup férir. Les paroles allemandes de Rewbell produisirent leur effet. Un homme de sa troupe lâeha son coup. Les autres suivirent. Quand la première décharge eut couché par terre un certain
1. Reinhard. — Mais Martin prétend que les paysans n'étaient plus que 3 ou 400, dont 40 ou 50 seulement en état de marcher à l'ennemi.
nombre d'insurgés, Dœrnberg assurait encore que c'était un malentendu et qu'il fallait aller prendre les canons. Mais deux coups de mitraille ne laissèrent plus aucun doute sur les intentions des troupes; ce fut alors un sauve-qui-peut général. Dœrnberg, après avoir fait vainement des signes d'intelligence aux chasseurs de Rewbell, dut s'échapper à toute vitesse. On le croyait en fuite du côté de Paderborn ; il se sauva en Bohême.
Les colonnes du nord-ouest, sous Berner, Schwartzenberg et Wrède, avaient décrit un arc de cercle autour de Cassel pour venir se concentrer à Wolfshagen, à l'ouest de Feisberg, après avoir parcouru Dœrnberg, Zierenberg et d'autres villages. Ici comme là-bas, même insuffisance d'équipement, môme indiscipline, même ivrognerie. « Nous arrivâmes à Wolfshagen, raconte un témoin oculaire, et nous trouvâmes la ville pleine de paysans à moitié ivres, et d'anciens soldats hessois qui s'occupaient à prendre d'assaut les boutiques des juifs pour s'approvisionner de brassards. )) Bientôt entrèrent dans la ville, au milieu des hourras des campagnards, un détachement des cuirassiers insultés de Homberg. Mais au même moment, d'Albignac, avec les Polonais de la garde, en colonne serrée, au grand galop, la lance baissée, débouchait sur la grande place. Les paysans, surpris, ne firent aucune résistance : on enferma dans l'église plusieurs centaines d'entre eux. D'Albignac s'approchant alors de von Giesewald , commandant des cuirassiers insurgés, lui demanda ce qu'il faisait là. Giesewald répondit effrontément qu'il avait été surpris, en tra-
versant la ville, par les rebelles, et que, pour ne pas être désarmé, U avait feint de faire cause commune avec eux. Mais les paysans enfermés dans Téglise criaient dans leur patois, malheureusement inintelligible pour les Polonais, les Français et même les autres Allemands, que les cuirassiers en étaient amsi et qu'il fallait aussi les arrêter. D*Albignac ordonna simplement à Giesewald de reconduire ses hommes au régiment. On pense bien que, dès le lendemain, Giesei^ald jugea prudent de disparaître.
Trois autres colonnes venues de la vallée de la Diemel, sous Malsburg, Spiegel et Wolff, se proposèrent d'aller enlever au village de Dœrnberg une compagnie de 400 chasseurs qu'ils comptaient gagner à leur cause. Mais, apprenant que ces chasseurs étaient partis et que les gens du sud avaient été battus à Knallhtite, ils se dispersèrent. Enfin, la huitième colonne, que les lieutenants Esch^ege et Hasserodt devaient organiser dans la vallée de la Werra, ne fut même pas mise sur pied. On se souvenait trop bien à Eschwege, à Allendorff, à Hersfeld, de l'issue de la révolte militaire de 1807. Personne ne sonna le tocsin, personne ne s'arma. Les deux agitateurs furent même arrêtés et conduits à Cassel.
Ainsi échoua misérablement * la tentative qui avait
1. Voici en quels termes fait mention de TafTaire le Mon. westph, du 25 avril: « Quelques habitants des campagnes, aux environs de Cassel, se sont laissé égarer par des gens vendus à l'ennemi de la patrie. Ces agents, sans honneur et sans ressources^ sont déjà abandonnés par presque tous les paysans, qu'ils ont entraînés hors de leur domicile au moment où les travaux de la campagne réclament impérieusement leur présence. » Mais la Correspondance du roi Jérôme est bien loin de ce calme olympien.
pour but de saisir Jérôme dans sa propre câfpitale et de le livrer aux Anglais. :La .nouvelle des victoires de Napoléon sur le Jiaut Danube, anaoncées. à grand bruit par le gouvernement, acheva .decaloiier les esprits. ^L'alerte assurément aiiait.été .c]iaude.:.k haute police et la.g)endarmexie, .Bjercagny et fiongars, avaient été pris complètement en défaut. Mais le lér sultat de la crise pouvait être considéré comme satisfaisant. (( Les grandes conununes, la ville de Friizlar, par exemple , ne se sont pas laissé séduire et ont donné avis. Le ministre de rintéxieur se loue de la conduite des préfets et des sous-pr^ets, et, en général» cette épreuve a plutôt servi jusqu'à présent à constater la fidélité des Allemands qu'à la rendre suspecte. Plusieurs villages ont demandé des secours .pour être en état de résister aux ordres de la révolte. .Sur 2,000 hommes de troupes, 40 environ.se sontijoints à Tennemi. » (Reinhard, 23 avril 1809.) .L'attitude de la bourgeoisie de Gassel lui avait valu les xjsmeFciments du roi.
Il y avait eu pourtant des défections. «Je déiK^uvre malheureusement à chaque instSint des traitres.parmi ceux que je croyais de bons officiers, écrivait. Jérôme à sa femme (25 avril). » Il fallut sévir contre.les courtisans qui avaient pris .part au complot ou .gui ne l'avaient pas révélé. Puis on reçut les adresses de félicitations des communes, des départements, des états du royaume. Elles étaient pleines d'admiration pour le courage déployé par le roi « en ces circonstances alarmantes qui auraient étonné un Charles XII; mais surtout pour cette générosité qui vous fait siib-
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stituer à la aévérité de ce prince la touchante clémence d'Auguste. »
La répression avait commencé. On relâcha les conjurés vulgaires, les paysans, les « vieillards entraînés dans les attroupements par la menace et par leur imbécillité ». Un grand nombre» des chefs, comme Martin et Dœriib^g, s'étaient eniuis. Le premier, «'étant constitué plus tard prisonnier, fut condamné à mort, puis gracié, enfin nommé fnotaire royal; le second devait plus iard rentrerien vainqueur dans Gassel. D'autres s'échappèrent de prison. Plusieurs des eontumai eurent leur tête mise à prix. Le roi montra pour les coupables une clémence que les historiens allemands eux-mêmes ont admirée. « La composition du conseil de guerre, dit Lyncker, était une garantie de ménagement €t de douceur. Le ^néral Rewbell, bien quB Français, avait des sentiments plutôt allemands que français; le prince de Hesse-Philippstadt -se montrait «ecourable et clément; le comte de la Ville-sur- Illon., le seul Français d« l'entourage du roi qui parlât allemand, fut, dans ces temps malheureux, vénéré par beaucoup de familles comme un ange sau^ ¥eur. JD Le pasteur de Gtehrens, qui, malgré ses réticences., .paraît pkts engagé dans le complot qu'il ne veut l'avouer, fut très-douoement traité, quoi qu'il en dise. Lui aussi' dut «an salut au comte de la Ville-sur- Illon\.Les.plu« compromis s'en tirèrent avec quelques mois ou quelques années de réclusion en Westphalie ou en France. -Une «i dangereuse révolte ne donna
l.K. Chr. von Gehrens, Ufiter cler wedphselischen Regierung et'- Utèene xireimaUge Verkaffutig tmd Exportation, Felsberg, 1815.
lieu qu'à une seule exécution capitale : celle du lieutenant Hasserodt. Son complice, Eschwege, condamné aussi à mort, vit sa peine commuée en deux ans d'emprisonnement. Toutefois il y eut quelques exécutions de déserteurs, victimes non de vengeances politiques, mais du code militaire. Quant au couvent de Homberg, qui avait fourni aux insurgés de l'argent, un drapeau, un quartier général, et qui avait été le foyer de la révolte, il fut supprimé, ses biens confisqués, Marianne de Stein et Caroline de Baumbacb emprisonnées.
La Westphalie, ou plutôt Tincorrigible Hesse, devait être encore la même année le théâtre d'une autre révolte. Il y avait à Marburg un vieil officier hessois de soixante-douze ans, le colonel Emmerich. Il n'avait pour toute fortune, dit Lyncker, que son épée, sa pipe en écume de mer et une pension que lui faisait l'Angleterre. Mais ses récits enthousiastes des campagnes d'Amérique et de la guerre de Sept-Ans, son dévouement absolu à la cause de l'électeur, sa haine contre Jérôme et les Français lui avaient valu une grande con sidération dans le pays. Il se lia avec Sternberg, professeur à la Faculté de médecine, personnage inquiet, remuant, et qui avait déjà donné beaucoup du souci au corps académique. Tous deux faisaient partie du complot d'avril : mais les conjurés n'avaient pu les prévenir à temps; on avait fait sans eux. Emmerich ne pouvait s'en consoler. La grande victoire des
Autrichiens à Essling, et la descente de Brunswick- Œls en Saxe, lui parurent offrir l'occasion cherchée: on devait se soulever dans la nuit du 23 au 24 juin 1809. Ils gardèrent si mal leur secret, que le préfet de Marburg fit arrêter Emmerich deux jours auparavant; maïs ce vieux troupier parut tellement insignifiant, qu'on le remit aussitôt en liberté. Tout à coup, à rheure marquée, à minuit, les habitants de Marburg sont éveillés par les coups de fusil : Emmerich et Sternberg, à la tête de quarante ou cinquante paysans, pénètrent dans la ville, désarment un poste de vétérans, désarment également les soldats qu'ils rencontrent dans les rues, puis le poste principal. Le commandant royal, ne sachant à quels ennemis il avait affaire, s'empresse d'occuper une des portes de la ville, afin d'assurer au moins sa retraite. Cependant, personne dans Marburg ne répond à l'appel des insurgés ; les volets restent hermétiquement fermés, le tocsin appelle inutilement les citoyens à l'insurrection. Le général westphalien s'aperçoit du petit nombre de ses adversaires ; il revient sur ses pas, et, en quelques instants, les chasse de Marburg.
Le mouvement avait été si vite apaisé, que le surlendemain (26 juin 1809), quand arriva en toute hâte de Mayence le général Boyer avec 1,000 ou 1,500 hommes, il ne trouva plus rien à faire. Quelques ^ours après, Emmerich, Sternberg, le professeur Uhlmann et quelques autres furent arrêtés. Un conseil de guerre s'établit à Marburg. Les preuves étaient accablantes contre les deux principaux accusés. On avait trouvé dans les papiers d'Emmerich une lettre à Schill. Si
misérable qu'eût été cette échauflfourée, elle. avait donné de vives inquiétudes à Jérôme et avait influé d'une manière fâcheuse sur ses opérations militaires en Saxe, âternberg et Emmerich: furent condanmés à mort et exécutés les 48 et lO.juiUet. On vouJaitifaiiîe des exemples pour contenir par la terreur l'esprit d'insurrection : deux autres conjurés, anciens soldats de l'armée hessoise, furent encore fusillés. «Le professeur Uhlmanu obtint sa liberté après cinq semainfigde captivité. La nouvelle de cet insuccès, suivie bientôt de celle de l'armistice, arrêtèrent dans sa niarcibb);rancieu électeur qui accour^ût avec sa .p«etite armée.