CHAPITRE XI
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Les espérances qu'avait conçues et qu'avait fait naître Napoléon au commencement de i 810 ne se réalisèrent pas. Lui-même avait espéré écraser Farmée anglaise de la Péninsule et dompter l'Angleterre par le blocus continental. Mais Masséna était impuissant contre Wellington, et le blocus devenait presque plus intolérable pour le continent que pour l'Angleterre. Il multipliait les conflits. Il avait amené la réunion de la Hollande et commencé la rupture avec la Russie. Il fut le prétexte ou le motif d'un acte plus fertile encore en funestes conséquences.
Au commencement de 1810 Napoléon paraissait empressé d'évacuer l'Allemagne et de se débarrasser de toutesses conquêtes. Et voilà que le décret et le sénatus-consulte de décembre 1810 consacraient une nouvelle conquête en pleine paix, dans des conditions plus extraordinaires que tout ce qu'on avait encore vu. Le duché d'Oldenburg, les principautés de Salm
et d'Ahremberg, une partie du grand-duché de Berg et du Hanovre, tout un département du royaume de Westphalie, les villes libres de Hambourg, Brème et Liibeck étaient purement et simplement réunis à TEmpire. On en forma les trois départements de l'Ems supérieur, des Bouches-du- Wéser et des Bouches-de-l'Elbe. Osnabrtiek, Brème et Hambourg furent érigés en préfectures. Ainsi une population de douze ou quinze cent mille habitants, sans affinité de langue, de race ou d'intérêt avec la France, était réunie à TEmpire, non pas même par un traité, par un acte international, mais par la volonté seule deTEmpereur, par un véritable décret. En juillet 1810, on avait réuni la Hollande à la France, mais on s'était du moins donné la peine d'alléguer que la Hollande n'était qu' «une alluvion des fleuves de l'Empire. » Le J 2 décembre, on avait réuni le Valais ; mais on avait exposé que ce pays n'avait pas rempli ses engagements pour la construction de la route de Simplon. Pour cette annexion de trois nouveaux départements, on se contente de dire qu'elle est « commandée par les circonstances. » Quel empiétement ne sera pas désormais justifiable par de telles raisons? Quelle acquisition ne paraîtra commandée par les circonstances? Quel prince ne pourra être détrôné par décret, sous la simple réserve d'une indemnité, comme celle que promet ici Napoléon ? A quand les deux Mecklembourg, la Poméranie suédoise, Dantzig, la Prusse orientale? Sur quoi se confier si l'Oldenbourg n'a pas trouvé une garantie dans son alliance avec la Russie, les princes de Salm et d'Ahremberg dans la protection qu'un
«uzerain devait à ses vassaux, le grarid^duc de»Berg^ le roi de Westphalie dans leur parenté avec l'Empereur, les villes hanséatiques dans la nécessité européenne, presque unîversdle de leur indépendance <X)mmerciale ?
L'Allemagne trembla et se tut : à Vienne pas plus qu'à Munich, à Beriin pas plus qu'à Dresde, personne n'éleva la voix. On se sentait à la merci d'un décret. Mais la Russie fut profondément irritée : sa puissance et surtout son éloignement lui permirent de témoigner son mécontentement. Une tsarévna de Russie, sœur d'Alexandre, était détrônée. L'agrandissement, le débordement de la France apparaissait cpmme un fait périodique, incessant, auquel on ne pouvait plus marquer de limite. Napoléon marchandait à la Russie la Valachie et la Moldavie et s'adjugeait sans demander le consentement de personne les dépouilles de neuf états souverains. Ce n'était plus une occupation temporaire : le sénatus - consulte et l'organisation en départements lui donnaient le caractère d une acquisition définitive. La France, déjà maîtresse de la mer du Nord, prenait pied par Lubeck, sous-préfecture fran^ çaise, dans la mer Baltique, menaçait leMecklembourg, menaçait Stralsund et Dantzig, menaçait la Russie. Une lutte suprême entre les deux empires fut dès lors dans les prochaines éventualités, et les ennemis de Napoléon en Allemagne se reprirent à espérer.
Hoanbourg, Brème et Lûbeck étaient' parmi les^sît
viites libres impériales qui avaient survécu au naufrage de 1803 : elles avaient également survécu à celui de 1806. Elles avaient même hérité des possessions et domaines des anciens évêchés et chapitres du même nom. Hambourg avait 90,000 habitants et son petit territoire 25,000 ; Brème, 36,000 et son territoire 9,000 ; Liibeck, 24,000 et son territoire 16,000. Leur constitution municipale avait vieilli ; elle reposait sur le privilège, non sur l'égalité; pourtant on vivait heureux sous leurs lois ; le gouvernement, qui était aristocratique, était du moins un gouvernement paternel et à bon marché; il garantissait un bien précieux pour une nation de travailleurs : la liberté. Héritières de l'ancienne ligue hanséatique, maîtresses de l'embouchure du Wéser et de l'Elbe, associées entre elles, moins par une confédération positive , que par la solidarité des intérêts , elles comptaient, malgré le petit nombre de leurs habitants, parmi les grandes puissances commerciales de l'univers. Leur négoce s'étendait dans les deux mondes : le commerce de TAllemagne était presque entier entre leurs mains. Leur prospérité et leur population s'étaient accrues, jusqu'en 1804, de tous les désastres de l'Europe occidentale : des Pays-Bas et du Rhin, on s'était réfugié à Hambourg, Brème et Ltibeck. Le bourgeois des villes hanséatiq^jes était paisible, rangé, tranquille dans son opulence, aimant à jouir modestement du fruit de ses travaux.
Ce qu'on pouvait reprocher auxHanséates, si hardis pourtant dans les grandes entreprises commerciales et les grandes explorations maritirnesr c'était
peut-être un manque d'énergie dans les affaires politiques. Pendant toute la crise, sauf en 18i3, il n y a pas d'exemple que les Hambourgeois aient essayé de réagir énergiquement contre la destinée . Us se laissaient faire. Amoureux de leur indépendance, ils ne la défendirent qu'en paroles, et ne contribuèrent que faiblement à la reconquérir. Peutêtre que leur activité, tournée tout entière et depuis des siècles vers le commerce, les laissait indifférents aux choses de la politique et de la guerre. Leur faiblesse leur imposait le devoir d'user, en toute occasion, de ménagements infinis, de se conduire prudemment entre de puissants et avides voisins , dont les rivalités étaient leur meilleure garantie, de se soumettre h tout fait accompli et d'essayer de fonder sur lui une nouvelle situation commerciale. Longtemps, ils s'étaient sentis protégés par tout le monde. Membres du cercle de Basse-Saxe, les villes hanséatiques avaient vécu sous la protection de la constitution germanique ; organes indispensables du commerce allemand, puissants régulateurs du commerce universel, l'intérêt général du monde conspirait à ce qu'on les laissât en repos. Ce qu'il leur fallait avant tout pour leur négoce, pour leur crédit, pour les entreprises, c'était la paix : Da nobis pacem. Domine^ in diebus nostris : voilà ce qu'on lisait, dit Bourrienne , sur les portes des villes hanséatiques . Et il leur fallait la paix, non-seulement chez eux, mais dans toute l'Allemagne, sur tout le continent, dans le monde entier, s'il était possible. Le moindre bouleversement avait son contre-coup à Hambourg, produisait la baisse de quelque valeur.
fermait à ses navires quelque marché. Par tempérament, par situation, par intérêt, les Hanséates étaient des neutres perpétuels. Hambourg était moins une ville allemande, qu'une cité cosmopolite : sa popula tion s'était grossie de Français, d'Anglais, de Hollandais, de Portugais, d'Américains; les Hamb'ourgeois avaient plus de biens, meubles ou immeubles, en Angleterre, en Hollande, en Amérique, que sur le sol allemand. En 1793, quand le Saint-Empire tout entier avait déjà déclaré la guerre à la France, Hambourg expédiait d'énormes cargaisons de céréales dans les ports français. Les Hanséates s'étonnèrent fort que le Reichstag prétendît leur en faire un crime. Jean- Georges Biisch, auteur d'études célèbres sur l'histoire et les lois du commerce, déclarait que la politique de neiitralité était la seule qui convînt aux villes hanséatiques. On peut imaginer ce que pesèrent aux Hambourgeois les exigences de ce Napoléon, qui ne souffrait de neutres nulle part, et qui n'était pas plus tolérant pour les négociants allemands que pour le pape.
Dès le consulat, Bonaparte faisait expédier par courrier extraordinaire des messages de ce genre à la république de Hambourg :
La maison Chapeaurouge a volé à la République française 4 millions. Le premier consul me charge de vous expédier toutes les pièces de cette affaire. Il ne la regarde pas comme susceptible d'être décidée par les lenteurs de la justice ordinaire,.. — Le courrier remettra directement ces dépêches aux magistrats à quelque heure quHl arrive de la nuit; il déclarera qu'il a ordre de séjourner soixante-douze heures à Hambourg, au bout duquel temps il reviendra.
446 L'ALLEMAGNE SOUS NAPOLÉON I«r.
Ainsi, Bonaparte s'arrogeait déjà le droit de critî- -quer la justice municipale, de réclamer des privilèges, de troubler le sommeil des magistrats de Ham- * bourg, de leur fixer des délais, de leur « donner des ordres positifs , pour que cela soit fait. » ( 10 mars 1801, et 29 décembre 1802.) Mais les épreuves sérieuses ne commencèrent, pour ces petits états, que lorsque l'armée française, après la rupture avec l'Angleterre, occupa le Hanovre. C'est alors que Mortier, négocia avec les villes hanséatiques un emprunt hanovrien, emprunt qu'on ne pouvait trouver complètement libre, vu la proximité des troupes françaises et l'uniforme de l'officier chaigé de cette mission . Toutefois, Bonaparte témoigna son mécontentement à Mortier : il fallait laisser le Hanovre faire cet emprunt en son nom, et ne pas envoyer un général dans les villes maritimes : « c'est avilir le caractère d'un général. » De plus, le gouvernement fut obligé de désavouer une démarche « qui avait alarmé toute l'Europe » (29 novembre 1803 ). En même temps que le Hanovre, on avait occupé Cuxhaven et Ritzbûttel, possessions hambourgeoises, et les Anglais en avaient pris texte pour bloquer l'embouchure de l'Elbe, au grand dommage du commerce de la ville. Mais Napoléon pouvait exercer de plus près sa surveillance sur la presse de Hambourg, sommer le sénat ce d'empêcher la circulation de pamphlets injurieux à la France que les Anglais versent sur le continent » , demander la suppression du Journal , critique de la guerre actuelle^ prendre des renseignements (( sur les trois ou quatre maisons de commerce
qui, en connaissance de cause, secondent les intrigues et l'espionnage des Anglais... et sur le mal qu'il serait possible de leur faire. » L'enlèvement de Runibold donna la mesure de ce qu'on pouvait craindre de lui. « Sa Majesté juge convenable que vous engagiez M.. Reinhard (alors ministre à Hamboui^), à s'occuper plus activement de réprimer l'insolence des villes de Brème et de Hambourg. C'est à regret que l'Empereur se verrait obligé, si elles continuaient à faire si mal ]^ police, de leur envoyer 8 ou 10,000 hommes pour la faire » (18 août 1804, 16 mai, 13 juillet 1805). A cette époque, c'était Bernadotte qui avait succédé à Mortier dans le commandement de l'armée de Hanovre : de tous les généraux de Napoléon , Bernadotte est celui dont les Hanséateg eurent le plus à se louer. Le sage Reinhard, à son poste de Hambourg, avait eu pour successeur, dès le 22 mars 1805, M. de Bourrienne. Les Mémoires de ce dernier, qui n'ont d'autre défaut que de refléter trop exactement son fâcheux caractère, et qui présentent souvent des erreurs de faits et de dates, sont pourtant très-précieux à consulter pour les rapports entre les trois petites républiques allemandes et l'empereur Napoléon.
La position de ministre plénipotentiaire à Hambourg I? 'était point une sinécure. Il fallait y surveiller les émigrés français, les agents anglais, les faiseurs de complots contre l'Empereur , les aventuriers de toutes sortes, les gens dont la police de Paris envoyait le signalement plus ou moins exact. Au besoin il fallait requérir du Sénat 1 arrestation d'un suspect
OU d'un coupable^ En relations très-délicates avec le» ministres des autres puissances, l'envoyé de Napoléon devait renseigner son maître sur l'état de TAUemagne, les dispositions des peuples, les armements, les complications diplomatiques.
Il fallait organiser une police secrète, et surtout se défier des « espions à deux fins, qui pullulaient en Allemagne » et qui touchaient à la fois l'argent anglais et l'argent français. Il fallait donner la chasse aux pamphlets et aux pamphlétaires , lire avec soin les journaux des villes hanséatiques, qui passaient pour les mieux renseignés et les plus lus du continent, en faire enlever les articles contraires aux intérêts de l'Empereur. Plus tard, la tâche se complique: s'entendre avec les chefs militaires, pressurer les villes maritimes, tirer d'elles des emprunts, des contributions de guerre, des fournitures pour l'armée; faire exécuter les sévères dispositions du blocus continental, dépister les marchandises anglaises, les faire saisir et brûler, éventer les fraudes des contrebandiers, gourmander l'indolence ou la complicité du Sénat. Pour suffire à tant d'obligations si lourdes, l'envoyé impérial n'avait pas toujours les mêines ressources à Si disposition. Plus faible, et tenu en échec par les autres légations, quand les troupes françaises s'éloignaient, il redevenait tout-puissant quand elles se rapprochaient.
la tâche de Bo'jrriennë était fort difficile dans les commencements. Lorsque Fouché lui envoyait l'ordre d'arrêter un agent de l'Angleterre ou des Bourbons, l'homme trouvait toujours moyen de s'en
aller à Aitona, ville de 40,000 âmes, à une demi-lieue de Hambourg. Il en revenait soit avec un titre de bourgeoisie, soit avec un brevet de colonel anglais, ou d'officier russe. Le Sénat se déclarait alors impuissant à l'arrêter. Il désirait complaire à Napoléon, mais il ne voulait se brouiller avec aucun des puissants alliés de la petite république. On était obligé de laisser impunis des négociants hambourgeois, comme la maison Osy, émigrée de Hollande, qui en haine de la France employaient tous les moyens pour produire la baisse sur les valeurs françaises. Dans le Correspondant de Hambourg^ qui tirait à 27,000 exemplaires, et plus tard, quand la presse allemande fut muselée, à 60,000, l'ambassadeur russe faisait insérer des articles outrageants pour Napoléon. « J'eus ordre, dit Bourrienne, de porter plainte ; le Sénat répondit qu'il ne s'était jamais opposé à l'insertion d'aucune note officielle demandée par un gouvernement quelconque ; que les injures retombaient sur celui qui les disait ; que la réponse du gouvernement français serait publiée sans même qu'il le demandât ; que le Sénat ne s'était jamais départi de cette conduite...; que deux grandes puissances qui pouvaient leur faire beaucoup de mal avaient exigé cette insertion. » Il est visible qu'à ce moment ce n'était pas Napoléon que l'on craignait le plus: il n'en avait pas encore fini avec l'Autriche. Le premier succès de Bourrienne, ce fut la capitulation d'Ulm : « le Correspondant fut réimprimé avec cette nouvelle; on le tira à 6,000 exemplaires de plus, et ils furent vendus quatre fois le prix ordinaire. » Bientôt nouveau conflit avec l'envoyé de Russie. Le 22 no-
vembre, Bourrienne reçoit les épreuves du journal, n'y remarque rien d'inconvenant et autorise le tirage. Mais dans la nuit, le chargé d'affaires russe Forshmann €ourt chez le rédacteur avec un article injurieux pour TEmpereur et la lettre suivante du quartier général russe : « Yous ferez insérer l'article ci-joint dans le Correspondant, sans souffrir qu'il y soit changé un seul mot. Si le censeur refuse, vous vous adresserez au bourgmestre dirigeant ; et en cas de refus, vous vous adresserez au général Tolstoy, qui avisera aux moyens de rendre le sénat plus complaisant et de lui faire montrer une déférence également impartiale. » •Que faire? Les Français étaient loin; une armée russe traversait la Poméranie. L'article fut inséré, Bourrienne sacrifié. Le lendemain, le ministre de France pouvait lire dans le journal de Hambourg des phrases ^omme celle-ci : « Je connais un certain chef qui, au mépris des lois divines et humaines, au mépris de la haine qu'il inspire. à TEurope, comme à ceux qu'il ai réduits à être ses sujets, se tient sur un trône usurpé par la violence et le crime, etc. »
Na^éon se montrait fort irrité de ces incidents. Hambourg, avec sa presse libre et ses librairies pleines 4e pamphlets, était une autre Angleterre qu'il eût voulu réduire au silence. Mais pour Hambourg une presse libre était une condition nécessaire d'existence : les correspondants de ses journaux l'informaient avec soin de toutes les nouvelles qui pouvaient intéresser son commerce. Or, on ne peut avoir d'informations exactes qu'avec l'indépendance des écrivains. Les journaux français bâillonnés, censurés, pleins de fausses nou-
velles, ne nuisaient pas à notre commerce : pour une bonne raison, c'est qu'on avait renoncé à les croire ei à les lire. La censure ne pouvait être introduite à Hambourg qu'après la perte de son indépendance et même de sa prospérité. L'Empereur n'avait sans doute qu'une médiocre sympathie pour les Hanséates : il leur portait presque les mêmes sentiments que Louis XIV aux Hollandais. Il convoitait leurs richesses, enviait leur opulence, sans être en état d'apprécier les causes premières de cette prospérité : la liberté, l'amour de la paix. Bonaparte eut toujours de l'aversion pour les* manieurs d'argent, les spéculateurs, les fournisseurs « qui avaient des millions et déployaient un luxe insolent quand ses soldats n'avaient ni pain ni souliers. » Il y avait quelque chose de semblable dans sa manière de juger les Hambourgeois : tout négociant hanséatique était à ses yeux lîne manière d'Oùvrard. Le mot d'un de ses généraux les plus grossiers, le général Dupas, qui commanda un moment à Hambourg, rend assez bien le sentiment qui animait FEmpereur et quelques-uns de ses lieutenants : «Tant
que je verrai ces b -là rouler carrosse, je pourrai
leur demander de l'argent. »
Il faut dire que les autres belligérants avaient les mêmes convoitises et le même dédain des intérêts hanséatiques. Blticher, après léna, se jette sur Liibeck; Sehill veut rançonner Hambourg ; le duc de Bruns wick- OEls met garnison dans Brème. On sait ^omme les Prussiens se sont conduits à Francfort en 1866. — En janvier 1806, on avait vu le roi de Suède s'atanoer jusqu'aux portes de Hambourg et demander
compte au Sénat de ce qu'il avait fait enlever TafSche du bureau de recrutement autrichien. La Prusse offrait de payer les dettes de la ville et de la réunir à ses états ; elle comptait tout au moins faire entrer les villes maritimes dans sa confédération de TAllemagne du Nord. Napoléon s*y était opposé énergiquement. Plus tard, les Hanséates furent obligés, moyennant une faible indemnité, de consentir à la réunion de leurs postes au bureau du grand-duché de Berg. Leur correspondance commerciale se trouvait dès lors à la merci des agents napoléoniens.
Ce qui sauvait les villes hanséatiques au ijiilieu des convoitises de la Prusse, de la Suède, de la Russie, de l'Angleterre, c'est qu'elles pouvaient les opposer Tune à l'autre. Ce qui les perdit, c'est la rupture de l'équilibre dans le nord de l'Allemagne au profit de la France par la défaite de la Prusse. L'exemple de Ltibeck, devenu un champ de bataille entre Blucher et les troupes françaises, était bien fait pour effrayer les esprits.
En 1807, Mortier, après l'occupation de la Hesse- Cassel, avait reçu l'ordre d'envahir également toute l'Allemagne du Nord : Hanovre , villes hanséatiques, Mecklembourg , Poméranie suédoise. C'est alors que Hambourg fut occupé au nom de l'Empereur. Bourrienne prétend que, grâce à lui seulement, l'on renonça à saisir la Banque de Hambourg. « Ce fut une chose heureuse pour la France, pour l'Europe encore plus que pour Hambourg. Ceux qui ont inspiré à l'Empereur l'idée du pillage de ce bel établissement avaient une bien profonde ignorance de son utilité; ils ne pensaient qu'à une chose, aux 90 mil-
lions de marcs déposés dans les caves de la Banque. » Mais en vertu du décret de Berlin, Mortier fut obligé de faire saisir les marchandises anglaises. Bourrienne conclut ensuite un traité avec les villes hanséatiques, pour leur laisser toutes ces denrées moyennant une rançon qui, pour Hambourg seul, s'élevait à seize millions. Ce petit profit n'était pas indifférent à Napoléon. L'affaire revient plus d'une fois dans sa correspondance. (( Je n'entends plus parler, écrit-il à Daru, des marchandises anglaises qui ont été confisquées dans les villes hanséatiques. Il est cependant temps d'en finir. Vous sentez que je ne veux rien perdre. Je veux en tirer au moins dix-huit à vingt millions. Les marchandises coloniales doivent être comprises dans cette confiscation*. »
A partir de loccupation, les villes hanséatiques furent livrées à la discrétion des inspecteurs aux revues dont Bourrienne nous a laissé d'assez sombres portraits, et à l'arbitraire des généraux. Mortier, en continuant sa route sur la Baltique, avait été remplacé à Hambourg par le général Michaud , qui « ne fit aux Hambourgeois que le mal que toute sa loyauté ne put pas leur éviter » ; puis par le maréchal Brune, qui « chercha constamment à tempérer, autant que sa position le lui rendait possible, les ordres qu'il recevait ; » puis par Bernardotte, qui, par la modération de son commandement, jetait les bases de cette popularité qui lui valut plus tard la couronne de Suède ; plus tard par le brutal Dupas, puis par l'honnête et austère Morand ;