CHAPITRE II
I<e0 Etato du Hhelnlimid.
Pour avoir une idée complète des gouvernemeats du Rheinbund, il faut au moins visiter les quatre cours du Sud : celles de Frédéric-Charles à Carlsruhe, de Louis P' à Darmstadt, de Frédéric P' à Stuttgard, de Maximilien-Joseph à Munich. On verra par là quelles différences les événements avaient déjà mises entre l'Allemagne d'avant Valmy et l'Allemagne d'après Austerlitz.
Nous connaissons déjà le vieux souverain de Bade*. Il avait singulièrement grandi en puissance depuis 1789 :1e nombre de ses sujets était monté de 200,000 à près d'un million (954,000), le chiffre de ses revenus de 1,200,000 florins à 8 ou 9 millions. ïl est
1. Voir les Français sur le Rhin, page 85. — Histoire chronologique, généalogique et politique de la maison de Bade, etc., par V. (Viton de S. Alais), 2 vol. in-8o. Paris, 1807. — Gemaelde aus dem Leben Karl Friedrichs, Manheim, 1829. — Drais, Geschichte von Baden unter Karl Friedrich, Carlsruhe, 1818.
vrai qu'il avait à subir les exigences de Napoléon : parfois il regrettait le temps où il n'était qu'un petit prince sous la suzeraineté lointaine de Fempereur d'Allemagne, mais il se consolait en voyant se réaliser, en somme, sa prédiction de 1771: « La maison de Bade s'accroîtra en prestige et en grandeur. » 11 est vrai encore qu'il devait entretenir un contingent de 8,000 hommes ; mais l'hégémonie prussienne est autrement dure: dans la guerre de 1870-71, Bade n'a-t-il pas dû envoyer de ce côté du Rhin 35,000 hommes et 8,000 chevaux? Frédéric-Auguste, lui aussi, avait profité du droit de chasser les b... Il n'y avait jamais eu d'états dans les possessions des margraves-patriarches, et le S mai 1806 on supprima les états des territoires ci-devant autrichiens : tout fat livré au bon plaisir du prince. En revanche, la tolérance fut établie entre les différents cultes*, mais Napoléon se crut parfois obligé d'intervenir en faveur des catholiques.
On introduisit dans le pays, avec de nombreuses modifications (l*' janvier 1810), le Code Napoléon « comme le plus éminent produit de la sagesse législative » . Puis vint la conscription. L'égalité entre les sujets badois était loin d'être complète : il y subsista toujours trois classes privilégiées : 1° les fonction^ naires munis de la patente n'étaient pas justiciables des baillis, mais seulement des directeurs de cercles
1. En tout 640,000catholiques, 231,000 luthériens, 69,000 réformés, 14^000 juifs. — Les couvents furent naturellement supprimés. Ffibourg eut des chaires de théologie catholique, et Heidelberg de théologie protestante.
et des tribunaux auliques; 2** Tordre des seigneurs se composait des comtes et des princes médiatisés. Sur leur demande, le grand-duc leur accordait une garde d'honneur dans toutes les localités oîi il y avait une garnison; ils avaient le droit d'entretenir un^ petite troupe de vingt à trente gardes; à l'église, le nom du seigneur médiatisé était nommé dans les prières immédiatement après celui du grand-duc; toutes les lois familiales qui n'étaient pas contraires au pacte du Rheinbund et aux lois du grand-duché restèrent en vigueur; ils avaient conservé des privilèges considérables en justice, le droit de basse et moyenne justice et presque tous les droits féodaux. « Je vous ai choisi, disait Charles-Frédéric à l'un des agents, parce que j'ai cette confiance que vous comprendrez la situation pénible des familles princières ; je n'entends pas qu'elle soit encore aggravée par des chicanes quotidiennes dont les occasions ne manqueront pas. Je vous prie de leur faire connaître mes intentions. » 3° L'ordre des chevaliers et des propriétaires nobles. En matière personnelle, ils avaient les mêmes privilèges que les fonctionnaires patentés, et ne relevaient des tribunaux ordinaires qu'en matière réelle ; ils étaient exempts, ainsi que leur famille, de la conscription, et pouvaient prendre du service à l'étranger, sauf à revenir à la première sommation du souverain; ils pouvaient, avec le consentement du prince, créer des majorats et des fidéicommis; ils ne payaient pas l'impôt personnel direct, et leurs terres, comme celles des médiatisés, étaient d'un tiers moins chargées que les autres ; ils conservaient
les regalia minora et le droit de patronage sur les églises.
La Révolution qui avait si énergiquement nivelé les pays du Rhin était encore à faire dans le grand-duché de Bade. L'état social antérieur à 1789 subsistait presque entièrement à la veille de 1812.
Louis X, landgrave, ou plutôt Louis !•', grand-duc de Hesse-Darmstadt (1790-1830) était né en 1753 à Prentzlow, où son père Louis IX tenait garnison comme officier prussien. Lui-même, après avoir voyagé en Hollande, en France et en Angleterre, épousa une sœur de Paul I, et entra au service de la Russie. Louis X passait pour un illuminé; il fréquentait les francs-maçons, les savants et les philosophes dans sa cour de prince héritier à Darmstadt : il fit représenter sur son théâtre aulîque la pièce révolutionnaire de don Carlos. Après avoir protesté contre Tabolition de ses droits féodaux en Alsace, il parut s'entendre assez bien avec Custine et les Français, et, pendant les invasions de 1796 et 1799, il se retira en Saxe. Aussi fut-il l'un des princes les plus favorisés au recès germanique. En 1805, il hésita à prendre parti, mais pour ne pas « perdre ce qu'il avait le droit d'attendre de deux cents ans de liaison », il fournit un corps auxiliaire au fondateur de la «quatrième* dynastie», et, après avoir manqué le titre d'électeur, mérita ainsi celui de grand-duc. Nous devons l'estimer surtout de sa fidélité à l'alliance française : il fut le der-
nier à nous abandonner en 1813. D faillit même payer cher cet honorable sentiment/ si rare dans les jours mauvais parmi les princes qui devaient tout à la France. Arndt essaya d'ameuter contre loi à la fois les patriotes et les diplomates, et voulait lui faire expier par la perte de sa couronne un propos qu'on lui prêtait : « Napoléon est mon ami, je lui dois de la reconnaissance, et je lui serai reconnaissant tant que je vivrai. )>
Il conservait comme médecin à sa cour Tancien dubiste mayençais Wedekind *, qui avait déjà mis ses talents médicaux au service de la Convention. Sans doute il était aussi jaloux que personne de son autorité et de sa « souveraineté pleine et entière » , mais il était libéral au point de ne pas vouloir chez lui de po-
1. Yo\v les. Français sur le Rhin. C'est Wedekind qui écrivit à la Convention la lettre suivante : « Pères de la Patrie cosmopolite. Le» Mayençais ont enfin vu le jour heureux qui les dégage des chaînes de leur despote qu'ils ont si longtemps portées, et qui leur donne enfin la liberté de mettre aux yeux de l'univers les preuves des infractions aux droits de l'homme et du citoyen commises par leur prince-prêtre. Je me trouve dans le nombre de ceux qui sont en état d'accuser l'électeur de Mayence au tribunal de l'humanité et qui s'en font un devoir pour le bonheur de leurs frères opprimés. Mais pour mettre au grand jour ces plaintes, il faut que j'aie une patrie, que j'aie la France pour patrie puisqu'elle est la seule patrie dans l'Europe; il y a déjà si longtemps que j'ai admiré votre nouvelle religion politique, que je me suis empressé de me rendre digne de cet honneur. Le citoyen général Custine, vainqueur de Mayence, et plusieurs hommes illustres de votre nation peuvent faire témoignage de mes opinions. Ainsi je voua prie de faire usage de mon zèle pour votre bonne cause et de mes talents comme médecin... (Suit l'envoi de ses Prolégoynènes dune future médecine pour le peuple),.. Je demande à la nation française, le titre de citoyen français et de m'adopter au nom de ses enfants. Écrit au jour de la prise de Mayence, Georges Wedekind. — P, S. Pardonnez les fautes de stile% je suis étranger et je dois écrire dans les moments les plus troublés par le bruit de vos armes heureuses. » (Archives de la guerre. Communiqué par M. Georges Avenel).
Bce secrète, et de protéger, même sous Napoléon, la liberté de la presse. Il abolit, par décret du l'octobre 1806, tous les lémdstmide du pays, mais prit à la charge de l'état les dettes contractées par eux. Il abolit toutes les exemptions d'impôts en faveur des nobles, des maisons religieuses ou des autres privilégiés : malheureusement il fallait compter avec les garanties assurées par l'acte du Rheinbund aux princes médiatisés, et leur conserver les mômes avantages que dans le duché de Bade. Il abolit le servage ; mais c'était à peine l'abolir que d'obliger le paysan à indemniser le seigneur pour son affranchissement. Par un décret du !" octobre 1806, il déclara qu'il avait résolu d'introduire le Code Napoléon dans le grand-duché ; mais il fallait y apporter des modifications, y préparer les esprits; il instituait provisoirement des cours de Code Napoléon dans son université de Giessen. En définitive, le grand-duc de Hesse-Darmstadt, dont nous avons vu Napoléon gourmander si vertement les hésitations, fut peut-être de tous les princes de l'Allemagne méridionale le plus dévoué à la France et aux idées françaises. Ses réformes égalitaires furent bien plus - complètes que celles de son voisin le grand-duc de Bade. En définitive, le peuple de la Hesse-Darmstadt l'a absous de sa docilité pour Napoléon en faveur de son zèle à réaliser les idées de 1789.
. Sur le Luisenplatz de Darmstadt, sur une haute colonne de grès rouge s'élève la statue de Louis V^ : de là, il B nible contempler avec des yeux de père cette capitale et cet état qu'il a créés. 1866 a brisé l'œuvre de 4806 : la colonne de Louis a déjà survécu
iO L'ALLEMAGNE SOUS NAPOLÉON I".
à la Hesse; partagée entre le Nordisches Bund et l'Allemagne du Sud, prussienne au nord, allemande au midi, la Hesse de Napoléon I" ne sait plus même si elle a encore une existence propre. Pourtant sa courte existence n'aura pas été sans gloire ; le monument des vétérans de Tarmée hessoise enregistre d'honorables faits militaires: d'abord contre la France révolutionnaire jusqu'à 1796 ; puis contre les ennemis de la Confédération du Rhin, sur les champs fameux d'Iéna, d'Auerstaedt, de Friedland, deWagram, de la Moskova; puis, par un nouveau et brusque retour, contre Napoléon lui-même, de Leipzig à la bataille de Paris. Rheinbundistes et patriotes^ faisant taire leurs divergences, avaient élevé, de lauriers napoléoniens et de lauriers anti-napoléoniens, un monument à la gloire de la patrie hessoise : mais ce trophée d'Iéna est aujourd'hui, sous prétexte de mauvais goût artistique, menacé de démolition par les amis de la Prusse.
Le plus brillant des fils de Louis V" ne fut pas celui qui lui succéda : le prince Emile, qui commanda sur tous les champs de bataille de l'Empire le contingent de Darmstadt, se fit une véritable popularité dans, l'armée. Pendant longtemps on l'a tenu pour une des gloires de l'Allemagne :
« Général ! dit une chanson des vétérans allemands de la Grande-Armée, général, ton image resplendit dans nos cœurs, comme dans l'ouragan des batailles elle éblouissait, terrible, les yeux de l'ennemi, — grande image toujours lumineuse I )> — « Napoléon t'avait compris; et il s'entendait à choisir les hommes 1 son regard d'aigle allait au fond du cœur; de quel
prix tu fus pour hn, tes exploits l'ont montré ». — « Salut, notre général! tu vis dans nos cœurs; tu es l'orgueil des vétérans^ le miroir d'or des héros, — grande image immortelle ! r»
Une figure essentiellement originale est celle de Frédéric I"*, troisième successeur du duc Charles-Eugène et roi de Wurtemberg (1797-1816). Comme Louis de Darmstadt, et presque à la même époque et dans la même province, il était né dans une garnison prussienne, à Treptow (Poméranie, 17S4); comme lui, il avait été prendre du service en Russie (à la cour de Catherine II). Il quitta Pétersbourg, abandonna en prison sa femme, Augusta de Brunswick, qui y mourut misérablement, victime des jalousies de rimpératrice. A la différence de Louis de Darmstadt, il avait réellement Tâme d'un despote ; les exemples qu'il était allé chercher à Berlin et à Saint-Pétersbourg ne pouvaient faire de lui un libéral. Il fut un âpre ennemi de la Révolution française ; il s'allia à son beaufrère Paul et à l'Autriche ; il reçut les subsides anglais. Son peuple voulait la paix; ses ministres lui conseillaient la neutralité : il destitua ses ministres. L'arrivée de Moreau, en 1800, lui porta conseil : obligé de fuir devant les Français, il finit par se réconcilier avec eux. Protégé par la Russie, ménagé par Bonaparte, qui
1. Perthes, Polttische Zustœnde, 1. 1«'. — Demian, Statisttk, t. !«»•, p. 100-188. — Vehse, Gesch, der deutschen Hœfe; Wurtemberg. — Friedrich, Kœnig von Wurtemberg, biographische Skizzeund Charakieri$tik, LeipsVg, 1817.
voyait en lui un des éléments de la future Confédération, il reçut au recès un agrandissement considérable*. Son beau-frère Paul avait proposé de partager le Wurtemberg entre Bade et la Bavière par la ligne du Neckar et d'envoyer Frédéric régner en Hanovre. Celui-ci refusa et déclara « qu'il aimait mieux ne rien avoir que d'abandonner un seul village de son duché. »
En 1805 Frédéric devint roi : le plus petit roi de l'Europe, si l'on considérait ses états. Il en était le plus gros sous un autre rapport : Napoléon disait de lui que la Providence l'avait créé pour montrer à quel point la peau humaine était susceptible de se distendre, « S. M. le roi de Wurtemberg, disait aussi l'Empereur, est arrivé à Paris toujours ventre à terre. » On montre encore les tables où sa corpulence s'engageait dans une large échancrure ménagée tout exprès. Sanguin, irritable, colérique, il était le tyran de sa femme, de ses enfants, de ses sujets, moins flatté d'être roi que d'être roi absolu. Il s'intitulait luimôme : ce L'empereur Paul des Souabes, »
A son avènement au duché de Wiirtemberg (J 797), il avait juré, « sur sa dignité, loyauté et foiprincière de maintenir toujours ses fidèles prélats et communes du pays de Wurtemberg dans la pleine jouissance de toutes leurs libertés; » Mais en 1800, au milieu d« l'anarchie de l'Allemagne, il supprima les étate de Wurtemberg, qui se composaient de quatorze prélats luthériens et de soixante et onze députés des villes