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CHAPITRE VII

ALLERGIE ET IMMUNITÉ

L'immunité antityphique

La rarété de la réapparition de la fièvre typhoïde chez un sujet antérieurement atteint est une constalation clinique bien ancienne qui devait susciter l'espoir de vacciner l’homme contre le bacille d'Eberth. La pos-

sibilité d’immuniser lés animaux de laboratoire fut

démontrée, on le sait, par les expériences mémorables de ‘Chantemesse et Widal, Fränkel el Simmonds. Cependant ces tentatives héureuses, mais inconstantes au dire de certains auteurs, menaçaien! de demeurer dans le domaine expérimental, quand Pieifer et Kôlle en 1896 élablirent pour la première fois l’existence de propriétés nouvelles et similaires dans le sang des animaux immunisés et des sujets guéris. Ces savants, inoculant quelques mois plus tard deux sujets normaux avec des bacilles typhiques tués, observaient l'apparition dans leur sérum d'anticorps spécifiques. Il y avait donc là uñ test humoral commun aux animaux rendus réfrac-

aires, aux sujets guéris d’une fièvre typhoïde el aux individus ayant reçu préventivement du vaccin, qui,. mettant en valeur l'efficacité de la vaccination, fit, dès l’origine, attribuer l’état d’immunité typhique à la production de substances immunisantes.

Les premières constatations de Pîeifter et Külle les avaient amenés à reconnaitre dans le sérum des vaccinés une augmentation du pouvoir bactéricide, cinquante fois plus élevé que chez les sujets normaux, l'épreuve étant faite par injection simultanée dans le péritoine du cobaye du sérum expertisé et de bacilles d'Eberth virulents. De plus, les humeurs des vaccinés se montraient douées d’un pouvoir agglutinatif et bactériolytique appréciable in vitro. Ces recherches furent reprises et confirmées par Wright et Douglas qui signalèrent, en outre, l'élévation de l'index opsonique. Une telle opinion devait d'ailleurs être mise en doute par Harrisson, A. B. Smallman, F. M. G. Tulloch [110], qui admettent seulement une augmentation des « stimulines », substances qui, comme les opsonines excitent la phagocytose, mais possèdent la particularité d’être therrmostabiles. Ces auteurs contestent l'existence d’opsonines typhiques véritablement spécifiques. La même opinion est soutenue d’ailleurs par Leishmann.

Durant les dix ans qui vont suivre, l'attention des chercheurs se portera presque uniquement sur l’étude plus précise des propriétés sérologiques acquises par le sérum des vaccinés, tant, à l’époque, celles-ci paraissaient devoir rendre compte de l’immunité typhique. La confrontalion des résultats montra bientôt combien

il serait illusoire de trouver dans les examens sérolo- 3 giques la raison de la protection conférée par le vaccin, et un certain scepticisme ne tarda pas à s'élever à leur égard.

= Tout d’abord, il devait paraître singulier à certains bactériologistes de retenir comme test d’immunité l’action bactéricide et bactériolytique étudiée in vitro et in wivo, puisque le sérum d’un individu normal, si ré- ceptif vis-à-vis de l'infection typhique, possède dans une certaine mesure ces propriétés. L'action lytique 4n vitro du sérum humain sur le bacille d'Eberth résulte des recherches de Stern, Kôrte et Sternberg [111], de Hahn, de Lobenheimer, de Longcope, de Howard [112-113], “d'Al. Georgewitch [114-115], pour citer les principales. Son action protectrice chez la souris a été mise en lumière par L. Gillot [116].

Bien plus, le principe même de la méthode fut attaqué par Kôrte et Sternberg [111], qui établirent que, chez les typhiques, le titre bactéricide baisse vers la fin de la maladie et surtout pendant la convalescence. Il w’y a pas, disent ces auteurs, de rapport entre le pou- voir bactéricide du sérum et la gravité de l'infection, si bien que des récidives peuvent survenir chez des sujets dont le titre bactéricide du sérum est anormale- - ment élevé. Dans un travait récent, Fiessinger et Cattan [117] concluent qu’il n’existerait chez les typhiques et les convalescents de fièvre typhoide ni renforcement, ni diminution du pouvoir bactériolytique normal. Des constatations similaires avaient été faites chez l'animal. 0. Teague et H. I. Mc. Williams [118] obser-

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vent que le sérum du lapin normal est capable de tuer une grande quantité de bacilles typhiques et paratyphiques et que le sérum de lapin immunisé n’en tue pas davantage. Liebermann et Acel [119] reconnaissent que, chez le cobaye, l'immunité est indépendante des propriétés acquises par le sérum quant à sa teneur en agglutinines et en bactériolysines : toutes ces propriétés humorales peuvent disparaitre quelques mois après la vaccination, alors que l’état réfractaire demeure aussi solide. Mêmes constatations chez l'homme (Russel, . Leischmann, Moon).

Cette dernière remarque était, à vrai dire, passible d’une objection, car l’on pouvait se demander si chez les animaux antérieurement vaccinés, mais dont le sérum s’est appauvyri en anticorps, une nouvelle introduction de virus n’amènerait pas un subit accroisserment des substances immunisantes. Le fait fut démontré dans un remarquable travail dû à Rufus Colle [120]. De ses expériences sur le lapin, l'auteur conclut que l'opposition qui existe entre l'absence d'anticorps chez d'anciens lyphiques et la résistance qu'opposent … pourtant ces malades à une nouvelle infection, n’autorise pas à conclure que limmunité dont ils jouissent est d’origine cellulaire. L'état réfractaire acquis tiendrait à une àptitude spéciale des cellules à former des anticorps à la première alerte. Un individu, qui a résisté à une première infection typhique, ne serait pas à l'abri de nouvelles atteintes, mais celles ci n'auraient d'autre résultat que d’exciter la production antitoxique, de la part de cellules qui ont gardé le souvenir de la pre-

mière. infection. C'était là, on le voit, l’'idée-mère de la « réactivité » que devaient confirmer les travaux récents sur les vaccinations par les anatoxines.

Si importantes que soient les constatations de Rufus Colle pour interpréter aujourd’hui les bonds subis de l’immunité antitoxique en général, elles ne peuvent expliquer l'origine humorale de Jimmunité typhique. Comme le faisaient remarquer Liebermann et Acel, l’injection de bacilles d'Eberth chez un ancien typhique ou chez un animal immunisé quelques mois auparavant, ne provoque l'accroissement d'anticorps que dans un délai de 48 heures. Or cette augmentation est trop lente pour pouvoir être utilisée par l’organisme dans la lutte qu'il subit avec le microbe agresseur, et l’état réfractaire est ici acquis, avant que les substances humorales protectrices puissent être décelées.

__ Il apparaissait donc déjà que l’immunité typhique consécutive à l'infection n’est pas parallèle à lapparition d’anticorps, et notamment du pouvoir bactéricide. Maïs bien plus, la poursuite des expériences montra des divergences considérables dans le taux des anticorps spécifiques qui surviennent après la vaccination. Si Kôrte et Steinberg, Topier et Jäffe [121}, Widal [122] notent une élévation considérable du pouvoir bactéricide dans les jours qui suivent l'injection de bacilles iyphiques tués, Seiffert [123] enregistre des constatations inverses ; il affirme qu’un sérum humain normal est pourvu de propriétés bactéricides, alors que celui des individus vaccinés et des anciens typhiques en est démuni. Aussi l’auteur ne craint-il pas de conclure que

le pouvoir bactéricide serait l'apanage des sujets récepüfs, alors qu’au contraire sa disparition coïnciderail avec l'établissement de l'état réfractaire. Pour Liebermann et Acel, la vaccination du cobaye n'entrainerail pas davantage une élévation du pouvoir bactéricide. Enfin M. Nicolle. C. Jouan et KE. Debains [124}, étudiant à l’aide d’une technique précise, l'action bactéricide de divers sérums antimicrobiens concluent que le sérum des vaccinés a un pouvoir bactéricide très variable.

Une expérience de Jelin [125] montrant que des bacilles typhiques inclus dans de petits rouleaux de papier-filtre, puis introduits dans le péritoine du cobaye immunisé conservent leur vitalité, laisse entendre combien il serait illusoire de confondre les deux pouvoirs bactéricides in vitro el in vivo. La remarque en avait élé déjà faite par Topler et Jäffe qui, trouvant in vitro par la méthode de Neisser des substances bactéri-

cides dans le sérum des convalescents, constatent in :

vivo, d’après la méthode de Pfeiffer, que l'effet protec-

teur du sérum est moins accusé. Et si nous ajoutons

l'observation déjà ancienne de Marx concernant un sujet vacciné, dont le pouvoir bactéricide était très élevé, el qui néanmoins contracla trois mois plus tard la fièvre typhoïde, on voit que limmunité typhique acquise par une première infection ou conférée par le vaccin, ne saurait êlre rapportée au développement d’anticorps bactériolytiques.

C'est là la conclusion à laquelle aboutirent Liebermann et Acel, Jelin, qui considèrent l’immunité comme

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étant d'origine cellulaire, le développement dans le sérum d’immunisines ne survenant qu'en surérogation, comme «moyen auxiliaire et superflu » (Liebermann et Acel). Ici, on pourrait cependant faire une réserve et objecter que le rôle des anticorps n’est peut-être pas entièrement négligeable car, selon la remarque de Bordel {126}, l'apparition d’agglutinines et d’opsonines facilitent le dépôt es microbes dans les organes internes, et leur accollement contribue à rendre la phagocytose plus aisée. La démonstration en a été donnée par Besredka en 1901, et plus récemment par C. Bull, et L. Bartual dansleurs travaux sur la septicémie pneu-

mococcique [127].

A quels éléments serait donc dévolu le rôle de débarrasser l'organisme immunisé des bacilles typhiques qui viendront l’assaillir ? L'intervention des leucocytes polynucléaires, si importante qu’eite soit, ne parait pas à

elle seule capable de prévenir l’organisme, comme en.

témoigne l'expérience suivante de Jelin : chez un animal immunisé auquel on injecte préalablement un exsudat leucocytaire, les bacilles typhiques ne disparaissen( pas plus rapidement que chez un animal immunisé, mais non préparé. Rappelons pourtant que Tiscornia [128] a montré que des extraits de leucocytes lavés d’un cobaye immunisé contre le bacille typhique protègent un animal neuf vis-à-vis de ce microbe, alors que les extraits de leucocytes lavés de cobaye normal ne le font pas.

Tout en reconnaissant la valéur de la défense phago-

citaire, il paraît aujourd’hui que le rôle essentiel parait dévolu aux cellules du système réticulo-endothélial, comme lavait entrevu Broughton-Alcoock, et comme te ont montré ultérieurement les expériences de blocage. “si ces cellules viennent en effet à être préalablement bloquées par l'encre de Chine, on constate chez l’animal auquel on injecte des bacilles d'Eberth virulents le maintien des microbes dans la circulation, bientôt suivi d’une multiplication septicémique. Et pourtant ce blocage entraine dans le plasma une forte augmentation du pouvoir bactéricide, sans doute parce que les anticorps développés dans les cellules réticulo-endothéliales sont brusquement chassés dans le milieu circulant (Jelin). Par ailleurs, le même auteur inoculant des bacilles typhiques dans la moelle du tibia, a pu suivre leur destruction par les histiocytes. Une telle expérience doit être rapprochée des constatations histologiques faites chez l’homme, au niveau des taches rosées lenticulaires. On a vu plus haut en effet comment les bacilles, qui émigrent au niveau du derme, sont rapidement détruits par les histiocytes (Poehlmann).

Toutes ces recherches aboutissent donc à considérer limmunité typhique comme d'origine tissulaire, en englobant sous ce vocable l’ensemble des cellules mobiles et des cellules fixes du tissu réticulo-endothélial. Cette immunité générale, qui consisterait en une incorporation rapide des microbes introduits dans l’organisme, serait encore capable de se doubler d’une immunité antitoxique, si l’on en croit les expériences de Nukada et Matzuraki

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1129): ces auteurs ont constaté que le cœur isolé de lapin immunisé contre le bacille d'Eberth, manifeste in vitro une résistance absolument remarquable vis-àvis de l’endotoxine typhique. Nouvelle preuve, écrivent-1ls, que l’immunité typhique est une immunité tissulaire et étendue à l’organisme entier.

En face de cette conception, reprise récemment et développée à l'étranger, se place l'opinion soutenue en France par Besredka [130-131-132| et que nous esquisserons à grands irails.

Le point de départ des recherches de ce savant réside dans le fait que la vaccination contre les états typhoïdes par voie sous-cutanée confère à l’homme une immunité bien inférieure à celle qui suit une dothiénentérie contractée par la voie buccale. Besredka, reprenant chez le lapin des essais de transmission de l'infection typhique par voie digestive, constate qu’en administrant préalablement de la bile à cet animal, on voit apparaître régulièrement, à la suite de l’ingestion de virus paratyphique, des selles diarrhéiques et un état de cachexie qui entraîne rapidement la mort de l'animal. La bile, par son action desquamante, favorise la pénétration dans la muqueuse des bacilles qui sont doués d’une affinité élective pour l'intestin. Cette électivité se manifeste avec la même netteté, quand, inoculant les microbes par voie intraveineuse, on soumet préalablement l'animal à l’ingestion de bile.

Si l'organe réceptif pour l'infection paratvphique est l'intestin, c’est donc vers lui que doivent être dirigés tous-les efforts de vaccination. En sensibilisant préalablement l'animal par la bile et en faisant suivre l’absorption de bile de l’ingestion de virus typhique vivant ou tué, on constate que le lapin est désormais immun, quelle que soit la voie d'introduction microbienne.

Quel est le mécanisme de cette vaccination par voie buccale ? «Il ne repose évidemment pas sur le passage « de l’antigène à travers la paroi intestinale et sur l’éla- «boration d'anticorps dans le sang. Si, dans certains « cas, les anticorps sont présents dans le sang au début «de la vaccination, ils en disparaissent au fur et à me- «sure que celle-ci avance ; il est même fréquent de ne « plus en trouver au moment où l’immunité atteint son maximum de solidité ». Le mécanisme de la vaccination est le même que celui de l'infection : dans les deux cas la bile amorce la muqueuse et favorise le contact intime entre les germes et les cellules de la paroi.

Dès que leur affinité est saturée, les cellules réceptives ne sont plus en état de fixer ou d’absorber, du virus. Aussi, lorsque dans la suite l'organisme se: trouve exposé à une nouvelle infection, les cellules intestinales deviennent inaptes à réagir, par suite de l'épuisement de leur affinité. Elles ne donnent plus prise à l'infection. Les cellules réceptives étant désensibilisées, l’immunité de l'intestin se confond avec celle de l’organisme entier. C’est donc, pour Besredka, l’immunisation locale qui commande à l’immunité de l’ani-

mal ; si la vaccination sous-cutanée est efficace, c'est en raison de l’affinité de l'intestin pour les vaccins introduits Sous la peau. Ils ne: deviennent efficaces qu'après avoir atteint, au bout du long itinéraire qui leur est imposé, les cellules réceptives de la paroi intestinale. Pour cette raison, la voie de vaccination la moins détournée est la voie buccale et c’est elle qui assuferait le maximum de sécurité. |

Nous avons résumé brièvement, en raison de sa notoriété, la conception de Besredka sur l’immunité typhique. L'originalité de ses travaux lient avant tout dans le mécanisms purement local de lP’immunisation qu'ils mettent en valeur. La possibilité de vacciner les animaux per os contre les bacilles typhiques ou paratyphiques est un fait absolument démontré et, au surplus, Wright, le premier en 1904 |133|, puis Lôffler en- 1906 [134|, Kutcher et Meinicke [136] à la même date, Cour’ mont et Rochaix [137|, enfin Lumière [105] en avaient apporté des preuves non douteuses. Les statistiques qui ont été fournies durant ces dernières années paraissent également établir l'intérêt prophylactique de cette méthode vaccinale.

Où Besredka se sépare de ses devanciers, c'est sur la compréhension de l'effet protecteur du vaccin. Les auteurs qui, jusqu'alors, s'étaient attachés à l'étude de la vaccination typhique par voie buccale, n'avaient vu là qu'un mode d’administration pratique de l’antigène, permettant d'obtenir une immunité générale et d’origine humorale. C'était appliquer à la prévention des états typhiques un procédé déja employé pour réaliser

certaines immunités antitoxiques ou antimicrobiennes.

Qu'il nous suffise de rappeler ici les expériences de

Wassermann montrant la possibilité d’immuniser à tra-vers la paroi intestinale contre la ricine et l’abrine,

celles de Dopter établissant qu’on peut vaceiner difié-

rents animaux per os contre le bacille dysentérique.

Dans le même ordre d'idées, Ramon et Grasset obtien-

nent chez l'animal une immunité antidiphtérique’par

voie digestive, Weinberg et Goy réalisent pareillement la vaccination antibotulinique. La méthode est appliquéé avec le même succès par Ch. Nicolle, contre la

fièvre méditerranéenne, Brocq-Rousseu, Truche et Urbain, contre la tvphose aviaire, Léger et Baury, contre la peste, Kimura, contre le pneumocoque, enfin Antoine et Wagemans contre fa, vaccine.

Cette série de travaux, dont nous ne donnons qu’une très incomplète énumération, montre que certains antigènes traversent le tractus digestif sans subir une désintégration complète et, pénétrant dans le système circulatoire, parviennent à impressionner l’économie, assurant ainsi une immunité générale. Pour Besredka au contraire la vaccination antityphique, comme la vaccination antidysentérique [137], engendre une immunisation purement locale, cellullaire, intéressant uniquementla paroi intestinale, d’où la supériorité de la voie buccale sur la vaccination sous-cutanée. C’est le bienfondé de cette conception que nous voudrions envisager.

Rappelons tout d'abord qu’en ce qui concerne le | mécanisme de l’immunité Fe RNTIONe par voie buc-

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