‹ L'alliance autrichienneChapitre 10 sur 52 · Cf. La Paix d'Aix-la-Chapelle, p · texte numérisé non relu

Cf. La Paix d'Aix-la-Chapelle, p

d'un trouble inattendu, il semblait ne plus rêver que pièges tendus et complots formés pour sa perte. Il ne fallait peut-être pas chercher bien loin Texplication de ce brusque changement d'humeur. Tant que durait la guerre, les puissances qui y étaient engagées, tenues en échec, affaiblies et paralysées l'une par l'autre, le laissaient jouir en repos de la neutralité prudente qu'il avait su se ménager. Occupée à défendre les Pays-Bas, l'Autriche n'avait pas le loisir de songer à la Silésie, et c'était sur les champs de bataille de Flandre, non d'Allemagne, qu'elle appelait à son aide ses alliés anglais ou russes. II y avait ainsi, au sud de l'Europe, comme une de ces plaies ouvertes qui, attirant toutes les humeurs aigries d'un corps malade, laissent intactes et saines celles que l'inflammation n'atteint pas. La paix avait fermé ce dérivatif. ]\Iarie-Thérèse , libre de toute préoccupation, pouvait s'abandonner à ses ressentiments, et le possesseur de la Silésie comprenait, tout aussi bien que s'il avait fait lecture de la consultation de Kaunitz, où était placé l'unique objet qu'elle allait désormais poursuivre. Si le feu se rallumait, il serait donc le premier ennemi à combattre et les premiers coups s'échangeraient à sa

porte ou sur son territoire. Mais en regardant autour de lui, il ne trouvait nulle part ses frontières assurées : ni celle de Pologne où une armée russe pouvait apparaître presque sans coup férir; ni celle de Saxe, dont le débile souverain lui portait une haine craintive; ni celle du Hanovre, tant que son oncle l'électeur-roi, sourd aux vœux de ses sujets britanniques, continuait à le poursuivre d'une animosité mesquine. Que Vienne, Londres, Dresde et Saint-Pétersbourg viennent un jour à s'entendre sans que la France soit à temps ou en humeur d'intervenir, il peut se trouver enfermé tout seul dans un cercle de feu. L'essentiel est donc de ne laisser la France ni s'éloigner ni s'endormir, de la tenir, pour ce cas de surprise, toujours prête et en éveil. Ainsi cette alliance française qu'il traitait naguère de si haut et dont il a su se dégager plus d'une fois avec une aisance si cavalière, dont il nourrit toujours (on l'a vu) le désir et le dessein de s'affranchir, il se rappelle qu'elle subsiste encore, au moins sur le papier et par habitude, et qu'il - arde dans sa main un bout de cette chaîne qu'il a lui-même si souvent dénouée. C'est la France qu'il entretient des griefs imaginaires ou réels dont il s'cOraie ou du moins fait mine de s'émou-

voir; c'est à la France qu'il signale tous les nuages qu'il croit apercevoir dans le ciel du Nord. Un jour, c'est cette élection du roi des Romains dont Marie-Thérèse ne feint de se désintéresser que pour mieux cacher son jeu et qu'elle compte enlever par surprise, au moyen d'une majorité achetée d'avance et en violation des libertés germaniques dont la garantie a été confiée à la France. Le lendemain, c'est l'adhésion dQ l'Angleterre à un traité défensif qui, depuis quelques années, liait l'Autriche à la Russie, mais dont il affirme qu'une clause secrète vient d'être particulièrement dirigée contre lui : et en échange la Russie a obtenu la permission de menacer l'indépendance de la Suède au moment où le mari d'une princesse prussienne est appelé à monter sur le trône de cette nation si fidèle amie de la France. Si Marie-Thérèse cherche à se mettre en bons rapports avec l'Espagne et veut se réconcilier avec le Piémont, c'est pour préparer contre la France, en vue d'un conflit nouveau, l'hostilité des deux péninsules ; et en même temps elle mène une intrigue en Pologne pour assurer, à la mort d'Auguste III, le trône électif à son beau -frère Charles de Lorraine. Contre ces dangers dont il grossit à plaisir la gravité et l'immi-

nence, il réclame, c'est trop peu dire, il exige rintervenlion active et militante de la France. II faut que la France fasse entendre à Londres une parole menaçante; il faut qu'elle renouvelle et accroisse ses subventions aux petits princes allemands pour les enrôler plus que jamais dans une ligue contre l'ambition autrichienne; il faut que son ambassadeur à Gonstantinople décide le Grand Turc à tenir une armée toute prête pour prendre à revers l'Autriche et l'attaquer sur ses derrières. Et comme la France ne s'exécute pas assez vite ni assez complètement à son gré, ce sont des plaintes quotidiennes qui prennent l'allure d'injonctions impératives; c'est ce ton de hauteur sarcastique, ce sont ces coups de langue et ces expressions mordantes qui rendent tout entretien pénible avec lui et dont il convient lui-même qu'il a pris et ne peut plus refréner rhabitude. Les termes les plus doux dont il se serve pour qualifier la manière, trop lente à son irré, dont on répond aux inquiétudes qu'il se plaît ;i faire naître sont ceux de mollesse, d'indolence, d'assoupissement : « Par la grande indolence, s'écrie-t-il, avec laquelle la France envisage à l présent toutes les affaires d'Europe, on oserait dire que cette partie du monde changerait trois

fois de suite avant qu'elle en fût instruite... On ne conçoit pas comment des personnes aussi éclairées peuvent tenir une conduite aussi pitoyable... C'est à faire renoncer à s'embarquer à jamais avec cette couronne dans une affaire d'aucune espèce... Mais il est inutile de leur en parler, car ils sont trop suffisants et trop prévenus de leurs lumières pour être capables de correction. » Puis il n'épargne rien, critique et plaisante sur tout, sur le désarroi des finances françaises, sur les démêlés du roi avec l'Église et les Parlements, les robins, la prêtraille et la mitraille, le dénûment et le mauvais état des troupes; et afin que Louis XV n'ignore rien de ce qu'il pense de lui, de son mode de vivre et de gouverner, ce sont ses ambassadeurs qu'il prend à partie pour les cribler de ses railleries : « Je fus prévenu, dit Valori, prenant congé à la fin de sa laborieuse mission, qu'il voulait me tourmenter et émouvoir ma bête. Le tout roula sur des faits de guerre qui regardaient particulièrement la nation française. Préparé comme j'étais, je pus me tirer d'affaire. » Ses successeurs ne sont pas mieux traités : — « Les entretiens avec ce prince, dit l'un d'eux *,

1. L'Anglais jacobite mybrd Tyrconnel, qui mourut après peu de mois de fonction.

sont un orage continuel. » A un autre \ le jour même où il lui remettait ses lettres de créance : « Vos troupes sont-elles toujours, lui dit-il brusquement, comme je les ai vues à Strasbourg, vêtues d'habits rapiécés? — Je lui dis, répond assez prestement le Français, que cela arrivait quelquefois à la fin des campagnes, mais que nos soldats trouvaient souvent le moyen de changer leurs habits contre ceux de nos ennemis, comme avait fait récemment le régiment de Navarre à Raucoux après avoir battu les Bavarois. J'ai cru devoir faire cesser par cette réponse une conversation que le roi de Prusse, quelquefois avantageux, aurait pu pousser plus loin ^ »

Ainsi le contraste est complet. De Vienne n'arrivent à Versailles que des paroles de paix et des offres d'amitié qui, pour l'heure présente, n'exigent rien en retour, ni efforts ni sacrifices : toutes les précautions sont prises pour ménager aussi

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