‹ L'alliance autrichienneChapitre 12 sur 52 · Valori, Mémoires, 1. 1, p · texte numérisé non relu

Valori, Mémoires, 1. 1, p

l'impulsion de la Prusse, un état d'esprit tout différent règle dans un monde à la fois indocile et bruyant qui remplit les antichambres de Versailles et pénètre dans les cabinets secrets, — seigneurs, abbés et dames de cour, généraux que la paix laisse désœuvrés, diplomates en quête ou en attente d'emploi, financiers appelés pour venir en aide aux besoins de l'État, — tout un peuple de spectateurs et de critiques auquel la faiblesse du roi et l'esprit frondeur du temps ont laissé prendre l'habitude de juger la politique et d'en parler tout haut. Là une opinion s'est formée et se répand chaque jour davantage : c'est que le roi de Prusse, ayant été seul à tirer profit de la dernière guerre, ne l'a vu terminer qu'avec regret, et ne songe par ses plaintes constantes qu'à la faire renaître, dans l'espoir d'y trouver une seconde fois le même avantage. On ajoute qu'il veut faire accepter de nouveau à la France un métier de dupe, celui de servir d'instrument désintéressé à son insatiable ambition. Le sentiment est si général qu'il se produit dans le conseil même, quand l'occasion se présente (et elle revient souvent) de répondre à quelque demande pressante de Frédéric. « C'est le roi de Prusse qui souffle le feu », dit le vieux

maréchal de Noailles en sortant d'une séance de ce genre, et le propos est aussitôt répété chez le jeune dauphin, qui reçoit par l'intermédiaire de la princesse sa femme toutes les inspirations de la cour de Dresde, et chez Madame de Pompadour, que le seul mot de guerre épouvante.

Puis on fait causer le chargé d'affaires Blondel, qui revient, racontant à qui veut l'entendre sur le ton de l'enthousiasme les paroles flatteuses de Marie-Thérèse, vantant son charme, sa bonne grâce, l'honnête droiture de Fempereur, en un mot, dit une correspondance du temps, la gueule complètement enfarinée. L'humeur contre le roi de Prusse devient alors si générale que son ministre Ghambrier, qui en reçoit les échos de plusieurs côtés, malgré sa réserve habituelle et sa crainte d'offenser son maître, prend sur lui de l'en avertir : « Les ennemis de Votre Majesté, lui dit-il, font ce qu'ils peuvent pour rendre Votre Majesté non seulement suspecte à la France, mais très dangereuse pour elle. Ils l'attaquent du côté du cœur et du caractère; ils se récrient non seulement sur l'ambition démesurée qu'ils attribuent à Votre Majesté, mais ils disent que Votre Majesté croit en savoir plus qu'eux tous, et qu'ils ont été sa dupe dans la guerre qui vient

de finir... On ajoute que la France s'est trompée d'avoir cru qu'elle pouvait supporter et encore moins favoriser l'agrandissement de Votre Majesté, qu'il doit suffire que Votre Majesté ait arraché à la cour de Vienne une plume comme la Silésie, mais qu'il ne faut pas qu'Elle aille plus loin... Je ne suis pas assez téméraire, ajoute le prudent diplomate, pour croire qu'avec un maître aussi éclairé que Votre Majesté, je puisse dire quelque chose que Votre Majesté ne pense pas infiniment mieux que moi: mais j'estime que, dans la position dans laquelle Votre Majesté se trouve, Elle ne peut rien faire de mieux que de voir tranquillement venir les choses, et tacher d'éviter qu'on puisse attribuer à Votre Majesté qu'elle est inquiète et qu'elle brûle d'impatience que la guerre recommence*. »

C'est dans cet état de division des esprits, au milieu de ces rumeurs qui se croisent et de ces propos qui s'échangent, où les noms de Frédéric

{. Chambricr ;i Frédéric, 20 janvier 4740; 8 janvier 1750, 42 janvier, 4 février 1751 et passim (ministère des Aiïaires

étrangères).

et de Marie-Thérèse sont sans cesse mêlés et leurs mérites mis en balance, qu'arrive à Versailles renvoyé que Blondel présente comme le confident et le favori de l'impératrice, celui qu'elle a chargé de substituer une nouvelle amitié à de vieilles haines et de faire la conquête de la cour de France. Kaunitz a été précédé à Paris par tout le bien qu'ont dit de son habileté et de la sûreté de son commerce Maurice de Saxe, qui l'a connu à Bruxelles, et les commissaires qui ont vécu avec lui à Aix-la-Chapelle. Tout lui promet un accueil favorable, et la première impression que produit sa présence répond à l'attente générale.

Frédéric a fait en deux traits le portrait de ce célèbre personnage, dont la carrière a été pendant tant d'années mêlée à la sienne : — « Il était, dit-il, aussi frivole dans ses goûts que profond dans les affaires. » Mais il aurait dû ajouter que, pour ce que l'envoyé de Marie-Thérèse avait à faire à Versailles ce jour-là, la frivolité pouvait lui servir presque autant que la profondeur. On sait, en effet, les mauvaises plaisanteries qu'on faisait volontiers en France, et surtout à la cour, sur la raideur et la lourdeur germaniques. Ce ne fut donc pas sans surprise qu'on vit, dans le

nouvel ambassadeur impérial, un Allemand à qui personne en France n'avait rien à apprendre ni pour la grâce exquise des manières, ni pour la recherche et même le raffinement de l'élégance. Rien ne manquait à Kaunitz sous ce rapport, pas même ces avantages extérieurs auxquels aucune éducation ne supplée. Une taille élevée et un port plein d'aisance et de noblesse, des traits réguliers, un regard animé et fin, et, bien qu'il fût déjà dans sa quarantième année, toute la vivacité de la jeunesse : c'était là un ensemble d'agréments qui prévenait tout de suite en sa faveur. On ne pouvait lui reprocher que de trop laisser voir qu'il en avait lui-même le sentiment et de chercher à en accroître l'effet par une affectation de toilette, seule faute de goût qui trahît son origine étrangère. — « M. de Kaunitz, dit d'Argenson, se rend ridicule par son amour pour sa figure, qu'il prétend encore plus belle qu'elle n'est; il lui faut quatre miroirs pour s*habiller; sa perruque n'est pas frisée, mais en lacets d'amour *. » Ce léger travers, dont un censeur solitaire pouvait lui faire un crime, ne paraissait pas trop déplacé dans la

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