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Journal de d'Argenson, 5 décembre

compagnie de ces petils-maîtres (c'est l'expression dont se sert le môme d'Argenson) que madame de Pompadour réunissait autour du roi pour le distraire des ennuis de la grandeur.

Ce fut dans ce cercle intime, dont un extérieur plus grave l'aurait peut-être tenu à distance, que Kaunitz eut la bonne fortune de se faire accueillir. Mais en même temps, par sa manière de traiter les affaires avec une franchise aimable, il faisait tomber les préventions des ministres. Il leur glissait avec art quelques insinuations discrètes sur les torts du roi de Prusse, mais sans insister de manière à les mettre dans l'embarras de lui répondre. Sa maison, dont la tenue était brillante sans être fastueuse, s'ouvrait largement même aux visiteurs qui ne fréquentaient pas la cour, principalement aux financiers dont le crédit était devenu si grand. Il ne négligeait pas non plus de se mettre en rapport avec les gens de lettres, ceux qu'on appelait déjà les philosophes, laissant discrètement entendre que, quoique représentant d'une puissance catholique, il n'était pas dépourvu de liberté d'esprit, et que sa souveraine, malgré sa piété, savait (ce qui était vrai) dans ses rapports, soit avec la cour de Rome, soit avec l'épiscopat autrichien, tenir tête aux empiète-

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ments des influences sacerdotales. Bref, il en vint rapidement à se concilier dans toutes les classes une véritable popularité \

C'est dans sa correspondance privée adressée au secrétaire du cabinet, Koch, et destinée à passer sous les yeux de l'impératrice, qu'on aperçoit tout l'art qu'il sut déployer à la fois sur la scène et dans les coulisses. On y reconnaît également les principales qualités de ce rare esprit politique, un jugement perspicace porté sur le caractère des hommes et les mobiles qui les font agir, et, dans la poursuite d'un grand dessein, une persistance d'autant plus méritoire qu'il ne se fait aucune illusion sur les difficultés qu'il rencontre.

« Mes premières audiences du roi et de la famille

yale, écrit-il, ont été fort bien. Le roi m'a parlé avec beaucoup de bonté, et avec un air de connaissance et de familiarité qui a étonné tout le monde et, naturellement, à mesure qu'il s'ac-

utume plus à me voir, il est plus à son aise avec moi. II n'y a sorte de questions qu'il ne m'ait

1. ■ M. de Kaunitz, dit encore d'Argenson, fait la cour aux financiers et à leurs femiiKîs; ils conversent avec lui le soir se promenant, et ils lui disent le fort et le faible de ce .'ils savent. » (23 janvier l'752.)

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faites, sur Leurs Majestés et leur auguste famille, toutes les plus petites particularités de notre cour et delà ville de Vienne. Hier entre autres, et mercredi dernier, il m'a fait Thonneur, à son grand couvert, de s'entretenir avec moi tout seul et d'une façon si suivie que je n'ai pu trouver le moyen de m'en aller de tout le repas qui a été fort long. Quant à M. de Puisieulx, j'ai rencontré en lui ce que je comptais y trouver, une belle âme, beaucoup de noblesse, de douceur et de vérité dans le caractère. Je tâche de me mettre sur un pied de cordialité avec lui. Mon projet est de traiter les affaires vis-à-vis de lui, sur ce pied; je ne puis pas vous répondre si je réussirai. J'ai été avec lui à la grande chasse de Saint-Hubert, à cheval et en voiture. Mille propos différents à cette occasion ont avancé notre connaissance. Ce n'était pas le moment de parler d'affaires, et d'ailleurs j'ai été bien aise de différer et de me borner à sonder le gué. Mon intention était d'abord, en venant ici, à Fontainebleau, de n'y rester que cinq ou six jours et de m'en retourner à Paris pour mettre ordre à mes affaires domestiques, mais comme je fais ma cour au roi en restant, je compte demeurer ici jusqu'à son départ. Je ne puis que me louer ici, en général, des politesses

de tout le monde, et il est fort heureux que j'aie débuté ici. La cour y est assemblée et j'ai eu, au moyen de cela, l'avantage de faire en peu de jours plus de connaissances que je n'en aurais fait en six mois à Versailles... Je suis déjà, dit-il quelques mois après, avec M. de Puisieulx sur un assez bon pied de cordialité et de franchise, mais comme il me croit plus habile que je ne suis, et que d'ailleurs il s'aperçoit que je ne suis pas homme à me laisser payer de paroles, il ne laisse pas d'être un peu embarrassé vis-à-vis de moi, entre le désir de ne point manquer à ce ton de cordialité, et la crainte que je ne l'entraîne au delà de ce qu'il peut et doit aller. J'espère cependant que je le mettrai successivement toujours plus à l'ciise, et j'aurai toujours grand soin de tenir un juste milieu et de ne rien précipiter. Le reste dépend du temps et des événements. Je me rappelle souvent le dicton de Philippe II, qu'il faut aspirer au parfait, mais savoir en môme temps se contenter du bon... Sa Majesté l'empereur s'est conduit divinement vis-à-vis de M. de Ilautefort : j'en suis comblé, parce que je m'aperçois déjà que Ton commence ici à revenir de l'idée de sa iiaine personnelle contre le roi, et que, comme on ne peut pas prévoir tous les événements de ce

monde, il n'y a rien de plus dangereux selon nous que les préventions que les grands princes ont ou croient avoir les uns contre les autres... Nous perdons M. de Puisieulx (dit-il quand la retraite de ce ministre paraît décidée). Je suis très fâché de ce changement, je traitais des affaires avec lui d'une façon fort agréable, et j'avais fait quelques progrès dans sa confiance, c'est à recommencer avec le nouveau ministre : on ne peut pas savoir à quel point nous nous conviendrons, au moins est-il certain que cette familiarité qui fait tout l'agrément du commerce entre les hommes ne pourra pas y être dès l'abord... »

Et quelques jours après, il juge en ces termes le successeur avec qui il a eu le temps de faire connaissance : « Le style de M. de Saint-Gontest est beaucoup plus laconique que ne l'était celui de M. de Puisieulx. C'est un homme qui n'a pas cette dose de confiance en lui-même qui est nécessaire à l'homme sage vis-à-vis de lui-même et qui a toujours peur de se commettre. » Enfin il résume ainsi son jugement sur l'état qu'il a sous les yeux : « A mesure que je vois de plus près cette cour et le gouvernement interne de cette monarchie, j'y découvre plus de défectuosités.

C'est une charrue assez mal attelée, et la plupart des choses s'y font par intrigue et par cabale. Nous avons de quoi nous consoler de ce que les choses ne vont pas mieux. »

Voilà pour ce qui regarde les dépositaires officiels du pouvoir. Mais il sait bien que là n'est pas toute l'influence, qu'on peut la chercher et, en la ménageant bien, utilement l'exploiter ailleurs. Madame de Pompadour ne vient-elle pas d'être appelée, comme autrefois madame de Maintenon, en tiers dans les entretiens du roi avec le ministre chargé des affaires étrangères? « Dès la première audience je n'ai point oublié, dit-il, d'avoir des attentions pour madame de Pompadour. Je sais que le roi m'en a su gré et qu'elle y a été sensible. » Peu de temps s'écoule, et il a déjà vu la maîtresse royale d'assez près pour porter sur elle un jugement plein de finesse. C'est une bourgeoise, elle n'a point d'appuis naturels à la cour où sa famille n'est pas reçue, ni à l'armée où elle ne compte pas de parents : elle est menacée à tout instant par les caprices du roi, ou par les accès de dévotion qui le reprennent assez souvent et la jettent dans de cruelles alarmes, bien que jusqu'ici elle en ait été quitte pour la peur. Ce sont là des conditions favorables et dont on

peut profiter. « Il serait très fâcheux, dit-il, que le roi eût pour maîtresse une femme de condition, parce qu'elle serait obligée de s'en tenir au ministère de la guerre pour faire la fortune de ses parents, n'en ayant point d'autres pour les gens de condition dans ce pays-ci, que dans le militaire; sa connexion avec ce ministre augmenterait nécessairement son crédit; et comme un ministre de la guerre ne joue jamais un plus beau rôle qu'en temps de guerre, son crédit serait dangereux. Tant que madame de Pompadour sera en place, je ne crains ni M. d'Argenson, ni aucun des gens de ce parti... Si madame de Pompadour, dit-il encore, se mêlait des affaires, j'ai lieu de croire qu'elle ne me rendrait pas de mauvais services, elle a beaucoup de bonté et de confiance en moi. A Gompiègne j'ai eu occasion, par rétat de ma maison que j'y ai tenue, de faire des politesses aux principaux courtisans qui sont de ses amis et de la coterie du roi. Je sais que ce prince y a été sensible, et que plusieurs de ces messieurs sont de mes amis : on m'a même fait entendre, mais que cela reste entre nous, je vous prie, que, s'il était possible de mettre un ambassadeur de la coterie du roi, j'en serais, mais cela ne se peut pas. Bref, je ne sais pas comment cela

s'est fait, mais il est vrai que le roi et madame de Pompadour et ceux qui Fenvironnent ont beaucoup de bonté pour moi. Tout cela ne fait rien assurément au fond des affaires, mais ces sortes d'affections personnelles ne gâtent rien cependant et peuvent être de grande conséquence dans les occasions. »

Vient enfin une offre de parrainage (l'occasion en revenait souvent) que l'impératrice s'est enfin décidée à faire à Louis XV, sans plus songer cette fois au dépit que peut en avoir le roi d'An gleterre. « Le roi, dit Kaunitz, a été très sensible à cette marque d'amitié de Leurs Majestés Impériales; j'ose dire même qu'il est entré de la tendresse dans la façon dont il l'a témoigné, à moi d'abord, et ensuite à ses courtisans par lesquels tout cela m'est revenu. J'ai eu occasion de causer aussi fort longtemps dans la même matinée avec madame la marquise de Pompadour, et je lui ai dit beaucoup de choses que je suis bien aise qu'elle redise au roi. Elle m'a assuré que le roi, non seulement aimait actuellement l'impératrice, mais que môme au milieu de la guerre, il avait toujours eu pour elle beaucoup d'amitié et la plus haute estime. Elle est convenue aussi avec moi que, si le roi et Sa Majesté impératrice pou-

vaicnt se connaître, se voir et se parler, il régnerait entre eux à jamais la confiance la plus intime et la plus parfaite * ».

Les rapports familiers de l'envoyé autrichien avec la maîtresse du roi devaient être d'autant plus remarqués que les représentants du roi de Prusse, s'ils tentaient de s'insinuer auprès de Louis XV par la même voie, étaient bien loin d'obtenir le même succès, faute ou adresse de leur part, ou de direction donnée par leur maître. Il ne faut ici pourtant rien exagérer : il n'est nullement vrai que Frédéric, comme on l'a beaucoup dit, et comme il s'en est vanté luimême, se soit refusé de parti pris à ménager la triste et scandaleuse influence qui ne régnait que trop ouvertement sur l'esprit de Louis XV. C'eût été porter dans sa politique un principe d'ausiérité morale qu'il n'imposait à personne autour de

1. Kaunitzà Koch,7 novembre,!! décembre 1750; 22 août!7ol; 12 février, 23 juin 1752 : Arciiives de Vienne. — Un fait très singulier est à remarquer dans ces correspondances intimes, que je tiens de la bienveillance de M. d'Arneth. Kaunitz s'exprime à plusieurs reprises comme s'il connaissait le compte que l'ambassadeur d'Hautefort rendait au ministre français de ses entretiens avec l'empereur, et même les réponses du ministre français. Il faut croire que la cour de Vienne avait une police épistolaire si bien faite qu'elle se procurait la copie de toutes les correspondances ministérielles de France. — J'aurai, dans la suite de ce récit, à signaler un fait de la même nature plus significatif encore.

lui et dont il est plus que douteux qu'il fît Tapplication à lui-même dans sa vie privée. C'eût clé de plus un scrupule entièrement nouveau, car il n'avait fait aucune difficulté d'entretenir avec la duchesse de Ghàteauroux un échange de lettres et de portraits qui ne se ressentait nullement d'un puritanisme si rigoureux, et ce n'était pas la différence d'une grande dame à une bourgeoise qui importait à la morale plus qu'à la politique.

Voltaire raconte bien, il est vrai, dans une lettre à sa nièce madame Denis, que, chargé par madame de Pompadour d'offrir ses respects au roi de Prusse, il n'obtint de lui que cette sèche réponse : Je ne la connais pas. — « Je compris alors, dit-il, que nous n'étions pas au Lignon », et il en fut réduit à composer lui-même un madrigal pour offrir à Vénus le compliment de Mars. — Mais il faut croire que Frédéric tenait, ce jour-là, à se faire voir au public philosophe que Voltaire venait représenter auprès de lui, dans une pose de convention, car ses correspondances récemment publiées nous font assister à un dialogue entre les ministres de Prusse et leur souverain sur ce sujet délicat où il ne joue pas ce

le de censeur des mœurs.

Chambrier, par exemple, lui écrit que le crédit de madame de Pompadour devient très apparent depuis qu'elle assiste aux conférences du roi avec le ministre Puisieulx, il lui rappelle à cette occasion , qu'étant sa plus ancienne connaissance parmi les ministres étrangers elle lui a fait des agaceries dans le voyage de Fontainebleau sur ce qu'elle ne le voyait pas assez souvent... puis il demande s'il ne conviendrait pas de voir « si on peut faire quelque chose par son moyen... et tâcher de la rendre de bo7ine foi et ardente pour Votre Majesté. — Il m'est indifférent, répond le roi, à qui de l'un ou de Fautre sexe je dois m'adresser, pourvu que tout succède à bien. C'est pourquoi je laisse à votre dextérité et à votre prudence de faire à madame de Pompadour autant de visites et de politesses et même d'insinuations et d'assurances de ma part que vous trouverez convenables à mes intérêts. »

L'autorisation, bien que formelle, n'est pas conçue, j'en conviens, en termes bien chaleureux, mais Frédéric n'avait nulle confiance (et il n'avait pas tort) dans la dextérité de l'honnête Neuchâlelois qui le représentait à Versailles, et en qui il ne trouvait lui-même pas plus de finesse d'esprit, ni de grâce de manières qu'on n'en accordait

généralement aux Suisses ses compatriotes. En concurrence avec Kaunitz, Chambrier était sur de ne pas soutenir la comparaison et Frédéric taisait bien de ne pas trop le presser de s'y xposer ^

Mais Chambrier étant venu à mourir, Frédéric, pensant probablement que son sucesseur serait homme à s y mieux prendre, se montra tout de suite moins froid sur la pensée de faire agir en sa faveur la grande influence féminine. « Comme je m'aperçois, écrit-il, que c'est la maîtresse qui fait la pluie et le beau temps, je serais bien aise que vous m'informiez s'il n'y a pas moyen de la gagner pour moi et quels seraient les moyens d'y parvenir. »

Seulement ce nouvel envoyé lui-même se trouva, par d'autres raisons, presque aussi impropre que son prédécesseur à ce rôle insinuant et discret qu'on voulait lui faire remplir. 11 était, à la vérité, assez singulièrement choisi. O'était un seigneur écossais qui, banni de son pays comme jacobite, avait, par un accident extraordinaire, trouvé asile à Berlin; son nom propre était lord Keith, mais on l'appelait géné-

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