‹ L'alliance autrichienneChapitre 14 sur 52 · l'oL Curr., t. VIII, p. 313, 29 mars llol · texte numérisé non relu

l'oL Curr., t. VIII, p. 313, 29 mars llol

6i l'alliance autrichienne.

ralement Mylord Maréchal d'Ecosse, parce qu'il gardait le titre de la fonction à laquelle, sous ses rois légitimes, sa naissance lui aurait donné droit. On prétendait assez généralement que le neveu du roi Georges n'avait désigné cet étranger comme son représentant à Paris que pour contrarier son oncle et répondre aux taquineries mesquines dont il était l'objet de la part de son maussade parent. Mylord Maréchal était un homme de mœurs aimables, d'un esprit doux et éclairé, toutes qualités dont il fit preuve lorsque, appelé au gouvernement de Neuchâtel, il accueillit et protégea Jean-Jacques Rousseau persécuté. Ce souvenir a fait à son nom une place honorable dans l'histoire des lettres. Mais son âge était déjà avancé, son tempérament maladif, et il n'avait accepté qu'à regret une fonction active dont il ne devait pas tarder à se démettre. Il ne se sentit pas d'humeur à rivaliser avec Kaunitz dans les soins empressés qu'il aurait fallu rendre à une beauté comblée d'hommages et ayant le droit d'être difficile sur leur nature; et ce fut lui qui à son tour découragea son souverain de recourir, pour servir ses intérêts, à un genre d'auxiliaire dont son génie n'avait pas besoin. « Toutes les petites attentions, lui dit-il.

ou même les petits présents flatteraient la vanité de la marquise surtout de la part de Votre Majesté, quoiqu'elle y soit si accoutumée qu'elle ne le sent non plus qu'un parfumeur sent les bonnes odeurs dans sa boutique; mais on ne la gagnerait pas par là. Elle est très intéressée, cependant elle n'oserait pas recevoir une somme de Votre Majesté et elle courait trop risque de se montrer partiale en votre faveur. De plus, Sire, à supposer que vous lui donniez une grosse somme, ce serait en pure perte : elle aurait toujours bien des échappatoires honnêtes de ne rien faire que ce qu'elle voudrait bien d'elle-même et ce qu'on lui conseillerait... Il se pourrait ainsi qu'il y entrât de la jalousie envers Votre Majesté. Quand un bel esprit veut donner l'exemple d'un grand homme et d'un grand roi, on va d'abord à trois cents lieues de Versailles : il est bien vrai qu'on n'épargne pas ici l'encens, mais ce sont les sujets qui roffrent : les étrangers n'en offrent guère... Je suis persuadé que Votre Majesté leur fera toujours faire dans le besoin tout ce qu'Elle voudra et qu'ils se conformeront à ses lumières, sans autre secours, n" aide, que celui de l'esprit de Votre Majesté. Après tout, je ne perdrai pas de vue les occasions qui

pourraient se présenter pour rendre la marquise plus favorable à Votre Majesté, et si j'entrevois quelque moyen, j'aurai l'honneur d'en rendre compte à Votre Majesté. »

Il faut croire qu'il ne s'en présenta pas, au moins tant que dura la mission fort courte de Mylord Maréchal. Quant à son successeur, le chevalier de Knyphausen, c'était un lourd personnage à qui Frédéric reproche lui-même à plusieurs reprises de ne savoir et de ne lui mander, en fait de nouvelles, que celles qui courent les halles de Paris. Aussi, renonçant à plaire, on ne lui voit à partir de ce moment que chercher à s'enquérir des sentiments de la marquise sans prétendre à se la rendre favorable. Un point cependant le préoccupe, et il en recommande la vérification à plusieurs reprises à ses agents. Serait-il vrai que ^Angleterre a gagné la favorite à ses intérêts, en lui offrant un placement avantageux des fonds qu'elle tient de la libéralité du roi? Si l'enquête, ordonnée au sujet de ce soupçon injurieux vint aux oreilles de madame de Pompadour, on conçoit qu'elle en ait été vivement émue, n'ayant aucune bassesse de ce genre à se reprocher; et personne, on le sait, n'est plus sensible aux reproches calomnieux que ceux qui

donnent sur d'autres points plus de prise à de justes blâmes. Il y avait là, pour la maîtresse offensée, un sujet d'irritation plus légitime que celui qu'elle put trouver dans des plaisanteries de mauvais goût qui lui furent, dit-on, rapportées et dont, ne fût-ce que par convenance d'État, un roi aurait bien fait de s'abstenir *.

Kaunitz restait donc le maître incontesté du terrain, et personne ne lui disputait les bonnes grâces de madame de Pompadour. Aussi n'est-il pas surprenant que, lorsque peu d'années après, l'alliance autrichienne devint une réalité qui éclata à Timproviste, l'opinion se soit accréditée que le plan en avait été ébauché dans ces confidences entre l'ambassadeur et la favorite, et qu'on ne l'avait tenu secret que pour ne pas l'exposer avant l'heure aux indiscrétions et aux contradictions d'un débat ministériel. Mais c'est ici que l'impitoyable rigueur des textes vient détruire les fantaisies de la légende, et les romanciers doivent faire leur deuil de cette

inspiration féminine. Si Kaunitz avait obtenu autre chose de madame de Pompadour que la permission d'entrer avec elle dans un échange

1. Pol. Corr., t. VIII, p. ,313; t. IX, pp. 297, 420, 452; t. X, pp. n.'J, 445, Mù. — Voir note 1 à la fin du volume.

de coquetteries aimables qui lui permettait de discrètes insinuations; si madame de Pompadour avait répondu à ces avances autrement que par quelques sourires gracieux, bien naturels chez une personne de petite condition recevant les hommages d'un grand seigneur : assurément l'ambassadeur n'aurait pas manqué d'informer de ce succès sa souveraine et de s'en faire un mérite auprès d'elle. C'est au contraire lui qui l'avertit à plusieurs reprises que, malgré les politesses et même les caresses dont il est comblé, il ne peut se vanter d'avoir fait un pas vers une entente sérieuse, et que rien ne lui permet d'espérer que l'ancien système soit encore ébranlé. Si Louis XV paraît pour sa personne flatté des bonnes paroles de Marie -Thérèse, « c'est affaire d'amitié et non d'alliance, et le roi de Prusse est toujours le maître de la politique... C'est déjà beaucoup, dit-il, d'être parvenu à partager l'attention delà France et à l'engager à ne plus envisager désormais comme le principal objet de ses soucis, celui de nous pincer et de nous susciter des embarras à propos de tout. Je vous démontrerai un jour au doigt et à l'œil les raisons pour lesquelles nous n'avons pas pu faire certains progrès à cette cour. Je suis trop heureux

d'avoir fait en sorte qu'on ne nous hait pas K » Parmi les motifs auxquels il pouvait imputer le succès imparfait de ses efforts, il devait assurément compter au premier rang le caractère du roi et cette timidité, étrange chez un souverain, qui empêchait Louis XV, non seulement d'imposer, mais même de faire connaître ouvertement sa volonté à ses ministres. Nul doute que Louis, au fond de l'âme et dans son for intérieur, ne fût inquiet et mécontent de la politique toute dévouée à la Prusse qu'on lui faisait suivre, et Kaunitz était trop perspicace pour ne pas s'être aperçu de ce malaise dont l'origine remontait aux faits de la dernière guerre.

Ce n'est donc pas assez (pensait évidemment Louis XV) de l'avoir rendu presque ridicule en lui faisant signer une paix dont les résultats insignifiants ont prêté à rire à tous les juges compétents, et que de tristes détails d'exécution ont fini

1. Kaunitz à Koch, 22 août 1751, 12 février 1752 (Archives de Vienne). — D'après M. d'Arnetli, il y a eu même un moment, pendant le cours de cette ambassade, où Kaunitz semble perdre tout à fait courage. 11 propose à l'impératrice de renoncer à se concilier la France, mais il avertit qu'alors il faudra se rapprocher tout à fait de la Prusse et renoncer à lui disputer la Silésie. J'ai peine à croire que ce remède héroïque ait été proposé sérieusement à l'impératrice, qui ne parait pas non plus l'avoir pris au sérieux. (b'Arncth, t. IV, p. 331-333.)

par rendre humiliante. Depuis lors on le traîne à la suite d'un prince qui n'est son égal ni par l'ancienneté ni par l'éclat de la race, qui était hier son protégé, qui a grandi par son appui, s'est enrichi à ses frais et qui prend avec lui des airs de maître. Combien avec Marie-Thérèse il se sentirait plus à l'aise dans des rapports plus dignes du roi de France, et, si on peut ainsi parler, en meilleure compagnie royale! Quels autres motifs n'a-t-il pas encore de déplaisance et de justes ressentiments contre ce difficile et volage allié? Peut-il ignorer que la cour de Berlin sert de rendez-vous et d'asile à toute une colonie française uniquement composée des lettrés et des savants qui, par des écrits irrévérencieux contre la religion ou la royauté, ont mérité les censures de l'Église et du Parlement? Et n'est-ce pas de ce centre que partent tous les quolibets à l'adresse ou de sa personne, ou de ses ministres, ou de ses favoris, qui circulent dans les cafés de Paris et prennent place dans les gazettes de Hollande? Ceux de ces médisants et de ces mécréants que Frédéric ne peut pas appeler auprès de lui, il les recherche et les pensionne en France même, ne négligeant rien pour se créer là une cour d'adulateurs et d'admirateurs plus dévoués à sa per-

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sonne que celle de Versailles ne l'est au roi. Hier c'était Voltaire qui abandonnait pour aller servir ce maître étranger le poste de chambellan et d'historiographe auquel madame de Pompadour l'avait fait appeler. Puis c'est le petit abbé de Prades, censuré en Sorbonne pour un discours athée, qui va recevoir à Berlin un poste lucratif. Quant à d'Alembert, qui ne veut pas émigrer, on ne lui en sert pas moins une rente de quinze cents francs. Par toutes ces raisons diverses, le joug ministériel qui attache Louis XV à la Prusse lui pèse, mais, pour le secouer, il faudrait faire un effort et surtout prendre une charge qui lui pèseraient encore davantage. Il faudrait imprimer lui-même à la politique une impulsion nouvelle, choisir ou révoquer ces agents d'après l'appréciation de leurs mérites, et non par complaisance pour l'intrigue et la faveur, leur dicter des ins-

. tructions, en surveiller lui-même l'accomplissement, parler haut et faire entendre sa voix au

\ dehors, apparaître, en un mot, au milieu des rivalités qui partagent l'Europe dans une attitude '1 arbitre souverain qui ferait reconnaître Théritier de Louis XIV. Mais cette tâche virile et royale que son aïeul aurait su remplir, il n'est pas né pour l'entreprendre et n'en sent en soi ni

la capacité ni le courage. Ce serait trop de peine et de soucis, trop d'heures de plaisir à sacrifier, trop de résistances à braver, autour de lui trop d'intrigues à déjouer, à étouffer trop de murmures. 11 continuera donc à laisser passer ce qui lui déplaît, et ce qu'il n'a pas le courage d'empêcher, et à suivre mollement la pente qu'on lui fait descendre; mais il reste témoin ennuyé et chagrin de tout ce qui se fait en son nom.

L'indice de ce singulier état d'esprit, je le trouve surtout dans le fait très singulier lui-même, naguère encore mal connu et sur lequel j'ai eu la bonne fortune de jeter quelque lumière; car c'est précisément en ces années d'incertitude et de transition, pendant que des influences contraires se disputent autour de lui une confiance qu'il n'accorde tout entière à personne, qu'une idée étrange, un caprice en apparence inexplicable lui vient : c'est d'organiser lui-même, à l'insu de tout le monde, de son ministère comme de sa maîtresse, en dehors de la diplomatie officielle, une diplomatie occulte, servie souvent par les mêmes agents, mais ne recevant d'instructions que de lui seul et ne communiquant qu'avec lui. Le secret du roi, en un mot (comme on l'a appelé), date précisément de cette époque. C'est

aussi à ce moment que dans les journaux du temps (ceux du duc de Luynes et d'Argenson par exemple) on voit mentionner, à côté des conseils de cabinet et des audiences accordées au comte de Kaunilz, de mystérieuses conférences du roi avec le prince de Conti, dont la longueur et la fréquence étonnent et dont l'objet est inconnu. Et nous savons aujourd'hui que c'est ce prince, disgracié pendant la guerre pour ses dissentiments avec le maréchal de Saxe, mais rentré bientôt en faveur, qui est le chef de ce cabinet secret, et que c'est par son intermédiaire que se passent et s'échangent les correspondances. Nous avons appris également que le premier acte de la diplomatie clandestine est l'appui prêté au prince de Gonti lui-même pour préparer, en vue de la mort prochainement attendue d'Auguste III, sa propre candidature au trône de Pologne. L'idée d'assurer à un prince français cette royauté élective n'était pas nouvelle, puisqu'elle avait été réalisée un instant dans la personne du dernier Valois, et que le prince pouvait se souvenir que l'exécution en avait été tentée de nouveau ivec quelque chance de succès sous Louis XIV, en faveur d'un autre Gonti, son aïeul. Mais c'était une vue politique qui paraissait complètement

abandonnée et réputée chimérique depuis qu'on n'avait pu réussir, malgré de sérieux efforts, même à maintenir en possession d'une dignité déjà acquise le père de la reine de France, Stanislas Leczinski. C'est dans le tête-à-téte royal que le dessein est repris en cachette, et c'est par un ordre exprès de Louis XV lui-même qu'un jeune et nouvel ambassadeur, le comte de Broglie, va se trouver à la fois officiellement accrédité à Dresde auprès d'Auguste III, et chargé de s'entendre à Varsovie avec tous les ennemis de sa famille, personne à Versailles n'est averti de ce double jeu. Rien de plus bizarre, assurément, que ce procédé d'un maître se cachant de ses serviteurs au lieu de s'en faire obéir; mais, quelque explication qu'on donne d'une si étrange fantaisie (et elle ne sera jamais satisfaisante), on y trouve au moins la preuve certaine de la persistance, dans l'âme de Louis XV, d'une méfiance sourde et profonde contre des ministres qu'il ne veut prendre l'embarras ni de révoquer ni de désavouer. Sincérité, habileté, il ne croit évidemment plus à rien de leur part, et la politique qu'il leur laisse conduire, il veut au moins être sûr de la connaître et en mesure de la contrôler. Peut-être conserve-t-il encore un dessein

vague de tenir tous les instruments prêts pour apparaître un jour lui-même, écarter les comparses qui occupent la scène, et, faisant acte de maître, arrêter le cours ou prévenir les conséquences de trop graves erreurs. Ce jour, on le sait, n'est jamais venu. La diplomatie secrète ne recevra jamais aucune application utile. Louis la conservera jusqu'à sa dernière heure comme un jouet qui amusera sa curiosité sénile, ou comme une protestation impuissante contre les fautes que sa débile volonté aura laissé commettre en son nom *. Quoi qu'il en soit, aux yeux et de l'aveu de Kaunitz lui même, l'épreuve est faite. D'un prince qui se dérobe à toute action personnelle, d'un ministère que toute nouveauté effraie, le confident de Marie-Thérèse n'espère pas voir partir l'initiative du grand changement politique qu'il est venu provoquer. Des événements seuls qu'il n'est pas impossible de prévoir, en les pressant et même en les forçant d'agir, feront sortir l'un de son indolence et les autres de leurs habitudes routinières. Mais cette nécessité venant du dehors, il faut savoir l'attendre. C'est ce que Kaunilz fait entendre en termes formels à l'impératrice.

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