Ranke, p
rier: «Je ne puis cacher, disait-il, que la derDière partie de votre lettre a paru à Sa Majesté très différente de ce qu'elle avait droit d'attendre... Je vais donc essayer de détruire tous les argumens de M. de Kaunitz contre l'envoi du renfort des troupes dans les Pays-Bas, et vous montrer la nécessité que la cour d'Autriche se conforme {comply) à ce qui est réclamé par le roi. » Suivaient, en effet, dix pages consacrées non à réfuter, mais à dénigrer, sur un ton de satire, l'argumentation de Kaunitz. Est-ce sérieusement qu'on pense à Vienne, disait Holderness, connaissant les manières de faire de la cour de France, qu'elle a besoin de prétexte pour mettre ses desseins à exécution? Ce ne peut être l'opinion d'un homme doué de sens commun et surtout d'un ministre qui a vécu à la cour de France. Lorsqu'on parle des assertions pacifiques données par le ministre Rouillé à Stahremberg, on a voulu grossièrement vous tromper (he has grossly ijnposed upon y ou), car des renseignements certains venus d'autre part assurent que cette entrevue n'a été nullement satisfaisante. Enfin, quant à la crainte de l'agression de la Prusse, le projet de convention avec la Russie annoncé par l'Angleterre et le traité déjà existant entre celte cour et l'Autriche
y répondent suffisamment. La conclusion était une instruction expresse, donnée à Keith, de réclamer une audience immédiate de l'impératrice pour lui faire connaître à elle-même les exigences absolues et siiie qua non du roi d'Angleterre. Si elle se refuse à y satisfaire, disait le ministre anglais en terminant, le roi ne pourra plus prendre aucune mesure de concert avec la maison d'Autriche, et tout le système de TEurore sera dissous. La réponse, quelle qu'elle fût, devait être rapportée par le messager porteur de la dépêche, toutes les mesures annoncées devant être mises en arrêt [at stand) ]Xi^<^' k ce que la résolution fût connue et l'envoi des troupes prêt à partir *.
« Si on nous tient ce langage quand c'est notre concours dont on a besoin, que serait-ce donc, s'écriait l'impératrice, si c'était nous qui demandions à être secourus? » Et, la conférence immédiatement réunie, la trouva dans un état de véritable indignation. Ce qui la blessait surtout, c'est qu'après lui avoir disputé, contesté, réduit de toute manière, dans les Pays-Bas, l'exercice de ses droits de souveraineté, on voulût maintenant lui laisser porter à elle seule toutes les charges
1. Holderness à Keith, 31 mai n5i5v Coxe, Uousa of Austria, t. V, p. 59. — Béer, p, 295.
de la défense, sans que l'Angleterre offrît de faire mouvoir un de ses soldats pour lui prêter appui. Le débat, engagé dans de telles dispositions, fut très vif, et l'impératrice eut pour elle tous ceux qui, sans partager ses ressentiments, trouvaient pourtant à la fois étrange et pénible que l'Autriche, n'ayant ni marine ni colonies, courût au-devant d'une guerre redoutable, uniquement pour une querelle engagée, au delà de l'Océan, dans des parages dont à peine connaissait-on la situation et même le nom. Mais qu'on le veuille ou non, répondaient d'autres, et quel qu'en soit le sujet, la guerre est là, elle est devenue inévitable, et l'Autriche n'ayant d'autre alliée que l'Angleterre, si elle l'abandonne ou la laisse succomber, c'est alor-s que, restée elle-même sans soutien et dans l'isolement, elle sera le jouet de l'ambition française ou prussienne.
Entre ces sentiments contraires, soutenus avec une chaleur égale, Kaunitz intervint à la dernière heure comme modérateur avec une proposition moyenne, qu'il eut l'art de faire accepter. Sans se refuser entièrement à l'envoi de troupes demandé, l'Autriche en réduirait le chiffre à douze mille hommes (environ 'a moitié de ce qui était attendu), mais sous la condition expresse qu*un
d46 l'alliance autrichienne.
contingent égal serait fourni par l'Angleterre et par les Hollandais et que la conclusion du traité préparé avec la Russie serait assurée. En compensation, et par une juste réciprocité, Timpératrice s'engageait à défendre Télectorat de Hanovre si la Prusse et ses alliés venaient à l'attaquer *. L'offre était plus généreuse en apparence qu'en réalité, car on y reconnaissait aisément un prétexte assez bien imaginé pour garder le gros de ses troupes sous la main, afin de faire face, le cas échéant, au voisin détesté, à l'ennemi par excellence.
De telles propositions étaient trop éloignées des exigences de l'Angleterre, pour qu'il y eût un espoir sérieux de les voir agréées; mais le commentaire dont Marie-Thérèse les fit accompagner sous la forme d'un miémoire écrit et raisonné, où on reconnaît l'empreinte de sa propre main, leur préparait un accueil plus mauvais encore. Ce n'était qu'un résumé, fait sur un ton de récrimination amère, de tous les services rendus par l'Autriche à l'Angleterre, et des procédés tout opposés dont ces sacrifices avaient été payés. C'est à l'alliance de l'Autriche que l'Angleterre
1. D'Arneth, t. V, p. 378. — Béer, p. 303-304. — Goxe, t. Y, p. 56 etsuiv. — Béer, p. 317.
avait dû le développement de sa prospérité et de sa liberté; les combats soutenus en commun avaient coûté à l'Autriche le sang et la ruine de ses sujets : l'Angleterre n'y avait trouvé que des sources nouvelles de grandeur et de force. Malgré cette triste comparaison, Timpératrice était prête encore à donner une preuve manifeste de son amitié pour le roi et pour la nation britannique, puisque, n'ayant aucun intérêt dans ce qui fait l'objet de la guerre présente, elle consentait à en partager les périls. Mais au moins fallait-il qu'on lui laissât disposer à son gré le soin de sa défense et prendre les précautions nécessaires là où elle se trouvait menacée. « Si faute d'être préservés par ses alliés, les Pays-Bas succombent, ce sera pour elle une grande douleur, mais il faut souvent accepter un moindre mal pour en éviter un plus grand. » Le mémoire se terminait par ces termes hautains qui étaient, en réalité, un ultimatum opposé à celui du cabinet anglais :
« L'impératrice sait bien que l'Angleterre, par une politique qu'elle croit bonne, ne veut jamais entrer dansle vrai de la situation. Mais Sa Majesté a aussi autant de fermeté et de résolution, pour être, comme elle le doit, en garde contre les effets de cette politique et pour ne pas s'exposer à
en souffrir... Et, quoi qu'il arrive, la cour de Vienne ne donnera jamais les mains qu'à ce qui sera combinable avec sa conservation, sa gloire et le vrai bien de l'alliance *. » Et envoyant ellemême l'écrit à son-beau-frère, Charles de Lorraine (qui, en qualité de gouverneur des Pays- Bas, avait un intérêt pressant à le connaître) : « Vous trouverez, disait-elle, les termes un peu forts, mais il a fallu en venir là pour savoir une bonne fois où j'en suis avec MM. les Anglais. »
L'éminent historien de Marie-Thérèse persiste à penser qu'en laissant partir une pièce d'un si haut goût, Kaunitz pouvait se flatter encore que la rupture de l'alliance ne serait pas la suite nécessaire d'une explication si franche. Je ne puis partager à cet égard le doute de M. d'Arneth, ce serait faire peu d'honneur à la perspicacité de l'homme d'État. En tout cas, désiré ou non l'effet fut celui qu'il était aisé de prévoir.
Le mémoire remis au ministre anglais ne reçut aucune réponse, Keilh se bornant seulement à demander sur un ton de sécheresse presque ironique de combien de troupes l'impératrice
1. Keith à Holderness, 19 juin. — Précis de la réponse donnée à M. Keith sur les représentations qu'il a faites au chancelier d'État. — D'Arneth, t. IV, p. 380-348. — Coxe, ilouse of Audria, t. V, p. 60-62.
croyait donc pouvoir disposer pour la défense du Hanovre, et si, en cas qu'elle dût tenir sa promesse, elle les ferait marcher à ses frais et sans réclamer aucun subside. Puis, après quelques semaines de ce silence significatif, le ministre autrichien à Londres fut chargé de faire savoir à sa cour, sans autre explication, que le roi d'Angleterre ne pouvait se relâcher d'aucune de ses exigences, et on lui laissa en même temps entendre qu'il n'y avait probablement pas lieu de se préoccuper d'une agression possible du roi de Prusse, tout faisant croire que ce prince s'engagerait à garder une neutralité qui garantirait le repos de l'Allemagne *.
Était ce vrai? et d'oià pouvait venir à l'Angleterre cette assurance? A quel titre avait-elle reçu les confidences et pouvait-elle se porter caution des intentions de Frédéric? Qu'était donc devenue la querelle naguère si bruyante de l'oncle et du neveu? Et la mission solennelle du duc de Nivernais, quel pouvait en être le but, si ce n'était de préparer une action militaire commune entre la Prusse et la France? Toutes ces questions furent posées à l'instant, dans l'entourage de Marie-