Cf. Secret du Roi, t. I", p. 112 et
rages rapportés par le littérateur Duclos et aux récits intéressés du grand Frédéric, deux documents, pour des raisons diverses, aussi peu dignes de foi Tun que Tautre?!! en est, pouvais-je ajouter, de la politique des gouvernements comme de la conduite privée des particuliers : quand on ne nous donne aucun motif d'une résolution qui surprend, nous supposons naturellement que c'est qu'il n'y en a eu ni de sérieux ni d'avouables. Un accusé qui se tait prononce sa propre condamnation. C'était bien le cas de Louis XV et de ses ministres, qui furent vivement attaqués pour leur nouveau système, d'abord par beaucoup de leurs propres agents (restés fidèles à l'ancienne tradition), puis par une nuée d'écrivains à la dévotion et à la solde du roi du Prusse et qui n'ont jamais répondu par un mot d'éclaircissement à l'adresse d'un public quelconque. Dès lors il était généralement admis que le traité de 1756 et l'alliance autrichienne étaient la faute capitale de ce triste règne et l'origine des malheurs qui en ont assombri la fm. C'est beaucoup si on n'y voyait pas même une cause suffisante pour 'xpliquer la chute de la royauté. Une légende tuut aussi accréditée imputait le tort principal à madame de Pompadour, séduite, disait-on, par les
caresses de Vienne et blessée por les sarcasmes de Berlin. Il demeurait entendu que TafTaire avait été entamée directement par une lettre de Marie-Thérèse à la maîtresse de Louis XV où elle assurait sa chère amie de son estime et de son amitié. C'étaient les termes consacres et répétés avec tant d'ensemble par tous les narrateurs, qu'on eût dit vraiment que l'autographe en avait été vu quelque part. Puis tout avait été réglé en quelques heures, dans une maison de plaisance qui portait le nom singulièrement expressif de Babiole, par une entrevue secrète avec l'ambassadeur d'Autriche, où n'avait été admis en tiers qu'un prélat bel-esprit, auteur de poésies galantes et médiocres, qui ne pouvait pardonner au roi de Prusse de s'être moqué de ses vers. Il n'en avait pas fallu davantage pour faire oublier au petit-fils dlienri IV et de Louis XIV toutes les leçons politiques de ses illustres aïeux, et lancer notre pairie dans une sanglante et désastreuse aventure. Rien de plus triste pour Thistoire de l'ancienne France, mais rien de mieux fait pour fournir matière soit à des contes grivois, soit à des déclamations révolutionnaires. De là, sur la fatale influence des faiblesses royales et des intrigues de cour, un concert d'abord d'épi-
grammes, puis de tirades démocratiques, enfin d'imprécations populaires suivant jusqu'au pied de l'échafaud la princesse infortunée dont le seul crime fut, étant née fille d'Autriche, d'être montée sur le trône de France.
Je suis, je crois, le premier qui ait osé, et encore avec quelque timidité, émettre le soupçon que ce jugement était peut-être précipité, et tirer, même des maigres documents que nous possédions alors, des conclusions un peu différentes du sentiment général. Je n'ai pas, assurément, la prétention que ce soit à ces doutes, modestement exprimés, et à cet appel fait à un supplément d'instruction que, des deux côtés du Rhin, à la fois, on se soit empressé de répondre. Toujours est-il que des deux parts, de France et d'Allemagne, une abondance de lumières nous est arrivée qui ne laisse aujourd'hui plus rien à désirer. De notre ministère des Affaires étrangères, bien que maintenant devenu très hospitalier, nous ne pouvions guère rien attendre, la négociation qui précéda le traité ayant élé suivie I huis clos, en dehors des voies régulières, et n'ayant laissé à peu près aucune trace dans les arcliives. Mais, dans le silence des pièces officielles, un témoignage plus important.s'est fiit
entendre : c'est celui du premier confident de cette transaction secrète. Les souvenirs de Bernis, laissés dans l'ombre pendant plus d'un siècle par un scrupule exagéré de ses héritiers, ont enfin vu le jour et ont été livrés au public, suivis de curieux compléments que M. F. Masson a recueillis avec le soin intelligent qui caractérise tous ses travaux. Puis M. d'Arneth, pour mener à fin sa belle histoire de Marie-Thérèse, a puisé avec une libéralité discrète dans le trésor des archives iiDpériales confié à sa direction, et, grâce à cette facilité confiante qui est propre aux talents sûrs d'eux-mêmes, il permet qu'on glane encore après lui quelques épis sur le champ où il a passé. Enfin, les éditeurs de la correspondance politique de Frédéric II nous ont livré sur la conduite et les sentiments de leur souverain, — à ce moment critique de sa vie et en face d'une alliance qu'il jugea tout de suite comme une menace à son adresse — tous les renseignements qui étaient en leur possession, et ils ont fait en cela preuve d'une générosité d'autant plus louable c;u'elle permet de prendre en faute sur plus d'un point la véracité du royal historien. L'obscurité n'existe donc plus nulle part et tous les points de l'horizon sont éclaircis. Une seule chose reste
à faire : c'est de rassembler et de comparer ces documents encore épars pour acquérir, de l'ensemble de l'événement lui-même, une complète connaissance. Il reste aussi à distinguer, dans la part que fut appelée à y prendre chacune des puissances intéressées, ce qu'il faut attribuer soit à la nécessité de leur situation, soit aux dispositions personnelles, je dirais volontiers, au tempérament et à l'humeur de tous ceux qui ont agi ou parlé en leur nom, souverains, hommes d'État ou favoris, Louis XV, Marie-Thérèse, Frédéric, Kaunitz, Bernis ou Pompadour. C'est une recherche qui peut mettre en lumière des incidents ignorés dont la connaji^sance aura son prix pour les lecteurs curieux. Je ne me dissimule pourtant pas qu'avec le mystère tout le charme de l'inconnu, tout l'agrément des fictions anecdoliques ou romanesques courent risque de disparaître, pour faire place, devant la lumière de la vérité, à la sèche analyse des intérêts et à la peinture des passions ordinaires de l'humanité.
Un fait résultera d'une façon définitive, suivant moi, du rapprochement et de la comparaison des
documents nouveaux (soit publics, soit inédits), et devra rester acquis à l'histoire, c'est que la déviation imprimée par le traité de 1756 au cours qu'avait jusque-là suivi la politique française, ne fut pas l'œuvre d'un coup de tête enlevé par sur};rise, ou d'une intrigue menée dans Tombre; ce fut l'effet inévitable d'une altération survenue dans les conditions d'existence et d'équilibre de la société européenne, amenant entre les États des rapports nouveaux, et dont la nécessité, tardivement reconnue, ne fut acceptée qu'à regret par ceux qui se virent forcés de la subir
C'est ce qu'a déjà fait pressentir, je crois, un exposé que j'ai déjà présenté, et dont quelques lecteurs peuvent se souvenir, des relations des divers États pendant la guerre de la Succession d'Autriche qui a précédé de si peu d'années le traité de 1756. C'est ce qui ressort en particulier du tableau que j'ai essayé de tracer de la situation dans laquelle la paix d'Aix-la-Chapelle, qui termina ce long conflit,, laissait les puissances belligérantes *.
A cette guerre-là Thistoire peut faire tous les reproches, excepté de s'être écartée des traditions