CHAPITRE III
l'entrevue de babiole
L'opinion du public anglais force le roi George, malgré sa répugnance, ù se rapprocher de la Prusse. — Négocialion engagée entre le cabinet anglais et Frédéric par l'intermédiaire du duc de Brunswick, et premiers indices de réconciliation entre les deux cours. — Inquiétude, que cette nouvelle cause à Vienne. — Délibération de la Conférence. — Kaunitz propose de répondre au rapprocht nient de l'Angleterre et de la Prusse par l'alliance de l'Autriche avec la France. — OlTre qu'il conseille de faire à Louis XV. — Le projet est adopté. — Instruction envoyée à l'ambassadeur à Paris, Stahremberg. — On lui laisse le choix d^ s'adresser au prince de Conti ou à madame de Pompadour. — 1! s'adresse à madame de Pompadour qui df signe l'abbé de Bernis pour négocier avec lui. — Naissance et caractère de Bernis. — Entretien de J3ernis et de madame, de Pompadour. — Il veut décliner la lâche qui lui est confiée. — Le roi la lui impose. — EntrevuedeBernis et de madame dePompadour et de Stahremberg à Babiole. — Le«.tuie du projet de Kaunitz. — Contre-proposition de Bernis dont Kaunitz a peine à faire adopter la discussion à Marie-Thérèse. — Intérêt de connaître les vrais sentiments du roi de Prusse. — Après beaucoup de délais, le duc de Nivernais part pour remplir sa mission. — Ses inslruciions. — Étrange commentaire qu'y a donné le roi de Prusse dans YUistoire de mon temps.
Malgré le ton hautain sur lequel étaient rédigées les notes ou plutôt les sommalions que
l'Angleterre avait adressées à Marie-Thérèse, l'attitude tout aussi fière prise par Timpératrice pour y répondre causait au roi George et à son cabinet plus d'inquiétude qu'ils n'en voulaient laisser paraître. Dans toutes les guerres précédemment soutenues contre la France, TAngleterre, ne pouvant disposer que d'un très faible contingent de troupes de terre, avait toujours eu l'art de suppléer à cette infériorité par le concours d'une des grandes puissances du continent : ce qui lui permettait de consacrer toutes ses ressources au développement de ses forces maritimes. C'est grâce à cet appui prêté par des voisins jaloux de la grandeur française, que Guillaume III avait pu tenir tête à Louis XIV, que Marlborough avait pu vaincre à Malplaquet et à Ramillies, et que la puissance britannique, consacrée par le traité d'Utrecht, venait encore d'être plutôt confirmée qu'ébranlée par la paix d'Aix-la-Chapelle. Si l'Autriche persistait à lui refuser son concours, tout auxiliaire de ce genre allait maintenant lui faire défaut. Elle ne pouvait même compter sur l'assistance de sa plus docile et fidèle compagne, cette Hollande qui lui était attachée (suivant la vive expression de Frédéric), comme une chaloupe est amarrée à un
vaisseau de guerre. L'abandon de FAutriche condamnait la République à l'inaction, l'état obéré de ses finances lui permettant à peine de pourvoir par ses propres forces à la sécurité de son territoire. De plus, le prince de Nassau venait de mourir, et sa veuve, exerçant au nom de son jeune fils un pouvoir toujours menacé, devait se maintenir dans une stricte neutralité sous peine de fournir de spécieux prétextes à l'opposition des adversaires du stathoudérat qui gardaient d'anciennes sympathies pour la France. Aussi le jour où, par un retour de vigueur (qu'avec le tempérament français on pouvait craindre même du conseil débile de Louis XV), une armée partie de Lille ou de Cambrai viendrait à franchir la frontière de Flandre, elle ne devait rencontrer aucune résisîance sérieuse; et la fameuse barrière élevée contre l'ambition des héritiers de Louis XIV serait emportée au premier assaut. Ce n'étaient pas quelques milliers de Hessois, achetés à grands fmis et toujours prêts à se laisser mettre à l'enchère, qui entreprendraient de la défendre. Trente mille Russes (lussent-ils môme arriver à la rescousse, il était douteux qu'ils pussent traverser l'Allemagne en paix, et certain qu'ils ne paraî-
traient jamais à temps ni sur le Rhin ni sur la
Meuse.
Encore n'était-on pas sûr que les subsides nécessaires pour se procurer un secours si chèrement payé et si insuffisant fussent accordés sans difficulté par le Parlement. L'opinion régnante à Londres — dominée par les préoccupations et les espérances de la lutte commerciale et maritime — voyait avec une répugnance croissante tous les sacrifices faits pour des intérêts d'un autre ordre dont des politiques seuls appréciaient toute l'importance. Dans les comptoirs, dans les tavernes de la cité, comme dans les couloirs de la Chambre des communes, on se plaisait plus que jamais à croire, et même à redire assez haut, que tout soldat envoyé et tout écu dépensé sur le continent n'av^ait d'autre destination que de servir la prédilection de l'électeur de Hanovre pour son patrimoine germanique. Cette complaisance témoignée à une fantaisie royale aux dépens de la vraie cause de la nation avait déjà été, on le sait, pendant toute la durée de la dernière guerre, le thème constamment exploité par l'opposition parlementaire. Il fallait s'attendre qu'au moment où on apercevait à l'horizon la menace de charges nouvelles et indéfinies, l'at-
taque serait reprise avec un redoublement de vivacité et un surcroît de violence. « On vient de découvrir, écrivait plaisamment Horace \Valpole (oubliant que le ministre son père avait été en butte précisément aux mêmes reproches), qu'il y a en Angleterre un pays appelé le Hanovre, qui est constamment exposé aux incursions des Français et des Prussiens (on appelle Prussiens un corps de hussards qui fait partie de Tarmée française), et il a été jugé nécessaire de prendre en solde des Hessois, des Russes et autres gens habitant dans le voisinage de cette partie de la Grande-Bretagne, afin de préserver cette contrée de toute attaque. La convenance d'une mesure de ce genre est facile à comprendre. Il y a pourtant des personnes qui ne peuvent se défaire des préjugés de leur éducation, et qui, attachées à Tancienne géographie, ne veulent pas croire qu'il y ait une province de Hanovre en Angleterre, et, ne trouvant pas cette contrée sur la carte, pensent que l'Angleterre n'avait aucun besoin de ces mercenaires : entre autres un certain William Pitt, contestant absolument cette nouvelle géographie, a déclaré qu'il s'opposerait de toutes ses forces à ce genre de traité. »
Effectivement, le célèbre Pitt sortait à ce moment même du conseil où, très gêné qu'il était par Tantipathie que le roi éprouvait pour sa personne, il n'occupait qu'un office secondaire : et il annonçait que, dès que les conventions relatives aux subsides de la Hesse et de la Russie seraient apportées au Parlement, il profiterait de sa liberté pour les écraser des foudres de son éloquence. Il entraînerait avec lui dans sa retraite le chancelier de l'Échiquier, qui refusait de mettre sa signature aux bills qu'en sa qualité de ministre des finances il aurait été chargé de présenter.
Par une singulière coïncidence, ce financier rebelle avait, pour motiver son opposition, une raison toute particulière dont il ne faisait probablement pas mystère : car c'était ce même sir John Legge qui, envoyé peu de temps avant la paix d'Aix-la-Chapelle en mission temporaire à Berlin, avait reçu les confidences de Frédéric*. Il était revenu convaincu que ce souverain, sur lequel toute l'Allemagne avait les yeux fixés, n'aspirait au fond de l'âme qu'à se détacher de l'alliance compromettante de la France et n'attendait qu'une chose pour tendre la main à l'Angleterre : c'était d'être assuré qu'il lui serait fait bon