‹ L'alliance autrichienneChapitre 22 sur 52 · Cf. Paix d'Aix-la-Chapelle, p. 235 et suiv · texte numérisé non relu

Cf. Paix d'Aix-la-Chapelle, p. 235 et suiv

accueil, et qu'on désarmerait la sotte rancune dont il était l'objet de la part de son oncle. Dès lors pourquoi acheter à grands frais des mercenaires d'une fidélité toujours douteuse, quand il suffisait de ne pas s'entêter dans une hostilité sans motifs pour acquérir un soutien puissant avec lequel (fallût-il aussi le payer) on aurait au moins le prix de ses sacrifices? C'était l'avis de tous les gens sensés jusque dans l'entourage du roi, et peut-être même eût-ce été l'avis aussi du premier ministre si, n'ayant d'autre soutien que la faveur royale, il n'eût craint de l'exprimer tout haut. « C'est la Prusse, — écrivait un diplomate expérimenté, que le cabinet du duc de Newcastle comptait parmi ses meilleurs amis, — qui tient aujourd'hui la balance de l'Europe : nous pouvons regretter, mais nous ne pouvons empêcher qu'il en soit ainsi ; et s'il était possible de surmonter une haine et une rancune invétérées, et d'arriver par degrés à cimenter une solide alliance et même une amitié intime entre Sa Majesté et ce prince (ce que nous n'avons jamais essayé, ni, je le crains, même désiré) nous élèverions ainsi contre la plus formidable ambition qui menace la liberté de l'Europe (dont la nôtre dépend) un boulevard plus solide

que celui qu'aucune alliance pourrait nous fournir, et Sa Majesté serait à Tabri de toute crainte *. »

Contrairement à ce qu'on aurait pu attendre, cet attachement extrême de George II à ses possessions germaniques, objet de si vives censures, fut précisément ce qui lui fit enfin ouvrir l'oreille aux sages avis qu'il avait jusque-là repoussés. Malgré tout le prix que la politique anglaise avait toujours attaché à l'indépendance des Pays-Bas, malgré tout le sang anglais versé pour la défendre, le danger certain auquel ce précieux intérêt allait être exposé n'aurait peutêtre pas suffi pour l'émouvoir. Mais quel serait le sort du Hanovre si, l'Autriche devenue indifférente, la Prusse restait hostile? Qui garantirait le cher électorat soit contre une pointe hardiment poussée par une armée française à travers l'Allemagne, soit contre une attaque portée à rimproviste par le puissant voisin qui n'avait qu'à étendre le bras pour frapper un coup mortel? Entre une crainte et une rancune également indignes d'une âme royale, George hésita long-

1. Mémoires de lord Walpole, t. III, p. 319. Lord Walpole était le frère du minisire et l'oncle de l'écrivain du même nom; il avait longtemps représenté l'Angleterre en France en qualité d'ambassadeur.

temps, mais enfin, la prudence faisant taire la haine, il se décida à autoriser ses ministres à faire une ouverture indirecte au roi de Prusse pour obtenir de lui Ja promesse de son appui ou, tout au moins, de sa neutralité.

L'intermédiaire chargé de sonder le terrain se trouva naturellement désigné : ce fut un parent commun des deux souverains, le duc de Brunswick-Wolfenbuttel, appartenant à la maison électorale qui occupait le trône d'Angleterre et mari d'une sœur du roi de Prusse. On avait fait espérer à ce prince qu'une de ses filles pourrait être recherchée en mariage par le jeune prince de Galles, petit-fils de George II et devenu, depuis la mort de son père, l'héritier direct de la couronne. Le duc était naturellement ébloui par la perspective d'une si haute alliance : un scrupule pourtant le retenait et Tempéchait d'entrer, sans quelque embarras, dans ce projet flatteur. Il était du nombre des petits princes allemands, clients du roi de Prusse, que, sur la demande instante de leur protecteur, la France avait pris à sa solde et qui, en échange, lui avaient promis leurs suffrages à la Diète et leur concours éventuel en cas qu'une nouvelle lutte fût engagée dans l'Empire. Il touchait, en cette qualité, une

rente dont chaque semestre était payé par la légation française à Berlin, et le traité qui en avait réglé le montant et les échéances n'expirait que dans les derniers mois de Tannée courante. Obligé qu'il était ainsi envers la France, pouvait-il, à la veille d'une guerre prête à éclater, entrer avec son ennemie dans une si étroite intimité de famille? Puis l'honneur n'était pas la seule chose à considérer, il y avait aussi des intérêts d'un autre ordre à ménager. Le subside qu'il perdrait ainsi à coup sûr du côté. de Versailles, le lui rendrait-on à Londres? Enfin si le projet venait à ne pas se réaliser, la France, qui ne pouvait manquer d'en avoir connaissance, consentirait-elle ensuite à continuer et à renouveler ses largesses?

Frédéric, consulté sur ce cas de conscience, calma les inquiétudes de son parent. Personne, lui fit-il dire, ne pouvait trouver mauvais qu'il songeât avant tout au bien de sa famille; et une fois que sa fille serait devenue princesse d'Angleterre, on trouverait également tout simple qu'il se rangeât du côté où l'appellerait son affection paternelle. On comprendrait même qu'il songeât à tirer de la nouvelle alliance autant de profit que d'éclat, en faisant stipuler en sa faveur des avan-

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tages égaux, sinon supérieurs, à ceux auxquels il devrait renoncer. L'essentiel était seulement de ne pas prendre d'engagements trop contraires à ceux qui le liaient encore pour quelques mois, ce qui, la guerre survenant, pourrait le mettre dans de graves embarras. Cependant, ajoutait le prudent conseiller, comme il ne fout pas rebiitev les gens, si l'Angleterre exigeait que le père de sa future reine promît de lui prêter un concours armé dans le conflit qui allait s'engager, on pourrait prendre le biais de dire qu'on ne lui viendrait en aide que dans le cas assez peu probable où elle aurait à se défendre sur son propre territoire. Quant à la crainte que, le projet de mariage venant à manquer, on ne pût pas rentrer en affaire avec la France, le duc n'avait pas lieu de s'en préoccuper. La France, au contraire, instruite du prix que ses rivaux avaient mis à cette alliance, et du danger qu'elle avait couru de la perdre, ne serait que plus disposée à faire les sacrifices nécessaires pour se l'assurer, et c'est ce que, lui-même. Frédéric, ne manquerait pas de lui faire sentir. La consultation ainsi donnée en règle se terminait par ces mots : « Je demande avec instance que le duc veuille bien ne pas me nommer dans tout ceci,

et de faire môme semblant comme s'il ne m'avait pas consulté sur cette affaire *. »

Les secrets de cette nature sont rarement gardés, et il n*est pas sûr que Frédéric comptât lui-même sur la discrétion de son correspondant; quoi qu'il en soit, l'oisance avec laquelle il engageait un beau-frère, un ami, un des soutiens naturels de sa politique, à passer sans transition d'un bord à l'autre, donnait naturellement à penser qu'il ne répugnerait pas à opérer luimême au besoin un changement de front du même genre. Ce fut la conclusion à laquelle on arriva dans un conseil tenu à Hanovre, où George s'était rendu, comme il le faisait tous les ans, au grand déplaisir de la nation britannique et de ses propres ministres. Il ne manquait pourtant jamais d'emmener avec lui quelquesuns des membres de son conseil et, cette fois, c'était le secrétaire d'État chargé des affaires d'Allemagne, lord Holderness, qui avait dû l'accompagner. La distance de Hanovre à Brunswick n'étant pas grande, Holderness s'y rendit en personne pour charger expressément le duc d'entrer en conversation avec son beau-frère, et celui-ci

1. Pol. Corr. Frédéric au prince Ferdinand de Brunswick, t. I", 26 juillet 1155, t. XI, p. 191, 225.

ayant craint de se compromettre par une communication purement verbale, un écrit lui fut laissé où il était dit ; « Les différends survenus entre l'Angleterre et la France pourraient bien troubler le repos général de l'Europe et même porter le fléau de la guerre au sein de TAUemagne. On a pourtant de la peine à concevoir sous quel prétexte on voudrait inquiéter un membre de FEmpire et comment on pourrait colorer une attaque sur les États allemands de Sa Majesté Britannique, en haine des mesures qu'elle s'est vue forcée de prendre pour la défense des droits et possessions de sa couronne dans le Nouveau- Monde. Une attaque aussi injuste ne pourrait manquer d'être suivie de malheureuses conséquences. Sa Majesté se verrait obligée d'avoir recours aux puissances alliées, et une inondation de troupes étrangères mettrait le comble aux malheurs de l'Allemagne. Une telle calamité intéresse trop Sa Majesté le roi de Prusse pour qu'Elle pût la voir arriver avec tranquillité, et les sentiments patriotiques de ce prince sont trop bien connus pour qu'on puisse douter que, bien loin d'appuyer l'injustice d'une telle attaque, il ne fît effort auprès de ses alliés pour en prévenir les suites funestes... Ce qu'on désire de la part

de Son Altesse Sérénissime (le duc de Brunswick) est qu'il tâche de disposer Sa Majesté Prussienne à se prêter aux vues patriotiques de Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne, pour la conservation de la paix en Allemagne et de la porter à donner une promesse formelle qu'Elle n'entreprendra rien ni directement, ni indirectement contre les États de Sa Majesté Britannique dans l'Empire, et qu'Elle ne prêtera aucun secours à la France dans le dessein qu'il pourrait avoir contre Sa Majesté Britannique en Allemagne, et que pareillement Elle ne s'opposera pas aux mesures défensives que Sa Majesté se verrait obligée de prendre au cas d'une telle invasion et même qu'Elle préviendrait et empêcherait la France d'entreprendre rien de pareil. La réciprocité à accorder à Sa Majesté Prussienne serait facile à trouver \ »

Tout était à remarquer dans ce petit factum rédigé avec adresse et qui touchait Frédéric aux deux points qu'on savait lui être le plus sensibles. C'était d'abord un appel fait à ses sentiments de patriotisme germanique dont il devait rechercher d'autant plus la popularité qu'on lui

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