Pol. Corr., t. XI, p
reprochait d'en avoir donné peu de preuves dans la guerre précédente; puis, la menace d'une inondation d'étrangers, dont on n'avait pas besoin de lui dire le nom, et qui ne pourraient entrer en Allemagne qu'en passant par son territoire. De plus, en commençant par lui demander seulement de ne pas s'associer aux mauvais desseins de la France, on finissait, moyennant une gradation d'idées habilement ménagée, par le presser formellement de s'y opposer lui-même. Enfin, les derniers mots, sous la forme d'une promesse de réciprocité, contenaient l'offre d'une véritable alliance à conclure moyennant échange d'avantages et de garanties mutuels.
Succédant à la mauvaise humeur de la veille, l'avance était forte, et c'était beaucoup offrir et beaucoup demander du premier coup. Frédéric jugea que c'était trop et que tant de distance ne pouvait être franchie en un jour et d'un seal pas. Sans doute, un rapprochement avec l'Angleterre était ce qu'il avait toujours désiré, mais il en attendait la propositon depuis trop longtemps pour y prendre tout de suite confiance. Trop de doute planait encore sur la durée des meilleurs sentiments auxquels son oncle paraissait revenu, et sur la nature des relations encore subsis-
tantes entre l'Angleterre et l'Autriche dont le refroidissement, bien que visible, n'avait pas encore le caractère d'une rupture officielle et définitive. La querelle entre ces deux anciens alliés, s'il y en avait une, était-elle sérieuse? L'habitude d'une vieille intimité ne l'emporteraitelle pas sur une susceptibilité de fraîche date? Et si des deux parts on en revenait aux anciennes amours, quelle serait sa situation, à lui, après avoir offensé la France, en face de ses deux ennemis réconciliés peut-être sur le terrain d'une hostilité commune dont il serait l'unique objet? Dans cette obscurité il parut prudent de s'abstenir de toute parole décisive. Par une réponse faite sur un ton affecté d'indifférence (mais dont chaque terme fut calculé avec tant de soin qu'il en existe deux textes divers dans la collection des lettres royales), Frédéric se borna à exprimer le regret de voir la paix de l'Europe en péril pour des démêlés si légers, portant sur des possessions lointaines et presque incultes, et dont le jeu ne valait pas la chandelle. Les dangers de l'Allemagne ne lui paraissaient pas tels qu'on semblait le craindre, mais pour les prévenir, il était prêt à faire l'offre de sa médiation à laquelle (si elle était acceptée des parties intéressées) on pourrait
joindre celle de l'impératrice ou de telle autre puissance neutre qu'on désignerait, et on aviserait à trouver quelque expédient de nature à ménager l'honneur des deux couronnes.
Un billet confidentiel était joint à cette pièce ostensible : Frédéric y assurait son cher frère et cousin que, sll se mêlait d'une affaire qui le touchait si peu, s'il entrait dans un chipotage dont il n'espérait rien de bien, c'était uniquement pour ne pas compromettre l'alliance désirée par sa nièce. C'est dans cette unique pensée que, bien que très décidé à ne pas faire et à ne pas se laisser extorquer la déclaration de neutralité qu'on lui demandait, il autorisait pourtant le duc à jouer le rôle d'entremetteur de manière à ne pas décourager les Hanovriens et à leur laisser bonne espérance. On serait à temps plus tard pour les amuser, en demandant des éclaircissements et en faisant naître des difficultés. « Dans le fond, disait-il en terminant, je vois que le roi d'Angleterre a la peur bien chaude pour son électoral, et je commence à soupçonner qu'il n'est pas satisfait de la cour de Vienne, ins quoi il ne s'adresserait jamais à moi. Toute tte affaire en général est fort embarrassante, mais avec du secret, de la patience et de l'adresse.
i68 l'alliance autrichienne.
j'espère que nous nous en tirerons à notre honneur. J'embrasse ma sœur. Ayez la bonté de brûler cette lettre *. »
Le duc reçut ces deux épîtres avec une véritable extase dC admiration (c'est l'expression dont il se sert lui-même), et entra sur-le-champ dans la voie lumineuse qui lui était indiquée. En compagnie de la duchesse sa femme, et de ses deux filles, il ne perdit pas un moment pour se rendre à Hanovre. Là, soit qu'ils eussent compris à demi-mot où leur illustre parent en voulait venir, soit qu'ils ne craignissent pas de forcer un peu la vérité dans un intérêt qui leur était cher, le duc et la duchesse s'acquittèrent si bien de leur mission d'entremetteurs, que loin de décourager les Hanovriens, ils leur inspirèrent une juste confiance dans le succès de leur tentative. Naturellement il ne fut pas question de la médiation offerte, qui, dans l'état d'ardeur belliqueuse du public anglais, ne pouvait être sincèrement discutée et fut regardée pour ce qu'elle était, comme un prétexte pour continuer la conversation. Le ministre anglais se borna à répondre qu'évidemment, puisque le roi de Prusse était
1. Pol Cor7\, t. XI, Frédéric au duc de Brunswick, 12 août 1155, p. 2t>2, 2o3.
encore en doute sur la justice de la cause soutenue et la nécessité des mesures de défense prises par Sa Majesté Britannique, c'est qu'il ne connaissait pas suffisamment les faits et que, dès son retour en Angleterre, on lui ferait parvenir des documents de nature à établir, au-dessus de toute contestation, de quel côté, entre les deux puissances coloniales, étaient le droit et le tort.
Cette fois, ce fut au tour de Frédéric de trouver Tattente un peu longue, et l'impatience le gagnant, il ne voulut pas, du moment que la porte était entr'ouverte, laisser le temps de la refermer. « Ayant encore pris en considération cette affaire, écrivit-il au duc de Brunswick, je veux bien m'ouvrir avec Votre Altesse, bien que dans le dernier secret, que réflexion faite, j'ai songé que mon traité d'alliance fait avec la France finira au printemps de l'année qui vient, ce qui me laisse la liberté d'agir conformément à mes intérêts et à ma convenance. Quoique je ne prendrais {sic) aucun autre engagement avant que le terme stipulé dans ce traité soit expiré, je ne désavouerais pas Votre Altesse, si Elle veut, en attendant, donner à entendre au ministère anglais (mais toujours comme d'elle-môme)
que, pourvu qu'on me fasse des propositions raisonnables de la part du roi d'Angleterre, on pourrait peut-être arriver au but qu'on s'était proposé relativement à la neutralité des États d'Hanovre : qu'il ne fallait pas s'attendre que je m'ouvrirais le premier, mais qu'il fallait indispensablement qu'on commençât à s'expliquer en me faisant des propositions acceptables. Je laisse à la pénétration de Votre Altesse, si Elle trouvera convenable de faire ces insinuations à Hanovre avant ou après le départ instant du roi d'Angleterre. Je la prie seulement d'en vouloir user toujours avec ce ménagement, comme si je n'étais aucunement mêlé, mais que c'était d'Eile-même et sur des avis particuliers qu'Elle avait eus à mon sujet, et qu'Elle avait cru hasarder ces insinuations au ministre anglais en forme de bon conseil qu'Elle lui donnait K »
Tout ce manège, dont ceux mêmes qui en avaient la confidence n'étaient pas dupes, ne pouvait échapper à l'œil soupçonneux d'un observateur attentif qui était présent et naturellement en éveil. Ce n'était autre que le ministre autrichien
1. Pol.Corr., Frédéric au duc de Brunswick, 25 août, 1" septembre 1755, t. XI, p. 272, 286.
à Londres, le comte Goilorecio, qui, très contrarié de la mésintelligence survenue malgré lui et contrairement à tous ses désirs entre sa cour et celle de Londres, était venu tout exprès à Hanovre, à la suite du roi, afin d'en suivre et d'en atténuer s'il était encore possible les conséquences. Pour s'apercevoir que quelque chose se tramait à son insu, il lui aurait suffi de l'attitude embarassée et énigmatique du ministère hanovrien, qui jusque-là s'était montré en toute circonstance dévoué à la politique autrichienne. Mais ce qui acheva de le mettre en garde, ce fut la remarque qu'il fit qu'à son arrivée tout le monde à Hanovre paraissait en proie à une vive inquiétude, comme si on eût été à la veille d'une invasion imminente. Depuis l'arrivée du duc de Brunswick, au contraire, et surtout à la suite des entretiens de la duchesse, propre sœur du roi de Prusse, ce trouble avait fait place à une sécurité parfaite, dont l'expression se peignait sur tous les visages. Naturellement, c'étaient là autant d'indices dont il ne pouvait manquer de donner avis à sa cour, en ajoutant que, d'après l'accueil fait à des voyageurs qui passaient pour amis de P'rédéric et qui étaient jusque-là assez mal accueiUis, il ne pouvait méconnaître qu'on était
disposé à cajoler et à caresser tout ce qui venait de Berlin *.
Quand ces avertissements d'une nature peu rassurante arrivèrent à Vienne, tout dans l'entourage impérial était déjà en émoi. La simple indication d'une entente possible entre la Prusse et FAnglelerre, — bien que faite, on Ta vu, dans la dernière communication anglaise en termes encore assez vagues, — avait suffi pour jeler la confusion dans tous les esprits. Conférences sur conférences se succédaient pour déterminer Tattitude à prendre en face de cette réconciliation suspecte entre un ami et un ennemi de la veille. A première vue, il semblait que les intentions pacifiques prêtées au roi de Prusse devant enlever à l'Autriche tout sujet d'inquiétude en Allemagne, lui laissaient par là la libre disposition de ses troupes, et lui permettaient d'envoyer dans les Pays-Bas, sans péril pour elle-même, le contingent réclamé par l'Angleterre. C'était l'avis que développait le ministre anglais Keith avec une confiance qui paraissait assez bien justifiée; mais de la réflexion naissait une impression tout opposée : car au fond, et à y regarder de près,