‹ L'alliance autrichienneChapitre 25 sur 52 · D'Arneth, t. IV, p · texte numérisé non relu

D'Arneth, t. IV, p

une communauté de foi religieuse, et dont elle avait l'art d'entretenir la sympathie par d'utiles et constantes largesses. C'est l'hommage qu'elle allait porter au roi de Prusse, érigé ainsi par elle en chef de tout le parti protestant de l'empire. Mais était-on donc réellement enfermé dans cette redoutable alternative, une solitude absolue ou une fraternité d'armes compromettante? N'était-il aucun moyen d'y échapper? Pour la première fois le nom de l'alliance française, jusque-là murmuré à voix basse dans des entretiens privés, fut prononcé tout haut dans la conférence.

Kaunitz savait mieux que personne à quels auditeurs méfiants il avait affaire. Il n'ignorait pas non plus quelles préventions au moins égales régnaient dans les conseils de Louis XV, et quel lien formé par une complicité suivant lui criminelle tenait la politique française attachée, ou plutôt assujettie, aux caprices et aux convoitises du ravisseur de la Silésie. Il n'essaya pas de dissimuler les obstacles que ses tentatives de réconciliation et de rapprochement avaient rencontrés à Versailles. Mais il constata en même temps les indices de sentiments plus favorables qu'une observation sagace lui avait révélés ou fait près-

sentir. Admis dans l'intimité royale, il avait pu démêler chez le souverain un ressentiment caché, mais amer, des procédés hautains et des railleries dont l'écho lui arrivait de Berlin; et chez tous les agents mêlés à la dernière guerre, il avait trouvé un souvenir impatient du prix que leur avait coûté et de la gêne que leur avait causée une alliance précaire toujours prête à faire défaut et rompue deux fois en pleine campagne. Enfin, il avait pu lire sur le visage des conseillers les plus fidèles à l'ancien système, toutes les fois que le nom de Frédéric était prononcé devant eux, l'expression de la peur plutôt que de la contlance. Tous ces sentiments d'inquiétude ou d'irritation ne pouvaient manquer d'être surexcités le jour où on pourrait démontrer, preuves en main, que l'allié suspect était entré de nouveau, mais cette fois avant toute épreuve, en intelligence secrète avec l'ennemi déclaré.

De cette découverte naissait d'ailleurs entre la France et l'Autriche un intérêt commun qui pouvait devenir la base d'un accord : car la même évolution politique qui laissait l'un des deux États dans l'isolement, condamnait l'autre à une privation du même genre. Délaissée par la Prusse, la France, à la veille d'une grande crise

restait aussi dénuée de tout auxiliaire que l'Autriclie séparée de l'Angleterre. Situation, nécessité pareilles, quelle meilleure raison pour s'unir? En tout cas, nulle autre voie de salut ne pouvant être tentée, jamais on ne trouverait d'occasion plus favorable pour s'en faire ouvrir l'entrée.

Le plan développé alors par Kaunitz à l'appui de ces considérations était conçu avec la hardiesse d'un homme d'État qui, dédaignant l'insuffisance des solutions moyennes et mesquines, marche droit au but et sait proportionner l'importance des sacrifices à la grandeur du résultat. Il était temps, suivant lui, de sortir d'un système de temporisation qui laissait grandir le mal au lieu de le conjurer. Le moment était venu de tenter contre la Prusse un retour offensif en obtenant de la France, pour seconder cette audacieuse tentative, sinon son concours effectif, au moins son appui moral, constaté par une rupture éclatante avec son infidèle allié. La proposition devait en être faite directement à Louis XV, en lui offrant, sans tarder et sans marchander, des avantages assez éclatants pour entraîner et justifier son assentiment.

C'était d'abord au cœur du roi qu'il fallait parler, et Kaunitz avait appris à Aix-la-Chapelle

à en connaître le chemin. L'établissement, de son gendre, l'infant Phili,4)e, mari de sa fille préférée, avait été pendant toute la négociation, le point le plus vivement sollicité par les agents français aussi bien que par les Espagnols. C'était aussi le plus obstinément contesté par l'impératrice, qui craignait toute extension de la maison de Bourbon en Italie, et, à plusieurs reprises, faute de pouvoir obtenir d'elle cette condition sine qua non, tout avait failli être rompu. Finalement il avait fallu se borner à offrir à l'infant et à sa femme les petits duchés de Parme et de Plaisance, domaines de médiocre étendue, dotés de maigres revenus, sans relation directe avec la France et cernés de voisins hostiles. C'était une satisfaction très insuffisante pour une princesse ambitieuse, aimant le luxe, l'intrigue et le pouvoir, et qui, dans sa correspondance restée très fréquente avec son père, ne cessait d'exhaler ses regrets et ses plaintes sur l'ennui de son exil et le chétif éclat de sa cour. Kaunitz proposa sans hésiter de transporter le ménage princier de l'autre côté des Alpes, et aux portes mêmes de France, en lui assignant dans ces Pays-Bas, objet de tant de contestations, un territoire d'une étendue égale, d'une importance politique bien

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préférable, et (pour ne rien négliger) d'un rapport pécuniaire supérieur à celui qui devrait être abandonné en Italie. C'était, en réalité, remettre à des mains filiales la clef d'une des plus importantes de nos frontières septentrionales. Pour la garder ou pour la reprendre, que de sang depuis des siècles n'avait pas été répandu! La céder aujourd'hui de bonne amitié et sans combat, c'était assurément le plus grand sacrifice que l'intérêt politique pût faire à l'affection paternelle. Une seconde proposition, qui n'était pas de moindre conséquence, et dont j'avoue n'avoir pu prendre connaissance sans surprise, consistait dans la promesse de faciliter par tous les moyens l'avènement du prince de Gonti au trône de Pologne. Rien de plus inattendu qu'une telle offre de la part d'un politique autrichien, car rien n'était plus contraire aux traditions de la cour de Vienne que de laisser former à ses portes un centre d'influence française. Varsovie, aux mains d'un prince français, n'aurait pas tardé à devenir une sorte de camp armé où l'indocile noblesse polonaise, toujours en quête de combats, viendrait se grouper autour d'un chef doué d'une autorité suffisante pour se faire obéir. Pour

s'écarter ainsi d'une règle de prudence élémen-

taire il fallait donc que Kaunitz eût connaissance non seulement de la vague ambition du prince de Gonti, que personne en France ne prenait au sérieux, mais de l'appui secret que lui prêtait Louis XV. Il connaissait donc l'existence et la formation toute récente de cette diplomatie occulte dont j'ai dû rapporter à cette époque même l'origine ! C'était bien le fait : et j'ai dû m'en convaincre en trouvant annexée à une dépêche de Marie-Thérèse l'annonce d'un mémoire touchant la mission secrète du comte de Broglie. D'après les indications qui y sont données, ce document devait mentionner le nom des agents du comte, les fonds dont il disposait, la nature des relations qu'il avait su, en trois ans d'exercice, se créer en Pologne. Mon étonnement a été grand et n'a pas été exempt, j'en conviens, d'un peu de confusion. Les recherches quej'avais faites sur le Secret du roi, et que je croyais complètes, ne m'avaient mis sur la trace d'aucune révélation pareille. Le mystère de la pensée royale m'avait paru gardé, par tous ceux qui en avaient eu confidence, avec une religieuse fidélité, et j'étais d'autant plus fondé à le croire qu'au moindre indice qui l'eût trahi, le trouble eût été grand à Versailles, dans le ménage du

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jeune dauphin et de la princesse saxonne, son épouse. A Berlin, l'émotion n'eût pas été moindre, et Frédéric, qui avait l'œil ouvert sur tout ce qui se passait en Pologne, se fût montré fort irrité de n'avoir pas été prévenu d'une résolution de ce genre aussi importante pour lui. Mais si à Versailles et à Berlin on n'en avait rien su, comment tout était-il parfaitement connu à Vienne? A quoi attribuer Tindiscrétion? à la trahison d'un secrétaire corrompu? à l'arrêt d'un courrier? à quelque dépêche interceptée dont on aura habilement dégagé le chiffre? Je l'ignore, mais le fait qu'une pratique secrète de Louis XV, qui s'est prolongée pendant tout son règne sans qu'aucun de ses ministres, même en la soupçonnant, ait pu la tirer complètement au clair et dont son successeur seul a été pleinement informé, ait été en quelque sorte notoire, dés la première heure, dans le conseil de Marie-Thérèse, c'est une curiosité historique qui a peu d'analogues. Quoi qu'il en soit, on comprend que Kaunitz, croyant s'être rendu maître de la pensée intime du roi, ait cru user envers lui d'une flatterie délicate, en allant, même au prix de quelque sacrifice, au-devant d'un désir qu'il n'osait avouer et en lui épargnant jusqu'à la peine de l'exprimer.

Un dernier point mettait le comble à des avances qui, à première vue, pourraient paraître excessives. L'Autriche devait consentir à mettre provisoirement les troupes françaises en possession de deux places des Pays-Bas, dont Tune au moins avait une sérieuse importance : Ostende et Niewport ; et l'occupation pourrait durer pendant tout le temps de la guerre, la restitution ne devant avoir lieu qu'à la conclusion de la paix. On ne pouvait offrir plus loyalement la garantie des engagements pris et le gage anticipé des cessions promises. La prise de deux places maritimes serait de plus particulièrement sensible à l'Angleterre, et satisferait ainsi l'impatience de ceux qui, autour du roi, désiraient qu'on répondît par quelque mesure énergique aux insultes auxquelles la marine et le comm.erce français ne cessaient d'être en butte dans les parages fréquentés par les escadres britanniques. Une protestation apparente, faite par l'Autriche pour la forme et laissée sans suite, enlèverait à l'opération le caractère trop évident d'une connivence entre le détenteur provisoire et le propriétaire momentanément dépossédé.

En échange de tels avantages, dont l'étendue passait réellement toute créance, que deman-

dait-on à la France? Pour l'heure présente aucun roncours armé, seulement l'adhésion donnée à un vaste plan de coalition formée contre la Prusse, dans laquelle chacun amènerait ses alliés, l'Autriche : la Bavière, la Saxe et la Russie; la France : ses clients habituels, la Suède, le Danemark et l'Électeur palatin. On chercherait et on avait l'espoir de réussir à entraîner l'Espagne qui, en ce moment, hésitait encore à se déclarer, mais qui ne résisterait pas à l'appât de la part qu'on pourrait lui promettre dans les résultats certains de la victoire : car, l'Autriche se contentant de rentrer dans son patrimoine héréditaire de Silésie, une fois la Prusse vaincue, il y aurait dans ses dépouilles de quoi indemniser tout le monde. La Poméranie irait naturellement à la Suède, le duché de Glèves au Palatinat. La Saxe trouverait facilement à sa porte et dans son voisinage l'annexion de provinces enlevées au duché de Brandebourg et qui consoleraient Auguste de la perte de sa royauté polonaise plus nominale que réelle. Enfin qui sait si, le Hanovre se trouvant placé de manière à s'agrandir sans peine, son électeur, oubliant sa qualité royale, ne céderait pas lui-môme à la tentation? Ce serait d'oillruis à rAulricho et à la Russie, chacune

à la tête de cent mille hommes, à ouvrir la campagne à laquelle les autres ne viendraient se joindre que quand les premiers coups auraient été portés. Si de grands frais étaient nécessaires pour mener à fm l'opération, on demanderait à la France d'en prendre sa part. C'était le seul engagement qu'on réclamait d'elle *.

Tel était le projet grandiose, embrassant un si vaste ensemble et descendant dans des détails si nombreux que, sans nul doute, les vieux conseillers devant lesquels Kaunitz dut les développer en auraient été en temps ordinaire plus éblouis et plus effrayés que séduits. Mais la crise était violente et le danger pressant. On craignait d'apprendre d'un jour à l'autre une marche triomphante des Français sur Bruxelles. La totalité des Pays-Bas semblait perdue d'avance ; Kaunitz ne demandait le sacrifice que d'une partie et offrait en échange l'espoir d'une rentrée victorieuse en Silésie. De plus, ce qui serait cédé à l'influence française en Flandre, elle devait le rendre en Italie par l'abandon des duchés de Parme et de Plaisance. Sous la pression de ces motifs -impérieux, fortement appuyés par l'impératrice, la

l.D'Arnelh et Beer, loc. cit. Marie-Thérèse à Slahreniberg, 21 août 1755 (Archives de Vienne).

décision fut prise, hâtive, presque contrainte, et Kaunitz ne perdit pas un jour pour la mettre à exécution. La dernière conférence eut lieu le 21 août. L'instruction adressée au comte de Stahremberg, au nom de Marie-Thérèse, porte exactement la même date, ce qui, vu l'étendue des développements, ne permet pas de douter que tous les termes en avaient été d'avance concertés avec elle. Mais en l'expédiant, le prudent Kaunitz eut soin de rédiger une longue note, destinée, ditil, ce à laisser à la postérité la connaissance complète des motifs sur lesquels était appuyée la résolution que venait de prendre la haute autorité impériale ». Contrairement à l'usage, il ne se contenta pas de soumettre cette pièce à l'impératrice, il voulut y faire reposer aussi le visa de l'empereur qui, en général, réservait sa signature pour les actes intéressant non pas l'Autriche seulement, dont il n'était pas personnellement souverain, mais l'empire dont il était le chef. Cette fois ce fut François qui, de sa propre main, peutêtre mal assurée, inscrivit sur le document le mot placet '.

L'instruction envoyée à Stahremberg est,

i. D'Arnelh, t. IV, p. 390. Voirie texte de cette pièce. Appendice A.

comme tout ce qui émanait de la chancellerie autrichienne, longue, verbeuse et diffuse. On dégage cependant à travers ses détours la pensée dirigeante. L'essentiel était, avant de faire miroiter aux yeux de Louis XV les brillants avantages dont on le flattait, de mettre sa conscience à Taise et de prendre la prudence de ses ministres en défaut, en lui révélant la défection que son volage allié était en train de préparer à Berlin. Sur ce point capital, les preuves positives manquaient (car à cette date les avertissements donnés de Hanovre par Golloredo étaient à peine arrivés à Vienne). Mais que de vraisemblances! « Il y a d'abord l'assertion de l'Angleterre qui considère comme un fait acquis, dont elle nous a donné l'assurance, que nous n'avons rien à craindre d'une agression prussienne et que nous pouvons, par conséquent, employer la majeure partie de nos forces contre la France : elle n'aurait pas donné une telle assurance sans un sérieux motif. » Il faut remarquer ensuite le retard que la Prusse met à renouveler son alliance avec la France. « Il n'a jamais été douteux, continue l'impératrice, que ce roi cherche notre écrasement; mais comme, d'une part, notre armée est encore réunie et que, d'autre part, un corps

considérable de troupes russes est prêt à entrer en campagne, comme il lui faut seulement des guerres où il y a peu à risquer et beaucoup à gagner, il est très probable qu'il a prêté Toreille aux ouvertures secrètes de TAngleterre. Il pourrait ainsi se tenir tranquille pendant un certain temps, surtout au commencement, et se contenter de voir la France nous affaiblir dans la prochaine guerre et lui procurer ravantage d'être plutôt en état de parler en maître sur un autre point. Toutes ces circonstances ont dû faire réfléchir la France et expliquent Thésitation qu'elle met encore à engager la guerre sur terre comme on l'en presse, et pourquoi elle se borne jusqu'ici à des préparatifs maritimes. Mais cette incertitude doit cesser, il n'y a donc pas un moment à perdre pour lui parler. »

Suit rénumération des propositions à faire, qu'il ne faudra pourtant pas énoncer d'une manière trop complète et trop précise avant de savoir dans quelles dispositions elles seront accueillies. Une insistance particulière doit néanmoins être mise sur l'échange de situation ofl'ert à l'infant Philippe, et, chose assez remarquable, ce n'est rju'après avoir évalué l'avantage pécuniaire que tout domaine situé en Flandre pré-

sente sur un territoire de même étendue en Italie qu'on aborde le véritable intérêt politique de cette substitution. « Elle serait, dit la dépêche, d'une valeur inappréciable pour la France, celle-ci ayant principalement dirigé ses projets d'agrandissement sur cette partie des Pays-Bas, aussi bien pour assurer davantage sa nouvelle acquisition du duché de Lorraine que pour mettre sa capitale à l'abri d'une attaque ennemie en cas de guerre malheureuse. Lors de la guerre de la succession d'Espagne, le roi n'était pas en sécurité à Versailles, et il n'aura pas échappé à la cour de France qu'à l'époque où les armées commandées dans la dernière guerre par Belle-Isle et Maillebois se trouvaient engagées en Allemagne, l'armée combinée disponible dans les Pays-Bas aurait pu pénétrer en France et mettre fm à la guerre d'un seul coup, si les puissances maritimes avaient écouté les propositions de lord Stair... En réalité, ce sera comme si cet équivalent appartenait à la France; nous consentirions au besoin à en garantir d'avance, et par une clause secrète, le retour à la France, ou à ne donner qu'une partie de l'équivalent à don Philippe et le reste à la Maison de France. » A l'égard de l'établissement du prince de Gonti

en Pologne, Stahremberg devait faire remarquer que jamais un Français ne pourra régner à Varsovie tant que l'Autriche et la Russie seront d'accord pour s'y opposer, et qu'il est plus que douteux que la Prusse consente jamais à ce voisinage. Tout sera facile au contraire si, Frédéric une fois réduit à subir les conditions de la victoire, on assure au roi Auguste et à sa maison une compensation durable en Allemagne pour la perte d'une couronne élective.

Une observation faite en terminant, sans avoir précisément un caractère comminatoire, était de nature à faire réfléchir les politiques français sur les conséquences d'un refus qui réduirait peut-être l'Autriche à un parti désespéré dont la France aurait lieu de se repentir.

« L'utilité de l'alliance proposée, dit la dépêche, consisterait à la longue en ce que la France nourrit en ce moment un serpent dans son sein. Il est incompatible avec le véritable intérêt de la France de laisser augmenter la puissance duditroi (de Prusse) et de fournir aux puissances maritimes l'occasion de le mettre avec le temps à la place de notre auguste Maison et de se servir de lui pour vaincre la suprématie de la France. Le roi de Prusse connaît bien l'exactitude de ce

raisonnement et il n'a pas l'espoir de pouvoir satisfaire son désir illimité d'agrandissement avec l'aide de la France, tandis qu'une alliance avec les puissances maritimes lui ouvrirait à cet effet une nouvelle voie. Cette seule réflexion devrait ouvrir les yeux à la France, surtout si elle considère que si nos offres bien intentionnées devaient rester vaines, il n'y aurait pas impossibilité de notre côté de céder au désir du roi d'Angleterre et de tranquilliser ledit roi en ce qui concerne la Silésie et de le décider par l'offre de nouveaux avantages à unir une grande partie de ses forces aux nôtres et à celles de l'Angleterre, pour combattre la France et à lui faire sentir combien peu elle a suivi jusqu'à présent les véritables règles de ses intérêts *. »

A l'instruction était jointe une lettre particulière dans laquelle Kaunitz, ne pouvant contenir sa joyeuse émotion, félicitait avec effusion Staliremberg du grand œuvre auquel il allait leur être donné à tous deux de concourir. « Je me représente facilement, disait-il, quelle foule d'idées doivent traverser l'esprit de Votre Excellence à la première lecture du rescrit ci-joint de l'impé-

1. Marie-Thérèse à Stahremberg, 21 août 1755 (Archives de Vienne).

ratrice.» Quel beau thème il allait avoir à développer devant le roi de France. La perpétuité de la monarchie française et sa sécurité, la consolidation de la paix, la gloire et Tintérêt du roi, le meilleur établissement des princes de sa maison, Taugmentation du nombre de ses amis et leur agrandissement, la protection de notre sainte religion, la juste vengeance à prendre par suite de la défection répétée de la Prusse peuvent servir à Votre Excellence comme mobiles à l'appui de ses propositions... J'espère que la divine Providence réserve à Votre Excellence de remplir pleinement la mission dont je n'ai pas eu occasion de m'acquitter à Paris *. »

Enfin l'envoi était complété par un billet autographe donnant à l'expédition tout entière un caractère de solennité : « Je promets, foi d'impératrice et de reine, — écrivait Marie-Thérèse de sa propre main, — que de tout ce qui sera proposé de ma part au roi Très-Chrétien par le comte de Stahremberg il ne sera jamais rien divulgué et que le plus profond secret sera gardé à cet égard et pour toujours, soit que la négocia-

1. Marie-Thérèse à Stahremberg, 21 août 1755 (Archives de Vienne). — Kaunilz à Stahremberg, 21 août 1755 (Archives de Vienne).

tion réussisse ou ne réussisse point, bien entendu néanmoins que le roi Très-Chrétien donne une déclaration et promesse pareille à celle-ci. — Fait à Vienne le 21 août 1755 *. »

Mais alors à qui confier ce dépôt placé sous le sceau d'une double parole royale? Et pour commencer, par où aborder Louis XV, sans bruit et dans l'ombre? Il ne fallait songer à s'adresser à aucun des ministres. Par goût ou par peur, tous étaient Prussiens dans l'âme : autant aurait valu parler à Frédéric lui-même. Versailles, où nul esprit de discipline ne régnait plus, où toutes les langues étaient déliées et toutes les oreilles ouvertes, était peut-être le lieu du monde où un secret était le plus difficile à garder. Il y avait pourtant un confident naturellement désigné, puisqu'il était intéressé de sa personne à un projet qui devait lui assurer une couronne et qu'il avait déjà dans l'intimité du roi des entrées qui, bien que la cause en fût mystérieuse, étaient assez publiques pour qu'on en pût faire usage sans attirer l'attention. C'était le prince de Gonti; aussi c'est bien à lui que Stahremberg eut tout d'abord l'ordre de s'adresser, et il eut même l'autorisation de faire

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