‹ L'alliance autrichienneChapitre 32 sur 52 · LE DUC DE NIVERNAIS A BERLIN · texte numérisé non relu

LE DUC DE NIVERNAIS A BERLIN

Traité conclu entre l'Angleterre et la Russie pour assurer la sécurité de l'Allemagne. — La tzarine Élizabeth se décide à conclure ce traité dans un dessein d'hostilité contre le roi de Prusse. — Le roi de Prusse est effrayé de cette menace, et accepte la proposition de l'Angleterre de conclure lui-même une convention analogue. — Traité de Westminster par lequel il s'engage à s'opposer à l'entrée en Allemagne de toute troupe étrangère, même des troupes françaises. — Ce traite est signé trois jours avant l'arrivée du duc de Nivernais à Berlin. — Entretien du duc et de Frédéric. — Frédéric se justifie de sa conduite envers la France par la crainte qu'il a eue de la Russie. — Situation pénible et presque ridicule du duc à Berlin. — Il attend que des instructions nouvelles soient envoyées de Versailles à la suite de la connaissance du traité. — Effet du traité de Westminster à Versailles. — Entretien du ministre des affaires étrangères, Rouillé et du ministre de Prusse Knyphausen. — L'anibissadeur d'Autriche profite de l'effet produit par le traité pour faire reprendre la négociation du projet primitif de Marie- Thérèse. — Marie-Thérèse exprime publiquement son mécontentement du traité de Westminster. — Le bruit d'une négociation entre l'Autriche et la France commence à se répandre. — Frédéric cherche inutilement à en connaître le fond. — Nivernais prolonge son séjour à Berlin contre le désir et sans instructions nouvelles du ministre français. — 11 est

complètement séduit par les politesses de Frédéric, il revient pour plaider sa cause à Paris. — Tendresse des derniers adieux du roi et du duc.

Ainsi tout était réglé, et, avant même que le duc de Nivernais eût mis le pied à Berlin, le but de sa mission était manqué d'avance. Loin de songer à rester ou à rentrer en alliance avec la France, c'était avec son ennemie déclarée que Frédéric venait de traiter à son insu.

Ce n'était pourtant pas que la transaction eût été aussi aisée à conclure qu'il avait peut-être pu le penser au premier abord : un retard dont il ne sera pas impossible de se rendre compte avait suspendu pendant quelques mois Teffet des premières ouvertures de l'Angleterre, et l'envoyé de France n'aurait pas eu besoin de beaucoup se hâter pour arriver encore avant l'affaire faite, et s'épargner au moins le désagrément de la surprise.

On peut se rappeler qu'en quittant le Hanovre, le secrétaire d'État britannique, lord Holderness, avait annoncé l'intention d'envoyer au roi de Prusse un exposé du différend américain destiné à lui démontrer la justice de la cause soutenue par l'Angleterre. On a vu aussi qu'avant même de partir, Holderness avait dû recevoir du duc de

Brunswick l'avis que Frédéric était disposé d'avance à entrer en arrangement, pourvu qu'on voulût bien lui faire quelque proposition acceptable. De retour à Londres, le ministre anglais ne manqua pas de faire parvenir sans délai le mémoire annoncé, mais il ajouta que, comme on ne pouvait savoir de quelle nature une proposition devait être pour paraître acceptable au roi de Prusse, le plus simple serait de députer à Berlin un agent anglais chargé de s'entendre avec le roi pour assurer la sécurité de l'Allemagne.

L'offre paraît avoir causé à Frédéric une désagréable surprise. L'arrivée d'un envoyé anglais chargé d'une mission spéciale à sa cour eût été, en effet, un fait d'une publicité retentissante qui aurait mis tous les spectateurs au courant d'un projet à peine ébauché et qui devait justement éveiller les susceptibilités de la France. Avec la défiance qui lui était naturelle, il ne vit, dans cette manière d'aller si vite en besogne, qu'une indiscrétion calculée pour le compromettre. Aussi se crut-il en droit d'y opposer une réponse pleine de vivacité e d'aigreur. Son humeur était même tellement excitée que, pour être sûr de ne pas dépasser la mesure ea l'exprimant, il s'y reprit à

plusieurs fois, et on ne trouve pas moins, dans la collection des lettres royales de trois ébauches d'épitres différentes, portant ces intitulés significatifs : Projet de lettre à écrire avec ouverture; — Autre projet de lettre moins naturelle et plus circonspecte. Mais la dernière, la seule qui dût parvenir à son adresse porte encore la trace d'une irritation nual contenue : — « J'ai reçu, écrit-il au duc de Brunswick, le factum des Anglais avec les cartes de Gayenne {sic) que vous avez eu la bonté de m'envoyer. C'est une cause très compliquée, et qu'il semble que le hasard ait pris plaisir à embrouiller... C'est à Dieu, le seul juge des rois, à décider du droit des nations... Je passe à présent de l'Amérique en Europe et de l'Europe à notre chère patrie. Si j'ai bien compris votre lettre, je crois y avoir entendu que le roi d'Angleterre exige de moi une déclaration de neutralité pour ses États de Hanovre. Quant à la Prusse, je peux lui répondre que nous n'avons jamais eu de dessein ni direct ni indirect sur les possessions allemandes du roi d'Angleterre, sur lesquelles nous n'avons ni droit ni prétention... mais comment le roi d'Angleterre veut-il prétendre de moi, qui ne suis ni en liaison ni en traité avec lui, qiîe je réponde des événements

futurs, lui qui ne s'explique point de ses propres desseins et qui peut prendre telles mesures qui m'obligeraient à contre-cœur de sortir de Tinaction et de prévenir des conjonctures dont le danger pourrait retomber sur FÉtat que je gouverne?... Je suis allié de la France; à la vérité notre traité est simplement et purement défensif : mais sous quel prétexte et avec quelles couleurs pourrais-je couvrir une démarche aussi singU" Hère que serait de ma part celle de prescrire des bornes aux mesures qu'elle peut prendre ? Ne m'accuserait-on pas avec justice d'ingratitude envers des alliés dont je n'ai pas à me plaindre et d'ctourderie de m'être engagé d'un côté à seconder les desseins du roi d'Angleterre? On exige beaucoup de moi, sans s'expliquer d'un autre côté. » — C'est à cette condition seulement faisait-il entendre en finissant, à savoir d'une explication réciproque et donnée d'avance, que l'envoi d'unministre anglaispourraitutilementavoir lieu. Et comme si ces déclarations n'étaient pas déjà d'un ton assez net, il les commente, suivant son usage, dans une lettre particulière, qui ne garde plus rien d'officiel. —- « Je suis bien fâché, mon cher frère, de l'incommodité que vous cause la

négociation dont le roi d'Angleterre vous a

chargé; mais comme elle est une fois en train, il faut voir à quoi elle mènera et si messieurs les Anglais n'ont pas envie de se moquer de vous et de moi. N'est-ce pas bien singulier que ces gens demandent que j'épouse leurs intérêts, lorsque actuellement j'ai de gros démêlés avec eux qui ne sont pas vidés? On dirait que toute la terre, aux dépens des intérêts propres de chacun, est obligée d'embrasser la défense de ce fichu pays... On exige de moi des déclarations dans un temps qu'on ne s'explique pas soi-même : ils veulent que je plante là la France et que je me repaisse de la gloire d'avoir préservé leur pays de Hanovre^ qui ne me regarde ni en noir ni en blanc. Ces gens ou veulent me duper ou sont fols et imbus d'un amour-propre ridicule... » Ce qui n'empêche pas de conclure qu'il ne faut pas leur ôter toute espérance, mais bien les avertir que le duc de Nivernais est en route et qu'il peut arriver d'un jour à l'autre. C'est le postscriptum qui, suivant l'usage, contient le vrai sens des deux lettres *.

Six semaines s'écoulèrent encore, malgré le ton presque menaçant de cette sommation, sans

1. Frédéric au duc de Brunswick, 1.3 octobre 1755. — Pol, Corr., t. XI, p, 334 à 337.

qu'aucune nouvelle fût échangée entre Londres et Berlin. L'impatience de Frédéric est alors portée au comble : peu s'en faut qu'il ne soupçonne que l'Angleterre est en train de se rapprocher sous main de la France par l'intermédiaire de madame de Pompadour, qui tient par des liens d'intérêts (c'est la conviction dont il ne veut pas démordre) au trésor, sinon au cabinet anglais, et que Louis XV va être informé du secret de leurs communications. A tout prix, il faut en finir, savoir à quoi s'en tenir, quel langage faire entendre au duc de Nivernais, qui finira bien par arriver, car on ne peut pas toujours amuser la France. C'est là ce qu'il prie le duc de Brunswick de faire bien nettement savoir à Londres, en ajoutant à la vérité : — « Il faut, mon cher duc, ne pas témoigner le moindre empressement, ni pour votre affaire ni pour la mienne, et voir si cela éveillera ces gens d'outre-mer : nous ne pouvons pas les forcer. Ainsi notre indifférence fera peut-être impression, et s'ils ont l'intention de nous tromper (ce que je soupçonne fort), ils en seront pour leur courte honte *. »

1. /W.Corr., Frédéric à Knyphausen, T' et 15 novembre 1755, t. IX, p. 360, 312. Au duc de Brunswick, 24 novembre, 5 décembre 1755, p. 397, 413.

Cette fois la réponse arrive et le retard est expliqué. C'est le chargé d'affaires de Prusse à Londres, Michell, qui fait savoir qu'il a été mandé chez M. Fox, le secrétaire d'État chargé depuis la mort de Pelham de conduire la majorité parlementaire, et que ce ministre lui a communiqué un document dont il va donner connaissance aux Chambres. C'était le traité depuis si longtemps débattu et annoncé entre la tsarine Elisabeth et le roi George, destiné à unir dans une action commune, pour préserver la sécurité de TAllemagne, les forces de la Russie à la protection de l'Angleterre. La signature est du 30 septembre à Saint-Pétersbourg ; mais un délai de deux mois avait été assigné pour l'échange des ratifications et on a dû attendre, pour faire connaître le traité lui-même, que ce temps fût expiré. En vertu de ce traité, les deux États se donnaient réciproquement l'un à l'autre la garantie de toutes leurs possessions, y compris, et nominativement, les possessions allemandes du roi d'Angleterre. A cet effet, un corps de 55 000 hommes devait être maintenu par la Russie sur les frontières de la Livonie, aussi près de la frontière allemande que faire se pourrait, et cinquante galères, pourvues d'un équi-

page prêt à prendre la mer au premier ordre, devaient stationner sur les côtes de la même province. Pour assurer l'exécution de ces dispositions, un large subside était promis par l'Angleterre : soit 100000 livres sterling payables par avance du jour de l'échange des ratifications, et 500 000 du jour où les troupes russes seraient appelées à se mettre en marche.

Le secrétaire d'État ajouta que cet accord des deux puissances n'avait d'autre but dans leur pensée que de préserver le territoire allemand des attaques que pourraient y porter des armées françaises. Rien donc qui dût inquiéter le roi de Prusse ni qui fût dirigé contre lui. Il dépendait de lui, au contraire, s'il voulait entrer dans leurs intentions, de préserver avec elle la paix de l'AU lemagne et peut-être celle de l'Europe. « Votre maître, lui dit-il, est dans la plus brillante situation; il tient d'une main le glaive et de l'autre la branche d'olivier : qu'il dise un mot, et tous les différends que nous avons avec lui seront accommodés. » Les mêmes assurances furent confirmées le même jour par lord Holderness et par le premier ministre.

Les ministres anglais étaient sans doute sincères en affirmant qu'ils n'avaient songé qu'à la

France et n'avaient nulle intention de faire du traité qu'ils venaient de conclure un instrument de guerre contre la Prusse. Leur intérêt de n'avoir qu'un ennemi à la fois était trop évident pour qu'on leur soupçonnât une autre pensée. Mais pour être complètement dans la vérité, il aurait fallu ajouter que tout autre, et même directement opposé, était le sentiment de la tsarine leur associée. Au contraire, pour arracher à la capricieuse princesse une signature qu'elle avait longtemps refusée, il a-vait fallu lui laisser croire que le premier et même le seul usage qu'elle aurait à faire de ses troupes, si l'alliance venait à les requérir, ce serait de les diriger contre un voisin qu'elle avait fmi par détester cordialement.

D'où venait à la fille de Pierre le Grand cette inimitié violente contre un prince qui au début de son règne avait toujours cherché à se mettre en coquetterie avec elle? L'incorrigible railleur avait-il cédé à la tentation d'exercer sa verve sarcastique sur les écarts d'une luxure sénile qui n'y donnait que trop d'occasions? M. d'Arneth l'affirme, et rien n'est plus vraisemblable, bien que j'avoue n'avoir rien trouvé de positif à cet égard, dans la chronique scandaleuse

(pourtant si riche) de cette période de Thistoire. Mais toujours est-il que, après avoir résisté pendant des années à toutes les instances qui lui étaient faites, aussi bien de Vienne que de Londres, — après avoir laissé son chancelier Bestucheff constamment surenchérir, sans jamais conclure, sur les subsides qui lui étaient offerts et sur la part proportionnelle quMl aurait à y prendre, — la tsarine ne se décida à entrer réellement en affaire que quand un envoyé anglais, sir Charles Hanbury Williams, lui fut expédié tout exprès de Dresde, le milieu le plus hostile à Frédéric, tout plein d'une ardeur belliqueuse contre lui. Pour être plus sûr que Williams appuierait énergiquement sur la seule corde qui parût vibrer dans l'âme d'Elisabeth, le ministère anglais avait eu soin de laisser ignorer à son propre agent et ses pourparlers avec Frédéric et ses démêlés avec Marie-Thérèse.

L'éloignement où Saint-Pétersbourg était encore, à cette époque, de toutes les autres scènes politiques d'Europe aidait à cette illusion et ce fut de la meilleure foi du monde que Williams put persuader à Elisabeth que la coalition francoprussienne était encore en vigueur, comme au lendemain de la prise de la Silésie. Frédéric

allait donc être chargé par Louis XV de se jeter sur le Hanovre, ce qui permettrait à soixante mille Russes et à cent mille Autrichiens d'entrer, mèche allumée, dans l'électorat de Brandebourg afin de mettre à la raison le trouble-fête qui mettait depuis trop longtemps l'Europe en branle. C'est dans ces conditions et avec cette espérance que le traité avait été souscrit après de laborieuses conférences, et que Williams tout triomphant venait de l'envoyer à sa cour *.

Seulement le cabinet anglais l'attendait et le reçut avec l'intention d'en faire un usage absolument différent et de s'en servir, non comme d'une arme pour écraser un ennemi, mais comme d'une menace et d'un moyen de pression salutaire pour acquérir un allié. Il faut reconnaître qu'il y eut rarement dans les annales de la diplomatie un tour de passe-passe plus habile et qui ait été plus heureux. Frédéric n'eut pas plus tôt jeté les yeux sur les conditions qu'on lui faisait connaître, qu'il comprit que, s'il ne détournait pas le coup, c'est lui et lui seul qui en serait atteint. C'est contre lui et contre lui seul que les troupes russes, en armes et grassement payées,

1. Martens, Traitée conclus par la Russie avec l'Angleterre^ p. 182-185. — Béer, p. 352-358.

allaient être massées sur sa frontière, prêtes à la passer à la moindre plainte, fondée ou non, que l'Angleterre ferait entendre contre lui. Et si (comme il n'en pouvait douter, vu l'intimité constante des deux impératrices) des conventions exactement pareilles existaient entre l'Autriche et la Russie, il voyait se former en partant de la Bohême à travers la Saxe hostile et la Pologne ouverte, l'anneau de fer qu'il avait toujours redouté. Si encore il pouvait espérer que, comme dans la guerre précédente, une partie des forces autrichiennes eût été envoyée au loin pour guerroyer en Flandre contre la France! ce serait une diversion dont il aurait pu profiter. Mais non : ni Autriche ni France ne veulent bouger et ne font même un geste l'une contre l'autre. L'Angleterre avait donc touché juste et n'avait rien perdu à le faire attendre. Elle le tenait maintenant à discrétion : dès lors il ne fut plus question ni de difficultés ni d'hésitations d'aucun genre. En quelques jours une convention fut libellée en trois articles dont le premier et le troisième ne contenaient que de vagues protestations d'alliance et d'amitié. Le second seul était important : c'était celui par lequel les deux rois, de Prusse

et d'Angleterre, s'engageaient « quelque puis-

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sance étrangère qui voulût faire entrer ses troupes en Allemagne, sous quelque prétexte que ce puisse être, à unir leurs forces pour s'opposer à l'entrée ou passage de telles troupes ». On ne nommait personne, disait-on, pour ne blesser personne. En réalité cela voulait dire : L'Angleterre écarte de la Prusse toute menace de la Russie; la Prusse en retour s'engage à défendre contre la France les possessions allemandes du roi d'Angleterre. Il ne s'agissait donc plus de se demander, comme le faisait Frédéric lui-même dans la lettre que j'ai citée, sous quel prétexte et avec quelle couleur, étant encore rallié de la France^ il ferait une démarche aussi singulière que de prescrire des bornes aux mesures qu'elle pourrait prendre et si ce ne serait pas planter là la France. Le temps de tels scrupules, s'ils avaient jamais été éprouvés, était passé.

L'essentiel était de conclure afin de ne pas laisser le temps au duc de Nivernais d'arriver. Le seul changement qu'on proposa, à Berlin, de faire au texte envoyé de Londres, ce fut de substituer le mot d'Allemagne à celui d'Empire romain qui avait d'abord été employé. Le but de ce changement était de ne pas comprendre les Pays-Bas dans la garantie de neutralité

assurée par le traité. Frédéric attacha tant d'importance à cette exception qu'il exigea qu'elle fût spécialement mentionnée dans un article séparé et secret. — « Je puis être l'allié du roi d'Angleterre, disait-il, mais non celui de l'impératrice : je ne lui demande et ne veux lui donner aucune garantie. » N'avait-il pas aussi pensé qu'en laissant les Flandres exposées sans défense aux attaques de la France, on donnait aux généraux de Louis XV une tentation à laquelle ils ne résisteraient pas, et n^était-ce pas jeter ainsi à tout hasard une pomme de discorde pour faire naître le conflit qu'il avait jusque-là vainement espéré voir s'engager?

Ainsi s'opérait, après une trop longue attente, entre deux États faits pour s'entendre, une réconciliation appelée par tant de vœux et tant d'affinités naturelles. La joie fut grande en Angleterre et éclata même avant que le fait fût certain et officiellement connu. Le traité russe et rénormité du subside qui était promis avaient excité au premier abord de très vives rumeurs, et l'approbation du Parlement aurait soufl'ert beaucoup de difficultés, si le ministère n'avait fait connaître que le roi de Prusse avait eu communication de cet acte : ce qui, sans rien ajouter

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de plus, indiquait assez que tout se faisait d'accord avec lui, et qu'on n'allait pas partir en guerre contre le chef désigné de tous les protestants d'Allemagne. « Nos affaires, écrivait Horace Walpole avec une nuance d'humeur que son rôle d'opposant explique, prennent une meilleure figure qu'elles n'avaient encore eue : notre neveu nous demande pardon et nous lui donnons notre bénédiction. Je me trompe, c'est plutôt lui qui nous la donne, puisque c'est lui qui nous garantit l'Allemagne. » Le chargé d'affaires prussien devenait à la mode et était recherché par tout le grand monde.

La satisfaction de Frédéric, au moins à la premJère heure, ne s'exprima pas moins vivement : « Je crois, écrivait-il à son ministre à Vienne, qu'il va arriver des événements qui opéreront des visages bien mornes à la cour où vous êtes... Je puis vous avertir que, pour le présent, je puis envisager avec la plus grande indifférence ce que mes ennemis trament, et que, pourvu que le système d'Angleterre reste sur le même pied qu'il est actuellement, je n'aurai pas d'appréhension sur tout le reste *. »

1. Pol. Corr.,t. XI, p. 427, 452, 453. — Ranke, Ursprung des siebenjàhîngen Krieges, p. 486.

A la vérité, à mesure qu'approche le moment où le duc de Nivernais va arriver, cette sérénité paraît se troubler. De loin, la rencontre attendue pouvait paraître plaisante; la surprise réservée à rillustre ambassadeur avait son côté comique dont le plus malicieux des politiques pouvait

amuser d'avance. Le cas pourtant était délicat, et donnait lieu à des explications dans lesquelles un homme d'esprit (et Nivernais d'un commun aveu passait pour tel) pouvait retrouver son avantage. « Le roi de Prusse, écrit le ministre français La Touche (réduit en ce moment au simple rôle d'observateur), est plus inégal que jamais : il paraît gai, ouvert et de bonne humeur; mais d'autres qui l'approchent de plus près le trouvent sombre et chagrin », et, en attendant cette entrevue, qu'il commence à redouter, il dresse d'avance tout un plan de discussion pour le débat qu'il aura à subir. Dans une note écrite de sa main, il met en ligne tous ses arguments

ous deux chefs différents : Cause de droit : obligations des traités antérieurs qui arrivaient tous à cxi)iration et dont il a le droit de s'affranchir; Cause de fait : dangers qui menaçaient son État

! dont il a eu le devoir de le préserver. Puis, pour savoir tout ce qui peut blesser ou flatter

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celui qu'il attend, il s'informe avec soin auprès des Français résidant à Berlin, d'Argens, l'abbé de Prades, Maupertuis, de la famille, des parents et de tous les traits du caractère de Nivernais *. »

Si les renseignements qu'il dut recueillir furent exacts, ils ne furent pas de nature à le rassurer complètement, car tout devait le porter à croire, qu'en traitant avec Nivernais, il allait avoir affaire à forte partie. On dut lui dire que la situation du duc n'était pas grande seulement à la cour; elle n'était pas moindre dans l'opinion générale et dans Testime publique. Un nom illustre porté avec dignité, un commerce agréable, les dons d'une intelligence souple et variée, avaient acquis au petit-neveu de Mazarin une autorité exercée avec tant de grâce que tout le monde se plaisait à y rendre hommage. Pour lui, comme pour Bernis (dont il restait Tami après avoir été le protecteur), le choix que madame de Pompadour avait dicté au roi était approuvé, et la faveur, cette fois encore, par une exception

1. La Touche à Rouillé, 27 décembre 1755, 6 janvier 1756 {Correspondance de Prusse : ministère des Affaires étrangères). — Pol Corr., t. XII, p. 49.

La note de Frédéric est datée du 24 janvier, jour où il la communique à son ministre Podewils; mais elle a dû évidemment être rédigée plusieurs jours avant.

toujours rare, paraissait bien placée. On espérait beaucoup de l'ambassade de Nivernais, que d'Argenson lui-même appelle le bon faiseur. L'événement, on va le voir, ne devait pas justifier cette attente, et, dans les conditions données, peut-être n'était-il pas raisonnable de la concevoir; mais, de plus, il faut bien reconnaître que pas plus dans cette occasion que dans aucune des phases de la carrière de ce noble personnage, l'histoire n'a pleinement confirmé le jugement des contemporains. Si de très bons esprits se sont appliqués, dans ces derniers temps à la faire revenir sur cette appréciation, je ne crois pas qu'ils y réussissent. Plus on connaîtra l'homme et plus on sera porté à penser que ni comme talent, ni comme caractère, ni comme politique, ni comme auteur d'oeuvres littéraires, il n'a jamais dépassé ce qu'Horace Walpole appelait (en parlant de lui), par une expression piquante, le sommet du médiocre. Sainte-Beuve a cru tempérer ce que ce mot avait d'un peu dur en disant qu'il fut au moins l'homme comme il faut par excellence. C'est bien la définition qui lui convient et qui le juge en le caractérisant. Mais réloge ne serait suffisant que si la dislance était moins grande de l'homme comme il faut h

l'homme d'État et même à l'homme de bien, c'est-à-dire si des agréments d'esprit tenaient lieu de capacité réelle, si le savoir-vivre pouvait combler les défaillances de la nature morale, enfin si cette expression, dont l'acception est élastique, n'était pas plus souvent attribuée à l'apparence qu'à la réalité du mérite. C'était le cas surtout à ce tournant du xviii'' siècle, dans cette société vieillie, vivant de conventions, où, rien n'étant plus sérieux ni sincère, pas plus les sentiments que les idées, tout était de surface et manquait de fond. Nivernais était en accord parfait avec ce milieu frivole, ce qui explique qu'il en ait été l'idole et qu'il en soit resté le type achevé. Les correspondances qui nous ont révélé l'intérieur de sa vie privée nous ont fait voir dans ses relations avec les siens comme ami, comme père, comme époux, plus d'aménité gracieuse que d'affection véritable, le respect délicat des convenances couvrant l'oubli de graves devoirs, et, sous des protestations de tendresse, un accent qui perce souvent de légèreté égoïste. C'est ce même fonds de légèreté qui l'a aidé à traverser les graves épreuves de la fin du siècle, sans changer aucune de ses habitudes d'espritj et a permis au citoyen Mazarin, dans

les prisons de la Terreur, de sourire et même de rimer et de chanter encore tout comme le duc de Nivernais à TCEil-de-Bœuf; mais c'est une forme du courage qui suppose plus de force que de cœur et qui doit causer autant d'étonnement que d'admiration. Tel nous allons le revoir dans la mission (si grave en un moment critique) qu'il était chargé de remplir : occupé avant tout d'en sauver les dehors, se contentant de plaire pour se consoler d'avoir perdu sa cause, et plus sensible à son succès personnel qu'à l'affront fait à son pays. Il est vrai qu'il pourra dire qu'entre gens de bonne compagnie, quand on a joué et perdu, il est de mauvais goût de laisser voir son dépit, et que, si, même battu, il veut paraître content, c'est pour rester beau joueur jusqu'au bout.

L'épreuve commença dès le premier jour : car, à peine débarqué, Nivernais fut salué par la nou-

11e déjà répandue des négociations en cours avec l'Angleterre (dont à la vérité les termes n'étaient pas connus) et de l'arrivée prochaine rlun ministre anglais. « On me dit, écrivait-il, ([ue je dois le regarder comme venu. »

La première audience royale devait donc être assez contrainte, aucun des deux interlocuteurs

ne pouvant se soucier d'aborder le sujet délicat. Aussi, après les compliments échangés au nom des deux souverains (auxquels Nivernais joignit ceux de madame de Pompadour, que le roi accueillit cette fois de très bonne grâce), l'embarras aurait commencé, si Frédéric n'y avait coupé court en prenant le parti de détourner pour ce jour-là la conversation. « Vous savez, dit-il, que l'Angleterre m'a fait des propositions d'alliance : je vous en ai fait avertir; mais depuis cet avertissement on m'a fort pressé de ce côté : je vous communiquerai tout cela une autre fois. » Et il ajouta, dit Nivernais, qu'il n'y avait rien qui répugnât aux engagements qu'il a envers nous et qu'il ne pût montrer hautement. Il porta alors l'entretien sur la situation générale, et me garda, continue l'ambassadeur, cinq grands quarts d'heure, et pendant tout ce temps me fit parler et parla beaucoup. J'eus un grand plaisir à l'entendre, et il s'exprima avec toute l'éloquence, tout l'esprit et toute la sagesse imaginables. »

iNivernais, non plus, ne manqua pas l'occasion de faire preuve d'esprit, car, quelques doutes lui ayant été exprimés sur la légitimité des prétentions de la France en Amérique, <( je lui

demandai la liberté de l'assurer avec une franchise qui ne se démentirait jamais que son procès avec la maison d'Autriche sur la Silésie, à la mort de Charles VI, était infiniment moins clair que n'était le nôtre sur l'Amérique septentrionale; qu'il avait gagné le sien et que nous gagnerions le nôtre ». Là-dessus la séance fut levée, et le duc sortit plus troublé peut-être qu'il ne voulait paraître, mais exprimant tout haut et avec une sorte d'effusion son contentement.

Dînant le soir chez La Touche avec deux ministres prussiens, il s'y répandit (écrivait l'un d'eux à Frédéric lui-même) « en louange et en admiration sur le personnel de Votre Majesté... sur sa façon de s'exprimer, jusqu'à son son de voix qu'il m'a dit être enchanteur, tel qu'il ne l'avait jamais entendu nulle part de personne. Il m'a dit qu'il avait choisi dans nos manufactures ce qu'il avait pu trouver de plus riche pour se faire un habit de gala pour le jour de naissance de Votre Majesté * ».

Les entretiens suivants furent plus pénibles, car, bien que la poste n'eût encore apporté ni le texte de la. convention signée à Londres, ni

i. Nivernais àllcuillé. njariv, \V,)'6 {Cun-espondance de Prusse : ministère des Aiïaires étranger es). — Pol. Corr.^ t. XII. p. 4:^

même la nouvelle officielle du fait de la signature, la conclusion était tellement certaine que le silence n^était.pas possible plus longtemps. Frédéric se décida donc à faire venir le duc et à lui tout raconter avec un air d'ingénuité au moins apparente. Il lui fit connaître en détail coiPiment l'affaire s'était engagée, le chemin qu'elle avait suivi, et mit sous les yeux la correspondance entretenue avec le ministère anglais par l'intermédiaire du duc de Brunswick (je pense bien qu'il eut soin de ne montrer que l'officielle). Il y joignit enfin l'énoncé exact des dernières propositions envoyées à Londres, dont il attendait la réponse. Nivernais, qui ne croyait ni les choses aussi avancées, ni l'opposition à l'entrée des troupes françaises en Allemagne promise par la Prusse en termes aussi positifs, resta un instant confondu.

« J'ai cru devoir, écrit-il, lui témoigner beaucoup d'étonnement, et je lui ai laissé voir, comme mon sentiment particulier, que je trouvais quelque chose de malsonnant dans cette démarche, que j'y voyais peu de gloire et peu d'utilité pour lui ». Fut-ce cette expression de surprise et de blâme qui déconcerta Frédéric, ou bien, s'attendant à un mouvement d'humeur et

d'irritation bien naturel, s'était-il préparé d'avance à tout prendre en douceur pour en laisser passer le premier accès? Toujours est-il qu'au lieu du ton sarcastique et hautain qui lui était habituel, ce fut sous la forme d'une excuse plaintive et presque humble qu'il essaya de présenter la justification de sa conduite. Il avait cédé à la peur, il en avait presque honte, il ne voudrait jamais laisser voir ce sentiment à l'Angleterre, mais avec le roi de France, à qui il n'avait rien à cacher, il devait en convenir. Mais n'était-ce pas une terreur naturelle que celle que lui causait l'annonce d'une armée russe rassemblée sur ses frontières? La Russie était une puissance formidable, inépuisable en hommes, à qui il ne pouvait faire aucun mal et qui pouvait ravager ses États en un tour de main. Entre la Russie, l'Autriche et l'Angleterre unies contre lui, il était bloqué, assiégé, il avait dû capituler. Mais quel tort faisait à la France ce qu'il avait promis à l'Angleterre? Évidemment la France n'avait pas l'intention d'attaquer le Hanovre; elle ne pourrait le faire sans rencontrer la résistance de tout le corps germanique que l'Angleterre ne serait pas en peine de soulever contre elle, car on ne se fait aucune idée de ce que peuvent les Anglais

en Allemagne : ils y sont regardés comme des dieux, et c'est à qui tendrait son chapeau et sa maiii pour recevoir des guinées. Ah! si on avait agi tout de suite comme il l'avait conseillé, Toccasion était belle, et lui-même aurait pu agir sans crainte * : maintenant il était trop tard. A défaut du Hanovre, est-ce qu'il n'y a pas les Pays-Bas, qu'il a eu soin de faire excepter de toute garantie? Que la France les prenne : personne ne les défend; cela vaut bien le Canada. Les Russes n'y viendront pas cette fois : cette convention dont on se plaint le leur interdit. Enfm cette convention même, elle ne règle qu'un point et pour un temps. Tous les grands intérêts généraux et permanents restent communs entre la France et la Prusse. Son affection pour le roi, son dévouement pour le bien de la France n'ont pas changé. On peut les consacrer dans un bon et solide traité défensif qu'il est prêt à signer quand on voudra : le duc n'a qu'à le rédiger lui-même. Et puis au fond, rien de définitif n'est fait : que

1. C'est ici la seule allusion que Frédéric ait faite à un secours qu'il aurait pu donner à la France, si elle avait attaqué le Hanovre, au moment où il en donnait le conseil. On voit qu'elle est très vague et ne ressemble nullement à la proposition d'action commune qui suivant Bernis et les historiens qui l'ont suivi, aurait été faite par la Prusse et repoussée par la France.

l'aspect général de la situation vienne à changer, — que le Danemark s'affranchisse du joug de la Russie, — que la Porte, se mettant en mouvement, la menace sur ses derrières, alors, la raison qui Ta déterminé lui-même à faire la convention venant à cesser d'être, il est prêt à s'en dégager, et les prétextes ne lui manqueront pas. Car tous ses différends avec l'Angleterre ne sont pas vidés : son oncle le déteste toujours, et lui-même ne Taime pas davantage; rien de si aisé que de retrouver une occasion de querelle. Bien mieux, le traité de l'Angleterre avec la Russie, qui est la base et le motif de sa propre convention, celui-là n'est même pas encore ratifié, et on ne sait pas s'il le sera, la tsarine ayant la bassesse de réclamer, en sus du subside promis à ses troupes, 100000 livres sterling pour elle-même qu'on ne veut pas lui donner. Rien n'est donc fait et tout peut se trouver annulé, et alors il n'en restera qu'un sujet de méfiance et de discorde jeté entre l'Autriche et l'Anglelr3rro '.

1. Nivernais h Rouillé, 22,25, 28 janvier 1756 {Correspondance 'le Prusse, ministère des AITaires étrangères). — J'ai résumé i les arguments présentés par Frédéric pour sajustification, Is qu'ils se trouvent dans trois dépêches de Nivernais, renint complc de plusieurs entretiens, et trop longues pour Ire intégralement insérées. Mais le fond est rigoureusement

Un raisonnement de cette nature, aussi incohérent que superficiel, ne rendait pas à Nivernais la réplique difficile. Peu importait, en effet, de savoir si la France avait ou n'avait pas l'intention de porter plus tôt ou plus tard une attaque contre l'électorat de Hanovre. Le seul fait que l'incertitude sur ses desseins, et par suite la menace, subsistaient, obligeait l'Angleterre à réserver pour cette possession si chère à son souverain une part de ses forces et de son argent. La Prusse, en la délivrant de cette crainte, lui permettait de tout consacrer, hommes et écus, soit à la défense de son propre territoire, soit au développement de cette lutte maritime où elle jouissait déjà d'une supériorité si redoutable. Nul acte direct d'hostilité n'eût été plus avantageux pour elle, et n'eût porté à la France un coup plus sensible. L'envoi d'un corps d'armée sur le champ de bataille ou d'une escadre en mer eût été un auxiliaire moins efficace pour les desseins de l'Angleterre. De la part d'un ami, d'un allié, devait-on s'y attendre, et

exact et les paroles le plus souvent textuellement citées. On ne peut supposer ici aucune invention de Nivernais, qui était disposé, non à prendre en mauvaise part ce qui venait de Frédéric, mais à l'indulgence, à l'approbation, voire même à l'admiration pour lui.

n'avait-on pas le droit de s'en plaindre et môme d'en être offensé? De plus, dans l'Allemagne, ainsi préservée de tout dommage, l'Angleterre pouvait puiser comme dans un réservoir des légions de mercenaires achetées à prix d'or de ces petits princes qui, d'après la vive expression de Frédéric lui-même, étaient toujours prêts à tendre leurs mains pour recevoir ses guinées. Admettant même que cette tranquillité de l'Allemagne fût nécessaire à la sécurité de la Prusse, on aurait pu en faire l'objet d'une transaction directe et secrète avec la France, qui lui aurait permis au moins de prendre toutes les précautions pour sa propre sûreté, au lieu d'en traiter derrière elle et à son insu avec son ennemie. C'était surtout ce mystère gardé jusqu'à la dernière heure, cette apparence de piège tendu dans Tombre et en silence, puis cette apparition subite d'un ami et d'un ennemi réconciliés, et marchant de concert, la main dans la main, c'était là ce qui rendait le procédé aussi déloyal que blessant. Car il y a en politique, et il y avait déjà dès lors, (quoique l'opinion publique fût moins en éveil et fût répétée par moins d'échos que de nos jours) des impressions morales dont la portée dépasse tous les effets matériels.

Entre tous ces griefs également fondés, Nivernais n'avait que le choix, et il les jfît tous valoir avec un mélange assez heureux de mesure et de force. Il n'y a qu'un point que, par une réserve délicate, il se garda de toucher : c'était le désagrément personnel qu'on semblait avoir pris plaisir à lui infliger en le laissant arriver dans tout l'éclat de son rang et de sa qualité d'ambassadeur, quand un mot dit d'avance aurait suffi pour l'arrêter. Une seule fois, dans sa correspondance, il fait allusion à ce dégoût qu'il avait dû pourtant ressentir. Il fait remarquer qu'en calculant les dates il a dû reconnaître que la négociation n'est devenue active que le jour où on a su son départ effectif. « C'est un point, disait-il, que je dois faire connaître, mais sur lequel il ne convient pas d'insister », et c'est une des raisons qu'évidemment il se donne à lui-même pour ne paraître, disait-il, ni humilié, ni piqué.

Il s'était, du reste, si fort échauffé dans son plaidoyer, et son interlocuteur y opposait de si pauvres raisons, qu'il crut un instant avoir produit quelque effet. Il espéra qu'il pouvait arrêter la main qui n'avait peut-être pas encore donné la signature. Je ne crois pas devoir désespérer, écrivait-il le 25 janvier, d'empêcher le roi de

Prusse « de signer la convention avec l'Angleterre... Je crois avoir beaucoup ébranlé ce prince par les raisons ci-dessus, et il m'a paru que celles qui intéressent sa gloire faisaient sur lui une véritable impression ».

L'illusion ne fut pas longue. — « Le roi de Prusse, devait-il écrire trois jours après, m'a fait dire avant-hier soir qu'il avait à me parler et de me rendre chez lui le lendemain à midi. C'était pour m'apprendre que la convention avec le roi d'Angleterre était signée. En me donnant cette nouvelle, il me parut quelque embarras dans son maintien, et il me dit qu'il ne s'attendait pas que les ministres d'Angleterre le prissent au mot si promptement. Je lui répondis que je serais bien étonné qu'ils eussent laissé une telle occasion de s'en faire accroire en Europe et de se justifier aux yeux des bons patriotes anglais du traité de subsides fait par eux avec la Russie. » — Cette remarque amena quelques nouveaux et timides essais de justification sur le môme thème que les précédents; après quoi, le roi témoigna le désir que le secret fût encore gardé sur un fait dont il lui donnait la première confidence. Nivernais eut la bonne grâce de le lui promettre, tout en l'avertissant que, comme à Londres on ne s'était pas

cru sûrement tenu à la même réserve, la discrétion qu'on lui recommandait serait aussi inutile qu'embarrassante et presque ridicule. Effectivement, il était à peine sorti du cabinet du roi qu'il trouvait le public mis au courant de tout par la même poste anglaise qui avait apporté la nouvelle. — ce Vous concevez, écrivait-il à Rouillé, que ma disposition n'est pas plus satisfaisante que ma santé, surtout depuis avant-hier que les lettres de Londres ont rendu la convention à peu près publique, non pas suivant son exacte teneur, mais peu s'en faut. Vous sentez combien mon discours et mon existence doivent m'embarrasser dans une pareille circonstance : je m'en tirerai le mieux que je pourrai. » — Et dans une lettre écrite sur un ton plus intime, il ajoutait : — « Le public de Berlin prend la circonspection que j'ai observée jusqu'ici dans mes discours et mon maintien pour de l'ignorance. On a cru que le roi de Prusse m'avait tout caché, et peu s'en est fallu qu'on ne m'ait regardé comme un imbécile \ »

1. Nivernais à Rouillé, 3 février 1736. — Les dernières phrases sont tirées d'une lettre non datée, citée par M. Lucien Perey, Un Petit-neveu de Mazarin, p. 367. — Comme elle ne se trouve pas aux Affaires étrangères, elle doit être tirée des archives d'Havrincourt, dont cet écrivain a eu communication.

Enfin dans une lettre adressée presque le même jour au comte de Broglie, alors ministre à Dresde, mais de tout temps son ami, il lui disait : — « Votre patriotisme aurait été aussi ahuri que le mien si vous étiez arrivé ici le 12 janvier, pendant que la convention se signait à Londres le 16... Quant à la forme, c'est-à-dire à la manière et aux circonstances, je crois que le mieux à faire est de se taire, et c'est le parti que je prends. Il y a des choses qu'il faut laisser parler toutes seules*. »

Une susceptibilité bien naturelle aurait dû porter un homme donné d'un tact aussi délicat que le duc de Nivernais à se dégager au plus tôt, avec une juste fierté, d'une situation qui prêtait à rire. Mais eût-il éprouvé ce désir aussi vivement qu'on devrait le croire, il ne lui aurait pas été permis d'y donner une satisfaction immédiate. 11 fallait bien prendre le temps nécessaire pour connaître l'impression qu'on aurait ressentie à Versailles en apprenant le changement de front à peine soupçonné avant son départ. De plus, si le but réel de sa mission avait été de

1. Le duc de Nivernais au comte de Broglie, 20 février 1756 {Supplément à la Correspondance de Prusse : ministère des ÂfTaires étrangères).

s'assurer du rôle que Frédéric comptait jouer dans la crise présente (point sur lequel il n'avait plus rien à apprendre), le but apparent était de faire revivre les clauses d'un ancien traité un peu oublié et dont l'échéance était prochaine; et Frédéric, loin de s'y refuser, offrait au contraire, on l'a vu, de renouveler le texte même du traité en lui donnant pour l'avenir une forme plus étendue. C'était la preuve assurément qu'il n'attachait pas grande importance à des engagements généraux, dont, à l'occasion, il savait toujours ne tenir que le compte qui lui convenait; mais il n'en fallait pas moins demander de nouvelles instructions appropriées à la nouveauté des circonstances. Puis Frédéric offrait toujours de se porter médiateur dans le conflit américain; proposition qui n'avait, il est vrai, jamais eu aucune chance d'être acceptée par l'ardeur belliqueuse de l'Angleterre et à laquelle il n'était pas probable que la France fût maintenant d'humeur à se prêter; sur ce point encore pourtant une réponse devait être attendue. Enfln, si le séjour de Berlin était gênant, le départ aurait eu ses inconvénients. Un retour précipité, en constatant la rapidité de l'échec, l'aurait rendu plus éclatant : c'était convenir qu'on avait été dupe et

qu'on était joué. Nivernais ne désespérait pas de trouver quelque moyen d'atténuer, soit pour sa cour, soit pour lui-même, l'amertume du déplaisir et de ne pas revenir absolument les mains vides. Il prit donc le parti de tarder jusqu'à la venue des ordres qu'il sollicitait, sauf à s'en tirer en attendant (suivant son expression) le mieux qu'il pourrait, c'est-à-dire avec la bonne grâce qu'il savait mettre en toute chose.

Comme on peut bien le supposer, ce ne fut pas par les dépêches de Nivernais qu'on apprit à Paris la nouvelle de l'acte qui privait la France de son meilleur et en réalité de son seul allié. Dès le lendemain de la signature de la convention, les gazettes de Londres prenaient les devants, et cette manière d'être informé par la voie publique n'était pas, de tous les procédés dont d'anciens amis pouvaient avoir à se plaindre, le moins désobligeant — « On peut juger, écrivait Knyphausen le 26 janvier, de la surprise et de la consternation qui régnent ici » ; et ce diplomate était d'autant mieux en mesure de bien dépeindre

2Si l'alliance autrichienne.

ce trouble général, qu'il n'élait pas lui-même dans un état d'esprit beaucoup plus calme. Averti plusieurs jours auparavant du coup qui se préparait, effrayé de l'explosion de colère qu'il prévoyait et dont il devait être le premier à recevoir la décharge, il avait vainement supplié son maître de surseoir à l'exécution. Il lui demandait s'il ne pourrait pas substituer à sa transaction particulière avec l'Angleterre une offre faite aux deux puissances belligérantes d'assurer de concert, et par une stipulation commune, la neutralité du territoire germanique. Mais cette proposition, dans le fond assez sensée, n'étant pas arrivée à temps pour être accueillie, il fallut bien qu'il se décidât à aller affronter le premier assaut. Il fut heureux pour lui d'avoir affaire à un ministre tel que Rouillé, qui, n'étant pas sûr de lui-même, ne savait jamais prendre un langage conforme à la dignité de sa situation. Devant un acte dont la loyauté était pour le moins très douteuse, il y avait deux attitudes à adopter: une indifférence hautaine ou une juste irritation. Rouillé, craignant de pousser tout de suite à une extrémité irréparable, crut plus à propos de prendre le ton de l'affection blessée. Affectant de s'abstenir de tout jugement sur le fond de la con-

vention jusqu'au moment où il en connaîtrait les termes, — « ne voulant pas, dit Knyphausen, soupçonner Votre Majesté d'avoir pris des engagements contraires à la religion des traités qui la liaient à Sa Majesté Très-Chrétienne, la croyant trop sage pour être entrée dans une ligue qui pût seulement être implicitement contraire aux intérêts de la France, il me laissait à considérer combien il avait été douloureux pour Sa Majesté Très-Chrétienne d'apprendre la conclusion d'un pareil traité dans le même instant qu'elle avait choisi pour offrir à Votre Majesté les gages les plus précieux de son amitié et pour lui renouveler par une ambassade solennelle les sentiments de la confiance la plus tendre et la plus véritable; que Votre Majesté, à qui cette démarche avait été annoncée il y a plusieurs mois, aurait au moins pu épargner cette mortification à la gloire du roi et empêcher qu'un citoyen illustre, qui s'était particulièrement signalé par son attachement pour elle, ne servît en cette occasion de trophée aux ennemis de la France. » — Puis, toujours en ayant soin de suspendre son appréciation jusqu'à ce qu'on lui eût donné une connaissance plus exacte, l'incapable ministre se livra pourtant ce jour-là et dans quelques entretiens qui suivirent

à une discussion anticipée qui n'était que la reproduction très affaiblie des arguments présentés par Nivernais avec plus d'art et de force*.

Le ton larmoyant n'était pas propre à faire effet sur un esprit et un caractère qui ne se piquaient d'aucun genre de sensibilité. Une repartie piquante de Nivernais avait pu être à craindre : les adjurations plaintives de Rouillé ne pouvaient que faire sourire. Aussi quand on rencontre à cette même date, dans la suite des lettres royales, une note ainsi conçue : Réponse opposée par maître Rouillé à la justification de la conduite de maître Frédéric, on croit lire l'expression moqueuse peinte sur le visage de celui qui tenait la plume. Et c'est en effet, en reprenant l'allure provocante qui lui était naturelle que Frédéric chargea Knyphausen de relever les observations de Rouillé. Les arguments qu'il lui donna à développer ne différent pas dans le fond de ceux qu'il avait présentés lui-même dans ses entretiens avec Nivernais et n'étaient pas beaucoup plus convaincants. Mais en leur donnant une forme non plus défensive, mais agressive, et en changeant l'intonation, il en altérait

1. Knyphausen à Frédéric, 21, 23, 26,30 janvier. - Pol. Cor., t. XII, p. 10, 71, 93.

absolument le caractère. Les motifs de sentiment et de susceptibilité étaient surtout traités avec une hauteur dédaigneuse. 11 était étrange, en vérité, quand on avait supporté avec une humeur si endurante les insolences de l'Angleterre, qu'on se montrât, avec lui, si prompt à se formaliser; et avait-il dû sacrifier tous ses intérêts parce qu'il avait plu à la France de lui envoyer un duc et pair qui s'était fait attendre? « Voilà, disait-il à Knyphausen, les considérations que je vous suppédite et que vous ferez valoir s'ils se cabrent et font les revêches» » A la vérité il l'avertit en même temps que la manière dont il s'y prendra pour faire goûter ces vérités aux ministres de France servira de pierre de touche pour reconnaître s'il possède lui-même effectivement toutes les qualités requises d'un ministre habile dans les affaires, et que c'est le cas de déployer toute l'adresse et tout le savoir dont il est capable. « Si vous réussissez en ceci, ajoute-t-il, vous vous insinuerez parfaitement dans mes bonnes grâces *. » La tâche imposée dans ces conditions n'était pas, on en conviendra, facile à remplir, car tout le monde ne tenait pas le langage officiel dont

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