Pol. Corr., t. XII, p
Frédéric se raillait si justement. C'était, au contraire, à Versailles et dans les cercles de Paris où on causait d'affaires politiques, un déchaînement général : ceux qui s'étaient toujours méfiés du roi de Prusse s'applaudissaient d'avoir bien prédit; ceux qui le défendaient la veille n'avaient que plus d'humeur de paraître avoir été pris pour dupes. On se riait des amis crédules qui (comme le marquis d'Argenson par exemple) ajoutaient encore foi aux assurances de Frédéric et tâchaient de donner une favorable interprétation aux effets de la convention. On disait couramment que, n'y eût-il rien d'hostile contre la France dans le texte lui-même, il y avait, à coup sûr, des articles secrets qui ne seraient pas communiqués. Rouillé lui-même (les tempéraments faibles sont mobiles et aisément irritables) n'était pas le moins ému, d'autant plus qu'à peine avait-il vu sortir le Prussien de son cabinet par une porte, que par l'autre entrait l'Autrichien Stahremberg.
Celui-là arrivait aussi joyeux, aussi triomphant de la nouvelle de la convention prussienne que les ministres en étaient consternés. La défection de Frédéric survenait en effet juste à point pour faire faire à la négociation secrète
suivie concurremment avec celle de Nivernais, le pas décisif attendu, je l'ai dit, par Kaunitz, mais qui ne pouvait guère être retardé plus longtemps. Quelques jours de plus et l'Autriche aurait dû se résigner à accepter l'alliance française dans les termes anodins proposés par Bernis, qui répondaient si mal aux visées réelles de Marie-Thérèse. On était à bout de lenteurs et de prétextes pour ajourner la conclusion. Un point en particulier qui avait fait la principale difficulté entre les deux cours venait, de guerre lasse, d'être accordé par le négociateur autrichien. Le plan dirigé par Bernis, tel qu'il l'expose dans ses Mémoires et s'en fait assez justement honneur, consistait à faire d'abord un traité engageant les deux puissances à se garantir réciproquement toutes leurs possessions, auquel ensuite chacune d'elles inviterait ses alliés à adhérer. On arriverait à former ainsi, sous le patronage de la France et de l'Autriche, une ligue pour le maintien de la paix générale et du statu quo européen. C'était un projet qui ne manquait pas de grandeur et dont personne n'aurait eu à se plaindre, la Prusse moins que tout autre, puisqu'elle eût été libre de s'y faire comprendre
avec ses conquêtes récentes; extension à laquelle,
après s'être beaucoup récriée, l'Autriche avait fini par consentir. Mais où Taccord avait été plus malaisé à établir, c'était sur la question de savoir si le même appel serait adressé à l'Angleterre. Au nom de la France on s'y opposait absolument, au moins tant que durerait le conflit américain, par ce motif qu'on ne pouvait faire entrer dans une union pacifique deux puissances en guerre l'une contre l'autre. L'argument n'était pas sans valeur; il n'en était pas moins pourtant très dur pour l'Autriche de signifier son congé à une ancienne alliée, tandis que la France continuerait à ménager et à garder tous les siens. On comprend qu'il eût fallu à Kaunitz, pour se résigner lui-même à une telle inégalité, une confiance obstinée dans les avantages futurs de l'alliance française, et, pour la faire accepter à la conférence de Vienne, toutes les ressources de son habileté. Il y avait réussi cependant, et un courrier parti de Vienne le 27 janvier apportait à Stahremberg l'autorisation d'adhérer à cette condition vraiment léonine, avec la seule réserve de protester d'avance contre tout ce qui pourrait menacer l'intégrité du territoire germanique *.
1. Bernis, Mémoires^ t. I, p. 243. — D'ArneUi, t. IV, p. 40"-
Disons aussi, pour ne rien omettre, qu'à cet envoi était joint un billet de Kaunitz lui-même pour rappeler à madame de Pompadour que certaine dame la plus aimable du monde lui avait promis son portrait trois ans auparavant et qu'il l'attendait encore.
Kaunitz avait-il été averti à cette date, du 27 janvier, de ce qui se passait à Londres dix jours auparavant, le 16 du même mois? Il est assez naturel de le croire, le ministre autrichien dans cette capitale étant très en éveil sur tous les rapports de la légation prussienne et de la secrctairerie d'État britannique, et ayant à son service une police de renseignements très bien faite; et il n'avait, d'ailleurs, pour être au courant de tout, qu'à prêter l'oreille aux bruits des couloirs parlementaires et aux indiscrétions de la presse. Je m'abstiens pourtant d'une supposition dont M. d'Arneth n'a dû trouver aucun indice, puisqu'il n'a pas cru devoir la faire. Mais toujours est-il que le chancelier d'État aurait su dans quel état sa dépêche allait trouver la cour de France, que Tévénement n'aurait pas mieux tourné à son gré.
4U, 500. — Kaunitz à Slahremberg, 27 janvier 1756 (Archives de Vienne).
Quand le courrier arriva, en effet, tout était en rumeur à Versailles, et Stahremberg, avec beaucoup de décision et de coup d'œil, comprit que, la face des choses étant changée, il n'avait aucun compte à tenir de l'instruction qu'il recevait. Mettant résolument sa dépèche dans sa poche, il alla chercher tout droit Rouillé, qu'il était sûr de trouver (c'était mardi, jour de l'audience diplomatique), et il eut la bonne fortune de le rencontrer en compagnie de Séchelles, le contrôleur général, confident comme lui de la négociation secrète.
Il leur déclara très nettement qu'après ce qu'il venait d'apprendre, il n'avait plus ni à exécuter les ordres qu'il avait pu recevoir, ni, si on s'en tenait au plan en discussion, à en attendre ou en demander de nouveaux. Sa cour ne pourrait manquer de considérer la convention angloprussienne comme principalement dirigée contre elle. C'était l'ambition insatiable du roi de Prusse, qui, ne comptant plus pouvoir se satisfaire avec l'aide de la France, recourait à l'appui de l'Angleterre. Devant une telle provocation, dont le caractère ne pouvait être mis en doute, il devenait impossible d'offrir à la Prusse la reconnaissance et la garantie du fruit de ses
attentats passés et de donner ainsi soi-même un encouragement à ses tentatives futures. Ce serait une duperie à laquelle sa souveraine ne consentirait plus. Il restait à la France à voir si elle était assez satisfaite des égards qu'on lui témoignait pour étendre sa protection sur un allié qui la traitait de la sorte. Que si telle n'était pas son humeur, la seule chose à faire était d'en revenir au premier projet présenté par l'impératrice, le seul qui la mît en garde contre les dangers qui la menaçaient, et comme ce plan n'avait été écarté par la France que parce qu'elle ne voulait pas ajouter foi aux mauvais desseins du roi de Prusse, il ne devait plus soulever les mêmes objections maintenant que toute illusion à cet égard était dissipée.
Cette franche déclaration produisit sur les deux ministres (Stahremberg le constate avec plaisir) une très vive impression. Il est probable que ce qui les troublait surtout, c'était ce marché à la main si hardiment mis, et qui faisait craindre, si on voulait passer outre sans en tenir compte, une rupture immédiate du projet d'alliance auquel Louis XV prenait un intérêt visible et chaque jour croissant. Gomment seraient-ils reçus par le roi, s'ils avaient à lui annoncer que
tout allait être fini aussi bien avec rAutriche qu'avec la Prusse, et qu'il fallait se brouiller de nouveau avec Marie-Thérèse, parce que Frédéric, en le lâchant sans le prévenir, mettait le comble à ses outrages? Faut-il croire aussi que sous Fempire de l'impatience que cet embarras leur causait, ils étaient disposés à entrer eux-mêmes dans la pensée que Stahremberg leur suggérait et à voir dans cette convention de malheur, source de tant d'ennuis, le premier jalon posé ^<<»<^ par l'ambition prussienne dans une voie nouvelle de convoitises et de conquêtes? Stahremberg s'en flatte, et assure dans sa dépêche, qu'il avait, depuis l'ouverture de la négociation, si bien travaillé leur esprit dans ce sens, leur avait si bien fait peur de l'humeur turbulente et tracassière du roi de Prusse, qu'il s'était mis en mesure de profiter du 'premier faux pas que ce prince 'pourrait faire et de la première prise qu'il pourrait donner contre lui.
Quoi qu'il en soit, et quel que fût le motif de leur émotion, elle était telle que, tout en continuant à tenir sur la convention si sévèrement interprétée un langage officiel, — en affirmant qu'il fallait attendre de la connaître pour la juger, — en insistant même sur les protestations
amicales que le roi de Prusse prodiguait à Nivernais, ils laissèrent pourtant voir qu'ils avaient eux-mêmes peu de confiance dans ces réserves. Et, en fin de compte, ils ne repoussèrent nullement la pensée de revenir (si les craintes qu'on leur exprimait étaient justifiées) au premier projet autrichien, dont, à la vérité, n'ayant pas bien connu la nature, ils n'appréciaient peut-être pas suffisamment le caractère agressif. Quelques paroles dans ce sens échappées peut-être inconsidérément causèrent à Stahremberg trop de satisfaction pour qu'il ne fût pas pressé de les relever.
Mais il aurait voulu les voir confirmées par Bernis, dont le crédit et le jugement avaient plus de poids à ses yeux que Topinion de ses médiocres collègues. Il l'attendait à dîner le lendemain, et aborda tout de suite le sujet avec lui, en commençant par lui montrer les dernières instructions qu'il avait reçues et qu'il n'avait pas fait voir à Rouillé, parce qu'évidemment elles ne convenaient plus à la situation. Mais il le priait de les mettre sous les yeux du roi, pour le faire juge du degré où l'impératrice avait poussé la condescendance pour ses désirs, puisqu'elle allait jusqu'à faire à l'Angleterre une grave injure qui
î9i5 l'alliance autrichienne.
ne lui serait pas pardonnée. C'était au roi à voir maintenant si le premier projet qui lui avait été soumis et qui contenait tant d'avantages pour sa couronne, n'était pas véritablement conçu dans l'intérêt des deux puissances, également menacées par une ambition aujourd'hui mise à découvert, et si, éclairé par l'expérience, il n'était pas temps d'y revenir.
Bernis, tout en se montrant touché de la confiance, resta plus réservé, plus boutonné que ses collègues. Un regret personnel le retenait : il ne renonçait pas sans un véritable chagrin à la combinaison qu'il avait proposée et qui allait échouer ainsi au port. Peut-être aussi voyait-il plus clairement que d'autres le pas qui suivrait celui qu'on lui demandait de faire, et reculait-il encore devant la pensée d'une campagne offensive à engager contre la Prusse. — « Prenons garde, dit-il, d'aller trop vite : il ne faut faire qu'une besogne dont aucun de nous ait à se repentir; un ouvrage plâtré ne durerait pas : // faut éviter de faire un trou à la lune. » On ne peut le faire sortir de là, et huit jours se passèrent dans cette incertitude. Mais à l'audience du mardi suivant, Rouillé fît savoir à Stahremberg que, comme apparemment sa cour voudrait
revenir à son premier plan, il eût à demander, dans le plus bref délai, des instructions pour obtenir sur ce point un complément de détails indispensable. Il ajouta qu'il ne fallait pas perdre un moment, parce que le secret de la négociation commençait à s'ébruiter et qu'on ne pourrait peut-être pas le garder longtemps.
C'était accepter le nouveau terrain de la discussion; et telle avait été, en effet, la décision prise dans un petit conseil que le roi présidait. Bernis raconte qu'il avait été seul à la combattre. Le motif de son opposition était qu'à ses yeux la résolution n'était pas tout à fait sérieuse, personne ne voulant au fond s'associer jusqu'au bout aux ressentiments de l'impératrice, et tout le monde cherchant seulement à gagner du temps pour éviter une rupture immédiate. — « Ma voix ne fut pas la plus forte, dit-il, parce qu'elle était unique, et que d'ailleurs je me trouvais en opposition avec le cœur paternel du roi, qui cherchait depuis longtemps les moyens d'assurer le sort incertain de sa fille et de son gendre. » — Le plan primitif de Marie-Thérèse était, en effet, le seul qui pût promettre à l'infant et à sa femme un établissement dans les Pays-Bas. Mais faut-il qualifier sévèrement le désir assez naturel chez un
souverain de France de placer la frontière septentrionale de ses États dans des mains amies et dépendantes? Bernis ne nous dit pas d'ailleurs quel autre plan il aurait proposé de suivre, du moment où le sien n'était plus de mise, et rien ne prouve qu'il ait été jusqu'à conseiller à Louis XV de congédier tout le monde et de rester seul entre la Prusse qui l'abandonnait et l'Autriche qu'il aurait éloignée, en face de l'Angleterre en armes *?
Rouillé avait du reste raison de dire qu'il fallait se hâter si on voulait garder encore à la négociation elle-même une apparence de secret. A défaut d'autres indices, deux longues conversations de Stahremberg dans le cabinet de Rouillé, suivies du départ précipité de son courrier, auraient suffi pour avertir tous les observateurs, et ils étaient nombreux, surtout depuis que la connaissance de la défection prussienne mettait tous les curieux aux aguets pour savoir quelle réponse le ministère français allait y faire. De plus, la division pratiquée dans le conseil entre les dépositaires de la confidence et ceux qui en étaient exclus était loin de profiter au mystère :
1. Stahremberg à Kaunitz, 5 et 7 février 1766 (Archives de Vienne. — Bernis, Mémoires^ t. I, p. 261).
ceux à qui on ne disait rien, devinant facilement qu'on leur cachait quelque chose, étaient à leur aise pour faire des suppositions et ne se croyaient pas obligés de les taire. Cet espionnage réciproque, que Bernis dépeint, faisait aux uns comme aux autres une situation ridicule et intolérable. Bref, le bruit d'un rapprochement entre la France et l'Autriche devint comme répandu dans l'air qu'on respirait à Versailles.
L'opinion ainsi accréditée ne tarda pas à être confirmée par l'attitude que prirent Marie-Thérèse et son ministre en apprenant l'alliance de la Prusse et de l'Angleterre, et qui fut tout de suite beaucoup plus dégagée et beaucoup plus nettement hostile que celle du ministère français. Depuis les dernières communications échangées entre Londres et Vienne, et dont le caractère avait été, on l'a vu, d'une aigreur extrême, c'est-à-dire depuis six mois déjà écoulés, les rapports entre les deux cours étaient restés froids et tendus. Ce ne fut donc qu'avec un embarras visible que l'envoyé anglais Keith vint communiquer à Kaunitz le texte de la convention dont il n'avait pu donner aucun avis auparavant, puisque à lui-même on ne lui en avait pas soufflé mot. Kaunitz reçut le docu-
ment, remercia de la connaissance qui lui était donnée, sans ajouter aucune observation. Puis, deux jours après : « L'impératrice, lui fit-il savoir, me charge de vous dire qu'elle s'attendait à cette communication et qu'elle espère que le roi d'Angleterre tirera de cette convention tout l'avantage qu'il s'est promis en la concluant ». On sut en même temps qu'après en avoir pris lecture, l'impératrice avait dit assez haut pour être entendue : « Il y a longtemps que je sais que l'Angleterre me boude : j'en ai pris mon parti ». Elle avait insisté surtout, avec une vivacité affectée, sur l'article de la convention qui, excluant les Pays-Bas de la neutralité, la désignait, disait-elle, aux attaques de la France. Mais ce qui fut plus significatif, c'est ce qui eut lieu, quelques jours après, dans une petite réunion tenue chez Kaunitz lui-même, et où se trouvait entre autres assistants le ministre de Prusse, Klingraeffen : — « J'ai été témoin oculaire, écrivait cet envoyé, il y a quatre jours, lorsque le comte Kaunitz s'empara du vicomte d'Aubeterre (l'ambassadeur de France) le soir à la petite assemblée, et le mit dans un coin (ce qu'il n'avait jamais fait ci-devant) où ils s'assirent. Le premier lui parla à l'oreille pendant
plus d'une demi-heure, avec un air comme s'il voulait l'endoctriner et le persuader, tandis que ce dernier ne fit qu'écouter avec attention, comme un homme qui ne sait trop que répondre, et il se trouva dans le cas {sic), ne pouvant savoir l'intention de sa cour. Après cet entretien fini, je me retirai, étant assez tard, mais je sais qu'après cela ils ont repris la conversation dans le même coin, au delà d'une demi-heure. Le sieur Keith en a été informé par une personne de ses amis qui en a été témoin oculaire *. »
KlingraelFen devait être assez bon physionomiste, car il avait parfaitement jugé, d'après Texpression peinte sur les visages, ce qui se passait dans l'entretien à la fois confidentiel et public, que Kaunitz avait tenu à avoir avec l'ambassadeur de France. Le moins surpris de cette marque de confiance n'était pas l'ambassadeur lui-même, qui ne devait savoir absolument qu'y répondre, n'ayant jamais été accoutumé à en recevoir de pareilles, et ayant été tenu strictement en dehors de ce qui se traitait à Paris entre Stcihremberg et Bernis. Il en était encore à ses anciermcs instructions, qui lui avaient recom-
1. Klin^'racITcn, niinislre à Vienne, à Frédéric, H février 1156. — Pol. Corr., t. Xll, p. 127.
mandé la réserve avec la cour de Vienne et la confiance avec le ministre prussien. La convention de Londres l'avait confondu; la nature de la conversation de Kaunitz achevait de le surprendre, et c'était avec ce sentiment de naïf étonnement qu'il en rendait compte : — « M. de Kaunitz, écrivait-il à Rouillé, m'a témoigné qu'il n'y avait pas à s'y tromper : que l'impératrice était l'objet de ce traité; que l'Angleterre n'était venue à bout de détacher le roi de Prusse de la France qu'en lui faisant envisager un agrandissement considérable, et que cet agrandissement ne pouvait se faire qu'aux dépens de la maison d'Autriche; que l'Angleterre voulait avoir une maison prépondérante en Allemagne pour nous l'opposer, qu'il lui était égal quelle qu'elle fût, pourvu quHl y en eûtune\ que si l'impératrice avait voulu se prêter aux vues de l'Angleterre, qui lui avait fait offrir toutes sortes d'avantages, le traité ne se serait pas fait. Je lui ai répondu que ces réflexions me paraissaient justes, que j'avais toujours cru qu'il était trop prudent pour conseiller à l'impératrice de se laisser aller aux vues de l'Angleterre, au risque de tout ce qui pourrait lui arriver du côté de la Prusse; que j'étais persuadé que, si mon maître,
de son côté, avait voulu se prêter aux desseins ambitieux du roi de Prusse, ce prince n'aurait pas songé à se lier avec l'Angleterre; qu'au reste cet événement était si imprévu que ma cour n'avait pu me donner aucune instruction à ce sujet; que j'allais dépêcher un courrier pour lui apprendre cette nouvelle, bien que je ne doutasse pas qu'elle la sût déjà d'ailleurs. Le moment me paraîtrait favorable, ajoutait l'ambassadeur, si le roi jugeait à propos de faire quelque chose avec cette cour-ci; époque bien singulière que je ne croyais pas si prochaine. »
Pour un homme pris au dépourvu, ce n'était pas trop mal sortir d'embarras, et il ne se tira pas moins bien de la première rencontre qu'il eut ensuite avec le ministre prussien lui-même : a Samedi soir, étant chez M. Kaunitz et y ayant beaucoup de monde, M. de Klingraeffen, auquel je n'avais pas encore parlé depuis la nouvelle du traité de son maître, m'a tiré dans une embrasure de fenêtre et a cherché à me justifier ce traité; mais je n'ai pas cru qu'il convenait à la dignité du roi que, dans une circonstance semblable, M. de Kaunitz et tout ce qui était là ayant les yeux ouverts sur moi, on me vît dans un entretien suivi avec le ministre de Prusse. J'ai
30i l'alliance autrichienne.
donc coupé court à tous ses propos, et j'ai répondu d'un air très indifférent que j'ignorais de quelle façon ma cour penserait sur ce traité; qu'il me paraissait bien difficile d'être à la fois l'allié de la France et celui de l'Angleterre; qu'au reste nous ne manquerions jamais d'alliés. J'ai remarqué que ces dernières paroles l'avaient consterné ^ » Kliiigraeffen fut, en effet, tellement consterné par ce langage de d'Aubeterre qu'il se fit peu de jours après, auprès du ministre anglais Keith, l'écho des bruits les plus alarmants. L'alliance des deux cours française et autrichienne était faite, et on allait immédiatemont passer à l'exécution. La France ferait entrer deux armées en Allemagne, dont l'une mettrait la main sur le duché de Clèves (possession du roi de Prusse), tandis que l'armée autrichienne entrerait en Silésie ^
Recevant ainsi des avertissements et comme des sons de cloches d'alarme, à la fois, de Vienne et de Paris, Frédéric ne pouvait manquer d'en être très sérieusement préoccupé. On a beaucoup dit, en son nom, et lui-même, dans VHis-
1. D'Aubeterre à Rouillé, 4 février 1746 {Correspondance de Vienne : ministère des Affaires étrangères. Cf. Pol. Corr., t. XII, p. 179).
2. Keith à lord Holderness, 4, il février 1756 (Record office.)
toire de mon temps , laisse entendre (s'il n'affirme pas expressément) que c'est parce qu'il avait été informé de ce qui se tramait contre lui entre Louis XV et Marie-Thérèse qu'il avait voulu prendre les devants; que son traité avec l'Angleterre n'était qu'une mesure préventive de défense légitime. Rien n'est moins fondé, puisque ce sont, au contraire, les pourparlers engagés avec la cour de Hanovre par l'intermédiaire du duc de Brunswick qui ont motivé les premières démarches de Marie-Thérèse auprès de Louis XV, et qu'il est encore fort à croire que, sans la convention signée à Londres, celle qui était débattue à Versailles n'aurait pas abouti. Mais de plus, quand il fit lui-même l'acte dont on a vu que Stahremberg tira si habilement parti, il était très loin de soupçonner ce qui se passait à Versailles dans les coulisses : tout au plus pensait-il qu'il pouvait y avoir un arrangement, ou, comme il disait, un chipotoge, au moyen duquel la neutralité de l'Autriche dans le conflit américain serait payée par la promesse de la France de renoncer à l'invasion des Pays-Bas. Lorsque enfin, une fois la convention connue, tout fut à craindre de la part de la France, qui se croyait grièvement offensée; — lorsque son ministre
Knyphausen, qui s'était longtemps refusé à croire au rapprochement de deux cours si longtemps ennemies, sortit de son incrédulité et lui envoya des détails précis, sinon sur les conditions, au moins sur les principales circonstances de la négociation clandestine, — il persista (était-ce fausse confiance et bravade?) à ne paraître pas y attacher de véritable importance. Il ne pouvait croire, disait-il, que la France oubliât à ce point les traditions de sa politique, ses intérêts et ses vieilles haines. Que pouvaitelle promettre àl'Autriche? Peut-être le mariage d'une princesse avec l'archiduc, devenu roi des Romains? Mais que pouvait-elle en recevoir? D'une coalition véritable et surtout d'une entreprise sérieuse tramée contre lui-même il n'admettait pas la pensée. Ce qui se passait en France était un moment de rage, un éclat de colère qui se calmerait, et on finirait par le laisser en paix, lui comme les autres, comme l'Espagne, comme la Hollande, dans une neutralité qui ne blessait personne : car personne n'avait envie de suivre l'Angleterre et la France dans leur guerre de merluches. \f: ^j^AJtX IaMjz.^ luU^ hjiufU->A.,.JUU^JiU A ceux qui lui témoignaient quelque inquié- * tude il répondait en souriant de leurs alarmes.
A d'Arget, par exemple, qui, voyageant en France, l'avertit du soulèvement que sa conduite cause autour de lui : « Je suis surpris, écrit-il, qu'un homme comme vous, accoutumé aux affaires, ait pris pour vrais des discours et des raisonnements de peuple. Soyez tranquille, ma convention ne troublera en rien la bonne harmonie avec laquelle j'ai vécu jusqu'ici avec la France, et vous pouvez faire en toute sûreté des vœux pour ma prospérité, sans trahir les intérêts de votre patrie. » Et à son frère, le prince de Prusse, qui s'effraye aussi : « Je ne nie pas que je sois encore dans un embarras dont peutêtre je ne me tirerai qu'avec beaucoup de ménagements, et en maniant délicatement les matières ; mais la preuve que j'ai bien agi, c'est qu'on ne saurait être plus capot à Vienne. Et comptezvous pour rien d'avoir, d'un coup de plume, enrayé la reine de Hongrie, humilié la Saxe, et désespéré le chancelier Bcstucheff *? »
En réalité, sous cette apparente indifférence, il n'aurait pas été fâché de tirer au clair ce qui se
1. Pol. Corr., t. XI, p. 352-377, 389; t. XII, p. 100, 101, 107, 111, 122, 12:), 127, 139, 140, 171, etc. - Knypliausen à Frédéric, 7 novembre, 1" décembre 1753; 13 février, 1 et 8 mars 1T5G (Ministère des Affaires étrangères). — Frédéric à d'Arget, 16 février 1750 (Correspondance générale).
méditait, et l'un des moyens qui lui parut le plus sûr pour s'en informer sans trop laisser voir d'inquiétude, ce fut de tâcher de faire parler madame de Pompadour, qui devait tout savoir. Vaine et bavarde, comme il supposait que devaient être toutes les femmes, elle laisserait peut-être échapper un secret, ne fût-ce que pour montrer qu'il n'y avait rien de caché pour elle. Il recommanda donc très expressément à Knyphausen d'aller la voir sous prétexte de la remercier des compliments qu'elle lui avait fait porter par le duc de Nivernais. Cette démarche la mettrait peut-être en humeur de s'employer elle-même à calmer l'irritation générale, ou, tout au moins, en conduisant adroitement la conversation, on pourrait tirer d'elle ce qui se préparait en fait de revanche : « Allez sans affectation chez elle -pour lui dire des obligeances de ma part au sujet desquelles je vous laisse l'entière liberté de les tourner de la façon qu'il convient et qu'elles sauront porter coup : je me persuade que, pourvu que vous vous preniez bien là-dessus, cela aplanira beaucoup d'aigreur qui tient peut-être au cœur des ministres et calmera les impressions vives qu'ils ont prises à mon sujet... Tâchez de la flatter pour voir si peut-être elle se lâchera et
dira par emportement ce que les ministres cachent par sagesse \ »
Par malheur, madame de Pompadour ctail, à cette heure-hî même, très difficile à aborder. C'était le moment où elle venait d'être désignée comme dame du palais de la reine, et, pour faire accepter le scandale de cette nomination, elle avait entrepris de transformer, par des actes de piété et de pénitence ostensibles, ses relations avec le roi en une liaison épurée de confiance et d'amitié. C'était également une manière d'affermir sa situation en la régularisant, et de se mettre à l'abri des accès de dévotion dont le souvenir du sort de madame de Châteauroux lui faisait toujours craindre le retour. De malicieux témoins allaient jusqu'à prétendre qu'elle se préparait pour prendre, le cas échéant, la place de madame de Maintenon. Un confesseur facile, le pèra. jésuite de Sacy, s'était prêté à cet accommodement et lui avait même fait écrire à M. d'Étiolés, son mari, une lettre touchante de repentir. On sait quel fut le dénouement de la comédie : le mari, bien avisé, refusa de recevoir la lettre, et le directeur fut désavoué par ses supérieurs. Tout