‹ L'alliance autrichienneChapitre 34 sur 52 · Pol. Corr., t. XII, p · texte numérisé non relu

Pol. Corr., t. XII, p

rentra ainsi dans l'ordre ou dans le désordre accoutumé. Il n'y eut que la Compagnie de Jésus qui dut quelques années plus tard, quand un orage s'éleva contre elle, payer cher son défaut de complaisance : se justifiant ainsi, aux yeux de la postérité chrétienne, de tous les reproches dont le relâchement prétendu de ses doctrines morales avait été l'objet. Mais, en attendant, la marquise, prenant au sérieux son rôle de pénitente, passait une partie de son temps en exercices religieux, ce qui l'obligeait à restreindre le nombre de ses visiteurs et la longueur de ses audiences. Knyphausen frappa plusieurs fois à sa porte, qui lui fut toujours refusée, et, désespérant d'être admis, il engagea son maître à écrire lui-même une lettre qu'il serait chargé de porter. Frédéric ne se refusa pas absolument à cet acte de déférence, pourvu qu'il fût assuré que son avance serait bien accueillie. Finalement, à une nouvelle instance, la marquise se décida à répondre qu'elle ne pouvait recevoir les ambassadeurs en particulier, qu'elle avait chargé le maréchal de Belle- Isle de se faire Tinterprcte de ses respects pour Sa Majesté prussienne, et qu'elle priait Knyphausen lui-même de se servir de cet intermédiaire s'il avait quelque communication à lui faire.

En même temps elle exprimait ses véritables sentiments clans un billet qu'elle adressait au duc de Nivernais pour lui annoncer le départ de leur ami commun, le maréchal de Richelieu, chargé d'une expédition maritin^ dans la Méditerranée : « Il n'y a que les partis bons et fermes, lui disait-elle, qui soient convenables à un aussi grand roi que le nôtre. Vous pouvez en informer Sa Majesté prussienne, ainsi que du peu d'intérêt que je prends à la banque anglaise, quoi que lui en ait dit son enragé de Chambrier. Ce n'est en vérité pas ma faute s'il a fait souvent de mauvaises digestions *. »

Mais Nivernais n'était plus en humeur de faire entendre à Sa Majesté prussienne aucune vérité désagréable, car, soit qu'il se fût laissé réellement séduire, soit que, malgré toutes les ressources de son esprit, il n'eût pas trouvé d'autre manière de déguiser l'embarras croissant de sa situation, il en était arrivé à ne plus jurer que par les mérites, les vertus et même la bonne foi du grand Frédéric. Ne recevant aucune réponse de sa cour sur les instructions qu'il avait demandées au

1. Pol. Con\, t. XII, p. 140, IGO, 1G4. 170, 189. Madame de Pompndoiir an duc de Nivernais, f 8 février 1756. Lucien Perey, Le Petit-neveu de Mazariii, p. 354.

sujet de l'alliance définitive que le roi de Prusse proposait de renouveler, — averti par le bruit public, et probablement aussi par des correspondances privées qui ne lui manquaient pas, de ce qui se tramait à Versailles dans un sens tout opposé, — il n'y avait, ce semble, pour lui qu'une seule conduite à suivre : c'était de se tenir sur une froide réserve, de faire sans bruit, mais assez ouvertement, ses préparatifs de départ, puis de s'expliquer avec son ministre par la voie la plus prompte et la plus directe sur la fâcheuse figure que lui faisait faire la prolongation du silence et du mystère. Sa grande situation à la cour, l'amitié de madame de Pompadour, lui permettaient une franche déclaration de ce genre. 11 semble que la prudence et plus encore la dignité la lui commandaient.

Il n'en jugea point ainsi, je ne sais, en vérité, par quelle aberration d'esprit. Les instructions qu'on ne lui donnait pas, il y suppléa lui-même, et crut devoir rédiger, puis expédier à sa cour un projet de traité qu'on ne lui demandait pas. Ce n'était que l'ancien traité de 1741, légèrement modifié, mais toujours avec un caractère vaguement et exclusivement défensif, n'offrant à la France aucun concours pour la guerre présente,

mais seulement une garantie éventuelle contre le cas très peu probable où son territoire européen serait attaqué. C'est ce que Bernis, dans ses Mémoires, appelle avec raison, il faut en convenir, une véritable dérision. Il était dérisoire, en effet, au lendemain du jour où la Prusse venait d'apporter à notre ennemie un concours actif et immédiatement utile, de réclamer d'elle une garantie contre un genre d'agression que rien ne faisait craindre et des dangers qui ne pouvaient naître que dans un avenir éloigné et indéfini. Moins sérieux encore que la proposition ellemême étaient les motifs présentés par Nivernais pour la justifier. Il se bornait à dire que la Prusse, en paraissant se retourner du côté de la France, annulerait Teffet moral causé par le pas qu'elle avait fait vers l'Angleterre, et qu'on garderait ainsi une porte ouverte pour opérer un jour un retour à l'ancien système. Il allait même assez naïvement jusqu'à convenir que peu importait que cette démarche rétrograde fût de bonne ou mauvaise foi par Frédéric, pourvu que l'apparence fût Fauvée et l'impression produite *. Mais il était un autre genre d'effet moral

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