‹ L'alliance autrichienneChapitre 35 sur 52 · Lucien Père y, p · texte numérisé non relu

Lucien Père y, p

auquel il était singulier qu'un ambassadeur de France n'eût pas songé : c'était celui du spectacle que donnerait le petit-fils de Louis XIV recherchant et serrant affectueusement la main qui venait de le frapper, et plaçant lui-même le petitfils du margrave de Brandebourg dans une situation supérieure aux deux plus grandes puissances d'Europe, comme leur protecteur commun et l'arbitre chargé de leur tracer la limite où il leur était permis de se mouvoir. Qu'un tel rôle fût flatteur pour Tamour-propre de Frédéric, on le conçoit sans peine; mais il était moins naturel de l'imposer à la dignité du roi de France. Aussi, avant même que le projet ébauché par Nivernais fût arrivé à Paris, toute idée d'un renouvellement d'alliance avec la Prusse était repoussée dans le conseil à l'unanimité, moins la voix du maréchal de Belle-Isle, resté seul fidèle aux souvenirs de ses beaux jours, et, sans son intervention, un ordre de retour aurait été immédiatement envoyé à Nivernais. C'est Knyphausen qui rapporte cette délibération : comment Nivernais pouvait-il l'ignorer? Il aurait dû savoir aussi que de tous les avis, le plus net, le plus impatient dans le sens d'un refus absolu, était celui du roi lui-même. On ne peut pas dire que le sentiment

royal qui survivait chez Louis XV à tant de faiblesses Tait mal inspiré dans cette occasion \

Comment un gentilhomme comme Nivernais fut moins délicat en fait d'honneur qu'un prêtre comme Bernis, un vieil intendant comme Rouilié et les financiers Séchelles et Machault, c'est ce qu'on s'expliquerait difficilement si on ne savait qu'il revenait de Potsdam, où il avait été convié à passer plusieurs jours. C'était un honneur insigne réservé en général aux princes et qui n'avait été conféré qu'au maréchal de Saxe, et il venait d'être comblé de caresses, de compliments et de flatteries auxquels une tête plus solide que la sienne aurait eu peine à résister. Frédéric n'avait rien négligé pour faire sa conquête : non qu'il attachât beaucoup de prix à signer avec lui une convention dont il aurait sans doute été flatté, — qui surtout ne l'aurait pas gêné, — mais qui au fond, maintenant que ses intérêts les plus importants étaient assurés, ne le touchait que médiocrement. Ce n'était pas là son but principal; mais la sévérité du jugement porté en France sur son dernier acte l'importunait, et il cherchait quelque moyen de la désarmer. Du

Page 1