Pol. Corr.,i. XII
contraire, si petit poste en Europe où un agent français, pénétré des notions qu'il avait puisées, dès sa jeunesse, dans les chancelleries, ne se regardât comme une sentinelle chargée de surveiller et de dénoncer les menées astucieuses de la politique autrichienne, et ne se crût aussi chargé de faire partager ses méfiances à l'État, quel qu'il fût, faible ou fort, auprès duquel il était accrédité. Chacun avait en ce genre sa tache marquée d'avance, dont il s'attendait qu'on lui demanderait compte. A Gonstantinople, c'était le chevalier de Vergenne qui devait secouer l'engourdissement du Sultan et le décider à tenir ses armées prêtes pour menacer, le jour venu, sur leurs derrières, les cours impériales toujours unies de Vienne et de Saint-Pétersbourg. C'était contre la même union de l'influence et de l'ambition austro-russes que le marquis d'Havrincourt à Stockholm, le président Ogier à Copenhague, devaient défendre l'indépendance souvent compromise de la Suède et du Danemark. A Dresde, le comte de Broglie avait deux missions à remplir, mais toutes deux dirigées dans le môme sens et visant des objets analogues : l'une publique qui consistait à détacher de l'Autriche et de l'Angleterre le roi
Auguste, père de la dauphine, et son favori le comte de Briihl : l'autre secrète, destinée à préparer ravènement d'un prince français à la couronne élective de Pologne, pour tenir tête au parti russe; à Ratisbonne, l'abbé Lemaire, représentant le roi de France auprès de la Diète, devait mettre tous ses soins à y maintenir une majorité indépendante du conseil aulique. Le mot d'ordre était partout le même : lutter par conseils, par dons, par menaces contre la prédominance autrichienne en attendant le conflit armé. Et maintenant voici qu'à un jour donné et à rimproviste les deux rivaux s'embrassent au lieu de se combattre! Est-ce bien possible? Que croire, que penser et surtout que dire? Gomment opérer soi-même, comment expliquer à d'autres ce changement de front? Gomment rassurer tous les amis et les protégés de la France qui, ne voyant plus où on les menait par ces sentiers ignorés, allaient se croire égarés ou abandonnés? Le maréchal de Noailles n'avait pas eu tort, en effet, de prévoir le trouble que ressentiraient, devant une manœuvre inexpliquée, les États secondaires qui, depuis la paix de Westphalie, croyaient leurs libertés confiées à la garantie de la France. Ces vieux clients de nos
rois, pensant être livrés à la discrétion de l'Autriche, éprouvèrent un instant de consternation, et beaucoup d'entre eux étant protestants, ce furent les plaies religieuses de TAllemagne si mal cicatrisées qui parurent prêtes à se rouvrir; en un mot ce qu'on appelait, dans la langue diplomatique du temps, la balance de l'Europe, agitée d'un sursaut inattendu, semblait devenir folle.
Pour imprimer un tournant si court à la direction d'une politique séculaire, il n'aurait pas fallu moins que le mélange de fermeté et d'adresse qui fait les grands ministres. Ce n'était pas une œuvre d'une exécution facile que de se faire comprendre de ses propres agents, avant de les faire obéir. Il était nécessaire de leur expliquer par des tmits assez nets pour être accessibles à tous les esprits, la cause, le but, la portée exacte du mouvement qui les surprenait, afin de leur inspirer la confiance qu'ils devraient ensuite communiquer autour d'eux. C'était toute l'œuvre de la royauté à reprendre en sous- œuvre et à remanier pour l'appliquer au nouveau système. Quel était le ministre de Louis XV qui fût à la hauteur d'une telle tâche? Bernis, avec l'ouverture d'esprit dont il était doué, en aurait au moins compris la
nécessité, mais Bernis n'était pas ministre, et Rouillé, plus jaloux que jamais de ses prérogatives, ne lui laissait pas jeter un regard, encore moins donner un conseil ou un ordre en dehors soit de l'affaire spéciale où il l'avait bien malgré lui pour associé, soit de l'ambassade d'Espagne où il était pressé de Texpédier. Et quant à ce piteux ministre lui-même, pour indiquer aux autres où ils devaient tendre, il ne lui manquait que de le savoir. Lui, comme tout le monde (mais moins excusable que d'autres parce que le fond des choses lui était connu), se laissait aller à l'illusion de croire que, parce que le traité du 1" mai ne contenait rien d'agressif dans sa forme extérieure, la paix allait être plutôt confirmée que troublée. La Prusse intimidée n'oserait bouger : on ajournerait indéfiniment par une délibération prolongée les vues grandioses de l'Autriche et on pourrait encore dormir quelques jours dans une nouvelle espèce d'équilibre. Aussi, après avoir prolongé le silence aussi longtemps qu'il lui fut possible et laissé les représentants de la France dans une incertitude pleine d'angoisse et dans une ignorance qui les couvrait de ridicule, quand il se décida à leur faire part des deux conventions dont le texte
était déjà imprimé et publié dans toutes les gazettes d'Europe, il n'appela leur attention que sur le caractère purement défensif de ces actes. C'était bien le seul, en effet, qu'ils dussent, pour le moment, faire ressortir, mais, pour leur intelligence personnelle, il aurait dû être accompagné de quelques commentaires. « Vous déclarerez, disait-il dans sa circulaire, que les cours de France et de Vienne n'ont eu d'autre but dans ces deux actes que de suppléer aux mesures qui manquaient pour mieux assurer la tranquillité de l'Europe; que ces traités ne tendent à l'offensive de personne et qu'ils ne changent rien à ce système d'équité et de justice que ces cours ont pris pour règle de leur conduite. Mais, ajoutait-il, comme Tunion dont le roi et l'impératrice viennent de resserrer les nœuds ne saurait être ni plus forte ni plus sincère, Leurs Majestés veulent qu'elle paraisse publiquement par l'intelligence de leurs ministres. Je ne doute pas que Sa Majesté Impériale en ait déjà prévenu son ministre à la cour où vous êtes, et l'intention du roi est que vous donniez à ce ministre toute sorte de marques de confiance et d'amitié et que vous viviez avec lui dans la plus parfaite intelligence. »
Il ne s'était pas évidemment demandé sMl était
possible, entre rivaux qui s*étaient tenus la veille encore en suspicion, de faire naître la confiance à volonté et par commande. Point d'indication d'ailleurs d'une précaution à prendre pour un conflit possible. Quand la crise éclatera (et ce sera demain) elle trouvera la diplomatie française dévoyée, prise au dépourvu, privée de ses appuis naturels et posant en l'air.
Gomment concilier pourtant cette sotte confiance dans un avenir pacifique, qui s'était emparée de tous les esprits en France, avec la nouvelle négociation promise à l'Autriche et qui ouvrait des perspectives toutes différentes? C'est que, si cette transaction avait bien été reprise dans les termes convenus, elle n'avançait pas et, effectivement, tant qu'elle restait dans les conditions où on s'obstinait des deux parts à la placer, elle n'avait guère de chance d'aboutir. Louis XV tenait toujours, par une subtilité de conscience qu'il n'appartiendrait qu'à un moraliste expert en casuistique d'apprécier, à ne prendre personnellement aucune initiative contre la Prusse et à ne seconder les desseins agressifs que l'Autriche ne se cachait pas de préparer, que par un concours indirect, tel que subvention pécuniaire, conseils ou subsides donnés à des tiers. Il consentait tout
au plus à diriger sa propre campagne contre l'Angleterre, de telle manière que, toutes les troupes de terre dont cette puissance disposait se trouvant occupées, elle ne pût envoyer aucun auxiliaire au secours de son nouvel allié. Cette situation, si difficile à bien définir, avait pourtant été habilement réservée par Bernis dans le mémoire qu'il avait dû tenir prêt pour être remis à Staliremberg dès le lendemain même de la signature du traité : « Le traité défensif qui vient d'être signé ne remédie qu'aux maux qui pourraient naître des circonstances présentes, il s'agit donc de prévenir ceux que les événements ou les vicissitudes des choses humaines peuvent un jour occasionner », et parmi ces dangers de l'avenir qu'on voulait prévenir, le mémoire signalait « les inquiétudes jetées dans l'esprit public par les ennemis déclarés ou cachés des deux puissances, sur le trouble porté par leur union dans la balance de l'Europe, et les intrigues, les cabales, peut-être les ligues auxquelles ces discours artificieusement semés pouvaient donner lieu. » Il était difficile de s'y mieux prendre pour donner au nouveau traité, si on venait à le conclure, l'apparence d'être non pas la contradiction, mais au contraire la conséquence du précé-
dent. Le tour était si adroit que Slahremberg ne put s'empêcher d'en faire compliment peut-être avec une pointe d'ironie à Bernis, en lui disant qu'on voyait bien que la rédaction était d'un et même de deux membres de l'Académie française (l'abbé de la Ville, premier commis des Affaires étrangères, était aussi du nombre des Quarante). Mais quand il s'agit de prendre des résolutions au lieu de tourner des phrases, l'embarras véritable reparut. Au fond, la France et surtout Louis XV désiraient obtenir la plus grande partie possible des Pays-Bas, peut-être même la totalité, au moindre prix possible de concours effectif. L'Autriche, de son côté, se montrait disposée à restreindre ou à étendre ses promesses en proportion de la mesure plus ou moins grande, ou de la nature plus ou moins utile du secours qui lui serait prêté. De là une sorte de marchandage qui se prolongeait et un cercle vicieux dont il devenait, après quelques semaines de discussions, assez difficile de savoir comment on pourrait sortir *.
A force de débattre sans avancer, on ne pou-
1. D'Arneth, t. IV, p. 446-454, 463-468. — Rapport du comte de Stahremberg : Réponse du roi très chrétien, 2 mai 1756 (archives de Vienne). Voir appendice B.
vait manquer de reconnaître qu'il y avait un événement, en soi nullement impossible, peut-être même aisé à prévoir, et qui mettrait tout le monde d'accord : ce serait le cas où le roi de Prusse lui-même, mal conseillé ou perdant patience, prendrait le premier le rôle d'agresseur. Le traité défensif entrant alors en vigueur, les scrupules de Louis XV tomberaient d'eux-mêmes, changeraient même de nature et feraient place à l'obligation de tenir loyalement sa promesse. Marie-Thérèse de son côté, disposant des troupes françaises dans la mesure qu'elle avait elle-même calculée d'avance, n'aurait plus de regret à se montrer généreuse.
Une provocation de Frédéric était donc la seule solution d'un débat qui ne semblait pas pouvoir en avoir d'autre. Si l'hypothèse n'avait rien d'attrayant pour la France, qui n'était pas pressée de courir aux armes, elle n'effrayait assurément pas Marie-Thérèse, dont une guerre prompte et réparatrice était le désir ardent et le dessein arrêté. Ce n'est donc pas lui faire tort que de supposer qu'au fond de l'àme elle faisait des vœux pour que l'ennemi, dont elle croyait connaître et non calomnier les intentions, se laissât emporter à un acte de témérité qui ne
ferait que montrer le fond de son cœur à découvert. « Ce sera peut-être, écrivait déjà, on Ta vu, le 27 avril. Stahremberg à Kaunitz, une faute du roi de Prusse qui nous permettra d'atteindre notre grand objet *. »
En attendant cet événement qu'il n'était pas en son pouvoir de provoquer, mais qu'elle ne fit rien pour prévenir, l'impératrice n'avait garde d'imiter l'insouciante inaction de la France, et ne perdit pas un jour pour se préparer à la crise suprême qu'elle voyait venir sans effroi. Sa tâche d'ailleurs était plus simple que la nôtre. N'ayant jamais considéré la paix d'Aix-la-Chapelle que comme une trêve, après avoir refait ses troupes épuisées, elle n'avait, dès le lendemain, rien négligé pour les maintenir sur le pied d'une prochaine mise en campagne. Sans se faire illusion sur leurs forces, et trop cruellement éprouvée pour se croire en état de tenir tête à elle seule à l'habileté de Frédéric comme à son incomparable organisation militaire, elle croyait pourtant avoir lieu d'espérer que le jour où elle devrait envoyer son armée sur le champ de bataille, elle ne tromperait l'attente d'aucun des alliés qu'elle appellerait à son aide.